II. — DE LA NOTION SENSIBLE CORHESPONDANT AU BESOIN DE SENTIR
Chez l'être exclusivement sensible, l'élément cellulo-impressionneur a la propriété d'être modifié agréablement ou désagréablement par les objets impressionnants; mais l'animal ressent autre chose que l'agréable ou le désagréable : lorsqu'un objet extérieur impressionne ses sens, il le voit tel qu'il est, il l'entend tel qu'il sonne, il l'odore tel qu'il sent, il le goûte enfin selon sa saveur. Ces diverses minières de sentir, constituant la perception ou notion sensible, s'accompagnent du sentiment agréable ou désagréable ; néanmoins on peut et on doit distinguer ces deux ordres de phénomènes. La notion est la modification spéciale de l'élément cellulo-impressionneur correspondant à chacun des objets impressionnants, tandis que le sentiment agréable ou désagréable résulte de la manière de vivre de ce môme élément : le sentiment est agréable toutes les fois que la perception entre dans le cadre des mouvements harmoniques spéciaux à l'individu; il est désagréable dans les conditions opposées. En d'autres ter-
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mes, la modification spéciale du centre de perception pour chaque objet impressionnant tient à la vie fonctionnelle de l'élément cellulo-impressionncur , tandis que le sentiment agréable ou désagréable provient de l'évolution de la vie organique diversement modifiée.
La notion d'un objet impressionnant est donc distincte du sen-. liment agréable ou désagréable qui l'accompagne. Voyons à présent en quoi consiste réellement la notion. Lorsqu'un objet impressionne la vue d'un animal, cette impression peut être suivie d'une perception simple ou d'une notion. Il y aura perception simple si l'attention ne donne pas le temps à l'élément celluloimpressionneur d'Être suffisamment modifié pour représenter une acquisition cérébrale durable et si l'animal n'attache pas à cette perception un caractère particulier qui lui permette de la distinguer de toute autre. Si ces conditions ne sont pas remplies, l'animal est tout simplement impressionné par une image, par un son, par une saveur et toute trace de l'impression disparaît avec la disparition de la cause impressionnante. Il suit de là que la notion doit être organiquement représentée par une modification durable de l'élément cellulo-impressionneur, distincte de toute autre et susceptible d'être réveillée plus tard pour constituer le souvenir. Nous savons déjà que, par l'attention, l'animal parvient à imprimer à son élément cellulo-impressionneur une modification suffisante ; mais comment se fait-il que cette acquisition reste distincte de toute autre, assez distincte pour que l'animal ne confonde pas les objets entre eux ? Au premier abord cette question semble bien difficile à résoudre. Cependant, si l'on veut l'aborder avec nous, en ayant soin de ne pas oublier que les animaux n'ont pas de langage, et que partant les notions qu'ils acquièrent sont bien difi'é rentes des nôtres, on n'y trouvera rien que de.très-simple.
Lorsque nous disons qu'un animal distingue un son d'une image nous employons une locution vicieuse et d'autant plus regrettable que cette manière de parler nous entraîne malgré nous h établir une certaine identité entre la vie cérébrale des animaux et celle de l'homme. Grave erreur ! L'animal ne distingue pas un son d'une image; il est impressionné d'une façon difl*érente par ces deux objets, il le sent et voilà tout. Or, de même qu'il sent d'une manière différente un son et une image,
de même il sentira d'une manière différente deux images qui ne se ressemblent pas. Est-ce à dire cependant qu'il distinguera nettement ces images Tune ;de l'autre ? Non certes, et c'est ici le point délicat de la question. Pour distinguer un objet d'un autre objet il faut plus qu'être impressionné : il faut relever sur chacun d'eux des caractères distincts et les formuler. Or qu'eslHîe qu'un caractère ? Est-ce la couleur, l'odeur, la forme, la dureté, la saveur? Ces diverses particularités sensibles, impressionnantes, peuvent sans doute entrer comme élément dans l'établissement des caractères distinctifs. Ce sont les caractères sensibles, si Ton veut. Mais elles sont trop insuffisantes par elles-mêmes, trop sujettes à nous induire en erreur pour que nous puissions en faire la base d'une distinction sérieuse. D'ailleurs, en admettant que les animaux eussent la volonté de soumettre successivement à la pierre de touche de leur sens chacun des objets impressionnants, ils graveraient difficilement dans leur mémoire ces divers caractères par la raison bien simple que, privés de langage, ils ne sauraient les représenter par un signe distinct. Si nous, hommes, nous avons facilement souvenance des caractères sensibles des corps, c'est que nous désignons chacun de ces caractères par un acte que nous pouvons reproduire quand nous voulons et qui réveille à son tour le souvenir du caractère sensible : cet acte c'est le langage. Les caractères sensibles qui distinguent un corps d'un autre corps nous échapperaient facilement si à tout instant nous ne pouvions réveiller dans la mémoire la représentation de ce caractère en disant : ce corps est long, dur, sonore, suave, puant, etc.
Ce que nous venons de dire touchant les caractères sensibles nous dispenserait à la rigueur de parler des caractères suprasensibles , de ces caractères qui n'impressionnent pas directement un des cinq sens et que l'esprit découvre dans l'étude du mouvement sous toutes ses formes, dans l'investigation des causes qui lui donnent naissance et dans celle des effets qu'il produit. Ici l'esprit ne peut acquérir une notion, faire un pas vers la connaissance, qu'à la condition expresse de formuler par les signes du langage les objets impressionnants qui résultent de ses propres opérations. Les bêtes ne parlent pas et c'est pourquoi la notion chez elles se réduit à bien peu de chose : elles sentent différam-
ment selon l'objet impressionnant, mais elles ne distinguent pas cet objet de manière à en avoir une notion claire, distincte, basée sur les caractères essentiels qui permettent à Thomme de faire un classement régulier de toutes ses connaissances.
Mais alors, dira-t-on, comment les animaux distinguent-ils si bien les substances qui conyiennent à leur nourriture ? Gomment le chien distingue-t-il son maître d'un autre homme ? Voici notre réponse :
V Les animaux sont impressionnés comme nous par les objets extérieurs; mais ils possèdent une organisation cérébrale qui ne leur permet pas de saisir dans ces impressions tous les caractères sensibles et supra-sensibles que nous y trouvons; 2« comme ils ne formulent pas par un signe les diverses manières dont le même objet les a impressionnés, la perception de l'objet ne porte que sur les généralités sensibles et nullement sur les détails ; 3** le cerveau des animaux est organisé de telle façon que ces derniers ne cherchent pas les perceptions pour le plaisir de les recevoir, pour le plaisir d'entendre, voir, odorer, etc., mais bien pour flatter leur sensibilité et jouir à l'occasion de ces perceptions; 4» l'animal ne distingue pas les objets les uns des autres, il est impressionné par eux d'une manière différente et il n'agit qu'en conséquence du sentiment agréable ou désagréable que cette impression a provoqué en lui, sans s'inspirer des considérations qui proviennent de la nature et des caractères distinctifs de l'objet impressionnant.
L'animal ne connaît pas'; la connaissance pour lui est une simple photographie que le souvenir réveille telle qu'elle a été imprimée dans les cellules cérébrales ; elle est d'ailleurs toujours subordonnée à l'être sensible, à l'être qui ne cherche à connaître que la source de ses impressions soit agréables soit désagréables. L'animal connaît l'homme qui le sert, la maison qu'il habite, le ruisseau qui le désaltère, il connaît tout cela et il en garde le souvenir, non au point de vue de la connaissance^ mais à celui de l'impression agréable qu'il retire de l'homme, de la maison, du ruisseau. Cette connaissance est tout à fait intéressée et esclave de l'être purement sensible. La connaissance est pour l'animal une occasion de satisfaire ses appétits, mais pas autre chose.
VouT connaître une chose, il faut que l'objet impressionnant ait été distingué par des caractères formels. L'animal n'est jamais
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impressionné par ces caractères et il ne cherche pas à les trouver. Lorsque Ton croit voir chez lui quelque chose qui ressemble à Topération dont nous venons de parler, on est dupe d'une illusion dont nous ferons connaître le secret par un exemple. Un chien ne confond p^ un chat avec qn cheval ; mais cette distinction purement organique s'opère d'elle-même dans le centre de perception parce que dans les deux cas l'image est différente. Cependant si le chien, le chat et le cheval vivent dans une sorte de communauté, comme on le voit dans nos fermes, peu à peu le chien retirera de ses rapports avec ses compagnons des impressions nouvelles. En voulant jouer avec le chat, il recevra des égratignures douloureuses ; et comme cela se renouvellera souvent, l'impression douloureuse se liera désormais avec l'impression de la vue du chat, de telle façon que, dans ses rapports ultérieurs avec lui, le chien prendra une attitude hostile qui pourrait donner à penser qu'il reconnaît le chat et qu'il le distingue de tout autre animal par des caractères formels. Point du tout : le chien obéit en agissant ainsi à des sensations qui se sont naturellement associées dans le centre de perception, et il n'en continue pas moins, tout en ayant l'air intelligent, connaisseur et raisonnable, de suivre les impulsions de l'être exclusivement sensible.
L'attitude du chien vis-à-vis du cheval sera tout à fait différente. Comme il n'y a rien de commun entre eux pour la satisfaction de leurs besoins, et surtout en ce qui concerne les besoins de la nourriture, une bonne entente ne tardera pas à s'établir entre ces deux animaux. Toutes les fois que le cheval sera conduit aux champs ou à la promenade, le chien suivra, et comme il trouve une satisfaction vive dans cet exercice, le plaisir éprouvé s'associera peu à peu à la sensation procurée par la vue du cheval, et ces deux impressions associées dirigeront ses mouvements et son attitude dans ses rapports ultérieurs avec le solipède.
Un chien qui a été battu par un homme armé d'un bâton fuira presque toujours à la rencontre de la même image. Pourquoi cela ? parce que l'impression douloureuse est associée dans son centre de perception avec la vue du bâton entre les mains de l'homme, et que désormais le réveil de l'une de ces sensations provoquera fatale)|ient le réveil de l'autre. Si le chien avait de la
eonnaissttncey il ne foirait pas indistinctement à la vue de tout homme armé d'un bâton, et ce qu'il n'acquerra que par la suite en associant la vue du bâton h des impressions moips désagréables, il l'acquerrait tout de suite en comparant j en jugeant, en connaissant.
Il est aisé de voir, d'après les exemples qui précèdent et qui sont susceptibles d'être généralisés, que le phénomène qu'on serait tenté de prendre pour une notion distincte chez l'animal (la vue du chat, celle du cheval, celle de l'homme armé du bâton) ne sont que des répétitions de sensations réveillées dans le souvenir par des sensations associées primitivement dans le classement naturel des perceptions. On ne saurait trouver autre chose dans la matière fonctionnelle de l'être exclusivement sensible : avec des perceptions actuelles ou de souvenir, associées naturellement i^^s le centre de perception et constituant les notions sensibles, il n'est pas un acte de l'animal qu'on ne puisse facilement expliquer, à une condition cependant, c'est qu'on se méfiera de la tendance assez générale qui nous pousse à accorder aux anin^aux ce qui est exclusivement dans notre cervelle.
Pour dissiper complètement l'obscurité qui planp sur cas questions délicates, on devrai), faire disparaître l'amphibologie qui ré- 3qlte de l'application d'une même dénomination aux pl^énomènes cérébraux de l'animal et à ceux de l'homme; ainsi, par exemple, on gagnerait beaucoup en remplaçant les mots connaissance et reconnaissance par les mots sentiment et ressentiment quand on parle des perceptions actuelles ou de souvenir chez les animaux. Nous ne prenons pas la responsabilité de cette petite réforme dont on appréciera mieux l'importance quand nous aurons expliqué ce que nous entendons par notion intelligente,
§ in. — DE LA NOTION INTELLIGENTE CORRESPONDANT AU BESOIN DE SENTIR