ALL ET LES LOGAUSATEURS
cerveau la fonction prend le nom de faculté^ mais cette faculté n'est pas moins le résultat d'un organe particulier, en un mot un résultat fonctionnel. Cette théorie est vraiment très-commode, mais non vraie : la faculté n'est pas une fonction.
Le mot faculté a été inventé par les philosophes dans un but d'étude, de classification, dans le but enfin de faciliter les spéculations sur les aptitudes de l'esprit humain; la faculté, pour eux, est une des capacités fondamentales de l'intelligence une et indivisible, se manifestant à nous par des mouvements particuliers et distincts ; mais ces facultés fondamentales sont dans l'esprit, et non dans la matière. Les philosophes, ne pouvant étudier l'esprit dans ses rapports avec la matière, qu'ils ne connaissent pas suffisamment, ont trouvé commode d'étudier l'esprit humain isolé de ses rapports corporels ; ils ont séparé l'âme de sa manifestation expressive, et dès lors ils ont été obligés de remplacer la partie fonctionnelle du sujet, c'est-à-dire tout ce qui résulte des rapports de l'esprit avec la matière, par des expressions spéciales;, de là l'origine du mot faculté. Le mot faculté veut dire puissance ^ aptitude de r esprit à provoquer telle ou telle autre, manifestation dans les organes du corps; mais comme ce corps n'existe pas pour les philosophes qui étudient l'âme en dehors de la matière, c'est dans l'âme que réside non-seulement la faculté, mais encore sa manifestation expressive ; de cette façon l'âme peut agir et créer de toutes pièces sans le secours des organes du corps, sans qu'il soit nécessaire de faire intervenir un mécanisme fonctionnel. Ainsi considérée la faculté est une entité, un être purement idéal, qui invente, crée à lui tout seul tout ce qui a rapport à chacune des facultés fondamentales.
La condition essentielle de toute possibilité dans les recherches scientifiques consiste dans une bonne méthode servie par une classification. Gall a adopté la méthode et la classification suivies par les philosophes, et, prenant de leurs mains l'âme telle qu'ils l'avaient conçue, il l'a descendue des hauteurs métaphysiques où ils l'avaient placée, pour l'introduire dans l'étroit espace de la boite crânienne, afin de lui permettre de communiquer à la matière le résultat de ses élucubrations : à l'âme correspondait le cerveau en entier ; à chacune des facultés, à chacun des attributs de l'esprit humain devait naturellement correspondre
une parcelle de cette masse cérébrale. C'est ainsi que fit Gall, c'est ainsi qu'il divisa l'encéphale en autant d'organes qu'il y a de divisions artificielles dans la' conception idéale de l'esprit humain.
Ici se présente la question très-intéressante de savoir si Gall s'est bom^ à chercher un organe destiné à recevoir la communication des opérations de l'esprit, ou bien si, n'acceptant que la classification des philosophes, il a chargé la matière propre à chaque organe de produire ce qui, dans la pensée des philosophes, était le fait de l'esprit pur. Il est difficile de se prononcer sur ce sujet, parce que Gall n'a pas pris le soin de nous dire ce qu'il entendait par faculté. Les philosophes ont cherché à nous donner la solution des phénomènes de l'esprit humain par des procédés qui leur sont familiers, et il faut avouer qu'à une époque où l'anatomie et la physiologie étaient si peu avancées on ne pouvait faire mieux ; mais de ce que les procédés de la philosophie ont du bon, il ne doit pas s'ensuivre que le physiologiste fasse de la psychologie là où il faut faire de la physiologie. Agir ainsi, c'est intervertir les rôles. Gall, en subordonnant les organes aux inventions de l'esprit, a asservi la physiologie à la psychologie. Toute son erreur est là. Le physiologiste doit étudier l'âme dans ses rapports avec l'homme, étudier ses rapports avec la matière et surprendre autant que possible le mécanisme fonctionnel qui résulte de ce conflit.
Si Gall eût approfondi le sens que l'on donne généralement au mot faculté, il n'aurait pas fondé une doctrine dont la base est un fait impossible, qui devait le conduire au matérialisme le plus absolu.
Le système de Gall a exercé sur les progrès de la science une ' influence bonne et mauvaise tout à la fois : bonne, en ce sens qu'il a donné à l'étude du système nerveux une impulsion immense, en provoquant des travaux destinés à le combattre ou à le confirmer; mauvaise, en ce sens que nous trouvons encore aujourd'hui dans les travaux les plus sérieux Vidée localisatrice plus ou moins déguisée. Il n'est pas de physiologiste, depuis Gall, qui n'ait cherché à localiser quelque principe en un point de la substance cérébrale : Plourens a ^on principe coordinateur des mouvements qu'il localise dans le cervelet ; Bouillaud, son principe
OALL ET LES L0CALI8ATEURS. iSi
Ugklaitur dos mouvement de la parole; Longet, son principe, «on êenaorium commune dana la protubérance.
A cause de leur importance, à cause du crédit dont elles jouis* sent dans la science , nous examinerons les localisations de H. Bouillaud et de Flourens.
H. Bouillaad. — Un des plus brillants et des plus sérieux adeptes de Oall est sans contredit M. Bouillaud. L'illustre pro* fesseur ne cesse pas depuis quarante ans d'agiter le drapeau de la phrénologie, pour faire accepter la localisation de la parole dont il est un peu le pore. Vains efforts I M. Bouillaud n'est arrivé jusqu'à présent qu'à prouver que, pour être un grand orateur et on savant de premier ordre, il n'est pas absolument nécessaire de connaître le mécanisme physiologique de la parole,
Gall avait accordé à la parole un organe spécial dans les lobes antérieurs du cerveau ; M. Bouillaud et d'autres, plus précis que le maître, ont placé cet organe au niveau des troisièmes circon^ volutions ; M. Broca est venu enfin, qui a localisé cet organe dans la troisième circonvolution gauche.
Il n'est peut-être pas de question physiologique plus intéressante que celle du siège cérébral de la parole ; il n'en est pas aussi qui ait soulevé plus de discussions, et cela se conçoit. Si l'on fût parvenu à démontrer l'existence d'un organe particulier, préposé à la formation de la parole, l'édifice de Gall n'était plus un rôve immense, mais une merveilleuse réalité, destinée à dire le dernier mot sur la physiologie cérébrale. Malheureusement rien n'est moins prouvé (Juela localisation si recherchée de la parole, et tous les efforts dans ce sens n'ont abouti qu'à prouver qu'il existe en un point de la masse cérébrale un groupe de cellules qui exercent une influence réelle sur la formation de la parole. Renfermée dans ces limites, l'assertion deslocalisateurs est acceptable; elle ne l'est plus quand ils prétendent qu'il existe en ce même point un organe régulateur, législateur de la parole. En effet, ainsi considérée, la parole est le produit d'un organe sécréteur, qui crée de toutes pièces tout ce qui concerne le langage, sans que nous ayons à rechercher le mécanisme si complexe, si intelligent de sa formation. Cette manière d'envisager la physiologie cérébrale, trace lointaine des errements d'un autre âge, n'est à vrai dire qu'un stratagème de l'esprit, impuissant à découvrir le secret du mécanisme
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des fonctions^ et se payant d'un mot en attendant mieux.
Nous ne croyons pas que Ton doive mettre ainsi la science dans une impasse, satisfaisante peut-être pour ceux qui ont cherché vainement, mais assurément peu progressive. Ce n'est pas que nous prétendions donner de cette question une solution tout à fait complète, mais le sentiment de notre faiblesse ne nous empêche pas d'espérer que nous pouvons la mettre dans un courant d'idées qui tôt ou tard portera ses fruits.
A notre avis, ce n'est pas un organe régulateur, législateur de la parole qu'il faut chercher dans le cerveau ; rien n'est moins intelligent que cela :1a parole est un acte, une opération de l'esprit, comme nous l'avons démontré ailleurs (1), et non le simple produit du fonctionnement d'un organe spécial, comme le prétendent' Gall, Bouillaud et leurs partisans. Ces auteurs expriment leur opinion sous une forme qui pourrait donner le change sur leurs pensées doctrinales ; ils parlent en effet d'un principe régulateur préposé à la formation de la parole; mais on voit bien que ce principe n'est là que par pure bienséance, et qu'en définitive c'est bien l'organe seul qui fabrique tout ce qui a rapport à la formation du langage.
Nous le répétons, rien n'est moins intelligent que cette manière de voir ; Tintelligence n'a pas de principes et de sous-principes y pour exécuter ses merveilleuses opérations ; elle est une, et dans l'accomplissement de ses actes elle se borne à varier ses instruments. Que ses actes soient complexes, difficiles à saisir pour les partisans du fait et rien que du fait, nous le compi'enons; mais la science n'a pas pour mission de simplifier les problèmes de la vie ; son but essentiel est de surprendre autant que possible les secrets de la nature, et d'expliquer le mécanisme merveilleux de ses opérations.* Or dans la parole il y a autre chose qu'un organe présidé par un principe coordinateur et régulateur ; il y a un principe, oui, mais celui-là préside à tous les actes et à tous les phénomènes qui concourent à la formation de la parole. Ce principe est l'intelligence elle-même. Descendons dans la profondeur des organes de la vie nutritive, voyons ce qui s'y passe et nous arriverons, en nous élevant peu à peu appuyés sur les faits phy-
(1) Physiologie de la voix et de la parole, p. G49.