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CHAPITRE III

Place de rhomme dans la nature.

Depuis quelque temps, naturalistes, philosophes, anfhropolo*^ gistes, paléontologues^ s'efforcent à grand brait 4^ Aétêmàmr là place que l'honune doit oecnper dans la nature. Le physiologiste ne saurait rester étranger à cette discussion qui a pris les pro^ portiofls d'une lutte internationale ; il a le droit, lui aus», d'in*tervenir quand il s'agit de classer l'objet de ses études, et ce droit devient un devoir dès qu'il s'aperQoit que les opinions les plu6 erronées, parfois même les plus étranges, reposent sur la itiécon^ naissance de l'objet en litige, sur la méconnaissance de l'homme physiologique.

En conséquence, nous essayerons, tout en restant dans les 11^ mites de la physiologie, de dire notre sentiment sur ee sujet.

Jusqu'à une époque assez rapprochée de nous, la science, d'accord en cela avec toutes les traditi<ms, avait adopté les bases fondamentales de la création, et particulièrement l'invariabilité des espèces créées. Linné, Buffon, Guvier appliquèrent leur génie aux difficultés de cette question si grande, â complexe, et airivèrent après de longs efforts, et non sans quelques oscillations, à cette conclusion motivée : que les espèces sont invariables, et que si les individus d'une même espèce varient dans le temps et dans- l'espace, ce n'est que dans certaines limites que circon* scrivent les variétés et les races. D'après Buffon, Tespèce est un type dont les principaux traits sont gravés en caractères ineffaçables et permanents à jamais ; mais toutes les touches ac' cessoires varient sous l'influence du milieu. Ces variations consti^ tuent les variétés, et les races ne sont autre chose qii& ces variété^ transmises et fixées par l'hérédité. Tel est, d'une manière géné^ raie, le point de départ des partisans de l'immutabilité des es^ pèees* Les conséquences de cette manière de voir, au point dé vue- de l'homme, sont faciles à déduire : !• l'homme n'est pa^ le produit transformé d'une autre espèce ; 2" l'homme forme une espèce distincte renfermant, c<Mnme toutes les espèces, des va** riétés et des races.

768 PRIMCIPX DES DBTSBlIlNÀTiQNS W TBOMME.

Cette manière de voir n'a pas été acceptée sans contrôle» et, comme cela arrive souvent en pareil cas» une manière de toît tout opposée n'a pas tardé à se produire. Déjà, vers le milieu du dix-huitième siècle, un géologue distingué, de Maillet, avait publié, sous forme de dialogue, une sorte de cosmogonie nouvelle tout à fait en désaccord avec la doctrine de l'immutabilité des espèces (1). D'après de Maillet, le germe préexistant de tous les animaux se développa dans la mer qui recouvrait toute la surface de la terre* Les reptiles, les oiseaux et tous les animaux terrestres proviennent de la transformation directe des animaux aquatiques sous l'influence de la nécessité et de l'habitude. Ce système, malgré le patronage de Pontenelle, fut assez mal accueilli par les savants, et les railleries de Voltaire lui décernèrent un brevet de non-viabilité. Un demi-siècle après, Lamarck, le disciple et l'ami de Buffon, essaya de donner aux idées de de Maillet ce qui leur manquait absolument : une base scientifique et Tautorité d'un nom déjà célèbre. Lamarck était trop instruit pour méconnaître la partie faible du système des partisans de rimmutabilité, et il s'appliqua d'abord à saper Vidée d'espèce telle que la comprenaient ses prédécesseurs : il constata que les espèces douteuses sont très-nombreuses, et que souvent les naturalistes sont embarrassés pour caractériser les divers groupes qu'ils réunissent sous ce nom ; en même temps, il eut soin de faire ressortir les exemples de variation que présentent les espèces domestiques» et il conclut de ces observations que l'espèce, en général, ne possède pas la constance absolue qu'on lui accorde d'ordinaire.

Après avoir détruit, Lamarck voulut reconstruire, et U publie une cosmogonie zoologique qu'on peut résumer en ces termes : sous l'influence de l'attraction il se forma jadis au milieu des eaux, et il se forme encore aujourd'hui, de petits amas de matière gélatineuse ; les fluides subtils pénètrent ces petits corps, et par une sorte d'action répulsive ils doiment naissance à une cavité centrale ; dès lors, le mouvement vital commence par absorption et exhalation des liquides et des gaz. Lamarck va jusqu'à supposer que c'est ainsi que les vers intestinaux prennent naissance. Le

(1) fWtamêd ou Sntfêtitni d^un phUotophe indien avec un nUisionnain franfofr nir to dimSmUkm de fa owr. Noui avons empruaCé oet notioiu historiques à M. de Quatrefages, dans la RfvtM dit D9ux»M<md»it tS décembre 1S68«

PLAbt DE L'HOMME DANS LA NATURir. 769

prototype animal de Lamarck, on Fa '.deviné, n*est autre chose que le monère de Hftckel, uniquement composé d'albumine sans aucune enveloppe, sans aucune trace d'organisation intérieure, et constituant avec ses semblables un règne intermédiaire entre le règne végétal et le règne animal, que Bory de Saint- Vincent désigne sous le nom de psychodiaire et HSckel sous le nom i'emhranehemmt dès protites.

Après avoir posé son premier jalon de la création, Lamarck n'éprouva aucune difficulté à en tirer les conséquences : puisque un peu de matière peut prendre vie sous l'influence des forces physico<chimiques, désormais rien ne pouvait l'arrêter. Sous l'influence du temps, des milieux et de la transmission héréditaire, toutes les espèces animales et végétales se sont développées peu à peu par une série de transformations successives, et c'est le résultat de ces transformations que nous admirons dans la faune et dans la flore de nos jours. Lamarck ne s'est pas borné à afBrmer le fait des transformations, il en a posé les lois de la manière suivante :

i<> La vie, par ses propres forces, tend continuellement à accroître le volume qui la possède et à étendre les dimensions de ses parties ;

â* Tout ce qui a ét^ acquis, tracé ou changé dans l'organisation des individus pendant le cours de leur vie est conservé par la génération et transmis aux nouveaux individus qui proviennent de ceux qui ont éprouvé ces changements; • 3" La production d'un nouvel organe dans un corps animal résulte d'un nouveau besoin qui continue à se faire sentir, et d'un nouveau mouvement que ce besoin fait naître et entretient ;

4^ Le développement et la force d'action des organes sont constalnment en raison de l'emploi de ces organes.

Lamarck fait ensuite l'application de ces lois à la pratique, et il nous montre comment les animaux ont pu se transformer les uns dans les autres et donner ainsi naissance à toutes les espèces connues.

Sur tous les points de la doctrine, le naturaliste français a laissé peu de chose à faire à ceux qui ont voulu soutenir, comme lui, la théorie de la transmutabilité des e^ècet. 11 en est un cependant qui, sans rien changer aux choses, s'est donné, par un ED. FOURiuÉ, « Syst. nerv, 49

770 PRINCIPE DES DÉTERMINATIONS DE L'HOIfME.

nom nouveau, les proportions majestueuses d'un novateur : j'ai nommé Darwin.

Darwin a présenté le système de Lamarck avec le talent d'un naturaliste distingué ; il a amplifié, dans les détails, la pensée du maître et en cela il a eu le mérite de venir après lui ; mais en réalité, il n'a émis aucune idée nouvelle, ni dans les principes, ni dans les conséquences. Gomme Lamarck, il est parti d'une appré* ciation plus ou moins juste touchant la signification qu'il faut accorder au mot espèce; comme lui, il est arrivé à la conception d'un prototype animal et végétal qui aurait donné naissance, par voie de transformation, à toutes les espèces connues. Et la sélection? dira-ton. Ce nom, inventé par Dar\sân, est réellement neuf, mais il n'en est pas ainsi de la chose qu'il représente : cette chose est implicitement renfermée dans les trois dernières lois de Lamarck.

De Maillet, Lamarck et Darwin représentent à diverses époques les promoteurs de la théorie de la variabilité indéfinie des espèces, et tous les trois trouvent, dans cette variabilité même, les conditions du développement de tous les animaux. Si, à tout prix, on prétendait établir une nuance de pensée entre ces trois savants, cette nuance ne devait porter, comme l'observe très-bien M. de Quatrefagcs, que sur un point secondaire de la théorie : sur les procédés selon lesquels se produisent lés transformations (1). > De Maillet admet que les métamorphoses se font brusquement

sans que l'hérédité intervienne d'un manière active dans les transformations; Lamarck, au contraire, veut que les transformations soient excessivement lentes et progressives, faisant participer à leur accomplissement l'influence du milieu, des habitudes et de la transmission héréditaire ; Darwin n'ajoute pas autre chose ; seulement il accorde une importance de premier ordre aux modifications avantageuses pour l'indindu qui résultent de la lutte pour l'existence, et qui sont transmises par la génération. Les conséquences de la théorie que nous venons d'exposer se résument en ceci : Thomme descend immédiatement du singe, et médiatement d'un monère ou d'un protite. Los deux systèmes dont nous venons d'esquisser à grands traits les idées principales,

(1) Do QuatrcfAgoM, Bévue du Diux-MondiSf 15 décembre 4868.

nous mettent dans ralternative ou de placer l'homme à côté du singe, dont il serait le descendant, ou de le placer au-dessus de tous les animaux dans une classe tout à fait distincte. Où est la vérité ? C'est ce que nous devons rechercher ici.

Nous examinerons d'abord chacun des deux systèmes à un point de vue général, nous concentrerons ensuite toute notre atten^ tion sur les œuvres de Darwin, et nous formulerons enfin notre manière de voir.

D'après les partisans de l'immutabilité des espèces, le monde organisé vivant aurait été créé en une ou plusieurs périodes, et chaque individu aurait été doté, dès le début, de caractères individuels propres qui le distinguent des autres animaux, et de caractères communs qui permettent de le réunir à d'autres individus présentant les mêmes caractères pour former avec eux un groupe distinct désigné sous le nom d'espèce, « L'espèce^ dit M. de Qua-* trefages» est l'ensemble des individus, plus ou moins semblables entre eux, qni sont descendus ou qui peuvent être regardés comme descendus d'une paire primitive unique, par une succession ininterrompue de familles (1 ) .» Dans cette définition, l'illustre zoologiste reflète l'opinion, en la complétant, des naturalistes les plus éminentSy et en même temps les plus divisés sur d'autres questions que celle-ci: Linné, Lamarck, de Blainville, Godron, Ghevreul, etc. Par conséquent, nous pouvons dire que pour la plupart des naturalistes l'idée d'espèce repose sur deux ordres de phénomènes : sur des phénomènes de ressemblance et sur des phénomènes de filiation. Dans la pratique, cette manière de voir se trouve parfaitement justifiée. Nous savons, en effet, que deux individus appartenant à des espèces distinctes présentent toujours des caractères formels de dissemblance ; nous savons aussi qu'ils ne peuvent reproduire ces caractères par filiation que jusqu'à un certain point : si parfois la fécondation est possible, comme chez i'&ne et le cheval, l'hybride qui en résulte est le plus souvent infécond ; si par hasard il est fécond, cette fécondité n'est pas indéfinie, comme chez les animaux qui ^partiennent à la même race, à la même variété; mais, après un certain temps, les produits manilestent un retour ,vers l'un des types primitifs, il y a réversianj

(1) Da Quatrefages^ Unité de Vttpéce humain9f p. 54.

772 PRINCIPE Des DËTERHUCATIONS DE rHOMME.

comme on dit aujourd'hui. Ce retour ne semble-t»ii pas une protestation de la nature contre l'idée des transformations spici' flques et un gage en faveur de Tunité de l'espèce ?

Cependant il n'est pas toujours facile de distinguer les espèces ^ntre elles : il y a des espèces douteuses ; les partisans de Fimmatabilité le reconnaissent volontiers, mais en tirant de ce liiii la seule conclusion logique qu'on puisse en tirer, c'est qu'il faut étudier encore plus attentivement qu'on ne Ta fait jusqu'ici les caractères spécifiques.

Etablie sur les faits que nous venons de signaler, la théorie des partisans de l'immutabilité et des créations indépendantes représente une vérité scientifique quant à l'immutabilité, mais une vérité relative quant aux créations indépendantes.

Voyons si nous pourrons en dire autant de la théorie des transformistes*

Quel est leur point de départ d'abord? Le point de départ des transformistes est une hypothèse : ils supposent qu'au commencement des choses un animal prototype, tout à fait élémentaire, s'est développé sous une certaine influence et que, par des trans* formations successives à travers les âges, il a peu à peu donné naissance à la série animale qui du monère s'étend jusqu'à l'homme. Dans cette hypothèse, la série des êtres vivants peot être assimilée à la série de notes chromatiques que représentent les touches d'un piano. Mais, tandis que l'ouvrier qui a construit le piano a fabriqué chaque touche, chaque corde, sans rien emprunter aux touches précédentes ; tandis qu'il a créé chaque note en particulier de toutes pièces, lui imprimant ses caractères spécifiques et les limites de ses variations, en s'inspirant seulement de la valeur de la note qui précède, le Grand Ouvrier y lui, d'après les transformistes, aurait paresseusement construit son piano en faisant sortir les notes les unes des autres ; il aurait créé la gamme sériaire des êtres vivants par voie de transformation et de filiation. D'après cette hypothèse, les formes si variées que nous admirons dans la nature doivent être considérées comme de simples éléments de transition d'une forme à une autre.

L'enchaînement méthodique que l'on constate dans les anneaux de la série animale semble donner son appui à cette manière de voir; mais 1& où les transformistes voient une présomption en

. leur faveur^ les anciens maîtres trouvaient une occasion de rendre hommage aux sublimes conceptions de l'idée créatrice : ils appelaient cet enchaînement méthodique Vuniié de plan.

L'hypothèse des transformistes est donc bien réellement une hypothèse. Mais leur théorie renferme-t-elle du moins quelque chose de plus scientifique ? N'ont*ils pas une autre base, un autre point de départ? Oui, ils ont un autre point de départ; malheureusement ce point de départ est une négation purement gratuite : sous prétexte qu'il y a des espèces douteuses, ils biffent l'espèce, mais cela prouve simplement que l'espèce gêne leurs transformations et nullement que l'espèce n'existe pas.

Que conclure de là, sinon que la théorie des transformistes ne repose pas sur une base scientifique ? C'est notre convie* tion, et nous essayerons de la faire partager en examinant de plus près cette théorie dans le livre de M. Darwin intitulé : De l'Origine des espèces et dans celui qui vient de paraître sous le titre : la Descendance de t homme et la Sélection sexuelle.

Théorie de Darwin. — Prouver que les animaux peuvent se transformer les uns dans les autres, même par des gradations insensibles, n'est pas chose facile. Darvrin, en effet, rencontra bientôt un ennemi qui devait lui rendre la tâche impossible : cet ennemi, on l'a deviné, c'est Vespèce telle que l'ont définie les plus grands naturalistes. Soit inconscience ou habileté, Darwin n'a pas l'air de s'en préoccuper et ce n'est qu'incidemment, à la* page 64 de son livre, et à propos des variations spécifiques, qu'il nous donne la définition de l'espèce telle qu'il l'entend :

Il suit de ces observations, dit-il^ que je ne considère le terme d'espèce que comme arbitrairement appliqué pour plus de commodité à un ensemble d'individus ayant entre eux de grandes ressemblances, mais qu'il ne diffère pas essentiellement du terme de variélé donné à des formes moins distinctes et plus variables. De même, le terme de variété^ en comparaison avec les différences purement individuelles, est appliqué non moins arbitrairement et encore par pure convenance de langage (1).

Cette définition, ne renfermant aucun caractère essentiel qui permette de distinguer facilement im groupe d'un autre groupe,

(1) Darwin, ïïs VOrigine des espèces, p. 64. Trad. de M»* Clémence Royer.

conduit évidemment à la négation de Tcspèce. En réalité, Darwin ne veut pas autre chose, car nous sommes très-disposé à voir dans cette négation une habileté inspirée par les nécessités du sujet. Cette appréciation est si juste, qu'à tout instant, dominé par l'irrésistible logique des faits, Darwin est obligé de parler de Vespèce distinctey c'est-à-dire de l'espèce telle que l'entendent les non-transformistes :

II est difficile, dit-il, p. 35, et peut-êtte impossible de citer un seul exemple d'hybrides provenant de deux espèces ividemmeni ditlincl*», qid

se soient montrés parfaitement féconds.

Cette contradiction formelle nous montre clairement que Darwin, en définissant Tespôce comme il*ra fait plus haut, n*avait d'autre but que de rendre l'application de sa théorie plus facile : en faisant disparaître ces grandes lignes qui séparent 'certains groupes d*6tres vivants par des barrières infranchissables, U donnait pleine carrière à son pouvoir transformateur et, tout en ne produisant avec ce dernier que des variétés et des races, il pouvait faire accepter hypothétîqiiement, avec beaucoup de «, de maiSf de probâblCy l'apparente possibilité de transformations plus radicales.

C'est ce qu*a fait Darwin, tel est le plan qu'il a suivi avec un rare talent, nous nous plaisons à le reconnaître.

Après avoir préparé le terrain par la négation de Vidée scientifique d*espèce, Darwin s'est préoccupé de trouver un agent, un pouvoir immanent de transformation : c*est ce pouvoir qu'il désigne sous le nom de sélection naturelle.

Dès les temps les plus reculés, on avait accordé aux influences du climat, de la nourriture et de l'hérédité le pouvoir de donner naissance à des variétés plus ou moins fixes. Lamarck, comme nous l'avons vu, avait formulé les lois de ces variations. Quant à Darwin, il accorde une certaine importance aux conditions de milieu, aux habitudes ; mais, d'après lui, ces influences s'exercent principalement sur le système reproducteur, et il ne pense pas que la variabilité soit inhérente à l'organisation. Par contre, il accorde une grande importance à la loi de corrélation de croissance et une importance plus grande encore à la sélection naturelle. Qu'est-ce donc que la sélection naturelle?

A toutes les époques, Thomme s'est préoccupé de choisir, en vue de ses caprices ou do ses intérêts, les plus beaux tj^pes parmi les individus des races domestiques pour les accoupler ensemble et obtenir, par ce moyen, des produits de choix. Dan^dn donne à cette manière d'opérer le nom de sélection artificielk^ réservant celui de sélection naturelle aux modifications avantageuses qui surviennent chez les animaux par un procédé analogue, mais en dehors de la domesticité et de la volonté de Thomme. Voici d'ailleurs comment Darwin explique lui -môme ce qu'il entend par sélection .•

Nous avons vu aussi, dit»il, combien les rdations mutuelles des êtres organisés sont étroites et compliquées et, par conséquent, combien de variations très-diverses peuvent être utiles à tout être qui se trouve soudain placé dans de nouvelles conditions de vie. Nous avons constaté l'apparition fréquente de variations qui peuvent être utiles à Vhomme de différentes manières ; il y a donc toute probabilité quHl se produit quelquefois, dans le cours de plusieurs milliers de générations successives, d'autres variations utiles aux animaux eux-mêmes dans la grande bataille qu'ils ont à soutenir les uns contre les autres au sujet de leurs moyens d^existence. Ces variations venant à se produire, si d'autre part il est vrai qu'il existe plus d'individus qu'il n'en peut vivre, il ne saurait être douteux que les individus doués de quelque avantage naturel, si léger qu'ail soit, n*aient plus de chance de survivre et de propager leur race. D'un autre càxé, il n'est pas moins certain que toute déviation, si peu nuisible qu'elle soit aux individus chez lesquels elle se produit, causera inévitablement leur destruction. Or cette loi de conservation des variations favorables et d'élimination des déviations nuisibles, je la nomme sélection naturelle (1).

Conçue en ces termes sages et mesurés, la sélection naturelle résume un ensemble de faits généralement vrais, acceptés par les naturalistes de tous les temps et de toutes les écoles ; mais M. Darwin ne s'en tient pas là, et si nous le suivons attentivement à travers quelques détours habiles, nous le voyons franchir adroitement le cercle de la réalité pour tomber en plein dans le champ dos hypothèses. En effet, après avoir consacré quelques paragraphes très-intéressants à l'influence de la sélection naturelle sur des caractères de peu d'importance, et à la sélection sexuelle ; après nous avoir donné comme modèle de sélection

(1) Darwin, p. 94.

77Ç PRINCIPE DES DÊTEftlfINATK)N6 DE L*HOMIIE.

naturelle le cas de l'abeille domestique^ « pour laqueUe il serait très-ayantageux d'avoir une trompe un peu plus longue ou différemment construite, de manière à atteindre le nectar des co* roUes imperforées » ; après nous avoir parlé des circonstances favorables à la sélection naturelle, de l'action lente de Textinction des espèces, de la divergence des caractères, M. Samîn complète enfin sa pensée et nous dit comment il se fait que les variétés individuelles les plus insignifiantes, mais avantageuses à l'individu et accumulées par hérédité pendant des millierB d'années, aient pu donner naissance à des espèces distinctes, celles-ci à des genres, les genres à des ordres, à des classes et enfin à des em(hranchements tout entiers. Voilà l'hypothèse» voilà où M. Darwin cesse d'être un naturaliste vraiment dis&igué pour devenir un conteur intéressant, mais d'autant plus dange* reux pour la vérité que sa narration est riche de faits scienti^ fiques. Nous ne suivrons pas Darwin sur ce terrain, nous nous bornerons à examiner la valeur de la sélection naturelle, et cela suffira pour juger tout le système.

De la sélection naturelle.— Dans la sélection naturelle, nous avons à considérer trois ordres de phénomènes : i« la loi de variation commune à tous les animaux; ^ la concurrence vitale pour l'existence ; 3** le pouvoir sélectif.

1* Loi de variation, — La variété est inhérente à toutes les manifestations de la vie ; nous n'avons qu'à jeter les yeux autour de nous pour constater le fait. La cause première de cette variation est dans la vie elle-même considérée (Aez les parents et en même temps chez le produit. L'obscurité la plus grande règne et régnera sans doute toujours sur cet ordre de causes, et nous devons nous contenter d'en connaître les effets par l'étude des variations héréditaires. Les causes secondaires, plus accessibles à nos nK>yens d'investigation, nous les trouvons dans les influences qui agissent aussi bien pendant la vie embryonnaire qu'fiprès la naissance. Cet ordre de causes est assez bien connu aujourd'hui et comprend toutes les influences étrangères à la vie du produit. Darwin n'a rien changé ni rien ajouté aux notions que nous possédions sur ce sujet, mais il en a atténué l'importance autant qu'il a pu. Bien qu'il affirme, en certains endroits, que la sélection naturelle ne crée pas les variations et qu'elle se borne

à choisir celles qui sont ayantagenses pour les transmettre par hérédité, il ne peut s'empêcher de dire par-ci par-là que la sélection est la plus puissante cause de variabilité :

Il n^est pas vrai, dit-il, que la Tariabilité soit en quelque sorte inhérente à rorganisation, ni une de ses conséquences nécessaires, dans quelques circonstances que ce soit, ainsi que quelques auteurs l'ont pensé (1).

Il croit, d'un autre côté, « que les conditions de vie, par leur action sur le système reproducteur, sont des causes de variabilité de la plus haute importance (â) », et en fin de compte, il est convaincu que, «par-dessus toutes ces causes de changement, Taction accumulative de la sélection, qu'on l'applique méthodiquement, de manière à obtenir des résultats rapides, ou qu'elle agisse inconsciemment, lentement, mais plus efficacement, est de beau-coup la phu puisianie (3). »

Cette dernière assertion se concilie très-peu avec le langage que Darwin tient à ses critiques :

Quelques écrivains, dit-il, ont imaginé que la sélection naturelle pro-* duisait la variabilité, lorsqu'elle implique seulement là conservation des variations accidentellement produites, quand elles sont avantageuses aux individus (i).

Ces critiques n'avaient pas tout à fait tort : peu importe, en effet que la sélection se borne à créer des variétés en accumulant des variations déjà produites ; l'essentiel est de savoir au juste si la sélection invente des variations, et c'est ce que les contradic* tiens de Darwin nous empêchent de préciser.

D'ailleurs, que la variabilité soit le fait de la sélection naturelle ou de toute autre cause, ce fait ne prouve rien : peut-on nous citer un seul exemple de variation spécifique, dans la période de huit à dix mille ans accessible à nos investigations? Des variations ne dépassant pas les limites de la variété ou de la race, oui ; des variations dépassant ces limites et prenant les caractères de l'espèce, non. En conséquence, la loi de variation, le premier des

(i) Darwin, p, I^S.

(S) Loc, cit., p. 58.

(8) loc. cit., p. 54.

(4) LoceU.f p. 94. Jj^Hi^

éléments qui constituent la sélection naturelle, ne saurait fournir à la théorie des transformistes qu'un appui tout à fait insufKsant. 2** De la concurrence vitale {struggle for life). — Par concurrence vitale, Darwin entend le combat perpétuel que les êtres vivants se livrent entre eux pour leurs moyens d'existence, et il nous prévient qu'il emploie ce terme dans sa plus large acception. En effet, il^a réuni, dans ce chapitre, toutes les causes d'habitat, de milieu, toutes les causes, enfin, capables de donner naissance à des variations ; mais ce qui nous étonne, c'est que ces mêmes causes dont il faisait peu de cas en parlant de la loi de variation, il les trouve toutes-puissantes quand il les considèt^e au point de vue de la concurrence vitale.

On peut encore se demander^ dit-il, comment les variétés que j*ai nom" mées des espèces naissantes se transforment plus tard en des espèces bien distinctes, qui dans Les cas les plus nombreux diCTèrent les unes des autres beaucoup plus que ne le font ordinairement les variétés d'une même espèce ; comment aussi se forment ces groupes d'espèces qui constituent ce que Ton appelle des genres dislincts, et qui diffèrent les uns des autres plus que les espèces de chaque genre ne diffèrent entre elles. Tous ces faits résultent de la concurrence vitale (1).

D'après Darwin, la concurrence vitale provient « de la progression rapide selon laquelle tous les êtres organisés tendent à se multiplier... Puisqu'il ntdt un nombre d'individus supérieur à celui qui peut vivre, il doit donc exister une concurrence sérieuse, soit entre les individus de la même espèce, soit entre les individus d'espèces distinctes, soit enfin une lutte contre les conditions physiques de la vie (2). » Jusque-là rien de plus juste; rien de nouveau non plus, et Darwin nous fait un tableau trèssaisissant des causes multiples qui travaillent isolément ou en commun à la destruction de l'être vivant : il rappelle l'infloence des climats, des milieux, la destruction des animaux les uns par les autres, mais on est étonné de ne pas trouver un seul exemple de variation sous l'influence de la concurrence vitale dans un chapitre consacré par l'auteur à démontrer que la concurrence est l'agent le plus puissant de variation. 11 est vrai que la concur-

(i) Darwin, p. 74.

(i) Ibid.

rence n'agit à cet effet qu'avec le concours de la sélection; mais, comme cette dernière n'invente pas les variations, qu'elle les utilise seulement, qu'elle les accumule, nous avions espéré trouver ici un nombre considérable d'exemples authentiques de variations.

Darwin aurait-il craint que le terrain fût dangereux pour sa théorie ? A-t-il redouté sur ce point les questions indiscrètes? On peut le supposer, car son embarras nous eût paru naturel si on lui avait demandé, par exemple, en vertu de quelles transformations successives le sac qui renferme l'encre des seiches, sorte de bouclier liquide et coloré, a pu se produire. Si un organe a été spécialement destiné à la lutte pour la vie, c'est bien celui-là. Passant des animaux à l'homme, on aurait pu demander également à M, Darwin comment il se fait que, parmi les hommes, on n'ait pas constaté la moindre variation avantageuse depuis les temps historiques ; et cependant si la lutte pour l'existence, le struggle for lifcy s'exerce d'une manière sérieuse, c'est bien certainement dans l'espèce humaine. De tous les animaux, l'homme est sans contredit le plus cosmopolite ; non-seulement il voyage, mais encore il s'établit dans les climats les plus divers, et c'est à peine si, après de nombreuses générations, on peut constater en lui non pas quelque modification p^ofonde, spécifique, mais de ces modifications légères et susceptibles d'une prompte réversion par la disparition des causes qui les ont provoquées.

D'ailleurs, quand on suit la doctrine de la concurrence vitale sur le terrain de l'humanité, on est arrêté par des considérations d'un autre ordre auxquelles l'honorable novateur n'aura pas sans doute songé. Comme dans la lutte pour l'existence le pouvoir sélectif ne choisit que le plus avantagé, le plus fort dans cette lutte , Darwin a consacré, sans le vouloir sans doute, le principe fameux que le roi des Teutons mit un jour en circulation : La force prime le droit. Non, monsieur Darwin, la nature serait une vilaine marâtre si, comme vous le dites, elle choisissait le plus fort et le plus avantagé dans la lutte pour l'existence. La toute-puissance est, en même temps, la souveraine justice, et c'est la méconnaître et l'abaisser que de l'immiscer à nos petites tribulations ; lorsqu'il s'agit de détruire, elle ne s'en rapporte pas aux élus parmi les espèces animales : dira-t-on que les grands dépôts de combustible qui alimentent nos usines et nos foyers sont le résultat de

780 PRINaPB DES DÉTeRMIllÀTI0V9S DE L'MiniE.

la lutte pour l'existeHce ? dira-lron que les agglomérations d'animalcules détruits qui forment la pierre de nos maisons sont également le résultat de cette lutte ? On ne saurait le supposer. La grandeur des effets confond la petitesse de nos conceptions.

D'après la théorie de Darwin , Télu de la nature parmi les hommes devrait être un mélange d'Apollon et d'Hercule ayant à ses pieds des esclaves pour le servir et des houris pour le distraire ; ou bien encore, une espèce de gorille, laid et ridicule, mais habile entre tous et dominant par cette nouvelle force un groupe d'êtres humains humblement prosternés devant leur caricature. TeUes sont les conséquences des principes de Darwin en ce qui concerne l'espèce humaine ; nous ne saurions accepter la concurrence vitale sur ces bases.

Est-ce à dire pourtant que nous devions nier le fait du struggle for life? Non, c^les : la lutte en cette vie nous apparatt comme une nécessité fatale; toute individualité vivante lutte contre les autres, mais l'homme seul lutte contre| lui-môme, et non-seule* ment il lutte contre le plaisir possible, mais encore contre le besoin nécessaire. Le fait de la lutte est indéniable ; mais a-t^il les conséquences que Darwin lui accorde ? est-il capable de provoquer des variations à ce point de transformer à la longue et à la faveur de l'action sélective un insecte en singe, un singe en éléphant? L'imagination seule peut répondre à cette question. Nous préférons nous taire, en constatant simplement que la concurrence vitale n'a jamais profondément modifié les espèces que l'homme connaît depuis plusieurs milliers d'années.

3<* Du pouvoir sélectif. — Lorsque l'homme remarque sur un animal une variation avantageuse à ses propres intérêts ou à ses caprices, il choisit cet animal et il fixe la variation qu'il présente, par des accouplements successifs et par des soins tout particuliers. En agissant ainsi, l'homme fait de la sélection artificielle. La sélection naturelle diffère de celle-là en ce que la variété est choisie par la nature toutes les fois que cette variété est avantageuse à l'individu. A côté de cette sélection naturelle, Darwin en place une autre qu'il désigne sous le nom de séleetion sexuelle. Cette sélection ne dépend pas de la lutte pour l'existence, mais de la lutte qui a lieu entre les mâles pour la possession des femelles. Darwin développe complaisamment cette pensée : il ra-

coûte les combats d'alligators m&les au temps du rut ; ii signale rindifférence cruelle d'une hyménoptère assistant au combat de deux mâles et suivant ensuite le vainqueur ; il nous assure enfin, d'après sir B. Héron, qu'un paon panaché était tout particulièrement préféré, parce qu'il était panaché sans doute, par toutes les femelles de son espèce, etc., etc.

La conclusion de ce tableau intéressant est que a toutes les fois que les mâles et les femelles d'une espèce animale ont les mêmes habitudes, mais diffèrent en conformation, en couleur ou en parure, ces différences résultent principalement de la sélection sexuelle : c'est-à-dire que certains individus mâles ont eu pendant une suite non interrompue de générations quelques avantages sur d'autres mâles, soit dans leurs armes offensives ou dé* fensives, soit dans leur beauté ou leurs attraits, et qu'ils ont transmis ces avantages à leur postérité mâle exclusivement (f ). »

Ces conséquences sont possibles, mais les variations qu'elles concernent ne nous conduisent pas du tout à la démonstration de la transformation des espèces les unes dans les autres. Il est possible que les femelles des animaux aient une préférence pour les beaux mâles; cependant cette préférence, dans tous les cas instine^ tiv€y ne s'inspirant nullement du sentiment du beau et du laidy est soumise à des impedimenta si nombreux, qu'elle doit s'exercer bien rarement. Hais, pour dire toute notre pensée, nous ne croyons pas que la femelle des animaux soit éprise autant qu'on veut le dire de la beauté du mâle.

Nous ne parlerons pas de la femme en cet endroit, même pour en dire beaucoup de bien. Évidemment la théorie de Darwin ne doit la concerner en aucune façon.

La lutte des mâles entre eux pour la possession des femelles est réelle ; mais il est puéril de voir dans cette lutte une des causes de la variabilité des espèces.

Le chapitre consacré à la sélection sexuelle touche un peu plus que les autres aux choses de l'imagination, et probablement Darvdn ne l'eût pas écrit s'il avait compris la portée physiologique de son siûet. Darwin, en effet, ne s'est pas douté qu'en inventant une sélection sexuelle il compromettait stngulièreuient

(1) Darwin, p. lOS,

la sélection naturelle : ou bien celle-ci est un pouvoir unique représentant la nature et agissant, par conséquent, aussi bien sur les choses de la génération que sur celles de la vie de relation; ou bien ce pouvoir est différent, en tant qu'il préside à la sélection naturelle ou à la sélection sexuelle. Daas cette dernière supposition, le pouvoir sélectif ne saurait représenter la natSTe» qui est une et indivisible, et pour être logique Darwin aurait dû inventer trois pouvoirs sélectifs distincts, correspondant & chacune des divisions fonctionnelles de la vie : à la vie de nutrition, à la vie de relation, à la vie de reproduction. Cette observation seule nous montre sur quelle base peu solide, au point de vue de la physiologie, Darwin a étayé son système. La vérité de cette assertion ressortira bien mieux encore de l'étude du pouvoir sélectif considéré en lui-même.

Le pouvoir sélectif est-il intelligent ou inintelligent ? Darwin nous dit lui-môme que le pouvoir sélectif est une loi naturelle « et par /oî, dit-il, j'entends la série nécessaire des faits telle qu'elle nous est connue aujourd'hui (1) », Or une loi n'est pas quelque chose d'intelligent ; une loi est quelque chose de fatal, une série nécessaire de faits ; rien de plus contradictoire, par conséquent, qu'une loi et l'intelligence : ce qui caractérise l'intelligence, c'est précisément de pouvoir lutter contre la fatalité des lois. Donc le pouvoir sélectif de Darwin, loi nécessaire, n'est pas intelligent. L'auteur tient beaucoup à ce caractère, car s'il accordait qu'il est intelligent, on pourrait lui objecter que ce pouvoir n'est autre chose que la nature elle-même, et sa doctrine serait ainsi dépouillée de son plus beau fleuron : la sélection. Aussi Darwin est-il intraitable sur ce sujet; il est même peu charitable envers les critiques qui ont osé lui adresser des questions indiscrètes sur ce point. Malheureusement Darwin n'a pas toiyours en mémoire ce qu'il a écrit, et il détruit lui-môme les arguments les plus sérieux de sa critique. En effet, tout à l'heure le pouvoir sélectif était une loi fatale, inintelligente ; nous allons montrer ce pouvoir sous un autre aspect, sous la forme du pouvoir le plus intelligent du monde :

n semble tout naturel, dit M. Darwin, dé comparer TobU à m téleaoope.

(1) Darwin, \u 95.

Or nous savons que cet instrument a été perfectionné successivement par les efforts longtemps continués d'intelligences humaines d'ordre supérieur ; et nous en inférons que Tœil doit avoir été formé par un procédé analogue. Une telle induction n'est-elle pas bien présomptueuse? Quel droit avons-nous donc d*affirmer que le Créateur trayaille à Faide des mêmes facultés intellectuelles que Thomme? D'ailleurs, si nous tenons à comparer Tœil à un instrument d'optique, alors il faut nous représenter un nerf sensible à la Inmîère placé derrière une épaisse couche de tissus transparents renfermant des espaces pleins de fluides ; puis nous supposerons que chaque partie de cette couche tranparente change continuellement et lentement de densité, de manière à se séparer en couches partielles différentes par leur densité et leur épaisseur, placées à différentes distances les unes des autres, et dont les deux surfaces changent lentement de forme. De plus, il faut admettre qu'il existe un pouvoir intelligent, et ce pouvoir intelligent, c'est la sélection naturelle, constamment à l'afijùide toute altération accidentellement produite dans les couches transparentes pour choisir avec soin celle d'entre ces altérations qui, sous des circonstances diverses, peuvent en quelque manière et en quelque degré tendre à produire une image plus distincte. Nous pouvons supposer encore que cet instrument a été multiplié par un million sous chacun de ces états successifs de perfection et que chacune de ces formes s'est perpé** tuée jusqu'à ce qu'une meilleure étant découverte, l'ancienne fût presque aussitôt abandonnée et détruite.

Chez les êtres vivants, la variabilité produira les modifications légères de l'instrument naturel, la génération la multipliera ainsi modifiée jusqu'à l'infini, et |Ia sélection naturelle choisira avec une habileté infaillible chaque nouveau perfectionnement accompli. Que ce procédé continue d'agir pendant des millions de millions d'années, et chaque année sur des millions d'individus de toutes sortes, est-il donc impossible de croire qu'un instrument d'optique vivant puisse se former ainsi jusqu'à acquérir sur ceux que nous construisons en verre toute la supériorité que les œuvres du Créateur ont généralement sur les œuvres de l'homme (i)?

Cette citation, que nous avons à dessein donnée in extenso^ nous dévoile dans son entier la pensée de Darwin. Son pouvoir sélectif, intelligent par-dessus tout, n'est autre chose que le Créateur lui-même, auquel, par parenthèse, il fait jouer un assez triste rôle, le rôle d'un marchand de lunettes qui serait sans cesse appliqué à polir, à modifier son œuvre, sous prétexte de tran»foonations progressives. Et les lois naturelles, fatales, nécessaires, que deviennent-elles dans cette nouvelle théorie du pouvoir se* lectif ? Il faut être logique, monsieur Darwin.

(1) Darwin, p. 2ta.

Si Ton pouvait démontrer, ajoute-t-il, qu'il existe un seul organe si compliqué qu'il ne puisse avoir été formé par une série de modifications légères, nombreuses et successives, ma théorie s'écroulerait tout entière ({}.

Nous le pensons bien ainsi : avec des ^i, des mais, des probaitety et le tout-puissant Créateur, il n'est rien qu'on ne puisse e:q>Iiquer. Cependant Darwin n'explique pas les transformations successives qui d'un monère ont fait un homme. «Nou^s ignorons, dit41, quels ont été les divers états transitoires de beaucoup d'organismes très-parfaits (2). » Cet aveu d'impuissance, Darwin le répète souvent ; il met ainsi sa bonne foi à l'abri de tout reproche, et nous nous plaisons à le constater. Mais à côté de cet aveu, que de prétentions ! que d'assertions vagues, hypothétiques, contradictoires I que d'efforts inutiles, aidés pourtant par une connaissance approfondie des faits de la nature!

L'incapacité de Darwin à nous donner un seul exemple de transformation fondamentale se montre encore plus radicale, lorsqu'il prétend appliquer la sélection aux variations de l'instinct. Pour être logique, Darwin aurait dû intituler le chapitre consacré à l'instinct : sélection cérébrale. Les mêmes motifs qui l'avaie.nt poussé à inventer une sélection sexuelle devaient l'autoriser à inventer une sélection cérébrale. Il ne l'a pas fait : il a eu tort.

La question de l'instinct était très-importante pour Darwin ; car s'il est vrai, comme il le prétend, que les espèces actuelles sont le résultat de transmutations successives, sous l'influence de la sélection, l'instinct lui-même a dû subir des transformations parallèles à la transformation des organes. Cette conséquence est forcée ; aussi notre étonnement a été grand, lorsqu'à la preoiière page nous avons lu : « Je n'essayerai pas non plus de définir l'instinct (3). » Mais de quoi donc alors M. Darwin va-t-il nous parler ? Il va nous parler de ces choses non définies que les uns attribuent à l'instinct, les autres à l'intelligence' ou à l'habitude; il va nous parler de l'instinct de l'abeille, de l'instinct esclavagiste de la fourmi, de ce quelque chose enfin qu'il ne connaît pas bien lui-même, mais qui nécessairement, parce que son système le veut ainsi, doit être transformé par la sélection naturelle.

(i) Darwin, p. 288 .

(3) toc« ci7., p. 857,

' Darwin a montré, dans ce chapitre, que la physiologie fait complètement défaut à ses moyens de persuasion ; cet inconvénient ne saurait être remplacé par la richesse des observations qu'il possède, surtout quand il s'agit de prouver un fait aussi grave que celui des transformations organiques.

On aurait pu supposer que dans son nouveau livre intitulé : De la Descendance de P hommes Darwin aurait éprouvé le désir de combler une lacune aussi importante ; mais dans ce livre, comme dans le premier, il ne définit 'pas plus l'instinct que l'intelligence : il se borne à dire que l'intelligence est un instinct perfectionné, et que l'homme a moins d'instincts que les animaux (1).

.Nous venons d'analyser les trois ordres de faits qui représentent la loi de la sélection naturelle ; nous avons recherché leur véritable signification, leur valeur réelle, et cette analyse nouis a conduit à reconnaître que l'hypothèse de Darwin ne repose, dans son ensemble comme dans chacun de ses éléments, que sur des hjrpothèses séduisantes et empruntant un vernis de vérité à des faits incontestables.

C'est ainsi que les variations organiques sont réelles : personne ne les a jamais contestées et, bien avant Darwin, on avait signalé les principales causes de la variabilité ; mais l'hypothèse apparaît dès que Darwin veut démontrer, par la négation des limites infranchissables assignées à Vespèce, que les variations peuvent s'étendre indéfiniment et produire ainsi peu à peu les transformations qui font un homme d*un animal inférieur. Darwin, nous l'avons vu, n'a cité aucun fait probant à l'appui de cette variabilité indéfinie.

La concurrence vitale est encore un fait relativement vrai : de tout temps, on avait reconnu que les nécessités de l'existence imposent aux animaux et à l'homme une lutte nécessaire ; mais Darwin entre dans l'hypothèse, lorsqu'il attribue à cette lutte les grands bouleversements, les extinctions en masse des espèces animales, et enfin les variations qui, fécondées par le pouvoir sélectif, peuvent transformer progressivement les individus au point de donner naissance à des espèces nouvelles.

(1) Voir, dans ce nouveau livre, le chapitre intitulé : Puissance mentale» ÉD. POCRNiÉ. ~ Syst, nerv, 50

78& PRINGU^E I^S fiÊTBRIfIMATIWS DB L'HOMME.

Enfin, le pouvoir sélectif lui^-mème représente quelque chose de réel ; il est positif que certains avantages individuels, résultant de la lutte pour l'existence ou de toute autre cause peuvent se transmettre par hérédité et donner naissance à des types particuliers, féconds entre eux, rev^ètant les caractères d'une racâ», Ma» Darwin émet une nouvelle hypothèse quand il prétend que ces variations peuvent dépasser les limites de la race et revêtir les caractères d'une espèce nouvelle* Sur ce point, il ne peut citer aucun exemple authentique.

Le pouvoir sélectif, considéré comme présidant à la transmis^ akm de certains avantages, n'est pas un pouvoir intelligent : il re* présente un fait naturel, vrai, et ce fait est celui de la transmission héréditaire possible dans certaines limites. Lorsque M. Darwin nous présente ce pouvoir avec les attributs de rintelligence, il est obligé de le confondre, non pas avec les lois naturelles qui ne peuvent pas être intelligentes^ mais avec la nature, avec le Créateur lui-même. Là encore Darwin émet une hypothèse, car personne ne peut affirmer scientifiquement si le Créateur a tout créé dès le principe ou s'il s'est réservé le droit et le soin de polir, de perfectionner la création à travers le temps, comme le ferait un simple mortel dans l'exécution de ses œuvres. Cette hypothèse est en contradiction formelle avec la croyance à des lois naturelles immuables.

Enfin, l'existence de formes intermédiaires, établissant d'une manière insensible la gradation des êtres animés, est encore un fait incontestable, et l'avenir, les progrès de la paléontologie sont destinés sans doute à compléter nos connaissances sur ce sujet ; mais Darwin fait une dernière hypothèse, lorsqu'il voit dans cette progression insenùble des formes inférieures vers les formes supérieures, quelque chose de plus qu'un fait accompli. Voir dans ces faits la démonstration de la transformation des formes les unes dans les autres, c'est hasarder une hypothèse qui repose tout entière sur les déterminations possibles du Créateur. Celui-ci a-t-il tout créé en une fois ou bien dispense*t-il peu à peu son pouvoir en l'appliquant journellement à la transforma-* tion des espèces ? Lui seul peut répondre. Nous ne voulons pas rechercher s'il est utile, s'il est possible que la science résolve ces grands problèmes. Ce qu'il y a de certain, c'est que les éléments

PUCE DE L'fiOlf HB DANS LA NATUAB. 787

pour le» résoudre nous maiiqueat aUolument. T9lle est notre oo&eluâion.

La doctrine de Darwin a eu cette bonne fortune, parfaitement légitimée d'ailleurs par le talent de l'auteur, d'exciter la curiosité scientifique et de provoquer une polémique que la perspective d'une solution possible à l'endroit du commencement des chose» rendait attrayante pour tous.

Gela nous a valu des travaux remarquables que nous ne pouvons examiner ici. Pour peu d'ailleurs qu'on soit au courant des questions anthropologiques qui s'agitent en ce moment, il est aisé de voir que trois courants distincts emportent les travailleurs vers des rives opposées :

!<" Les partisans à outrance de la doctrine de Darwin, qui vo<« guent, toutes voiles dehors, vers la conquête de l'avenir scienti* flque. Pour ceux*ci, un groupe sériaire d'individus sortis les uns des autres, telle est l'image de la création : l'homme est un singe perfectionné.

%• Les partisans du progrès scientifique dans le sens des idées nouvelles, mais trop positifs pour accepter complètement les hypothèses prématurées : le professeur Huxley, disant qu'il adopte la théorie de Darwin, sous la réserve qu'on fournira la {Mreuve que des espèces physiologiques peuvent être produites par le croisement sélectif (1). Ceux-ci n'établissent pas une parenté aussi rapprochée entre l'homme et le singe : avec Linné, ils reconnaissent l'ordre des primates, et l'homme est casé séparément du singe dans une des familles de cet ordre ;

a* Les conservateurs des traditions scientifiques, les partisans de ce progrès qui ne s'accomplit qu'à pas lents, mais sûrs : ceuxoi n'acceptent pas la théorie de Darwin, et s'ils ne sont pas soep* tiques, ils croient à des créations successives ou simultanées. L'homme pour eux est Vkoimne^ et les quelques degrés qui conduisent sur le piédestal où ils l'ont placé ne sauraient être frandii» par aucun animal*

Ces derniers, à notre avis, représentent la vérité et le progrès : c'est de leur côté que nous nous rangeons.

(i) Huxley, De Is Aoo» âe TAorniM éeme te nûÊfere, p> 144. frâduot. d* M. E.

DaUy.

788 PRINCIPE DES DÉTE8MTNATI0NS DE L'ilOMME,

Avec 6UX9 nous demandons aux transfonnistes qu'ils nous fournissent un seul exemple de transformation dépassant les limites de la yariété et de la race ; avec eux, nous demandons qu'on nous montre la possibilité de la fécondation indéfinie entre deux individus d'espèces différentes sans réversion au type primitif. Tant qu'on ne nous aura pas donné ces preuves, nous croirons à Timmutabilité des espèces et à l'impossibilité de la création par le procédé des transformations successives. Quant à ce qui concerne l'homme, nous leur dirons : obtenez un produit hybride d'un homme et d'une guenon, et nous admettrons avec vous que nous pouvons provenir par filiation d'un gorille. Nous n'aurions d'ailleurs aucune répugnance à admettre cette descendance, car s'il en était ainsi, la volonté et le travail nous auraient faits ce que nous sommes, nous serions les enfants de nos œuvres et nous pourrions dire avec une légitime fierté : que messieurs les singes en fassent autant.

Gela dit, nous laisserons avec Darwin le champ des hypothèses, et nous interrogerons la physiologie pour savoir quelle place l'homme doit occuper dans la nature. Au premier abord, cette question semble pouvoir se résoudre par un mot : l'homme est le roi de la création. Oui, sans doute; mais quels sont les caractères physiologiques qui lui donnent cette place ?

Depuis que Darwin a posé de nouveau ce problème devant le monde savant» les sociétés d'anthropologie de toutes les parties du monde se sont emparées de la question, et si elles ne l'ont pas résolue dans le sens du novateur, malgré ujie tendance évidente vers ce but, elles ont produit des travaux utiles, remarquables m6me, qui resteront dans la science i l'état de documents pré* cieux. La Société d'anthropologie de Paris, à l'instigation et sur l'exemple de 3on honorable fondateur, M. Broca, s'est particulièrement distinguée dans ce concours intéressant pour la plus belle des causes.

Cependant, si l'on en excepte quelques travaux de sociologie comparée, la plupart des recherches ont porté jusqu'ici sur les caractères physiques de l'homme comparés à ceux des animaux qui sont le plus rapprochés de lui.

On a considéré les signes physiques comme des caractères de premier ordre, alors que, dans cette question, ils n'ont qu'une va«

leur accessoire. C'était une tendance fâcheuse yersone erreur regrettable.

Sans doute, il est très-intéressant de savoir jusqu'à quel point les singes sont conformés comme nous, et ee n'est pas sans intérêt qu'on lit les travaux de Gratiôlet, d'Alix, d'Huxley sur ce sujet. Mais ces documents ne prouvent absolument rien quand il s'agit d'établir ou de nier notre parenté avec les singes.

Nous croyons, avec M. Huxley, que les singes ont deux pieds et deux mains comme nous, car le pied et la main se distinguent par des caractères anatomiques formels. Mais la question n'est pas là : au point de vue qui nous occupe, il s'agit de savoir s'il est convenable, s'il est juste, scientifiquement parlant, de désigner sous le nom de pied et main les organes de préhension et de translation du singe. M. Huxley sait aussi bien que nous que si l'usage a consacré des termes différents pour qualifier les parties homologues chez l'homme et chez les animaux, ce n'est pas tout à fait sans motif. Motifs non raisonnes dira-t-on peut-être. Oui, mais vrais, et nous pouvons consacrer cette distinction en disant que le pied et la main de l'homme sont les instruments de la sensibilité intelligente, tandis que les mêmes organes chez l'animal sont les instruments de la sensibilité instinctive. Le singe possède à l'extrémité de ses quatre membres des crochets pour prendre, déchirer, grimper ou soutenir ridiculement son torse à la surface du sol, mais il n'a ni mains ni pieds : ces deux expressions empruntent leur légitimité non à la construction des organes, mais à Y intelligence qui les dirige.

En fait de caractères physiques, d'ailleurs, nous accordons tout ce qu'on voudra. Peu nous importe que les singes aient des pieds, des mains, une figure, de la barbe, des moustaches, des seins rebondissants; qu'on leur donne davantage si l'on veut : une peau blanche, des cheveux frisés, un buste d'Apollon, une démarche de héros, qu'on leur donne tout et ce ne sera jamais assez, car pour nous ce n'est pas dans ces signes infimes qu'il faut chercher la caractéristique de l'homme.

Que l'homme soit laid, idiot, borgne, bossu, paralysé, aussi difforme qu'on voudra, l'homme sera toujours l'homme, le roi, le mdtre de tous les animaux. Ne .voyons-nous pas tous les jours des sourds-muets, des aveugles, dc^ paralytiques trouver

le moyen de rester hommes malgré la dégradation des caractère physiques dont on vante tant l'importance ?

C'est que probablement ce ne sont ni les pieds, ni les mains, ni le nombre de vertèbres qui distinguent l'homme de Tanimal. Non, la vraie caractéristique de l'homme est dans Vinteiligenee. Ce mot dit tout; mais il fallait le définir, il fallait le distinguer par Ids caractères qui lui sontjpropres, et c'est ce qu'on n'avait pas fait. Avec beaucoup de physiologistes, Darwin n'a vu dans l'intelligence et l'instinct qu'une question de degrés, qu'une question de plus ou de moins (1). On sait déjà, d'après ce que nous avons dit, combien cette erreur est grande, combien est grande aussi la distance qui sépare l'instinct de rintclligencc. Si la question n'était pas si importante, nous bornerions là notre critique ; mais nous croyons devoir présenter notre pensée, déjà exprimée précédemment, sous une nouvelle forme qui résumera les faits que nous avons exposés sur ce sujet.

Les mouvements de la vie organique sont ceux qui accompagnent l'évolution des organes en tant qu'ils vivent et se maintiennent tels qu'ils doivent être.

Tout organe, en vivant, donne naissance à un produit, à un résultat. Les mouvements de la vie organique sont essentiellement continus.

Les mouvements de la vie fonctionnelle sont ceux qui accompagnent les résultats de la vie organique en dehors des organes qui leur ont donné naissance.

Ils sont essentiellement intermittents.

La vie organique du cerveau consiste à transformer le mouvement impressionneur en perception et à se souvenir,

La vie fonctionnelle du cerveau consiste à transporter au dehors, sous forme de mouvements, les perceptions transformées en impulsions motrices.

Par sa vie organique cérébrale, l'animal perçoit, se souvient agréablement ou désagréablement dans les deux cas ; par sa vie fonctionnelle, il provoque des mouvements corrélatifs à l'un de ces deux modes, dans les instruments que la nature lui a donnés : tel est Vinstinct.

(1) Darwio, Ik la Descendance de (^homme^ p. 86,

Par sa vie organique cérébrale, Tbomme perçoit, se souvient agréablement ou désagréablement dans les deux cas, et par sa ▼ie fonctionnelle, il provoque des mouvements corrélatifs à Tun de ces deux modes dans les instruments que la nature lui a donnés : tel e$t rinstinct de l'homme.

Par sa vie organique cérébrale, l'bomme perçoit en présence des objets impressionnants autre cbose que le caractère agréable ou désagréable : il perçoit des rapports de causalité ; il distinguo des propriétés, des qualités ; il perçoit des proportions, et dès lors, par sa vie fonctionnelle, il provoque des mouvements non plus corrélatif^ au sentiment agréable ou désagréable, mais en rapport avec les sentiments dont nous venons de parler : telle est l'intelligence. Prenons un exemple qui fera mieux ressortir l'immense différence que nous établissons entre l'instinct et l'intelligence.

Le singe, le chien voient tous les jours le frottement de l'allumette qui doit allumer le foyer; ils voient aussi qu'on met du bois pour alimenter ce feu qui les réchauffe et leur est si agréable ; ils voient cela, mais ils ne le voient pas comme nous ; ils sentent l'agréable ou le désagréable qui résulte de ces actes, et pas autre chose ; nous sentons, nous, le rapport qu'il y a entre le frottement de l'allumette et la production du feu, nous sentons aussi le rapport qui existe entre l'entretien du foyer et l'addition d'une certaine quantité de bois. L'animal ne peut agir en conséquence de sentiments qui n'existent pas chez lui ; c'est pourquoi il se laisserait mourir de froid sans songer jamais à allumer du feu ou à l'entretenir ; nous, au contraire, nous pouvons agir en conséquence de ces rapports que nous avons perçus, et c'est pourquoi, quand il le faut, nous savons trouver le moyen de nous éclairer et de nous réchauffer.

L'intelligence, considérée à son origine dans ses conditions les plus élémentaires, n'est autre chose que cette possibilité que présente le cerveau de l'homme de pouvoir être impressionné par autre chose que par le sentiment agréable ou désagréable. La possibilité de percevoir,des impressions de toute nature, provenant de rapports établis entre les propriétés, les qualités des objets impressionnants, lui permet d'acquérir des notions intelligentes y et c'est d'après ces notions qu'il se conduit en être intelligent. A ce

79d PRINCIPE DES DÉTERMINATIONS D^ L*flOMHB.

propos» nous ne devons pas manquer de signaler et de combaftftre une confusion malheureusement trop fréquente.

L'homme n'est pas intelligent par cela seul qu'il agit en être intelligent. Ses mouvements, il est vrai, présentent des caractères spéciaux qui permettent de les distinguer des mouvements instinctifs ; mais l'intelligence existe avant qu'elle se soit manifestée par un acte, et si ce dernier paraît intelligent, c'est parce qu'il est dirigé par l'intelligence. Il ne faut donc pas chercher l'inteUigence dans les mouvements, mais en ce point oti elle les provoque. Cette distinction est de la dernière importance au point de vue qui nous occupe, et c'est probablement pour ne l'avoir point sentie que Darwin a pensé que les mouvements de l'animal pouvaient devenir intelligents en se perfectionnant. On conçoit, en eiïét, que des mouvements, des actes puissent se perfectionner sous rûxlluence de l'imitation ou de l'habitude, pour parler comme le novateur; mais ce qu'on ne pourrait concevoir, ce serait un cerveau qui, par imitation et par habitude^ parviendrait k percevoir de manière à acquérir et à classer des notions intelligentes. Cette conception, la raison la réprouve, parce que la possibilité d'acquérir les notions intelligentes tient à une organisation particulière du cerveau sur laquelle V habitude et l* imitation ne peuvent absolument rien.

L'intelligence, ou, pour parler plus physiologiquement, la sensibilité intelligente, se distingue de la sensibilité instinctive avant qu'elle ait provoqué des mouvements : elle est intelligence parce qu'elle perçoit des caractères que la sensibilité instinctive ne perçoit jamais.

Il suit de là que l'intelligence n'est pas un instinct supérieur et qu'elle ne provient pas, comme le prétend M. Darwin, d'un instinct perfectionné : elle est intelligence ^^v des caractères qui n'empruntent rien à l'instinct et qui éloignent de son origine toute idée de transformation.

D'ailleurs l'instinct se manifeste dans l'homme à cAté de l'intelligence, et pour mieux faire toucher du doigt la différence fondamentale qui existe entre ces deux pouvoirs, nous esquisserons parallèlement leur développement.

Le langage, nous l'avons suffisamment démontré, est l'instinct particulier de l'homme.

PLACX DE L'HOMBIE DANS LA MATURE. 793

Lorsque Tenfant cherche pour la première fois à désigner un objet par un nom, il accomplit un acte instinctif : la notion sen^ sible de l'objet et l'impulsion qui pousse l'enfant à désigner cet objet par des mouvements, tels sont les éléments de l'instinct. Nous pouvons ajouter que cette action est involontaire et qu'elle succède simplement à une impression sentie.

Privé d'intelligence, l'enfant se bornerait à désigner les objets par des sons confus et son vocabulaire resterait nécessairement très-limité, parce que les sons naturels, les sons instinctifs^ sont eux-mêmes très-peu nombreux.

Pour exprimer par des sons distincts les objets de ses impressions et la manière dont il est impressionné, l'enfant a besoin de posséder autre chose que l'instinct de la parole : il faut qu'il perfectionne les mouvements que la nature lui a donnés pour produire des sons ; il faut qu'il en invente de nouveaux, et cela, il ne le peut faire qu'à la condition d'être intelligent. L'intelligence seule perfectionne les mouvements instinctifs, seule elle invente de nouveaux mouvements en combinant de diverses manières les coordinations préétablies d'ensembles de mouvements.

Pour peu qu'on y regarde, on verra que les choses ne se font pas autrement : l'enfant, obéissant d'abord à son instinct, désigne les objets par un son quelconque ; puis, sous l'influence de l'éducation maternelle, il perfectionne les mouvements sonores ; il lutte ainsi contre l'arrangement naturel des mouvements, de la même façon qu'il luttera plus tard contre cette même coordination lorsque ses doigts inexpérimentés voudront s'essayer sur le manche d'un violon ou sur le clavier d'un piano ; il perfectionne enfin sa mécanique vivante et, après un long apprentissage, il possède^ grâce à son intelligence, un instrument complet avec lequel son noble instinct du langage pourra s'exercer.

II ne faudrait pas croire cependant que l'intelligence se montre seulement dans le perfectionnement des mouvements itistinctifs, à l'occasion du difficile apprentissage de la parole. Nous disions plus haut que l'enfant ne cherche d'abord qu'à désigner les objets par un son larjmgien : oui, sans doute, et s'il était privé d'intelligence, il ne chercherait jamais autre chose qu'à exprimer ces objets ou les sentiments qu'ils provoquent en lui. Mais peu à peu l'intelligence se manifeste par de nouveaux caractères : l'enfant

794 PRINCIPE DES DÉTÉRMIKÂTIONS m L'HOMME.

perçoit autre chose que des couleurs, des odeurâ, des sentiments ; il perçoit des rapports entre les objets, entre les causes et les effets; il acquiert enfin ce qui caractérise la miion intelligente. Dès lors, son vocabulaire s'enrichit de la représentation des notions Intelligentes classées dans la mémoire ; dès lors, il est un animal raisonnable, bientôt un homme.

Par son instinct seul, par la parole, l'homme se distingue simplement d'un autre animal ; par son intelligence, il se montre non-seulement supérieur aux autres animaux , mais encore il ouvre les barrières de l'instinct, que l'animal ne franchit jamais, pour donner h toutes ses facultés un développement sans limites.

Ainsi donc, grâce à la possibilité de pouvoir être impressionné par des caractères complexes qui donnent aux notions qu'il classe dans le cerveau le caractère intelligent, l'homme forme une classe à part, car il n'est aucun animal qui possède des noHom inteUi^ genteê susceptibles de provoquer la transformation des mouvements Instinctifs en mouvements perfectionnés et capables d'inspirer Vinvention de nouveaux mouvements.

Quant à cette possibilité elle-même, doit-on l'attribuer à un principe particulier chez l'homme? Nous dépasserions les limites de nos connaissances réelles si nous affirmions quoi que ce soit sur ce sujet. Tout ce que nous pouvons assurer, c'est que le phénomène-perception dans les couches optiques étant donné, et le classement des notions acquises à la périphérie corticale sous forme de modalité dynamique étant démontré, on peut se rendre Compte du caractère sensible ou intelligent des notions par la présence et l'association d'un groupe de cellules qui existeraient chez l'homme et nullement chez les animaux. En effet, la notion intelligente étant constituée par la perception de certains rapports, de certains caractères, on est en droit de dire que, si ce» perceptions n'existent pas chez les animaux, c'est qu'ils ne possèdent pas le nombre suffisant et l'arrangement convenable des Cellules qui président à l'acquisition do ces notions.

A l'appui de cette opinion, nous pourrions dire que le cerveau de l'homme est relativement supérieur h celui do l'animal le mieux doué, dans les proportions d'un bon tiers. Cette preuve est d'autant plus éloquente que l'augmentation de volume porte spécialement sur cette partie du cerveau qui, chez l'homme et

PLACÉ M L^HOMME DAKS U KATURE. 70 j

les animaux, renferme la représentation matérielle des notions acquises : nous voulons parler de la périphérie corticale. Tandis que les autres parties du cerveau, les lobes olfactifs, les lobes optiques, présentent parfois chez les animaux un volume beaucoup plus considérable que chez l'homme, on ne voit jamais, chez les premiers, la couche périphérique et les circonvolutions atteindre les proportions qu'on trouve constamment chez le dernier.

Cette manière de voir n'est pas simplement une vue de Vesprit ; elle est la conséquence de tout ce quèl'anatomie, la physiologie, l'analyse physiologique nous ont enseigné sur la physiologie cérébrale.

Quoi qu'il en soit d'ailleurs, l'obscurité sur ce point ne porte nullement atteinte aux caractères qui nous ont servi pour distinguer l'insUnct de l'intelligence, et nous sommes autorisé à conclure :

!• L'instinct, môme chez l'homme, se distingue essentiellement de rintelligence ;

2* Par son instinct particulier, par le langage, l'homme se distingue de tout autre animal : le langage est sa caractéristique animale ;

3" Par l'intelligence, l'homme est supérieur à tous les animaux et, à ce titre, on peut le mettre en dehors de l'animalité, parce qu'en vérité, rien de comparable à l'intelligence de l'homme ne se trouve dans l'animal. Grâce à cette intelligence, Thomme se fait une âme : il pense et il veut librement. L'animal n'a pas d'âme: il souffre, il jouit et il agit;

4* L'animal, en mourant, ne laisse à ses petits que la vie qu'il leur a donnée. L'homme ne disparaît pas tout entier : outre la vie qu'il leur a donnée, il laisse à ses enfants l'ensemble des actes qui composaient son âme, et il le leur laisse comme exemple & suivre ou à éviter, dans tous les cas à titre d'enseignement profitable. A la faveur de cette transmission héréditaire, l'homme progresse à travers les générations, non au point de vue physique, mais au point de \iie intellectuel et moral : le cerveau de l'enfant qui naît aujourd'hui est absolument le même que le cerveau de l'enfant qui naissait il y a dix mille ans ; mais, grâce à la transmission et à la survivance des âmes, l'enfont d'aujourd'hui

est incontestablement supérieur à celui (Fil y a dix mine ans.

Cette manière de progresser, tout à fait spéciale à l'homme, esii l'argument le plus formel contre la possibilité des transformations spécifiques. Darwin n'a pas su le prévoir. Sans cela, eût-il pe«isë un seul instant que l'homme peut descendre du singe ?

La concun^encevitak^ qui est la base de sa sélection, existe cher l'homme beaucoup plus prononcée que chez les animaux. A-tH>D jamais vu l'homme transmettre à ses descendants les avantages qui l'avaient distingué dans la lutte pour l'existence ? Pourq[uoi l'accouplement choisi qui, chez les animaux, donne de si beaux résultats, est-il suivi de résultats négatifs chez l'homme ? Le pourquoi, le voici : en transmettant la vie, l'homme fournit un produit de sécrétion qui porte en germe les bonnes et les mauTaisfô

qualités de la matière dont il est issu ; il transmet un instrament vivant ; mais, en aucun cas, il ne transmet ce qui résulte de son propre travail, ce qui résulte de l'exercice de ses facultés, et o*est précisément ce résultat non transmissible qui a fait sa force ou sa faiblesse dans la lutte pour l'existence (i).

En d'autres termes, Thomme est l'enfant de ses œuvres ; les parents sont des appareils de transmission de la vie organisée, et ils ne sauraient transmettre autre chose que la vie. Pour admettre la possibilité que nous descendons du singe, il faudrait que M. Darwin nous prouvât d'abord que dans la famille des singes la lutte pour l'existence a pour théâtre habituel le champ de la morale et de l'intelligence, car nous ne pouvons provenir que d'un avantage remporté par l'un d'eux dans une semblable lutte. La preuve est impossible aprës ce que nous venons de dire ;

5^ L'homme n'est pas un singe perfectionné : ce mot qui vise à

(1) « Il est évident, dit M. de Ranse, que si la consanguinité avait véritablement pour effet, dans des familles saines, d'accrottre à chaque génération les qualités physiques, morales et intellectuelica^ quelqu'une des familles qui ont mis largement en pratique le système des unions consanguines se serait déjà élevée au-dessus des antres^ aurait acquis cette prépondérance dont parle M. BertiUon, et serait devenue la souche d'hommes remarquables qui se seraient imposés, par leur supériorité môme, à l'attention et aux suffrages de leurs concitoyens. Or exlste-t-il une telle famille? D'nn autre e6té, ouest l'homme de génie issu de la consanguinité ? s (Of« UnioM conumguinm ot* ftoinl de tfuê de V hygiène et de la législation, par le docteur F. de Ranso, dans BttUttifis de la Société d'anthropologie, année 187i.)

REPOa DE LA VIB FONCTIONHELLE DU GBRVBAU. 797

Veffét est un non-sens, car l'homme n'est pas une cAoïe, c'est un être possédant des facultés qu'il perfectionne lui-môme grâce à une organisation spéciale : il peut se perfectionner, quand il le veut y tandis que le singe ne le peut pas et ne le veut pas.

Disons, si l'on veut, que l'homme est un être perfectiblo ; mais ne disons pas qu'il est perfectionné ; tout cela est bien différent de sens, et nous regrettons d'avoir à le rappeler à quelqu'un qui s'honore d'enseigner la belle science de l'homme ;

6"* L'intelligence n'est pas un degré de quoi que ce soit : elle est l'intelligence. Il est aussi difficile de comprendre le passage de l'instinct à l'intelligence par voie de transformation que de comprendre, par le même procédé, le passage du rien au tout ;

V Dans ce qu'il a de plus mauvais comme dans ce qu'il a do meilleur , l'homme n'est pas comparable à l'animal : il est plus que lui dans le mal comme dans le bien ; il n'est jamais comme lui.

Les conclusions qui précèdent nous permettent d'assigner & l'homme la place qu'il doit scientifiquement occuper dans la nature : cette place est celle qu'il a su conquérir lui-même par son intelligence et par son travail, et qu'il occupe d'ailleurs si bien, sans que jamais les espèces animales aient songé à la lui contester. Cette place est évidemment en dehors des cadres zoologiques : il y a dans la nature les animaux et V homme.

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