AVEC CONNAISSANCE
Lorsque je suis impressionné par deux objct^s différents et que je n'ai jamais vus, mon centre de perception s'est enrichi de deux perceptions nouvelles; mais je n'ai pas acquis une notion, une connaissance nouvelle. J'ai été impressionné d'une manière différente par les deux objets et voilà tout. Si au contraire
280 FONCTION GÉRÉBRO-MOTRIGE.
j'examine attentivement ces deux objets, si je les soumets à l'examen successif des sens, si je constate qu'il existe entre eux des points de ressemblance et des points de dissemblance, si enfin j'arrive à les classer méthodiquement dans mon esprit à côté d'objets analogues, mais en ne cessant pas do les distinguer par certains caractères, la vue de ces objets ne constituera plus désormais une simple perception, une notion sensible, mais une no/ton intelligente qui me permettra de dire légitimement que j'en ai connaissance. Partant de là, la notion chez l'être intelligent est une perception distinguée de toute autre par des caractères empruntés à la nature môme des objets impressionnants. Nous avons vu que chez l'être sensible la notion est une perception simple, nullement distinguée, mais simplement appréciée par le sentiment agréable ou désagréable qui l'accompagne.
Mais, dira-t-on, d'où vient cette différence dans les aptitudes du cerveau de l'homme et de celui des animaux? Pourquoi le premier est-il impressionné par des caractères qui donnent naissance à une notion intelligente ou sensible, tandis que le second n'apprécie que- des perceptions simples, des notions sensibles? Il est évident pour nous que cette aptitude ne peut pas être attribuée à une propriété nouvelle de l'élément ccUulo-impressionneur chez l'homme. Affirmer qu'une cellule a la propriété d'acquérir des notions intelligentes, c'est vite dit, mais c'est se contenter de peu. Il est vrai qu'on pourrait nous objecter que nous n'expliquons pas mieux l'essence même de la perception ; mais la perception, comme nous l'avons toujours dit, est un phénomène vital élémentaire et inexplicable, tandis que la notion intelligente est un phénomène complexe et nous pensons qu'on peut trouver dans cette complexité même le secret de son essence et de son origine.
En effet la notion distincte d'un objet impressionnant ne peut pas être acquise à la faveur d'un seul sens. Cela n'est pas possible. Plusieurs sens doivent concourir à cette acquisition et s'il n'en est pas ainsi l'objet impressionnant provoque une perception simple et non une notion : c'est le cas de l'animal. Chez l'homme les choses se passent quelquefois ainsi ; mais généralement, toutes les fois qu'un objet l'impressionne, tous les sens sont automatiquement réveillés comme si un lien anatomique
SENSATIONS DE LA VIE FONCTIONNELLE DE RELATION. StBi
unissait les divers éléments cellulo-impressionneurs. Dès lors l'attention repose alternativement chaque sens sur l'objet impressionnant ; les perceptions que cet examen provoque réveillent des perceptions anciennes et de ces diverses activités mises en jeu résultent des comparaisons possibles et des éléments d'appréciation qui deviennent des jugements si l'homme [est possesseur du langage. D'après cela la notion intelligente résulterait d'un arrangement préétabli parmi les cellules cérébrales et nullement d'une propriété nouvelle de l'élément cellulo-impressionneur. Cette assertion est plus que vraisemblable, elle est anatomiquement vraie, et l'on comprend dès lors que l'homme soit poussé à chercher des connaissances, avec la même fatalité qui l'oblige à satisfaire la faim, la soif et les autres besoins organiques. Ces besoins en effet résultent de la nature et de l'association des éléments histologiques : toutes les fois qu'un arrangement organique particulier est tel vers une fin déterminée, on est certain que sous forme de besoin un appel est adressé au centre de perception pour que la destinée de cet arrangement s'accomplisse. C'est ainsi que le besoin de connaissance, le besoin de notions intelligentes,, organiquement représenté par une disposition particulière des éléments histologiques du cerveau, fait appel à notre activité et nous pousse fatalement vers la solution des problèmes de la création.
En ouvrant ses sens au monde extérieur l'homme ne se borne pas à regarder pour trouver un objet qui flatte son appétit, à écouter pour fuir un danger qui approche ou une proie qui arrive : il regarde pour voir, il écoute pour entendre, il étudie ses sensations, il prend le plus possible connaissance de l'objet impressionnant, et en définitive il case le tout dans sa mémoire pour le seul plaisir d'avoir acquis une connaissance. Le besoin de connaître par tous les sens pousse l'homme non-seulement à connaître ce qu'il sent, mais encore ce qu'il ne sent pas directement : l'inconnu l'attire, et par le seul travail de son esprit il s'élève à la connaissance des espaces célestes et de l'infini.
Le besoin d'acquérir des notions intelligentes conduit l'homme à perfectionner son centre de perception en l'enrichissant de notions nouvelles; il le pousse en même temps à développer la finesse de ses sens, et comme l'exercice régulier de toute fonction
2i2 FONCTION GÉRÉBRO-MOTRIGE.
est accompagné d*une satisfaction plus ou jfuoins gran(}e, il s'ensuit que le plaisir des yeux, le plaisir du tact, le plaisir des oreilles viennent ajouter leur influence à celle qui provient du désir naturel de connaître, et l'homme se trouve ainsi entraîné fatalement, et esclave jusque-là de son organisation, vers la perfection de son être. Perfectionner ne saurait être autre chose que cp^naît^e et agir mieux. Mais l'homme ne se borne pas à connaître ce qui est en dehors de lui, il se regarde lui-même, il étudie ses actes, il les compare à ceux de ses sembla|)les et là encore, toujours poussé par le besoin de connaître et de perfectionner, il soumet ses mouvements à certaines règles et il élève autant que possible la noblesse de son attitude au niveau de son perfectionnement intellectuel et moral.
Le perfectionnement des sens et du centre de perceptiop a pour résultat imqaédiat d'augmenter la puissance de l'instruisent cérébral : l'homme en effet ne se borne pas à acquérir des connaissances, il les grave dans sa mémpire, il les classe, il les ^ssopie de manière à en faire yxn tout qui devient partie intégrante de luimême, et c'est avec ce faisceau de connaissances acquises qu'il se présente encore devant le monde extérieur pour en acquérir de nouvelles. De cette façon, le bien acquis devient la pierre de touche directrice qui doit inspirer le centre de perception daps le choix des acquisitions futures.
Grâce au perfectionnement incessant dont nous venons d'esquisser la marche, l'être humain développe peu à peu ses merveilleuses aptitudes et devient, quand il le veut, un artiste, un penseur, un savant; car les arts, les sciences, les lettres n'ont p^s d'autre origine que ce besoin irrésistible qui nous pousse à tout connaître et à tout perfectionner.
Évidemment, si l'hpmme n'était pas aidé par les signes du langage, il resterait à jamais un animal perfectionné, mais il n*î^priverait jamais aux sublimes conceptions de la pensée. Il suffit en effet de remarquer que la réflexion, au moyen de laquelle nous comparons les idées entre elles, n'existerait pas sans les signes du langage. L'animal ne réfléchit pas ; il est tout au plus capable d'attention et il ne compare pas ses impressions, il np les juge pas : il les goûte, il les tàte, il les apprécie, il les sent en un mot avec attention, et la plus agréable l'emporte toujours.
La loi du développement de l'esprit humain pourrait se formuler en ces termes : perfectionnement des impressions qui doivent affecter le centre de perception en proportion du perfectionnement de ce dernier. En effet le centre de perception désire plus ou moins bien selon qu'il est plus ou moins perfectionné. Cette loi, qui est applicable à toutes les branches des connaissances humaines, nous donne en particulier l'explication des divers sentiments des hommes sur les beaux-arts. En principe le beau est beau partout et le laid est laid ; car ces sentiments proviennent de l'harmonie convenable ou de la désharn^onio qui existe entre les objets impressionnants et la nature de nos organes ; mais une nature imparfaitement développée par l'éducation aura plus de plaisir h entendre un morceau de musique simple mais vrai, qu'un autre tout aussi vrai, mais plus savant et plus compliqué. Ce dernier fera les délices de l'homme assez perfectionné par l'instruction pour être au niveau des beautés qui résultent de la complication. La première esquisse tracée sur le sable a%'ec le doigt, la première ébauche de statue grossièrement façonnée avec de la glaise, la flûte de Pan, firent autant de plaisir h nos pères que nous en éprouvons en admirant un Raphaël, un Michel-Ange, en entendant une symphonie de Gounod.
Si Ton a suivi attentivement l'analyse qui précède touchant la no/ton intelligente et le besoin de connaissance, on possède une idée à peu près complète de la distance qui sépare la matière fonctionnelle de l'ôtre exclusivement sensible de la matière fonctionnelle de l'être à la fois sensible et intelligent. On a pu constater en effet que dans l'une on trouve des éléments susceptibles de subir deux modifications, l'une agréable, l'autre désagréable, sous l'influence d'une impression perçue, sans que jamais cette modification s'étende à la notion distincte des objets impressionnants ; d'où il suit naturellement que cette matière n'est nullement perfectible et que dès le premier jour de la naissance elle acquiert son entier développement. On a constaté dans l'autre que l'élément cellulo-impressionneur est susceptible de subir non-seulement les modifications corrélatives à la perception simple des objets, suivies du sentiment agréable ou désagréable, mais encore de s'associer à des actions complexes résultant de l'activité d'un ensemble d'éléments cellulo-impressionneurs vers un
but commun, c'est-à-dire vers la notion distincte d*un objet impressionnant. Cette aptitude résultant du nombre et de la disposition particulière des éléments histologiques du cerv.eau est tout à fait spéciale à l'homme ; c'est elle qui est la cause et l'origine de tous les perfectionnements possibles ; c'est elle enfin qui ouvre à l'activité humaine un horizon sans limites.
La distinction que nous venons d'établir entre la notion sensible et la notion intelligente y distinction qui caractérise si bien la nature fonctionnelle de l'ôtre exclusivement sensible et celle de l'être intelligent, complète ce que nous avons à dire touchant les sensations spéciales qui résultent de l'activité fonctionnelle du cerveau dans ses rapports avec les appareils sensoriels. Nous connaissons ainsi et la part spéciale qui revient à chaque sens et la part qui revient au cerveau.
ARTICLE II
SENSATIONS QUI RÉSULTENT DE l'aGTIVITE FONCTIONNELLE DU CERVEAU DANS SES RAPPORTS AVEC LES ORGANES DU MOUTEUENT.
De même que des conditions organiques réunies du cerveau et des appareils sensoriels résultent des causes impressionnantes qui se traduisent par le besoin de sentir, de même des conditions organiques du cerveau et du système musculaire réunies résultent des impressions qui se traduisent par le besoin de mouvement; de même que les activités fonctionnelles du cerveau et des appareils sensoriels réunies donnent naissance aux sensations spéciales des cinq sens, de môme des activités du cerveau et du système musculaire réunies résultent des sensations fonctionnelles spéciales dont nous n'avons pas trouvé les analogues .dans les sensations fonctionnelles de nutrition. Ces sensations résultent de l'activité fonctionnelle exclusivement sensible ou de l'activité fonctionnelle tout à la fois sensible et intelligente : les premières nous les trouvons indistinctement chez l'animal et chez l'homme ; les secondes ne se développent que chez l'homme. Cette considération nous oblige à consacrer à chacun de ces deux ordres de sensations un paragraphe spécial.
§ I. — SENTIMENTS DE lA CONTRACTION MUSCULAIRE ET DE L'ACTIVITÉ NERVEUSE CORRESPONDANT AU BESOIN DE MOUVEMENT ET AU BESOIN D'BXPRESSION.
Besoin de moaTement. — L'activité fonctionnelle est une réponse faite aux appels de la vie organique ; il n'y aurait pas de fonctions s'il n'y avait pas de besoins organiques. Par conséquent, pour connaître les besoins d'un tissu, il nous sufQt de constater la fonction qu'il remplit. La fonction du système musculaire consiste dans la contraction de ses fibres dans un but déterminé : cette contraction est suivie d'un mouvement des parties sur lesquelles les fibres sont fixées, et nous avons ainsi la manifestation expressive de la fonction remplie. Cette notion nous permet d'affirmer que le besoin organique du système musculaire consiste dans le besoin de contraction. La manière dont ce besoin retentit dans le centre de perception est assez obscure : l'absence de mouvement fait naître dans nos membres une cause impressionnante , réveillant dans le moi une impression de malaise, vague, indéterminée, qui nous pousse irrésistiblement vers le mouvement.
Est-il possible de connaître la nature, l'essence de cette cause d'impressions? Selon l'heureuse expression de M. Gavarret et d'après les expériences si concluantes de M. J. Béclard (1), le muscle est un moteur animé qui, analogue à la machine à vapeur, utilise la chaleur pour produire du travail. Or ce moteur animé se nourrit et s'entretient dans un but fonctionnel ; si ce but n'est pas rempli, l'organe ne dépense rien, les produits de la vie organique s'accumulent, et bientôt cette exubérance fournit aux nerfs fonctionnels du muscle un milieu anormal qui les impressionne d'une manière anormale et détermine ainsi la sensation de besoin d'activité musculaire. Le mécanisme de cette impression est analogue à celui des impressions des glandes gastriques sur les nerfs fonctionnels de l'estomac dans la sensation de la faim. La sensation de besoin d'activité musculaire résulte donc de l'impression d'un milieu phjrsiologique exagéré fourni par un muscle à ses nerfs fonctionnels.
(i) Gavarret, Phytiqw biologique, — Jules Béclard, De la Contraelion muscu* laire dans see rapports avec la température animale, Paris, 4861.
286 FONCTION CÈRÉBRO-MOTRlCE.
Pour déterminer les besoins de mouvement provenant de la vie organique du système nerveux, nous emploierons le même procédé qui nous a servi à déterminer les besoins du système musculaire. L'activité fonctionnelle du système nerveux se manifeste à nous d'un côté par la perception des impressions et de l'autre par l'incitation à des mouvements ; nous de%'ons par conséquent trouver dans la vie organique du système nerveux des modifications qui, à un moment donné, impressionnent les nerfs fonctionnels et déterminent la sensation du besoin de percevoir et la sensation du besoin de provoquer des mouvements. Rien n'est plus vrai, et de môme que nous avons vu les impressions gastriques développer le sentiment de la faim, les impressions génésiques déterminer la sensation du désir, de môme les impressions de la vie organique du système nerveux font naître en nous le sentiment du besoin d'exercer tous nos sens et le sentiment du besoin de manifester notre existence par des mouvements.
Le besoin de contraction musculaire et le besoin d'activité nerveuse réunis constituent le besoin de mouvement. A ce besoin correspondent les fonctions cérébro-motrices de translation destinées à lui donner satisfaction.
Semblablement à ce qui se passe pendant l'exercice de toutes les activités fonctionnelles, un sentiment de plaisir ou de peine accompagne l'exercice des fonctions motrices : il y a plaisir si la fonction s'exerce dans les conditions physiologiques ; il y a peine dans le cas contraire. Mais à côté de ces sentiments généraux il en est d'autres qui sont tout à fait particuliers aux fonctions de relation ; ce sont : le sentiment de la contraction musculaire et le sentiment de l'activité nerveuse.
i" Sentiment de la contraction musculaire. — Le sentiment de satisfaction ou de peine qui accompagne le sentiment régulier ou irrégulier des fonctions musculaires est inséparable du sentiment de la contraction musculaire. La notion que nous donne ce senliment se borne à l'état de contraction musculaire, mais cette notion nous est indispensable pour exécuter le mouvement le plus simple et, à ce titre, elle a une importance très-grande. 11 résulte en effet des expériences de M. Claude Bernard (1) que si
(1) Cl. Bornnpd, Physiologie du système nervettXj 1. 1, p. Î49.
Ton coupe les racines postérieures qui donnent la sensibilité à un membre, les mouvements de ce muscle deviennent désormais inintelligents.
Le sentiment de la contraction musculaire est généralement connu sous le notn de sens musculaire. Cette dénomination est impropre, c'est comme si l'on disait : sens nerveux, sens bilieux, sens pneumonique, etc. Nous voyons dans l'application de cette dénomination les résultats de l'absence de toute analyse sérieuse touchant les mouvements do la vie. En effet, le sens musculaire des auteurs n'est autre chose que le sentiment delacontraction musculaire^ sentiment analogue à celui qui accompagne l'exercice de toutes les fonctions, mais se distinguant des autres en ce que, dans la vie fonctionnelle de relation, il est dirigé par l'activité fonctionnelle du cerveau dans un but déterminé.
â» Sentiment de Pactioité nerveuse, — Le sentiment de la contraction musculaire nous donne la notion de notre activité s'exereant sur une région déterminée du corps ; mais lorsqu'à la faveur de cette contraction nous sommes parvenus à changer les rapports du corps avec le milieu, un nouveau sentiment se développe en nous : c'est le sentiment de notre activité distincte de ce qui l'entoure.
Le mécanisme selon lequel ce sentiment prend naissance est très-simple : si, après avoir été impressionné d'une certaine façon par un objet extérieur, nous changeons par des mouvements les rapports du corps avec cet objet, l'impression que ce dernier nous procure dans ces nouvelles conditions n'est plus identiquement la même que précédemment et nous constatons malgré nous les modifications de notre manière d'ôtre dans les deux cas. Cette constatation en quelque sorte organique , dans tous les cas involontaire, est une notion de rapport, composée d'une part d'une sensation spéciale, d'autre part du sentiment de notre activité. C'est ainsi que l'on trouve, si l'on veut bien observer, les phénomènes les plus complexes en apparence de l'activité de notre esprit, dans les éléments de l'analyse physiologique.
Le sentiment de l'activité nerveuse ne nous dit pas comment nous agissons, il nous dit simplement que nous agissons. L'importance de cette distinction essentielle ressortira bientôt des faits
288 FONCTION GÉRÉBRO-MOTRIGE.
que nous exposerons à propos des sensations qui résultent de l'activité volontaire de nos organes.
Besoin d'expression. — Tous les mouvements exécutés par nos organes ne sont pas destinés à modifier les rapports de notre corps avec le milieu ambiant; il en est qui s'exécutent sans que le corps se meuve dans sa totalité ; ce sont les mouvements expressifs. Les mouvements expressifs sont destinés à donner satisfaction au besoin d'expression résultant lui-même de la propriété que possède l'élément cellulo-impressionneur de pouvoir être affecté agréablement ou désagréablement.
Ce besoin est commun à l'homme et à l'animal ; il est le type des besoins organiques, c'est-à-dire des besoins qui s'imposent à nous d'une manière nécessaire ; ces besoins sont attachés à l'organe de la sensibilité comme le volant à sa machine, et de même que ce dernier ne saurait rester immobile dès que la machine est en mouvement, de même les premiers se manifestent d'une manière fatale sous Tiniluence d'une modification de la sensibilité. L'homme parvient quelquefois à réprimer les mouvements qui manifestent au dehors Je besoin d'expression, mais en aucun cas il ne saurait faire taire le besoin lui-même. On trouvera dans le chapitre consacré aux mouvemen^ts expressifs des considérations sur le besoin d'expression qu'il aurait été superflu de consigner ici.
Le besoin d'expression est une modalité du besoin du moment; par conséquent nous trouvons dans les fonctions motrices qui sont destinées à le satisfaire les mêmes sentiments qui proviennent des fonctions destinées à satisfaire le besoin de mouvement : !• le sentiment agréable ou désagréable |dont elles sont la manifestation expressive ; â'' les sentiments de la contraction musculaire et de l'activité nerveuse.
§ II. — SENSATIONS SPÉCIALES néSULTANT DE L* ACTIVITÉ VOLONTAIRB DE NOS ORGANES. — SENSATION- SIGNE. — DE L'iDÉR.
L'animal qui se meut dans le milieu qui l'entoure sent le but à atteindre, il sent aussi son activité et les effets qui en résultent, mais pas autre chose. Nous voulons dire par là qu'il ne dirige pas l'exécution de ses mouvements et qu'il n'a pas besoin par conséquent d'être impressionné par les résultats de cette exécution :
l'oiseau ne se regarde pas voler pour diriger le mouvement de ses ailes ; le poisson n'est pas impressionné par l'image du mouvement de ses nageoires, etc. 11 est cependant des mouvements dans l'exécution desquels le moi intervient ; mais nous ne les trouvons que chez l'homme. Ce sont les mouvements appris, intelligents. Pour apprendre un mouvement en effet, pour l'adapter avec intelligence à un résultat prévu, le centre de perception a besoin d'être impressionné par le résultat sensible de ces mouvements ; c'est ce résultat qui donne à l'intellect la notion sensible de ses déterminations, et c'est par lui que nous savons si oui ou non nous devons modifier notre direction. Or ces diverses impressions sont transmises sans doule par les organes des sens ; mais dans les perceptions qui en résultent il y a quelque chose de plus que dans les perceptions qui proviennent de l'extérieur : il y a le sentiment de notre activité, il y a une notion de rapport établi entre cette dernière et l'impression reçue. Pour ces motifs nous faisons une classe à part de ces sensations et nous les désignons sous le nom de sensations spéciales qui résultent de l'activité volontaire de nos organes.
L'importance de ces sensations n'échappera à personne si Ton songe qu'elles entrent comme élément essentiel dans toutes les œuvres de l'industrie humaine. Cependant on n'en avait pas parlé jusqu'ici ; on n'avait pas]même soupçonné leur existence, et c'est pourquoi les problèmes les plus élevés de la physiologie humaine étaient encore à résoudre.
Les sensations spéciales résultant de l'activité volontaire de nos organes sont le compagnon inséparable de tout acte intelligent ; on les rencontre dans tous les mouvements qui sont destinés à réaliser les conceptions de Tintelligence dans les arts, dans les sciences et dans l'industrie humaine en général. Comme nous consacrons plus loin un chapitre spécial au mécanisme des moavements intelligents, nous nous abstiendrons de nous appesantir sur le développement général de ces sensations; nous concentrerons toute notre attention sur une seule, sur la sensation-signe qui résulte des mouvements destinés à représenter un objet impressionnant ou une manière de sentir.
Le besoin de reproduire les objets de nos impressions aussi bien que les sensations elles-mêmes, par des mouvements-signes tù, Fouimic. — SysL nerv. ^^
290 FONGTiON GBRBBRO-IIOTRICË.
exécutés par nos organes, donne naissance aux divers langages. Nous avons indiqué (p. 185) )e irait d'union qui unit ce besoin à la fonction destinée à le satisfaire, nous n'y reviendrons pas ici. Le besoin de langage est tout à fait spécial à rbomtne; on peut même dire qu'il est sa caractéristique la plus nob^le, la plus élevée et la moins contestée.
Les sensations spéciales fournies par les cinq sens i^ous font connaître tout ce qui est, sans que l'intelligence intervienne d'une manière active dans cette connaissance : les nerfs impvessionneurs sont affectés ; le centre de perception est réveillé par eux et voilà tout. Réduit à ces perceptions aussi nombreuses qu'on le suppose, l'homme ne serait pas un être intelligent; pe^têtre serait-il \& premier des animaux. Entre Tôtre purement sensible et l'être intelligent, il y a un abîme immense ; mais cet abîme si profond, l'homme l'efface par un mot; il dit : je suh, e( il n'est plus cet être stupide qui voit, qui écoute, qui souffre ^t qui jouit ; il sent, mais il peut se dire à lui-mêm^ et aux autres ce qu'il sent et comment il sent : il compare sies ii^pressions ; il les apprécie, il les juge ; il puise dans ces diverses opérations les éléments de ses déterminations, et désormais capable de lutter avec Yêire sensiUe il peut se dire indépendant et Ubr^, car il pense et il veut.
Cette prérogative incomparable, l'honune U doit à u^ ^^3X& nouveau qu'il a eu le mérite de créer lui-même : Di^u ^ iQis^ ^^^ son cerveau l'aptitude, nous dirons plus, le besoin irvémi^b^ ç^ créer le langage ; mais l'homme répond à ce besoin pur w^ fonction libre, volontaire, et cette fonction repose elle-même s^r ui^ sensation complé^ment indépendante de l'être sensible. C'est cette sensation que nous allons faire connaUre ici sous le nom de sensation-signe.
De la seasatioB-signe. — Cette sensation e^t ans^logue à toutes celles qui résultent de l'activité volontaire de nos organes. Comme ces dernières, elle est formée PAV une ^npressipn trans- Boise à l'intellect par un sens spécial, et par la MotigiP» du i^^pport qui existe entre cette impression et l'activité voloAtaire de nos organes. Mais la sensation-signe se distingue de toutes, ces sf^J^tions par un caractère essentiel. Ce caractère est da^» ^ nature même du rapport établi entre l'impression reçue et l'activité de4
organes. Le rapport qui donne naissance à la sensation-signe est un rapport nignificatif^ c'est-à-dire un rapport établi dans le but de faire représenter au mouvement exécuté Tensemble des notions que renferme Vimpression reçue.
Donnons un peu plus de développement à notre pensée. Lorsque après avoir été impressionné par un objet quelconque nous provoquons volontairement des mouvements destinés à représenter par un son Tobjet qui vient de nous impressionner, nous avons accompli une série d'actes parmi lesquels nous trouvons une sensation particulière. En effet, pour provoquer un mouvement déterminé, il faut diriger ce mouvement par un sens spécial, car on ne peut diriger un mouvement mimique que jiar le sens de la vue, et par Touïe seulement si c'est un mouvement sonore. Voilà donc déjà une série de sensations provoquées par les mouvements volontaires dissociés. Lorsque ces mouvements dissociés ont abouti à l'effet produit, c'est-à-dire lorsque par leur ensemble ils ont donné naissance au son qui doit représenter l'objet impressionnant, ce son impressionne le sens de l'ouïe et le centre de perception est réveillé. Ce mécanisme complexe, formé de plusieurs mouvements élémentaires voulus et de l'ensemble des perceptions qui résultent de ces mêmes mouvements , est le mécanisme de tous les actes volontaires. C'est par ce procédé que le moi a conscience de sa propre activité, car en provoquant dans les organes des mouvements qui impressionnent un des cinq sens, il voit et il entend ce qu'il sent et ce qu'il veut. Mais lorsque le moi provoque des mouvements, dans le but de leur faire représenter les objets de ses impressions, un élément nouveau survient dans le mécanisme des actes volontaires dont nous venons de parler. Cet élément, résultant du rapport que le moi a établi entre l'objet impressionnant et les mouvements qu'il provoque pour les représenter, constitue ce que nous appelons un rappori siffni/icuiif. L'importance de ce nouvel élément est immense, car, grâce à lui, lorsque dans l'avenir le moi se donnera volontairement la perception du mouvement convenu, il percevra non-seulement rknpression sensorielle, mais aussi le rapport qu'il a établi enti^ ce mouvement et l'objet impressionnant.
Les sens spéciaux de l'ouïe, de la vue, etc., sont incapables
d'être impressionnés par tin rapport entre deux objets ; ils sont impressionnés par un mouvement spécial, et si en même temps ce mouvement provoque une perception de rapports c'est que r opération qui a primitivement associé l'objet impressionnant au mouvement voulu, destiné à le représenter, a été en même temps réveillée.
Percevoir un rapport est une sensation dont nous n'avions pas trouvé jusqu'ici l'analogue, ni dans la vie organique ni dans la vie fonctionnelle. Cette sensation est intimement liée à la formation du langage ; nous dirons plus, c'est elle qui caractérise le langage et qui distingue les mouvements ^organiques dont il est formé de tous les mouvements volontaires. Nous donnons à cette sensation le nom caractéristique de sensation-signe.
La sensation-signe est le résultat de la fonction langage ou plutôt elle est la matière fonctionnelle de cette fonction.
Les sensations de la vie de relation étant la source de nos connaissances dans les rapports du moi avec le monde extérieur, on a souvent confondu les sensations avec les idées. Cette confusion, qui provient aussi de la signification vague de ces expressions et de l'interprétation variée dont elles sont l'objet, est très-regrettable assurément ; nous devons nous efforcer de la faire disparaître.
De ridée. » D'après la signification étymologique le mot idée (eiSsç, ressemblance, image), représente quelque chose qui ressemble à une autre chose. Or à quoi ressemble l'idée ? Ressemble-t-elle aux objets impressionnants ou aux perceptions que ces derniers ont provoquées? Ni aux uns ni aux autres. L'idée ne peut ressembler à rien, car si elle ressemblait, si elle était l'image de quelque chose, elle ne serait pas l'idée. 11 est donc indispensable de dire en quoi elle consiste et de déterminer les éléments qui la constituent. Nous démontrerons d'abord qu'elle n'est pas la sensation.
La sensation est une impression perçue ; c'est une modification du moi, sollicitée par une impression quelconque. Supposons un être vivant dans lequel la vie organique et la vie fonctionnelle continuent seules leur évolution silencieuse. Nullement sollicité par rien d'anormal ou d'étranger à la vie de son corps, le moi sommeille ; mais qu'une cause de trouble survienne, cette cause impressionne les nerfs fonctionnels et le moi est retiré de son in-
différence par un sentiment pénible ; il a perçu, et cette perception est une modification de sa manière d'être. La cause disparaissant, l'impression douloureuse disparaît, et le moi retombe dans son état d'indifférence première. Supposons à présent que les sens de la vie de relation, qui jusque-là étaient absents , se montrent l'un après l'autre ; le sens de la vue impressionné par une image retire le moi de son indifférence ; or voir une image n'est pas penser, c'est une modification spéciale du moi percevant. Si pendant ce temps un son vient à impressionner le sens de l'ouïe, le moi se trouve modifié d'une certaine manière, et ainsi de suite pour les autres sens. Le moi peut percevoir toutes ces impressions simultanément, parce que les conditions organiques qui président à l'impression et à sa transmission au cerveau sont immanentes pendant que la cause impressionnante agit; mais il n'y a réellement perception intelligente, sensation dans la véritable acception du mot, que si le moi attache son attention à l'une quelconque de ces sensations exclusivement.
Dans ces circonstances l'être sensitif est en jeu, il étudie l'objet qui l'impressionne, de manière A multiplier et à classer les perceptions qu'il peut lui procurer ; mais l'être pensant est absent dans toutes ces opérations. Sentir, c'est tout simplement être modifié dans sa manière d'être par une impression dont la cause est en nous ou en dehors de nous; sentir, c'est voir, entendre, goûter, odorer un objet ; penser, c'est comparer, juger des impressions perçues, c'est se dire à soi-même qu'on sent, qu'on voit, qu'on goûte un objet de telle façon et non pas de telle autre ; c'est se dire aussi qu'on est impressionné agréablement ou désagréablement. Qu'on nous permette de reproduire ici ce que nous avons dit à ce sujet dans la Physiologie de la voix et de la parole :
<i Les sensations ne donnent à l'intellect que l'image des objets matériels; elles sont le bloc de marbre qui deviendra statue, le moellon qui fera partie de l'édifice, le fil de fer qui, passant dans les mains du physicien, se transformera en conducteur électrique ; mais par elles-mêmes elles ne constituent pas la pensée humaine. La sensation n'est pas une idée, dans le sens que l'on accorde généralement à ce mot ; car nous ne pensons pas avec de simples perceptions. Les sens de la vue, de l'ouïe, du tou-
294 FONCTION CÉRÉBRO-MOTRlCte:.
cher fournissent des images au centre de perception ; percevoir une image c'est acquérir la notion plus ou moins distincte d'un objet existant ; mais dans une série d'images dont notre intelligence se donne la perception nous ne voyons rien qui ressemble aux opérations de la pensée. Dansées circonstances l'intelligence est en quelque sorte passive ; elle perçoit nécessairement parce que le corps a été impressionné ; elle imagine dans le sens absolu du mot.
« L'opération la plus élémentaire de l'esprit humain suppose l'établissement d'un rapport entre deux perceptions : dans la perception d'une impression agréable ou désagréable, notre intelligence n'est qu'impressionnée, mais elle n'agit pas; pour qu'elle entre en action il est nécessaire qu'elle caractérise ellemême ce qu'elle a ressenti, et qu'elle se donne la perception de cette opération ; il faut, en d'autres termes, que, par uil signe particulier qu'elle détermine elle-même, elle se donne la perception de ce qu'elle a éprouvé en recevant une impression.
« Ce signe est un mouvement défini qu'elle provoque avec l'hitention de lui faire représenter sa manière d'être au moment de la sensation perçue. Je vois un chat; mon intelligence reçoit par les yeux l'impression de la vue de cet animal ; cette sensation ne constitue pas une idée, c'est une simple image. Mais si, après avoir distingué le chat de tout autre animal, j'exécute au moment où je le vois des mouvements sonores dont l'ouïe gardera le souvenir, et que désormais je désigne le même animal par les mêmes mouvements sonores, j'aurai mis en moi quelque chose de plus que l'image d'un animal : i° j'aurai établi le rapport qui existe entre l'animal et les mouvements sonores (opération élémentaire de l'esprit); 2" j'aurai mis dans mes organes la possibilité de reproduire tn ar/u l'impression d'un animal distinct , et par conséquent la possibilité de percevoir cette impression, représentée par des mouvements, en l'absence de l'objet impressionnant. Dès lors je pourrai, en moi-môme, établir les rapports qui existent entre ce phénomène sonore et d'autres phénomènes sonores que j'aurai créés de la même manière ; dès ce moment je pourrai penser (1). »
(1) Phyiiohgiê de la voim et de la parole, p. 6S6.
SENSATIONS DE LA VIE FOMGTiONMELLE DE RELATION. 2U5
Dans cette courte analyse on a vu se dérouler la série d'éléments qui constituent l'idée. En effet l'idée n'est pas dans la sensation produite par la vue du chat ; elle est dans la représentation d'un animal (/i5/inc/ de tout autre; dans la représentation de la manière dont cet animal a impressionné le centre de perception, et enfin dans le rapport significatif qui a été établi entre ces divers éléments et les signes du langage.
L'idée représente donc tout à la fois et la cause impressionnante et la manière dotit cette cause nous a impressionnés ; elle forme ainsi un élément complet, un tout distinct. C'est dans ces conditions que par l'établissement d'un rapport significatif elle se revêt d'une enveloppe sensible, pour devenir à son tour un objet impressionnant capable d'être perçu par le centre de perception. Cette enveloppe est le signe-langage qui est si iiitimement lié à l'origine et à la constitution de l'idée, qu'il semble ne faire qu'un avec elle.
Pour donner plus de clarté à l'analyse qui précède et en même temps pour prévenir toute objection, nous devons faire obsen^er ({ue ndiiâ n'avons pas eu la pensée de circonscrire l'idée dans cet ordre d'impressions ; il est des impressions qui proviennent de l'exercice de la pensée ùbf'ectivernent représentée par les signes du langage ; c'est à ces impressions que l'on donne exclusivement le nom d'idées. On a tort et, ce faisant, on prouve que l'on ne connaît pas le mécanisme de la pensée. Que l'impression donnant naissance à l'idée provienne de l'extérieur ou des opérations de notre esprit, peu importe ; c'est toujours une impression revêtant un caractère déterminé, le caractère que nous avons assighé à l'idée.
Après cette explication préalable nous sotnmes autorisé à définir l'idée :
L'idée est un produit de l'intelligence constitué par une perception distinguée de toute autre; mais considérée comme élément de la pensée elle n'est complète que lorsqu'un rapport significatif a été établi entre ce produit et des mouvements déterminés par notre intelligence et exécutés par nos organes.
296 FONCTION GËRÉBRO-MOTRICE.
ARTICLE III