‹ Physiologie du système nerveux [microform]Chapitre 73 sur 197 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

De la perception.

ARTICLE I

Si on sépare sur un animal vivant les racines des nerfs impressionneurs des parties centrales de l'encéphale, Tanimal n'a plus conscience des impressions reçues ; on peut le brûler, le piquer, approcher une lumière très-vive de ses yeux sans qu'il bouge : les phénomènes impression et transmission persistent, mais ils ne sont pas l'impression sentie, il n'y a pas perception ; c'est ce phé^ nomène-perception que nous devons étudier ici.

La perception est un phénomène qui appartient à la vie cérébrale ; il semble par conséquent que nous eussions dû réserver son étude pour le moment où nous nous occuperons de la matière fonctionnelle cérébro-motrice. Il y a quelque peu de vrai dans cette obser\'ation. Cependant nous n'hésitons pas à parler de la perception dans le livre consacré à l'excitant fonctionnel : !• parce qu'il nous a paru utile de ne pas séparer les trois phases qui constituent la sensation ; 2° parce que l'excitant fonctionnel du cerveau n'est tel que s'il est senti, c'est-à-dire perçu. Une impression non sentie n'est pas un excitant fonctionnel de la fonction cérébro-motrice.

S'il nous a été facile de suivre le mouvement impressionneur dans les fibres nerveuses et de constater expérimentalement sa marche, sa transmission de proche en proche, il n'en est plus de môme lorsque nous sommes arrivé au sein môme de la substance encéphalique. Comme nous l'avons déjà dit, cette substance est insensible aux excitants physiques ou chimiques et nous sommes ainsi privé du moyen d'investigation qui, en réveillant l'activité fonctionnelle des nerfs, nous avait permis d'assister en quelque sorte à leur travail physiologique. L'anatomie de cette région est sans doute très-avancée, mais elle offre encore trop

d'inconnues, trop de résultats contradictoires, pour qu'elle puisse être pour nous un guide sûr et infaillible. Quant aux faits pathologiques, tout au plus peuvent-ils mettre sur la voie d'investigations nouvelles ; mais ils sont incapables par eux-mêmes de nous fournir les éléments d'une opinion formelle. Cependant le physiologiste expérimentateur ne se trouve pas entièrement désarmé devant les difficultés sérieuses que nous venons de constater. Nous avons vu que Flourens, par des retranchements successifs de la masse encéphalique, était parvenu à montrer d'une manière évidente, sinon le mécanisme fonctionnel des actes de la pensée, du moins le siège précis des principales manifestations de l'intelligence : par des coupes successives, soit de la périphérie médullaire aux centres optiques, soit de la périphérie corticale du cerveau vers les mêmes centres, il a prouvé que la perception des impressions et l'incitation aux mouvements volontaires persiste chez un animal dont on mutile progressivement les centres nerveux tant que les lobes cérébraux sont intacts. Ces deux facultés disparaissent avec l'ablation des lobes cérébraux, et l'animal continue à vivre, mais d'une vie automatique, sans connaissance et sans but. Ces résultats sont assurément très-intéressants ; ils ont circonscrit le problème difftcile qui nous occupe dans un cercle plus étroit, en montrant que le siège de Tintelligence est non pas dans le cerveau, chose qu'on savait déjà, mais dans une portion limitée du cerveau. Nous le répétons, c'est beaucoup, mais cela ne nous enseigne absolument rien sur le mécanisme fonctionnel de l'organe cérébral.

D'autres expérimentateurs, essayant d'aller un peu plus loin, ont voulu nous donner une idée de ce mécanisme fonctionnel, objet de toutes nos préoccupations. Nous avons déjà exposé les idées de M. Luys sur ce sujet. La théorie de ce savant se présente avec les allures d'une vérité démontrée, irréfutable ; mais dans cette assurance môme nous ne pouvons voir que les bonnes intentions de l'auteur et l'enthousiasme avec lequel il poursuit un but très-louable. La voie qu'à suivie M. Luys est sans contredit excellente, et les nombreux emprunts que nous avons faits à ses travaux anatomiques prouvent assez l'importance que nous leur accordons. Mais, partant d'un principe qui me paraît très-juste, M. Luys a voulu en poursuivre pas à pas les conséquences jusqu'à

leurs dernières limites : il est à craindre que lorsque ses moyens d'investigation ne lui ont pas permis do retrouver sa route il n'en ait imaginé une d'après certaines inductions, et qu'il ne soit arrivé ainsi à compléter les anneaux de la chaîne circulaire qui représente ses idées sur la physiologie du système nerveux.

Il est curieux de suivre M. Luys dissociant les fibres des centres nerveux, les suivant dans les régions gélatineuses, les reprenant ensuite pour les conduire aux couches optiques et aux corps striés et les faire aboutir en définitive, à travers le noyau blanc de l'encéphale, jusqu'à la périphérie corticale. Cette théorie est vraiment séduisante, mais ne peut-on pas lui reprocher d'aller plus vite que les faits tout en affichant la prétention de se laisser guider par eux ? Rien n'est plus vrai : nous croyons que les choses doivent se passer un peu comme le pense M. Luys, et avec lui nous invoquons les lois de l'analogie pour présumer que, dans la masse encéphalique, la signification des rapports des fibres nerveuses avec la substance grise doit être analogue à celle que nous avons précisée dans l'étude des autres régions du système nerveux ; mais cette analogie môme ne nous explique pas le premier phénomène qui se présente à nous dans l'étude de la physiologie cérébrale, c'est-à-dire la perception dei impressiom. On se figure difficilement des fibres nerveuses, ou des cellules recevant une impression et la traduisant en chose seniie, con<* sciente. Dans cette phase ultime où l'impression prend le caractère de la sensation, il est difficile de ne voir qu'un phénomène purement matériel. Nulle part nous ne voyons la matière avoir conscience de sa manière d'être ; les appareils les plus ingénieux peuvent nous donner une idée approchée de la mécanique fonctionnelle, mais aucun d'eux, accomplissant les choses les plus merveilleuses, n'a conscience ni de ce qui l'impressionne ni de ce qu'il fait. Ce privilège est exclusivement dévolu à la matière animale vivante. Pour bien faire sentir ladiQ'érence immense qui existe entre les chefs-d'œuvre de l'industrie humaine et une impression sentie, nous choisirons un exemple parmi les plus éloquents :

Lorsque les pôles d'une pile en activité sont mis en rapport avec un appareil télégraphique, il y a une sorte d'impression résultant de cette association par contact et une réaction qui se

manifeste par le fonctionnement de l'appareil télégraphique. Dans cette série de phénomènes nous voyons une force solli* citée à produire divers effets, mais nous ne pouvons pas dire que cette force ait conscience de ce qu'elle fait ou qu'elle perçoive l'impression qui la fait agir. Entre cette force qui reçoit des impressions, des incitations inconscientes et le principe qui dans l'homme reçoit lui aussi des incitations, des impressions avec coîiscience, il y a un abîme : le principe de vie et la conscience qui est un de ses attributs exclusifs.

L'appareil télégraphique imite jusqu'à un certain point les phénomènes qui chez l'homme résultent des impressions non senties ; il imite les phénomènes réflexes dont la mécanique a été prévue, arrangée de telle façon que le moi n'ait pas à intervenir d'une manière indispensable dans son fonctionnement ; mais ce que la physique ou la chimie sont impuissantes à imiter, môme d'une manière imparfaite, c'est la perception d'une impression, c'est la conscience que nous avons d'être impressionnés de telle façon et non de telle autre. Tout ce qui est mécanique, fonction, mouvement de la matière, tout ce qui ressort enfin de l'investigation directe des phénomènes est parfaitement explicable et nous devons chercher à nous éclairer sur ces divers sujets. Quant à la perception des impressions, elle échappe à toutes les tentatives de ce genre. La science la plus élevée, la plus complète ne peut nous donner une idée de ce que peut être cette perception si réelle néanmoins, puisqu'elle est la base de toutes nos connaissances. C'est que la science ne peut servir à l'étude de nousmêmes qu'à la condition de fournir à nos sens le spectacle de phénomènes que nous pouvons retrouver en nous sous une forme plus ou moins déguisée. En général nous n'arrivons à la connaissance de notre être matériel que par la connaissance du monde extérieur dont l'être humain, le microcosme, semble n'être que la réduction microscopique ; toutes les sciences convergent vers l'homme et il n'est aucune connaissance puisée dans le monde extérieur dont on ne puisse trouver la représentation dans l'homme. Tous les mondes se trouvent représentés en lui, mais la réciproque n'est pas vraie : l'homme seul perçoit les impressions, et par conséquent rien dans le monde ne peut nous donner une idée du mécanisme selon lequel l'activité fonctionnelle d'une

cellule cérébrale parvient à développer en nous le phénomène de la perception.

Mais, sans prétendre expliquer le phénomène, peut-on savoir si c'est la cellule cérébrale qui sent et qui veut? A cela nous répondons en toute humilité : faute d'exemples, faute d'analogie il est impossible de se figurer une molécule sentant une impression ou voulant un mouvement. Nous pouvons constater que cette molécule reçoit le mouvement impressionneur, nous pouvons la voir impressionnée par lui ; mais ce que nous ne pouvons ni expliquer ni comprendre, c'est que ce mouvement physique soit plus qu'un mouvement communiqué et reçu, et devienne une chose sentie.

Les partisans de la toute-puissance de la matière ne sont pas embarrassés pour si peu, et ne pouvant pas expliquer ce phénomène ils s'en tiennent à la molécule sentante et pensante ; mais dans leur vanité ils semblent ne pas se douter que ces mots, ces expressions sont complètement vides de sens. En effet, si c'est la cellule qui perçoit en vertu d'une propriété particulière de la matière, comme ce phénomène est unique dans le monde, comme la matière vivante seule peut le fournir, comme enfin aucune loi connue ne peut en expliquer le mécanisme secret, l'opinion formulée plus haut est une simple affirmation et non une démonstration : affirmation contre affirmation nous préférons supposer qu'à côté de ses attributs purement matériels la cellule cérébrale, considérée dans sa vie organique, est animée par le principe de vie et que c'est ce principe qui perçoit les impressions reçues par les organes de la vie.

Hypothèse, dira-t-on. Peut-être, mais nulle part la matière ne pense, et si par un hasard sublime on la voit penser dans l'homme, la logique nous oblige à lui attribuer autre chose que des propriétés matérielles. D'ailleurs la matière cérébrale est composée d'éléments que l'on peut séparer chimiquement, et rien dans ces éléments isolés ou dans les groupements variés qu'on leur fait subir ne peut donner une idée même éloignée de ce qu'on appelle la propriété pensante. Ce n'est que dans le corps vivant que cette matière s'associe aux actes de la pensée ; mais toute matière vivante ne pense pas : le sang, les muscles sont composés de cellules vivantes qui ne pensent pas; les nerfs eux-mêmes, composés

de cette matière nerveuse qui dans le cerveau a la propriété de penser, ne pensent pas dans les organes qu'ils animent ; la pensée se réveille dans le cerveau et nulle part ailleurs. Nous sommes donc obligé d'admettre au moins autre chose qu'une propriété inhérente à la cellule, propriété automatique dont on peut réveiller l'activité par une impression ; ce quelque chose serait d'après nous le principe de vie lui-môme qui, dans le cerveau seulement et sous l'influence d'une impression reçue, parviendrait à se dégager des étreintes de la matière pour se manifester avec son attribut essentiel, c'est-à-dire la sensibilité.

Dès lors vivre organiquement sous l'influence du sang et vivre de perceptions sous l'influence des impressions reçues serait la manière de vivre particulière à l'organe cérébral. C'est bien ainsi que nous entendons, non pas expliquer le phénomène perception^ phénomène vital inexplicable, mais c'est ainsi que nous prétendons arriver à établir les conditions de sa production. Non-seulement nous ne voulons pas chercher à expliquer le mécanisme physiologique selon lequel la perception se fait, mais encore nous prétendons que cette recherche est illogique et oiseuse. Comme ce dédain pourrait paraître peu scientifique et donner prise à de justes critiques, nous essayerons de montrer préalablement qu'il est parfaitement légitime et que loin d'être un aveu d'impuissance, dicté par les difficultés du sujet, il résulte au contraire de longues réflexions sur la matière, de la connaissance approfondie des différentes parties de la physiologie humaine et enfin de la notion précise des limites qui circonscrivent cette science.

Nous disons qu'il est oiseux de rechercher le mécanisme physiologique de l'impression sentie, parce que cette dernière phase du phénomène impression se passe dans l'intimité des tissus, dans la substance cérébrale elle-même, et qu'elle fait partie de ces actes intimes de la vie dont le secret nous échappera toujours. Ces actes ne sont pas du ressort de la physiologie ; elle constate qu'ils sont, mais elle ne les explique pas. La physiologie peut arriver tout au plus à la connaissance des causes secondaires qui entretiennent le mouvement vital, et à celle des résultats de ce mouvement; mais la connaissance de ce dernier lui est interdite. Prenons d'ailleurs un exemple entre mille : la physiologie nous ÉD. FOURNIE. — Syst, nerv. 46

enseigne que le contact des aliments avec les parois de l'estomac provoque la sécrétion du suc gastrique ; elle peut nous dire la composition de ce dernier et les modifications chimiques qu'il a fait subir à l'aliment ; mais elle ne nous dit pas quel est le mécanisme intime qui préside à la sécrétion de ce suc. La physiologie pourra nous dire encore la composition du sang qui se rend dans une glande; elle nous montrera les modifications qu'il aura subies après avoir parcouru les capillaires de l'organe; elle pourra nous dire enfin la composition chimique du liquide excrété par cette glande ou, en d'autres termes, le résultat du contact du sang avec les éléments glandulaires ; oui, tout cela elle pourra le dire ; les ouvrages de physiologie ne prétendent pas autre chose. Mais ce qu'elle n'a pas encore dit et ce qu'elle ne dira jamais, c'est le mécanisme intime de cet acte vital qui transforme le sang en bile, en salive, en suc gastrique, qui fait que le sang vit et ne se coagule pas dans les vaisseaux, qui dispose les tissus dans les conditions les plus favorables à l'absorption des gaz et des liquides, de cet acte enfin qui fait la vie.

Le cerveau ne constitue point une exception à la règle générale ; de sa vie intime nous ne pouvons connaître que la cause secondaire et les efiets résultant de l'action de cette cause : la cause secondaire de l'activité organique du cerveau est d'abord le fluide sanguin qui fournit aux cellules cérébrales l'élément indispensable à leur entretien et au maintien de leurs propriétés en tant que cellules vivantes ; en second lieu ce sont les impressions de toute nature qui viennent exercer les propriétés organiques des cellules et leur fournir ainsi l'occasion de vivre de toute leur puissance, c'estrà-dire de vivre de perceptions. Cette manière de considérer la vie organique du cerveau étonnera peut-être par sa nouveauté. Cependant elle est tout à fait légitime et cet étonnement se dissipera si Ton a cure de constater que le cerveau n'est pas le seul organe qui puise à deux sources difl'érentes les éléments de l'activité de sa vie organique. En efict, si le cerveau demande les éléments de son activité au fluide sanguin d'un côté, au mouvement impressionneur de l'autre, le foie lui aussi se nourrit à deux sources difi'érentes M° au sang des artères hépatiques, i!* au sang de la veine porte. L'analogie entre la manière de vivre des deux organes peut être même poussée un peu plus loin. De

même que le cen^eau n'emprunte au sang que la possibilité de se maintenir en état d'organe vivant pour demander au mouvement impressionneur le moyen de vivre d'une manière spéciale en produisant des pereeptionsy de môme le foie emprunte au sang des artères hépatiques la possibilité de rester organe vivant et il demande au sang de la veine porte l'occasion de vivre d'une manière spéciale en produisant de la bile. Ainsi donc nous sommes loin de proférer une hérésie en afBrmant que le cerveau vit organiquement avec le secours du sang et avec celui du mou-* vcment impressionneur; nous blasphémons encore moins en disant que le résultat de cette double alimentation est le maintien de l'organe tel qu'il doit être, et de plus un produit nouveau sans pareil dans l'organisme et qui résulte de la transformation du mou* vement impressionneur en une perception ou une impressiomentie.

Cette manière toute nouvelle de considérer le cerveau, non pas fonctionnant, mais en tant que vivant de sa vie organique, découle naturellement de l'analyse physiologique des mouvements de la vie telle que nous l'avons établie dans les prémisses de ce travail. Elle ne nous apprend pas sans doute par quel miraculeux mécanisme les impressions sont transformées en choses sentiei ; elle nous apprend mieux que cela : elle nous apprend que la physiologie ne consiste pas à découvrir les secrets insondables de la vie, mais à rechercher la solution des problèmes qui résultent de l'action du principe de la vie sur la matière* De môme que nous voyons le sang en présence des cellules biliaires se transformer en bile sans que nous puissions expliquer le mécanisme intime de ce phénomène, de môme les impressions reçues par les nerfs se transforment en choses senties, perçues, dès qu'elles sont arrivées dans le cerveau, sans que nous puissions dire le pourquoi ni le comment de cette transformation.

Ce qui se passe en ce moment suprême nous échappe aussi bien pour le cerveau que pour le foie, et il est aussi impossible d'expliquer comment un homme fait de la bile que de dire comment il perçoit une impression par ses organes. Dans les deux cas c'est le même principe de vie qui se manifeste à nous avec des attributs différents. Le principe de vie est un et le môme pour tous les organes, en dépit de la division artificielle que de tout temps on a cherché à établir entre le prin-

2ii FONCTION CÉRÉBRO-MOTRICE.

cipe qui préside aux fonctions de nutrition et celui qui préside aux fonctions supérieures du système nencux. Cette division est purement artificielle et n'a d'autre valeur que celle que notre vanité lui donne au point de vue hiérarchique des fonctions de la vie. Nous voudrions qu'il y eût en nous un principe pour nous faire penser et un autre principe pour nous faire manger et digérer, parce que notre esprit établit, à bon droit, une différence immense entre ces divers ordres de fonctions ; mais si, laissant de côté cette question de sentiment, nous osons regarder la réalité en face, nous sommes obligés de convenir qu'un principe unique anime la machine humaine et que les attributs de ce principe sont variables selon les organes qui manifestent son existence.

Dans le cerveau ce principe nous montre l'attribut incomparable et sublime de la transformation du mouvement impressionneur en choses senties. Ce mode particulier selon lequel le principe de vie se manifeste à nous peut être désigné sous le nom de sensibilité ; nous conserverons cette dénomination, mais en faisant observer que, dans notre esprit et contrairement à certaines doctaines vitalistes, elle ne représente pas un principe particulier, distinct du principe vital, mais ce principe vital lui-même se manifestant, dans les fonctions hiérarchiquement supérieures du système nerveux, par des modalités spéciales. La perception des impres* sions est une de ces modalités ; nous constatons le fait et nous n'allons pas plus loin parce que nous ne prétendons pas expliquer la vie.

Dans un sujet aussi important que celui que nous venons de traiter, il ne faut laisser aucune prise à la plus petite confusion. C'est pourquoi nous croyons devoir prévenir que tout ce qu'on vient de lire n'est applicable qu'à la perception simple, à la perception non distinguée de toute autre. Dans le chapitre consacré à la matière fonctionnelle, nous nous occuperons, sous le nom de notion sensible et de notion intelligente^ des perceptions distinctes, et nous constaterons alors seulement que si la perception simple est un phénomène vital élémentaire la perception distincte est au contraire un phénomène complexe dont nous essayerons de déterminer le mécanisme.

Delà sensation. *- VimpreèSxùns la transmission y la perception

sont un môme mouvement considéré aux différentes phases de son évolution, et de telle façon que si l'un d'eux vient à manquer l'existence des deux autres n'est plus possible. C'est à l'ensemble de ces trois phénomènes que l'on doit donner le nom de sensation. Dans toute sensation en effet il y a une impression reçue par les nerfs, transmission dû mouvement qui résulte de cette impres* sion aux cellules cérébrales et perception de cette impression. C'est en négligeant dans l'étude de la sensation les facteurs tmpression et transmission que les philosophes s'exposent si souvent à se tromper. La psychologie pure est un rêve et non une réalité. Pour être réelle la psychologie doit s'étudier sur les organes du corps, et pour ne pas se tromper elle doit avoir un œil sur les organes et un autre sur le principe qui les anime.

Pour se faire une idée claire et précise de la sensation, il faut bien se garder de ne voir dans cette série de phénomènes que la transmission d'un mouvement communiqué et perçu : les nerfs et le cerveau sont des organes vivants doués de propriétés physiologiques particulières; lorsqu'un mouvement impressionne les nerfs, ce mouvement met en jeu leurs propriétés physiologiques caractérisées par un mouvement moléculaire spécial ; ce mouvement à son tour met en jeu les propriétés physiologiques du cerveau, et ce sont en définitive ces dernières qui donnent naissance à la perception.

ARTICLE IL

Les expériences de Flourens, dont nous avons reproduit la relation in extenso (p. 110), semblent prouver que la perception des impressions se fait dans les lobes cérébraux, et Téminent physiologiste a tiré en effet cette conclusion de ses expériences. M. Luys, d'un autre côté, prétend que les impressions suivent le trajet des fibres de l'encéphale pour arriver aux cellules corticales et se transformer en cet endroit en idées, en conceptions de l'entendement en vertu d'un automatisme spontané. Ces opinions se rapprochent de la vérité ; mais, à notre avis, elles ne la représentent pas tout entière, et nous voyons autre chose que ces expérimentateurs dans le résultat môme de leurs expériences.

246 FONCTION GËRÉBRO-MOTRIGE.

En effet Flourens retranche couche par couche les lobes cérébraux et croit s'apercevoir que dès les premiers retranchements l'animal ne perçoit plus rien. Cependant, au dire même de l'auteur, l'animal se meut librement ; sinon spontanément, du moins, il répond aux excitations par des mouvements ordonnés. Evidemment, pour nous, si l'animal ne percevait rien il ne pourrait se mouvoir d'une manière ordonnée. Il doit percevoir nécessairement l'excitant fonctionnel qui le fait agir ; mais comme il n'a plus ses lobes, ou plutôt la couche de substance grise qui les enveloppe, il ne compare plus ses impressions, il ne les juge plus, si je puis m'exprimer ainsi en parlant des animaux, et les mouvements qu'il provoque ne sont plus exécutés avec le discernement nécessaire pour qu'il évite les obstacles comme lorsqu'il a ses lobes. Ces animaux, en un mot, sont dans la même situation que le dément quiperpoiV toutes les impressions, qui se meut quand on l'excite, mais qui souvent paraii ne pas percevoir : il se heurte, il se blesse parce qu'il n'a plus ni jugement ni discernement. Or, au dément, on ne lui a pas enlevé ses lobes, mais c'est tout comme : une altération profonde a amolli une grande partie de la substance grise qui entoure les lobes cérébraux. Il est impossible après ce rapprochement de prétendre avec Flourens que la perception des impressions se fait dans les couches superficielles des lobes cérébraux. Comme d'un autre côté cette perception ne peut pas se faire dans l'axe médullaire, nous devons trouver les conditions anatomiques de la perception dans les points intermédiaires, c'esir à-dire dans les couche§ optiques ou dans les corps striés. Ici notre embarras diminue : si nous considérons en effet, avec M. Luys, que toutes les fibres impressionneuses convergent vers les couches optiques, tandis que toutes les fibres motrices divergent des corps striés, nous serons obligé d'admettre que le phénomène perception se produit dans les couches optiques. A l'appui de cette manière de voir nous pourrions fournir un grand nombre de faits pathologiques empruntés à la clinique d'Andral, à Tanatomie pathologique de Cruvcilhier, à l'anatomie comparée de Serres, à Macé {Mémoire sur la démence sentie), à Lancereaux {Archives générales de médecine^ 1864, p. 62. Mémoire sur Tamaurose) ; mais nous nous bornerons à relater une observation citée déjà par M. Luys et rédigée par Hunter.

M»» A*^, à l'âge de dix-sept ans, fut atteinte au début de Tannée 1820 d*une céphalalgie intense ; elle avait toujours eu une bonne santé et ne connaissait aucune cause à laquelle elle pût attribuer son mal. En 1821, la douleur de tête devint plus intense; elle occupait la tempe droite et apparaissait avec des exacerbations. Lé^ malade éprouvait des vertiges, des syncopes, une grande frayeur d'objets imaginaires, de la dureté de Touîc et de Tobscurcissement de la vue. Elle devint myope, les objets lui apparaissaient plus grands qu'ils ne Tétaient et parfois elle restait complètement aveugle pendant quelques secondes. Elle ressentait de violentes douleurs à Testomac, des nausées et des vomissements. Elle éprouva successivement dans les différentes parties du corps de violentes douleurs qui ne s'accompagnaient d'aucun symptôme d'inflammation extérieure. La santé déclina rapidement par suite de la continuité des vomissements.

Le 31 août de la même année^ elle fut prise de convulsions avec strabisme et cris perçants; elles durèrent environ une demi-heure et furent suivies d'une période de stupeur : la vue se perdit instantanément à ce point qu'elle ne pouvait plus distinguer la lumière de Tobscurité ; les pupilles étaient fortement dilatées, mais néanmoins encore un peu sensibles à Faction de la lumière ; la surdité avait aussi beaucoup augmenté, en même temps la constipation était opiniâtre^ les vomissements et les douleurs d'estomac continuels. Peu à peu, à la suite d'attaques convulsiv&s répétées, la vue et Touïe furent bientôt complètement perdues, puis il en fut de même de Todorat; le goût, s'il existait, était très-imparfait ; elle désirait parfois certains aliments, mris elle se plaignait souvent qu'ils n'avalent plus de saveur.

Ces symptômes persistèrent avec plus ou moins d'intensité jusqu'en février 1823, époque à laquelle, l'estomac rejetant toute espèce de nourriture, les forces de la malade allèrent de plus en plus en s'affaiblissant : les membres étaient demi-fléchis, et elle avait à peine la force de les mouvoir; elle dormait les paupières à demi ouvertes ; les yeux se troublèrent, il survint à l'œil gauche une inflammation qui détermina l'ulcération et l'opacité de la cornée ; elle n'accusa aucune douleur, et ne s'aperçut même pas que cet œil était affecté ; elle ne pouvait avaler aucune substance nutritive qui ne fût à l'état liquide. La faiblesse allant croissant, elle mourut le 5 octobre 1823, après avoir langui pendant plus de deux années à la suite de la première attaque convulsive, et près de quatre ans depuis le commencement de la céphalalgie.

Autopsie. — Les membranes étaient exemptes d'altération, la substance corticale était plus molle que de coutume, il y avait du liquide dans les ventricules, etc. Les couches optiques étaient un peu augmerUées de volume et irrégulières ; elles étaient entièrement converties en un tissu fongueux queHunter, qui a rédigé l'observation, considère comme un fongus hématode ; une incision longitudinale pratiquée suivant l'épaisseur d'une d&s couches optiques offrait l'aspect d'un caillot sanguin. Les corps stries

248 FONCTION GÉBËBRO^MOTRICE.

n'étaient pas altérés, les nerfo optiques offraient une teinte plus foncée qu a Tordinaire, mais leur texture ne semblait pas altérée, etc.

Si cette observation était isolée nous n'oserions pas en faire ressortir l'importance, mais il n'en est pas ainsi, et nous sommes autorisé à lui accorder toute sa valeur au point de vue qui nous occupe. D'après cela le phénomène perception se produit réellement dans les couches optiques, renfermant, comme nous l'avons vu (p. i29), des centres spéciaux pour chaque ordre d'impressions; la perception s'y produit dans toute sa pureté, si je puis parler ainsi. C'est là que l'animal voit, entend, odore, souffre ou jouit ; mais tout cela sans connaissance^ sans discernement. Pour que la perception soit complète, pour qu'elle représente une notion distincte, il faut plus, il faut au moins qû*elle soit comparée à une autre. Or, si toutes les notions distinctes étaient emmagasinées dans l'étroit espace que limitent les couches optiques, on comprendrait difficilement le classement de toutes nos connaissances, on comprendrait encore moins la liberté, l'indépendance du centre de perception toujours prêt à être impressionné. Voici probablement ce qui se passe : le phénomène perception se produit en effet dans les couches optiques, mais le mouvement qui l'accompagne se prolonge jusqu'aux cellules de la périphérie corticale ; il s'établit alors entre les cellules de la périphérie et celles des couches optiques une communication qui dure, à l'état de mouvement, tant que dure l'attention du centre de perception sur l'impression sentie, et qui cesse dès que l'attention se repose sur un autre objet. Qu'arrive-t-il alors? C'est que la cellule de la périphérie conserve plus ou moins longtemps le mouvement qui lui a été communiqué, et de plus l'aptitude de l'exécuter de nouveau sous l'influence d'une excitation provenant des cellules voisines. Lorsque cette dernière circonstance se présente, la cellule exécute le mouvement qu'elle a déjà exécuté, et à son tour cette fois elle réveille l'activité du môme point des couches optiques qui provoqua son mouvement pour la première fois.

C'est ainsi que les phénomènes de mémoire peuvent être expliqués par le réveil de l'activité de certains points des couches optiques sous l'influence de l'activité des cellules de la périphérie corticale. 11 faut avouer que si nous pouvions dire en quoi con-

siste réellement la perception, matériellement parlant, nous n'aurions rien à ajouter pour expliquer le classement des perceptions à la périphérie corticale et la production de la mémoire ; mais nous ne pouvons pas prendre des hypothèses pour des réalités.

Le réel consiste en ceci :

Le mouvement impressionneur, après avoir suivi la voie des fibres impressionneuses, arrive avec ces dernières jusqu'aux couches optiques, et le mouvement organique des cellules cérébrales s'en empare pour le transformer en mouvement impressionneur senti. Cette dernière transformation, phase ultime de la mise en activité des propriétés physiologiques des nerfs par un objet impressionnant, est un phénomène sans analogue que nous désignons sous le nom de perception.

Bien que l'expérimentation directe ne nous ait pas permis de conster le fait, l'analogie nous oblige d'admettre que ce phénomène est accompagné d'un mouvement particulier des cellules cérébrales. Ce mouvement lui-même ne constitue pas la perception, car il n'est pas possible d'admettre un mouvement percevant : il est la modalité particulière qui accompagne l'action du principe de vie sur les cellules cérébrales et la manifestation sensible du plus noble attribut de ce principe.

Dn centre de perception. — Nous sentons si bien que c'est le même moi qui sent de toutes les façons, que de tout temps on a instinctivement désigné sous le nom de centre de perception le nioi percevant. La réunion des centres où viennent converger toutes les fibres impressionneuses dans les couches optiques semble donner raison à cette vue de l'esprit. Mais de ce que tous les centres sont réunis à côté les uns des autres, il ne s'ensuit pas que le mécanisme de l'unité du centre de perception soit expliqué. Ici, comme on le pense bien, l'investigation directe ne peut rien nous 'apprendre ; mais la connaissance des connexions anatomiques fécondée par l'analyse physiologique peut nous donner une raison suffisante des choses.

Nous savons que toutes les cellules de la périphérie corticale du cerveau reçoivent une modalité corrélative aux diverses impressions qui ont afiecté les couches optiques ; nous savons encore que toutes ces cellules, représentant des modalités spéciales, sont unies par des liens qui leur permettent de se communiquer les

2^0 FOHCTION GÉRÉBRO -MOTRICE.

unes aux autres le mouvement impressionneur et de telle façon que le réveil de Tactivité d'une cellule puisse réveiller celle des autres ; nous savonjs enfin que toutes les cellules de la périphérie corticale sont unies par leurs prolongements aux divers centres des couches optiques.

Que résultera-t-il des conditions diverses que nous venons d'énumérer lorsque les couches optiques perçoivent une impression? De deux choses Tune : ou bien l'attention se repose sur cette impression, ou bien elle la laisse passer. Dans ce dernier cas le mouvement-perception s'épuise dans les couches optiques sans aller réveiller la modalité des cellules de la phériphérie corticale. Dans le premier cas, au contraire, le mouvement se propage jusqu'aux cellules périphériques, et là il réveille par l'intermédiaire des prolongements cellulaires le mouvement propre des autres cellules. Or ce dernier mouvement ne s'épuise pas sur place lui non plus, il se propage jusqu'aux couches optiques, et y réveille par une sorte d'action en retour le même mouvement qui, venu de là, imprima jadis aux cellules de la périphérie la modalité qui les caractérise actuellement. Ce réveil, comme nous le verrons plus tard, constitue une perception de souvenir. Voilà donc une impression actuelle qui, selon le mécanisme que nous venons d'indiquer, réveille simultanément plusieurs mouvements correspondant à plusieurs perceptions de souvenir. Le moment est arrivé de se demander si c'est le môme moi, si c'est le môme centre percevant qui reçoit toutes ces impressions. Pour rendre notre pensée plus saisissable, établissons une comparaison :

Lorsque nous entendons une symphonie notre attention se repose tout à la fois sur le chant et sur l'accompagnement, de telle sorte que l'ensemble des notes représente pour notre ouïe une unité dans laquelle elle saisit néanmoins plusieurs individualités. Le centre de perception, en tant qu'il est affecté par plusieurs impressions simultanées, est de tout point assimilable à cette symphonie; considéré comme centre géométrique, il n'existe pas; mais lorsqu'une perception est réveillée, cette dernière subit l'influence du mouvement harmonique qui résulte du réveil simultané d'autres perceptions, et cette modification par influence, variable d'ailleurs selon la perception spéciale sur laquelle l'attention se repose, nous donne le sentiment de l'unité du centre

DE L*EXCITANT rONGTIONMEL. 2M

de perception : d'où il suit que l'unité du centre percevant n'existe pas dans la matière, mais seulement dans la simultanéité et dans l'influence réciproque des mouvements dont elle-même est le siège.

En d'autres termes, anatomiquement parlant, le centre de perception n'existe pas; il existe au contraire autant de centres de perception qu'il y a de nerfs impressionneurs spéciaux. L'unité que nous sentons réelle existe, non pas dans la matière, mais dans le mécanisme selon lequel les impressions sont reçues dans les couches optiques et classées à l'état de notions de souvenir dans les cellules de la périphérie corticale du cerveau ; elle existe dans le procédé selon lequel ces notions sont reproduites de nouveau à l'état d'impressions de souvenir dans les couches optiques, sous l'influence de l'activité, indirectement provoquée, des cellules corticales.

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