CHAPITRE rV
Repos de la vie fonctionnelle du cerveau.
ARTICLE L
DU SOIOUIL.
On a beaucoup écrit sur le sommeil ; on a émis sur ce sujet des opinions diverses, contradictoires et cela devait être : il paraît assez naturel qu'on ait appliqué à l'étude du sommeil les nombreuses hypothèses que l'on avait émises sur l'état de veille.
Les spiritualistes, obligés d'obéir aux conséquences logiques de
IW PBIKGIPE DBS DËVBUCIMAnONS DR L'HÛMIIB.
leur doctrine , admettent avec Jouffroy que l'esprit reste toujours éveillé lorsque le corps sommeille (1); ils prétendent encora avec Maine de Biran que « le sommeil ne peut consister que <ians la suppression de l'état d'effort, c'est-à-dire de l'action présente d'ujoe volonté ou force motrice sur les organes qui lui sont soumis (2). »
Par une singulière opposition avec leurs idées sur l'état de veille, les matérialistes disent avec Cabanis que « le sommeil n'est pas un état purement passif : c'est une fonction particulière du cerveau qui n'a lieu qu'autant que, dans cet organe, il s'établit une série de mouvements particuliers, et leur cessation ramène la veille ou les causes extérieures du réveil le produisent immédiatement (3). »
Bichat pst sans contredit celui qui s'est rapproché le plus de la vérité sur ce sujet. Ce grand génie avait constaté l'intermittenoe d'action dans la vie|animale ; mais, trompé par ses vues sur la vie animale et sur la vie organique, il n'avait pas bien saisi les conditions de cette intermittence, et il n'a pas pu nous donner nue théorie formelle touchant la production du sommeil (4).
Point n'est besoin de réfuter ces diverses manières de voir. La connaissance de l'état de veille, tel que nous l'avons établi, permettra à chacun de faire cette réfutation. Mais nous nous appliquerons à rechercher les conditions physiologiques dans lesquelles le sommeil se produit.
L'analyse physiologique des mouvements de la vie nous a permis de constater dans tous les organes, sans exception, deux ordres de mouvements : les mouvements de la vie organique et les mouvements do la vie fonctionnelle. Les premiers continuent leur évolution silencieuse depuis la naissance de l'ovule jusqu'à la mort, sans trôve ni repos: ils sont la vie et la vie ne s'arrête pas, elle est ou elle n'est pas. Les seconds, au contraire, sont essentiellement intermittents, et ils requièrent, pour entrer en jeu, l'intervention nécessaire d'un excitant spécial. Ainsi donc, tout organe vit incessamment de sa vie organique» et ne vit que par
(1) Nouvelle Bibliothèque médicale, t. II, p. S68, 1827.
(2) CEuvres philosophiques, t. 11^ p. i2i.
(3) (Euvm oompUies de CabaniSy t. IV, p. 107, Influence du NgHnê,
(4) Voir Uechert^es physiologiquis sur la vie et l» mort, p. SS et suiv.
intermittence de $£^ vie fonctionneUe. En d'autres termes, fonctionoellement parlant, tout organe se repose pendant une durée variablei et il n'entre en fonction que sous Tinfluence de son excitant spécial : le cœur se repose trente fois par minute ; le pou* mon se repose en moyennne dix4Luit fois dans le môme temps ; TestomaOyle foie, tous les organes enfin ont un repos nécessaire et dont la durée est variable. Pourquoi le cerveau ne se reposerait-il pas? En réalité, le mot sommeil ne veut pas dire autre cbose, et si on n'a pas voulu le comprendre ainsi, c'est que Ton a toujours considéré le cerveau comme un organe à part, vivant d'une vie spéciale, et de même qu'on Ta fait fonctionner étant éveillé en dehors des lois communes aux autres organes, de même il a fallu qu'il se reposât en dehors des mêmes lois. Là évidemment est la source de toutes les erreurs. Le cerveau se distingue évidemment des autres organes par ses propriétés organiques et par la nature de ses fonctions; mais, en tant qu'organe, il vit et il fonctionne d'après les lois qui président à la vie et au fonctionnement de tous les organes. Partant de là» sa vie organique ne cesse jamais ; son tissu puise incessamment dans le sang les éléments nécessaires à son entretien et au maintien de ses propriétés organiques; sa vie fonctionnelle, au contraire, est intermittente, elle se repose et n'entre de nouveau en jeu que sous l'influence de son excitant spécial. Or, en quoi consiste le repos du cerveau? Quel est 86n excitant spécial capable de le réveiller ? Répondre à ces questions c'est dire implicitement en quoi oœiBiste le sommeil.
Le repos ibi esrveau est la cessation de sa vie fonetioimeUe. Eu quoi consiste cette vie fonctionnaUe? Elle consiste à transformer des inapressions senties^ actuelles ou de souvenir, en mouvements fonc^ lionnels. Par conséquent, pendant le sommeil, le cerveau cess» de percevoir et de provoquer des mouvements.
TeUe es4 la vérUé dans sa plus grande simplicité. A présent si, phis curieux, on désire savoir comment ce repos se produit ; si Ton désire savoir comment il peut se faire que, par moments, le cerveau devienne peu à peu insensible à l'influence de l'excitant fonctionnel, on n'a qu'à se rappeler les liens qui unissent la vie organique à la vie fonctionnelle et le mécanisme selon lequel les fonctions cérébrales naissent et se développent.
C'est ce que nous allons faire d'une fa^on très»résumée i
Les organes à sécrétion (foie, glandes, etc.) tiennent en permanence le produit de leur vie organique à la disposition des mouvements fonctionnels. Cependant si la fonction s'exerce trop souvent, comme dans Téjaculation du sperme, par exemple, il arrive un moment ob la vie organique n'a pas eu le temps de fournir son produit, et la fonction s'accomplit â vide^ si on peut dire que dans ces circonstances il y ait fonction.
Les organes à résultat dynamique (contraction musculaire, mouvement nerveux) tieiment, eux aussi, en permanence le pn> duit de leur vie organique (ce produit est une aptitude à fournir des mouvements spéciaux) à la disposition des mouvements fonctionnels. Mais si la fonction s'exerce trop souvent ou pendant trop longtemps, comme dans l'exercice de la fonction muscu* laire, par exemple, il arrive un moment oii la vie organique n'a pas eu le temps de fournir son produit, c'est-à-dire une puissance de contraction suffisante, et la fonction n'est pas efficace oa ne s'accomplit pas du tout.
Il en est de môme pour le système nerveux : le fonctionnement permanent de ce dernier amènerait bientôt un épuisement des produits de la vie organique (aptitude à fournir le mouvement perception et le mouvement spécial aux cellules motrices), et malgré l'excitant fonctionnel, les fonctions nerveuses s'accompliraient mal ou ne pourraient pas s'accomplir.
Ces considérations vraies pour tous les organes sans exception nous montrent la nécessité du repos fonctionnel et les conditions matérielles dans lesquelles il se produit; elles nous montrent encore la signification vraie et nullement définie jusqu'ici que l'on doit accorder au mot fatigue. La fatigue, en effet, se développe par l'absence ou par l'insuffisance des produits de la vie organi* que au point de vue fonctionnel.
La fonction s'accomplissant dans ces conditions anormales est la source d'un sentiment pénible que nous désignons sous le nom de fatigue.
Il ne faut donc pas croire, comme on y est naturellement porté d'après les idées règnes, qu'il existe une fatigue fonctionnelle réelle. Non, la vie ne se fatigue pas, pas plus la vie organique que la vie fonctionnelle ; il y a richesse plus ou moins grande des produits de la vie organique, et le sentiment de la fatigue se déve-
loppe toutes les fois que le mouvement fonctionnel ne trouve pas à s'exercer dans les conditions normales faute d'un produit organique suffisant.
Le repos du cerveai|, ou autrement dit le sommeil, est donc une conséquence physiologique forcée et il provient de ce que, après un certain temps d'exercice fonctionnel, les produits de la vie de l'organe sont insuffisants pour entretenir la fonction dans ses conditions normales. Qu'on me permette une comparaison vulgaire, mais très-juste : faute d'huile la lampe cesse de brûler, dit-on ; or, de môme qu'on ne peut pas dire que la flamme (fonction-lumière) soit fatiguée, de môme on ne dit pas que les fonctions cérébrales sont fatiguées ; elles ne se font pas parce que le produit sur lequel elles s'exercent est insuffisant pour les entretenir dans de bonnes conditions.
Ce produit de la vie organique, nous le savons, est l'aptitude qu'ont les éléments nerveux de se laisser affecter par le mouvement impressionneur et de telle façon que le mouvement-perception s'ensuive. Par conséquent, le sommeil tend à survenir toutes les fois que les éléments qui constituent les couches optiques (siège du centre de perception) sont dans un état d'appauvrissement qui les rend incapables de fournir âh mouvement fonctionnel le résultat de leurs propriétés organiques.
Le repos des couches optiques est la condition essentielle du sommeil; mais il est d'autres conditions accessoires que nous devons signaler.
Il est évident que malgré l'appauvrissement des éléments nerveux, si l'excitant fonctionnel se présente avec une certaine intensité, la Vie fonctionnelle continue h se produire, mal il est vrai, mais elle continue. C'est le cas de l'homme qui, étant trèsfatigué, reste néanmoins éveillé, si un spectacle, une cause excitante quelconque l'impressionnent vivement. Or ces causes excitantes peuvent provenir de trois sources différentes qu'il est bon de connaître et qu'il est indispensable de tarir toutes les fois que Ton veut provoquer le sommeil.
i* La première de ces causes provient des agents extérieurs
capables d'impressionner nos sens. L'organisme trouve sans doute
en lui-même les moyens de résister effectivement à l'influence de
ces causes ; mais si elles sont trop vives et surtout si elles sont
ÉD, FOURNIE. — Syst, nerv, 51
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#ariée$, le sommeil n'est pas possible. Si, au contraire, elles ne sont pas variées, pas trop vives, uniformes, le sommeil peut se développer malgré elles. C'est que l'appareil extérieur des sens est susceptible lui-même d'appauvrissement au point de vue des produits de la vie organique : les muscles ne fournissent plus une contraction suffisante et les paupières tombent devant les yeux; la membrane du tympan se relâcbe ; les sécrétions diverses gui entretiennent le fonctionnement utile et régulier de ces appareils se font mal, en un mot les conditions d'une impressionnabilité normale font place à des conditions tout à fait défavo* râbles à l'action du mouvement extérieur sur nos sens.
2° La seconde cause excitatrice provient des troubles divers survenus dans le mouvement fonctionnel particulier des organes du corps : une mauvaise digestion, une douleur vive peuvent tenir les couches optiques dans un état d'activité fonctionnelle irrésistible.
3° La troisième cause excitatrice, la plus importante et la plus efficace pour entretenir l'état de veUle, est une excitation trèsvive de la région périphérique du cerveau. Pour se rendre compte de l'action de cette cause, il faut se rappeler que les notions-perceptions sont organiquement classées et représentées à la périphérie corticale du cerveau par une modalité particulière . des cellules, et que l'activité de ces modalités diverses agit incessamment sur les cellules des couches optiques pour y déterminer le phénomène perception de souvenir. Par conséquent, toutes les fois qu'une préoccupation vive, résultant d'une impression reçue ou des difficultés d'un problème à résoudre, entretient l'activité des cellules de la périphérie corticale, le centre de perception, représenté par les couches optiques, est maintenu à l'état de veille devant notre volonté impuissante. Tant il est vrai que les conditions organiques de la vie mesurent à leur gré la longueur de la chaîne qui sépare notre volonté et notre liberté de l'in- Uuence importune de la matière !
Les trois causes dont nous venons de préciser l'influence, ne s'opposent au sommeil que si elles sont très-intenses. Cependant si elles persistent trop longtemps, elles trouvent en elles-mêmes et dans leur propre permanence des motifs de disparition.
En effet, les parties du corps qui leur donnent naissance sont.
comme les couches optiques, susceptibles d'appauvrissement organique et il arrive toujours un moment où le mouvement fonctionnel qui tient en éveil les couches optiques finit llui-même par disparaître.
Tel est le sommeil dans sa nature et dans ses causes : un état d^appauvrissement des propriétés organiques des tissus qui concourent à la naissance et au développement des fonctions cérébrales; appau" prissement qui rend impuissante Paction de Cexcitant fonctionnel j soit que celui-ci provienne de Pextérieur^ de l'intérieur du corps, ou de Pactivité des cellules de la périphérie corticale du cerveau.
Le sommeil résulte essentiellement du repos fonctionnel des couches optiques ; mais, pour que le sommeil soit possible et complet, les autres parties du système nerveux qui concourent au mouvement fonctionnel doivent ôtre également dans un état de repos absolu.
Que devieiment les facultés intellectuelles et morales pendant le sommeil ?
Après ce que nous venons de dire, cette question n'est pas difficile à résoudre. Pendant le sommeil absolu, les facultés intellectuelles et morales, organiquement représentées par des modalités cellulaires et par un certain arrangement harmonique des parties qui rend possible la manifestation des possibilités motrices, restent à l'état de possibilités in passe dans les éléments matériels. Pendant que ceux-ci puisent dans le sang les éléments nécessaires à l'entretien de leurs propriétés organiques (perception), les facultés existent à l'état de puissance, mais de puissance inconsciente et incapable d'entrer par elle-même en activité. Ce n'est que sous l'influence de l'excitant fonctionnel, que ces facultés se réveillent avec les propriétés organiques, et qu'elles montrent par leur énergie, leur netteté, l'influence bienfaisante d'une vie réparatrice sur les propriétés organiques du tissu nerveux. Nous venons de parler des conditions du sommeil absolu : voyons ce qui se passe dans le rêve.
ARTICLE IL