CHAPITRE V
Tronbles pathologiques des fonctions sapérieures
du système nerveux (1).
Nous n'avons pas la prétention de faire ici un cours de pathologie mentale ; mais on nous permettra de faire ressortir succinctement les principales conséquences qui découlent de la connaissance des phénomènes physiologiques, dont nous avons expliqué le mécanisme. En traitant de l'aphasie d'après la physiologie de la parole telle que nous l'avons conçue, nous avons déjà montré l'utilité que la pathologie peut retirer de la physiologie. Ce que nous avons fait pour les troubles de la parole, nous essayerons de le faire pour les troubles fonctionnels du cerveau en général.
Nous ne parlerons pas de la démence, dont le siège anatomique paraît aujourd'hui bien déterminé ; mais nous exprimons la conviction que cette maladie sera bien mieux connue dans ses causes, dans ses effets et dans son traitement, si l'on s'inspire des notions que nous avons formulées touchant les fonctions cérébro-motrices. L'application de ces notions à l'étude de la démence est on ne peut plus facile à faire ; nous ne croyons pas devoir nous en occuper ici.
Notre attention s'arrêtera exclusivement sur le phénomène le plus intéressant, le plus commun et peutrêtre aussi le moins connu, physiologiquement parlant, de la pathologie mentale. Nous voulons parler des hallucinations.
L'intelligence, ou autrement dit le principe de vie uni à la matière cérébrale, ne saurait être directement lésée.
Les prétendus dérangements de l'intelligence doivent être recherchés dans ses instruments', dans les conditions anormales du mécanisme fonctionnel et non dans l'intelligence ellemême.
n est facile de constater, en effet, que tous les troubles céré-
(1) Ce chapitre est la reproduction, plus ou moins modiflée, de celai que nous avions déjà publié sur le même sujet dans la Physiologie (fe la voix €t de la parole.
braux portent sur la fonction cérébro-motrice considérée en elle-même ou dans ses rapports avec les autres organes de la vie :
i'» Les troubles de la perception et de la mémoire se rattachent aux fonctions cérébro-moirices sensorielles:
^^ Les troubles de la pensée se rapportent principalement à la fonction cérébro-motrice du langage.
La fonction-langage est constituée par des mouvements dont l'ensemble est rendu sensible à l'un de nos cinq sens; ces mouvements ont été voulus par notre intelligence dans le but déterminé de leur faire signifier : i** l'objet de ses sensations ; 2* sa propre manière d'être au moment d'une impression perçue.
Ainsi conçu, le langage est la pensée matérialiséCy c'est-à-dire rendue perceptible à l'intelligence elle-même. L'intelligence matérialise ses propres actes dans le mot ; c'est par le mot qu'elle a conscience d'elle-même ; la conscience^ d'ailleurs, est-elle autre chose que l'affirmation que nous nous donnons par la parole subjective (pensée) de nos impressions et de nos actions?
La pensée matérialisée dans le mot devient ainsi un objet sensible^ capable d'impressionner un de nos sens et d'être perçu par l'intelligence.
Nous avons désigné sous le nom de mécanisme de la pensée le procédé complexe suivant lequel la pensée est matérialisée dans le mot et perçue sous cette nouvelle forme par l'intelligence.
La pensée, se trouvant matérialisée dans le mot, tombe ainsi dans le domaine de la sensation et, dès lors, l'intelligence peut provoquer la sensation subjective de la parole, comme elle provoque la sensation subjective d'un objet quelconque.
La sensation subjective de la parole constitue la pensée intime, la parole-pensée, ou, en d'autres termes, l'exercice silencieux de l'intelligence provoquant mystérieusement des actes auxquels elle a attaché un sens déterminé.
Dans la reproduction subjective de la parole, il y a cependant quelque chose de plus que dans la reproduction d'une sensation ordinaire ; il y a H<» reproduction d'un son dans le sens de l'ouïe ; 2<^ reproduction tacite, subjective de l'acte significatif dans lequel le sens du mot a été mis. Sans cet acte essentiel, il y a reproduction d'un son ; mais ce son ne renferme pas l'idée.
D'après ce qui précède, l'esprit humain, considéré dans ses rapports avec la matière, jouit de trois facultés fondamentales, essentielles, indispensables à ses opérations. Ces facultés sont : V la faculté de percevoir, de sentir les impressions reçues par les organes des sens ; 2" la faculté de reproduire subjectivement ce qu'elle a senti ; 3* la faculté de représenter par des mouvements appréciables à l'un des cinq sens les objets de ses sensations et sa propre manière d'être au moment d'une impression perçue.
Par la sensation, l'intelligence sait ce qui est ; par la mémoire, elle reproduit ce qui est en nous ou en| dehors do nous; par le langage, elle se représente elle-même avec tout ce qui est.
L'acte mémoire et l'acte langage constituent la pensée.
La pensée (intelligence en exercice) prend le nom d'imagina^ tion quand, reproduisant subjectivement des images ou des paroles, l'intelligence établit entre ces divers éléments des rapports fictifs.
La pensée (intelligence en exercice) prend le nom de raison quand, reproduisant des sensations ou des idées, Tintelligence fait jaillir, par l'attention, les rapports réels qui existent entre ces divers éléments.
Tel est, en résumé, le mécanisme physiologique de la pensée. C'est d'après la connaissance de ce mécanisme que nous allons exposer notre manière de voir sur les hallucinations.
ARTICLE L