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CHAPITRE VI

Propriétés physiologiques des hémisphères cérébraux.

Anatomie. — Placés dans la cavité crânienne au-dessus du cervelet et de la protubérance, les hémisphères cérébraux se présentent sous Taspect de deux segments d*ovoîdes dont la grosse extrémité serait tournée en arrière. Ces deux segments sont séparés sur la ligne médiane par une fente désignée sous le nom de grande scissure du cerveau, et au fond de laquelle on aperçoit la face supérieure du corps calleux qui réunit les deux hémisphères.

Chaque hémisphère présente sur sa surface inférieure et externe, au niveau de la réunion du tiers antérieur avec les deux tiers postérieurs, un siUon très-profond qui loge Tapophyse d'ingrassias, et qu'on désigne sous le nom de scissure de Sylvius. Ce sillon divise donc chaque hémisphère en deux parties inégales. La partie antérieure repose sur la voûte orbitaire et porte le nom de lobe frontal; la partie postérieure repose en avant sur la grande aile du sphénoïde et porte en cet endroit le nom de lobe sphénofdal ; la partie postérieure repose sur la tente du cervelet et correspond aux fosses occipitales supérieures ; elle porte le nom de lobe occi" pilai,

La surface des hémisphères est parcourue par un grand nombre de sillons qui pénètrent à une assez grande profondeur, et divisent la substance cérébrale en un certain nombre de parties qui portent le nom de circonvoluiions. Ces sillons n'ont pas en apparence une direction bien déterminée ; c'est pourquoi pendant longtemps on a négligé leur étude : ce n'est

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qtt*a|irè8 atoir remarqué que ces plis n'existent que chez les principaux noammifères et que leur nombre est toujours en rapport avec le degré d'in* telligence des espèces animales, qu'on a fini par se préoccuper de leur signification et chercher le secret de leur développement.

Sœmmering, Vicq-d'Azir, furent les premiers à s'occuper de cette recherche ; puis vinrent les travaux de GaU, Rolando, Cruveilhier. Valentin, Foville, et enfin le remarquable mémoire de Gratiolet sur les plis cérébraux des primates.

La description complète de tous les plis du cerveau n'entre pas dans le cadre que nous nous sommes tracé ; cependant nous devons parler ici d'une circonvolution dont le rôle physiologique parait être bien déterminé aujourd'hui et qui nous intéresse plus particulièrement à cause de sa participation à la formation de la parole ; cette circonvolution porte le nom de Mule de rimula.

Lobule de l'insula. — Situé sur la paroi frontale de la scissure de Sylvius, le lobule de i'insula est constitué par une saillie pyriforme, dont la hase regarde en haut, et le sommet en bas ; la surface de cette saillie est sillonnée par cinq ou six plis rayonnants que Ton trouve seulement dans le cerveau de l'homme. Les animaux les plus parfaits en sont dépourvus. Si nous rapprochons cette particularité anatomique de la coïncidence à peu près constante qui existe entre les troubles de la parole (aphasie) et les lésions du lobule de I'insula, nous sommes autorisé à conclure que la présence de plis sur ce lobule est le caractère anatomique le plus légitime qui distingue le cerveau de l'homme de celui des animaux.

Les hémisphères cérébraux sont constitués à l'intérieur par un amas considérable de fibres blancbes. et à l'extérieur par une couche de substance grise dont l'épaisseur varie entre O'*,(>02 et 0",003.

1» Substance grise. — La substance grise qui entoure le noyau blanc des hémisphères n'est pas parfaitement homogène. Vicq-d'Azir avait déjà entrevu la présence de fibres blanches dans l'intérieur de cette couche (1). Plus tard les travaux de Cazauvielh etParchappe^ ceux de M. Lélut {Journal des ^ogrès^ mai 1830) et plus particulièrement les belles recherches de M. Baillarger, sont venus compléter l'étude de la couche corticale des circonvolutions.

Armé d'une simple loupe, M. Baillarger a pu constater dans Técorce des hémisphères la présence de six couches distinctes :

1* A l'extérieur une couche de substance blanche ;

2' Une couche de substance grise ;

> Une couche de substance blanche ;

4"* Une couche de substance grise ;

5« Une couche de substance blanche ;

6* Une couche de substance gnse( 2).

(i) Vicq-d'Azir, Traité d'anatomie, pi. IV, fig.l. Paris, 1686. (S) Recherches sur la structure de la couche corticale des circonvolutions du cerveau, {Mémoires de C Académie de médecine, t. VIII, p. 648. Paris, 1840.)

108 PROPRIETES PHYSIOLOGIQUES.

Ces diverses colorations sont dues à Tinterposition des fibres blanches au milieu de la substance grise.

Si après cela nous voulons, au moyen du microscope^ étendre nos inves* tigations un peu plus loin, nous trouverons :

i" k l'extérieur un amas de petites cellules de 0"",01 à 0"",016 de diamètre. Ces cellules sont arrondies, pourvues d'un noyau et d*un nucléole, et elles présentent des prolongements très-fins qui les mettent en rapport avec les cellules du voisinage et les fibres nerveuses elles-mêmes.

2<* Dans les couches profondes on rencontre de grosses cellules ayant de 0"»»,01î) à 0""*,03o de diamètre. Leur forme est triangulaire et leurs prolongements^ trés-apparents, se continuent avec ceux des cellules voisines et avec les fibres de la substance blanche.

3^ Les fibres blanches interposées aux cellules proviennent de deux sources : les unes sont la continuation manifeste des fibres de la substance blanche ; les autres forment un système de fibres transversales présentant un aspect réticulé au niveau de la couche superficielle (1).

2^ Substance blanche. — La substance blanche des hémisphères est composée de fibres nerveuses, dont la direction variable nous permet d'établir tout d'abord une division légitime. Les unes en effet sont convergentes et établissent, comme les rayons d'un cercle, un véritable trait d'union entre le centre du cerveau et la substance grise périphérique ; les autres présentent une direction curviligne et paraissent destinées à relier les circonvolutions entre elles (fibres commissurantes), ou à établir une communication entre les deux hémisphères cérébraux (corps calleux).

A, Fibres convergentes. — Considérées au niveau des circonvolutions, les fibres convergentes se présentent sous l'aspect d'un rameau central ramifié à l'infini et dont les éléments fibnllaires vont se mettre en rapport avec les cellules de la substance grise. Avant cette communication, les fibrilles s'amincissent aux dépens de leur moelle ; leur gaine se rapproche de plus en plus des cylinder^ et, bientôt réduites à ce dernier, elles s'anastomosent avec les prolongements des cellules de la région profonde, ou bien encore^ continuant leur trajet, elles vont concourir à la formation des plexus stratifiés de la région superficielle.

Considérées en dehors des circonvolutions, les fibres convergentes présentent toutes la môme direction vers le centre des hémisphères et vont aboutir, soit aux couches optiques, soit aux corps striés.

B, Fibres commissurantes intercortieales» — Ces fibres proviennent du petit axe blanc qui occupe le centre de chaque circonvolution. Au lieu de pénétrer dans ces dernières comme les pr^édentes^ elles s'incurvent en anse de manière à embrasser la naissance de chaque pli cérébral^ et à relier ainsi les éléments fibrillaires des circonvolutions voisines.

C, Corps calleux. — Le corps calleux forme un système de fibres commissurantes destinées à réunir les deux hémisphères cérébraux. H se

(1) Luys, p. 161.

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présente sous l'aspect d'une voûte quadrilatère dont on peut voir la partie oiédiane et supérieure, en écartant légèrement les hémisphères. La largeur de cette voûte mesure 0*^^06 environ, et sa longueur de 0™,09 à 0",iO. Par ses bords, le corps calleux asten rapport avec le noyau blanc (centre ovale de Vîeussenf^); par ses angles, il se prolonge antérieure* ment dans les lobes frontaux (genoux, cornes frontales) ; postérieurement^ il se termine dans les lobes sphénoidaux et occipitaux (forceps major, iûpHum),

La face supérieure du corps calleux présente sur sa ligne médiane un sillon, et sur les côtés de ce sillon deux saillies longitudinales appelées eordonâ médullaires (Winslow), nerfs longitudinaux (Lancizi), ou iractus lotigHudinaux (Vicq-d'Azir).

La face inférieure forme la voûte des cavités cérébrales. Elle embrasse, en avant, la cloison transparente, les corps striés, et se continue, en arrière et sur les côtés, avec la corne d'Ammon et Vergol de Morand. Cette grande masse nerveuse embrasse ainsi dans ses expansions presque toutes ks parties des deux hémisphères.

Quelle est l'origine des fibres du corps calleux ? Cette question de structure est une des plus difficiles à résoudre dans ses détails. Le corps calleux est évidemment une commissure ; mais cette commissure est-elle exclusivement destinée à relier entre eux les deux hémisphères, ou bien n'estelle qu^une expansion des hémisphères cérébraux? Arnold. Reil, Owen, Lujs, professent la première opinion. D'un autre côté, Willis, Tiedemann et surtout Foville, professent la seconde. Ce dernier, dans une préparation restée célèbre, semble avoir démontré les connexions intimes qui existent entre les fibres du corps calleux et celles des pédoncules cérébraux. Gratiolet s'était lui aussi appliqué à résoudre ce problème, et avec ringéniosité qui lui était particulière il était arrivé au même résultat que M. Foville, en déduisant néanmoins des conclusions un peu différentes.

Pour Gratiolet, les fibres d'origine du corps calleux proviennent de l'expansion terminale du pédoncule ; mais au lieu d'admettre avec Foville que le corps calleux forme un système, unissant sous forme de voûte les deux couronnes radiantes, il pense, d'après ses dissections, que le corps calleux résulte d'un entre-croisement des fibres, de telle façon que les couronnes radiantes d'un côté se dirigent vers les circonvolutions de l'hémisphère opposé, après s'être entre-croisées sur la ligne médiane avec les couronnes radiantes du côté opposé. Cet entre croisement constituerait la voûte du corps calleux (1). On vient de le voir par cet exposé, la question de structure du corps calleux n'est pas encore résolue ; mais cette solution n^est pas absolument indispensable pour déterminer le rôle physiologique de cet organe. H suffit en effet de considérer la situation du corps calleux entre les deux hémisphères et de constater en même temps les relations

M) Gratiolet, Anatomie comparée du système nerveux^ t. II, p. 177.

1 10 PROPRIÉTÉS PHYSIOLOGIQUFS.

intimes de ses fibres avec celles du centre ovale de Vieussens^ pour ne pas hésiter à accorder au corps calleux le rôle d'une commissure établie entre les deux hémisphères cérébraux.

Cette opinion, ainsi généralisée, est celle de tous les anatomistes.

Physiologie. — Le développement des hémisphères, plus considérable chez l'homme que chez tous les animaux; les troubles de rintelligence qui sur\îennent à la suite des maladies dont ils sont le siège ; les résultats de la physiologie expérimentale, c^s considérations diverses nous prouvent d'une manière générale que cette région renferme les instruments de la pensée, qu'elle est le siège de l'élaboration des impressions perçues, et que d'elle partent les incitations motrices. Ces notions générales, parfaitement acquises à la science, nous les devons aux expériences de Flourens; nous examinerons rapidement ces expériences, soit au point de vue de la perception des impressions, soit à celui des incitations motrices, et nous verrons après cela si nous pouvons déterminer les propriétés physiologiques des éléments qui composent cette région. Ce procédé, qui consiste à demander à la fonction le secret des propriétés physiologiques des éléments qui concourent à la produire, nous est imposé par l'impossibilité où nous sommes de provoquer directement la mise en activité de cette propriété.

V Perception des sensations. — « J'enlevai, dit Flourens, les deux lobes cérébraux sur un pigeon. Ce retranchement est d'ordinaire suivi d'une faiblesse générale assez profonde ; car, comme on le verra ci-après, il n'est pas une seule partie du système ner>'eux qui n'influe sur l'énergie de toutes les autres : on verra, de plus, que le degré d'influence varie pour chacune d'elles.

(( Sur mon pigeon, cette faiblesse générale fut peu marquée : aussi survécut-il longtemps au retranchement de ses lobes.

(( Il se tenait très-bien debout; il volait quand on le jetait en l'air ; il marchait quand on le poussait ; l'iris de ses deux yeux était très-mobile, et pourtant il ne voyait pas; il n'entendait pas, ne se mouvait jamais spontanément, affectait presque toujours les allures d'un animal dormant ou assoupi, et quand on l'irritait durant cette ejspèce de léthargie, il afl*ectait toutes les allures d'un animal qui se réveille.

DES HÉltfSPHËRES CÉRÉBRAUX. 111

« Dans quelque position qu'on le mît, il reprenait parfaitement l'équilibre et ne se reposait pas qu'il-ne l'eût repris.

« Je le plaçais sur le dos, et il se relevait ; je lui mettais de l'eau dans le bec, et il l'avalait ; il résistait aux efforts que je faisais pour lui ouvrir le bec ; il se débattait quand je le gênais ; il rendait ses excréments; la moindre irritation l'agitait etTimportimait.

« Lorsque je l'abandonnais à lui seul, il restait calme et comme absorbé ; dans aucun cas, il ne donnait aucun signe de volonté. En un mot, figurez-vous un animal condamné à un sommeil perpétuel, et privé de la faculté môme de rôver durant ce sommeil : tel, à peu près, était devenu le pigeon auquel j'avais retranché les lobes cérébraux.

« J'enlevai le lobe cérébral droit à un troisième pigeon : l'animal perdit aussitôt la vue de l'œil opposé. Du reste il marchait, il volait, se mouvait, comme auparavant; sauf un peu de faiblesse qui parut d'abord dans le côté gauche et qui bientôt après disparut. J'enlevai l'autre lobe : dès lors tous les mouvements spontanés (I) furent abolis sans retour ; et la vue fut perdue des deux yeux, bien que les deux iris restassent pourtant mobiles.

« L'animal était calme et comme assoupi, il se tenait parfaitement d'aplomb sur ses pattes : si on le jetait en l'air, il volait; si on pinçait avec force les narines, qu'il avait, comme tous les animaux de son espèce, fort délicates, il se remuait et faisait quelques pas, sans but ni détermination, mais avec un parfait équilibre et s'arrêtait dès qu'on ne l'irritait plus.

« On avait beau le piquer, le pincer, le brûler : il remuait, s'agitait, marchait, mais toujours sur la môme place ; il ne savait plus fuir. S'il rencontrait un obstacle, il le heurtait et revenait le heurter sans cesse, sans jamais songer à l'éviter; tandis qu'il n'est pas de pigeon qui, dans l'état naturel, bien qu'on lui ait bandé les yeux, n'use d'un ou d'autre biais pour échapper à l'obstacle qu'on lui oppose.

« J'enlevai un des deux lobes cérébraux à une grenouille : cette grenouille sautait, marchait,' agissait d'elle-même, après ce retranchement.

(i) C'est-à-dire dus h une volont/» expppsso, à la volonté m»'^me de l'animal.

(( J'enlevai les deux lobes cérébraux à une autre grenouille.

« Cette grenouille perdit aussitôt toute spontanéité proprement dite de ses mouvements ; elle ne bougeait pas, à moins qu'on ne rirritàt. Mais, sous l'influence des irritations extérieures, elle sautait et se débattait.

« Placée sur le dos, elle se relevait, se consolidait sur ses pattes et puis redevenait immobile.

(( J'ai répété bien souvent ces expériences.

« Elles me paraissent démontrer que les lobes cérébraux ne sont le siège, ni du principe immédiat des mouvements musculaires, ni du principe qui coordonne ces mouvements en marche, saut, vol ou station. Mais elles me paraissent également démontrer qu'ils sont le siège exclusif de la volition et des perceptions.-

« Quant à la volition, il suffit sans doute d'avoir constaté que, les lobes cérébraux retranchés, il n'y a plus vestige de volonté, et quant aux perceptions, je prie que l'on me permette de revenir sur quelques circonstances des faits précédents.

<( Un seul lobe cérébral enlevé, l'animal perd incontinent la vue de rœil opposé ; les deux lobes enlevés, il perd la vue des deux yeux.

« La contractilité de Tiris n'en persiste pourtant pas moins encore. Pour peu même qu'on irrite la conjonctive, ou les nerfs optiques ou les tubercules bijumeaux (I), cette contractilité devient convulsive.

(( Je ne conçois pas de fait plus propre à montrer dans tout son jour la coïncidence singulière de la perte des perceptions avec la conservation ou l'exaltation même du mouvement.

<( Il y a tout ensemble, comme on voit, dans ce fait, convulsibilité de l'iris et perte de la vision. C'est que la vision n'est ni dans les contractions de l'iris, ni même dans les sensations de la rétine ou du nerf optique. Ces contractions et ces sensations ne sont que des conditions. La vision est tout entière dans la perception des sensations de la rétine et du nerf optique, ou plutôt elle n'est que cette perception même.

(1) B^umêaux, car il s'agit phift particulièrement, en ce lieu, de mes ezpériencp» sur les oiseaux.

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« Or le principe de cette perception réside bien dans les lobes cérébraux ; mais le principe de la contractilité de l'iris, pas plus que celui de la sensibilité du nerf optique ou de la rétine, n'y réside pas. Le retranchement des lobes cérébraux doit donc abolir la vision sans éteindre ni la sensibilité de la rétine, ni l'excitabilité des nerfs optiques, ni conséquemment la contractilité de l'iris.

« Pareillement, im seul lobe enlevé, l'animal conserve le souvenir ; les deux enlevés, il le perd.

« Un seul lobe enlevé, il entend ; les deux lobes enlevés, il n'entend plus.

ff II veut quand il conserve encore un lobe ; il ne veut plus quand il Ta perdu.

tt La mémoire, la visipn, l'audition, la volition, en un mot toutes les perceptions disparaissent avec les lobes cérébraux. Les lobes cérébraux sont donc l'unique organe des perceptions (1). »

Les conclusions de Flourens n'pnt pas été admises par tous les physiologistes. Magendie, Bouillaud, Gerdy, Longet, Yulpian, tout en constatant l'exactitude de ceâ expériences, prétendent qu'après l'ablation des lobes cérébraux, l'animal perçoit encore, puisqu'il se meut quand on l'excite, puisque l'iris se contracte quand on approche une lumière de ses yeux, puisqu'il se réveille à la détonation d'une arme à feu (2).

L'interprétation donnée à ces expériences par les physiologistes /êminents dont nous venons de parler ne nous paraît pas légitime ; ils semblent oublier, dans cette interprétation, qu'il existe deux sortes de mouvements : les uns provoqués sous l'influence active des lobes cérébraux, les autres résultant de la disposition, de l'arrangement des parties dans la construction de l'animal. Ces derniers font partie des mouvements propres à chaque espèce (saut, nage, vol, etc.) ; ils accompagnent aussi les organes des sens dans leur activité fonctionnelle ; l'intelligence peut au besoin les diriger, les perfectionner par l'exercice ; mais ils peuvent être exécutés sans son intermédiaire : ce sont les mouve-

(1) Flourens, Recherchés expérimêntaUs sur Iss propriélés si Us fonctions du système nerveux dans ks animaux vertébrés, p. 2.

(2) Longet, Anatomie et Physiologie du système nerveux, 1. 1, p. 650. — Vulpian, p. 668.

iU PROPRIÉTÉS PHYSIOLOGIQUES.

méats réflexes par excellence, et ils s'effectuent malgré Tablation des lobes cérébraux, pourvu que les parties qui président aux mouvements réflexes subsistent. L'animal privé de ses lobes avale le grain de blé qu'on a mis dans son bec, parce que l'impression que provoque la présence de ce grain de blé va susciter dans le bulbe l'acte réflexe qui aboutit à un mouvement de déglutition.

Si ce même animal se frotte les narines, excitées par des vapeurs ammoniacales, ou s'il répond à d'autres excitations par le cri de la douleur, ce n'est pas qu'il sente l'ammoniaque ni qu'il souffre : il se frotte les narines et il crie parce que toute excitation un peu vive réveille l'activité réflexe qui succède habituellement à cette excitation, avec ou sans participation de l'intelligence. L'animal possesseur de ses lobes exécute les mômes mouvements réflexes ; mais il a ressenti l'impression qui les provoque ; dans cette circonstance, la cause des mouvements est la même ; mais avec cette différence que, dans le premier cas, son effet s'épuise dans la moelle, tandis que, dans le second, elle se propage jusqu'aux lobes cérébraux. De même que l'animal dont la moelle est divisée exécute des mouvements avec les membres animés par les nerfs du tronçon inférieur ; de même l'animal auquel on a enlevé ses lobes peut encore répondre, par des mouvements, à une'excitation de nerfs de la vue, de l'odorat ou de l'ouïe : si l'iris se contracte, si les paupières se rapprochent sous l'influence de la lumière, c'est que le nerf optique ayant été impressionné par cette dernière, le mouvement impressionneur a été transmis aux nerfs iriens et qu'il en est résulté ce qui résulte habituellement de cette impression transmise, c'est-à-dire une contraction de l'iris et des paupières.

Semblablement, sous l'influence d'un bruit, l'animal privé de ses lobes peut se mouvoir et fuir ; pourquoi cela ? parce qu'au point d'implantation des nerfs acoustiques dans le bulbe se trouvent les origines des nerfs qui président, de près ou de loin, à ces mouvements d'ensemble, et que le mouvement«impressionneur leur a été directement communiqué sans l'intermédiaire de l'intelligence.

Des faits qui précèdent nous concluons avec Flourens, et contrairement aux assertions des physiologistes nommés plus haut, que le retranchement dos lobes cérébraux abolit la perception des

DES BEIIISPHÈRBS GÉRfiBRAUX. Il S

impressions sans éteindre le mouvement impressioimeur qui réveille l'acUvité réflexe.

Incitations aux mouvements wlontaires. — Ici encore cd que nous savons de positif, nous le devons aux expériences de Flourens ; ici encore, nous trouvons Gall, Bouillaud, Gerdy, Vulpian inter^ prêtant ces expériences d'une tout autre façon. Ces physiologistes ne comprennent pas quelle cause autre que l'intelligencei rinstinct, la volonté, pourrait provoquer les mouvements en apparence volontaires.

Flourens n'explique pas ces mouvements; mais il est facile de se rendre compte de leur exécution, si on se rappelle ce que nous disions tout à l'heure au sujet des phénomènes d'impressionnabilité, suivis de mouvements réflexes.

En efiet tous les mouvements que Ton observe chez les animaux privés de leurs lobes cérébraux sont des mouvements $um intelligents, appartenant à la mécanique animale ; c'est l'être sensitif qui se meut sans le savoir, sous l'influence des mêmes a^nts qui habituellement mettent enjeu son activité.

Nous ajouterons à cela qu'il nous est difficile de comprendre pourquoi MM. Longet et Yulpian, qui se montrent les adversaires de Flourens quand il s'agit du siège de la perception dans les lobes, sont parfaitement d'accord avec lui quand il s*agit du siège des mouvements volontaires. Le siège des perceptions serait-il par hasard distinct du siège de l'incitation aux mouvements vo^ lontaires ? Nous n'admettons pas que ces éminents physiologistes puissent le penser.

Siège de C instinct et de f intelligence. — Pour nous cette question est déjà résolue, puisque nous avons démontré que les lobes sont le siège de la perception des sensations et de l'incitation aux mouvements volontaires ; mais tout le monde ne pense pas ainsi, et pour obéir aux habitudes classiques nous nous occuperons, nous aussi, de cette question. C'est encore à Flourens que l'on doit les plus belles et les plus concluantes expériences qui aient été faites :

« J'enlevai^ sur une poule, les deux lobes cérébraux à la fois, en respectant soigneusement les couches inférieures de ces lobes auxquelles les racines des bulbes olfactifs adhèrent.

tt Cette poule devint à l'instant sourde et aveugle i prit l'air assoupi^d'abord, et bieaiùi s'endormit tout à fait.

116 PaOPRlfiTÊS PHYSIOLOGIQUES.

« Le lendemain elle n'avait presque pas bougé de la place où je l'avais laissée la veille, et se trouvait encore faible. Je me bornai à la faire boire.

« Le surlendemain elle avait déjà repris des forces ; je la fis boire et manger.

«Quelques joursaprès, elle allait parfaitement bien. Quinze jours plus tard, son embonpoint s'était accru d'une manière sensible.

« Elle survécut ainsi plus de six mois et demi à la perte de ses lobes; mais à cette époque, l'ayant mise avec d'autres poules, dans le dessein de voir comment elle s'y prendrait pour vivre avec elles, celles-ci la maltraitèrent tellement qu'elle en mourût bientôt.

(( Du reste jamais elle ne donnait aucun signe de volonté manifeste. Les caresses du mâle étaient indifférentes ; elle ne savait ni s'abriter, ni manger d'elle-même.

« Vainement approchait-on la nourriture de son bec ou de ses narines ; vainement la lui mettait-on dans le ï^out du bec : la poule n'odoraity ni ne goûtait^ ni n'avalait : la nourriture restait dans le bout du bec.

« S'il se rencontrait quelque obstacle sur sa route, l'animal ne savait ni l'éviter ni s'en détourner.

<c Digérer ce qu'on lui faisait manger, dormir en digérant, faire de temps en temps quelques pas sans but, changer machinalement de place, opérer de loin en loin quelques mouvements déterminés par la seule fatigue de ses jambes : voilà ce qui composait toute son existence, et qui a composé l'existence de tous ses jours pendant plus de six mois entiers.

c( Mais cet animal, destitué de toute perception, de toute intelligence, n'en conservait pas moins toutes ses facultés locomotrices ; pourvu qu'on l'y excitât, il courait, volait, sautait, marchait avec une régularité parfaite (1). »

Au point de vue des facultés intellectuelles, les expériences de Flourens ne sont pas moins concluantes : les animaux auxquels on enlève les lobes cérébraux perdent toutes leurs facultés et sont plongés dans un sommeil presque permanent, mais dans un sommeil sans rêve.

(1) Flourens, Bechirches êcopérinmiales sur lis propriétés et Us fonctions du système ntrveux dans Iês animaux tjertébrés, p. lis.

DES HÉMISPHÈRES CÉRÉBRAUX. i|7

De ces diverses expériences , Flourens a tiré les conclusions suivantes :

a i"* Non-seulement les animaux privés de leurs lobes cérébraux perdent toute perception, toute intelligence en général, ils perdent encore jusqu'à ces instincts propres, inhérents à chaque espèce, et si tenaces en chacune d'elles : la poule ne becqueté plus, la taupe ne fouille plus, le chat reste calme lors même qu'on rirrite ;

(i 2<» D'un autre côté, nul de ces instincts, comme nulle des facultés intellectuelles et perceptives, ne se perd ni par le cervelet ni par les tubercules bijumeaux.

ce Tous ces instincts, comme toutes ces facultés, appartiennent donc bien exclusivement aux lobes cérébraux (1). »

Les observations pathologiques viennent à l'appui de cette manière de voir. On sait en effet, d'une manière positive aujourd'hui, que toutes les fois que les fonctions intellectuelles sont troublées profondément et d'une manière permanente, il y a une lésion plus ou moins appréciable de la substance grise des circonvolutions.

Le rôle des lobes cérébraux dans leurs rapports avec l'instinct et l'intelligence ne doit point nous étonner, du moment que nous avons reconnu que cette région est le siège de la perception des impressions et de l'incitation aux mouvements volontaires : que la détermination motrice soit instinctive ou intelligente, elle n'est pas moins précédée d'une impression perçue et suivie de l'excitation à certains mouvements qui nous rendent cette détermination appréciable. Nous espérons démontrer plus loin la justesse de cette manière de voir.

Les expériences de Flourens sont très-belles et très-utiles, en ce sens qu'elles nous mettent sur la voie de la connaissance des fonctions du cerveau ; mais il ne faut pas s'en exagérer l'importance. Nous savons, par ces expériences, que les phénomènes de l'esprit trouvent dans la substance cérébrale un instrument qui les rend appréciables à nos sens ; mais cela n'explique rien, et Flourens n'a résolu qu'une question de siège plus ou moins précis touchant les divers éléments qui entrent en jeu dans les opérations de la pensée. La vraie physiologie cérébrale exige

(1) Flourens, p. 180.

i|g PROPRIBTÉS PHYSIOLOGIQUES.

beaucoup plus ; elle exige qu'on nous montre le mécanisme qui est mis en activité par l'intelligence pour rendre sensible sous forme de mouvements les diverses opérations de l'esprit ; elle exige enfin qu'on nous montre l'activité fonctionnelle des éléments histologiques.

Plusieurs tentatives dans ce sens ont été faites, et en première ligne nous trouvons celle de Gall :

Dans ses recherches anatomiques, Gall a fait ce que d'autres auraient pu faire; mais le premier venu, fort heureusement, n'aurait pas inventé la phrénologie. Le principe qui a servi de base au roman phrénologique de Gall est d'une grande simplicité : il existe des facultés intellectuelles, instinctives, affectives, disait Gall ; donc il doit exister quelque part dans le cerveau des organes présidant à ces diverses facultés.

Des hommes d'une grande autorité, Flourens,Lelut et d'autres ont réfuté à un point de vue particulier cette manière de voir ; ils se sont efforcés, en dépensant beaucoup de science et de la* beur, de démontrer que les prétendus organes inventés par l'imagination de Gall n'existaient pas ; mais leurs efforts n'ont pas été couronnés de tout le succès qu'ils méritaient, parce qu'ils ont attaqué le système dans son développement et non dans son principe. Au lieu de démontrer par l'anatomie et par la pathologie que les organes phrénologiques appartiennent au monde des rêves, ils eussent perdu moins de temps s'ils s'étaient bornés à examiner le principe de la méthode. Ils auraient facilement reconnu que ce principe est complètement faux, et que partant la doctrine qui s'appuie sur lui doit être également fausse.

Les facultés de Gall ne peuvent représenter que ce qui est en puissance dans l'esprit de l'homme ; elles sont la manifestation expressive de cette puissance unique, mais elles ne constituent pas des principes distincts ayant pour siège des organes spéciaux chargés de présider à leur manifestation expressive. Cette manière de voir, qui ne tend à rien moins qu'à détruire l'unité du principe pensant, repose sur une illusion, sur la croyance que les facultés existent à l'état d'ôtres réels. Ces entités formeraient avec le principe pensant une sorte de gouvernement aristocratique analogue au système politique des Japonais. Erreur immense ! Les facultés n'existent pas à l'état de principes distincts ; elles sont la mani-

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