DES RAPPORTS DU CERVEAU FONCTIONNANT AVEC CE QUI N'EST PAS LUI
Si le cerveau ne se mettait pas en rapport avec le monde extérieur au moyen des sens, il serait sans doute sollicité par les divers besoins dont nous avons parlé jusqu'ici et qui proviennent des profondeurs de la vie organique et fonctionnelle. Mais il est d'autres besoins, dont nous ne nous sommes pas encore occupés, qui seraient restés éternellement silencieux par la raison bien simple qu'ils ne se manifestent qu'à la suite des rapports du moi avec le monde extérieur. Est-ce à dire pourtant que ces besoins ne sont pas organiquement représentés dans l'organe cérébral avant Fétablissement de ses rapports avec le monde extérieur? Loin de nous cette pensée. Le cerveau de l'homme et celui de tous les animaux présentent, après la naissance, une organisation complète, et par organisation complète nous entendons un organe vivant qui possède toutes les conditions nécessaires à la réalisation de la destinée physiologique pour laquelle il a été créé. Par conséquent chacun des besoins, chacune des aptitudes sont organiquement inscrits dans la substance cérébrale ; ils n'attendent pour se manifester que l'occasion favorable. Or les uns trouvent cette occasion dans le corps même, ce sont les impressions de toute nature qui proviennent de la vie organique et de la \ie fonctionnelle; les autres ne trouvent cette occasion que dans les rapports du centre de perception avec le monde extérieur. Ce sont ces derniers qui vont nous occuper ici. Et d'abord quels sont ces besoins? quelles sont ces impulsions? Pour répondre convenablement à cette question il semble que nous devions passer en revue tous les besoins propres aux diverses espèces animales et inscrire tous les instincts qui dérivent de ces besoins.
Cela n'est point nécessaire : il est un sentiment général et commun à tous les animaux et à l'homme qui se développe fatalement dans tout individu après qu'il s'est mis en rapport avec le monde extérieur ; ce sentiment, que nous désignons sous le nom
de ientiment deV individualité y résulte, ou pour mieux dire se trouve mêlé à tous les sentiments, à tous les besoins à toutes les impulsions qui se manifesteront peu à peu dans le cours de la vie de l'individu. Par conséquent c'est en étudiant ce sentiment que nous pourrons répondre, d'une manière générale, à la question que nous avons posée.
Sentiment de Tindividnalité. — L'organe cérébral se distingue, avons-nous déjà dit, de tous les organes.de la vie en ce qu'il perçoit son aliment. Cette manière de vivre toute] particulière entraîne nécessairement avec elle un sentiment sans analogue, et c'est ce sentiment que nous, appelons sentiment de r individualité. Le premier résultat de la mise en rapport du cerveau avec le monde extérieur, par l'intermédiaire des sens, est la distinction que le centre de perception établit entre ce qui est lui et ce qui n'est pas lui, entre son activité et les conditions du milieu. Certainement il n'y arrive pas du premier coup ; mais lorsqu'une série d'impressions agréables ou désagréables sont venues l'affecter et qu'il a été plusieurs fois modifié par elles, lorsque son activité s'est exercée sur les organes de manière à modifier les rapports du corps avec le monde extérieur, dès lors il a le sentiment de son individualité, sentiment vague et nullement raisonné chez l'animal, mais assez vif pour diriger la plupart de ses actes. Par le seul fait que l'être vivant reçoit une impression du dehors, il a le sentiment de son individualité ; car sentir son individualité c'est sentir qu'on est y et l'on ne peut sentir qu'on est que si les sens, le nez, les yeux, les oreilles, le toucher viennent le prou%'er au centre de perception en le modifiant d'une certaine façon.
Il résulte de cette manière de voir que le sentiment de l'individualité et le centre de perception ne font qu'un, mais avec une variante qui justifie parfaitement ces deux dénominations. En effet le sentiment de l'individualité est une modalité de la sensibilité, modalité résultant de l'expérience acquise par le centre de perception dans ses rapports avec le monde extérieur et constituée par cette expérience même.
Le sentiment de l'individualité est essentiellement différent chez l'homme et chez les animaux, et cette différence tient à la manière, variable dans les deux cas, dont les impressions de toute nature affectent le centre de perception. Les animaux, en rapport
298 FONCTION CËRÉBRO-IIOTRICK.
avec eux-inêmes ou avec le mokide eitérieur, ne reçoivetii que deux ordres d'impressions : les unes agréables, les autres désagréables ; ils nscheh^hent les premières et ils fdient les autres. A ce titre ranimai est une indwidvaiiiéexciuèivementstnsiète.
L'homme lui aussi est impressionné dans ses rapports avec lui-même ou avec le monde extérieur d'une manière agréable ou désÀgréablè, lui aussi cherche le premier mode et fuit le siecond ; mais son centre de perception reçoit des impressions d'un autre ordre qui donnent à son individualité un cachet particulier. Ces impressioiis nouvelles proviennent d'abord du besoin de connaître et de perfectionner, et en second lieu du langage. En conséquence nous désignerons le sentiment d'individualité de l'homme sous le nom A'individUûlUé inteÙigente.
§ I. — INDIVIDUALITÉ SBNSIBLB.
L'animal est donc une individualité exclusivement sensible. Eàirce à dire qu'il ait conscience de son individualité? Non certes. Le mot consdehee n'est pas applicable aux phénomènes de l'être exclusivement sensible. Nous verrons plus tard que pour avoir conscience de soi-même il faut pouvoir se dire tacitement ou tout haut^ par l'interinédiaire obligé des signes du langage, qu'on est impressionné de telle ou telle autre façon. L'animal sent bien que ce qui est en dehors de lui n'est pas en lui, mais il ne se le dit pas, il ne formule pas vis-à-vis de lui-même sa manière de sentir ; il n'a donc pas conscience de ce qu'il sent. Ainsi compris le sentiment de l'individualité peut être considéré comme le point de départ de certaines impulsions suivies de mouvements qui, chez l'homme, portent à Juste titre des noms particuliers : Végoufney la haine ^ Venoiey la colh^ey la jalousie y etc. Ces sentiments particuliers proviennent et rentrent tous datis le sentiment de l'individualité qui les résume ; mais chez l'animal ils n'existent qu'à l'état de simple impulsion qui les pousse à des actes qui ressemblent à régoïsme, à la haine, à l'envie, etc. L'animal n'éprouve rien et ne fait rien de comparable à ces sentiments humains.
L'animal a de la mémoire et une mémoire d'autant plus fidèle, qu'elle ne conserve dans le cerveau qu'un certain ordre d'impressions ; chez lui le souvenir des causes impressionnantes est toujours
SENSATIONS DE LA VIE FOMGTIONMeLLE DE RELATION. 209
lié aux impressions agréables ou désagt^éables qui ont aCMcté uu de ses sens. Grâce à cette mémoire l'individualité exclusivement sensible dirige la plupart de ses actes en présence des im^iressiiHis actuelles. C'est ainsi que l'animal se défend quand on l'attaque, qu'il s'irrite quand il sent l'approche d'une impres^on désagréable, qu'il chasse l'animal qui est l'objet de caresses oii qu'il exprime par des plaintes son vif désir de le faire s'il en est emt)ôcbé. Dans toutes ces circonstances, l'individualité sensible de l'animal est en jeu et il cherche instinctivement à la mettre dans les meilleures conditions d'afTectibilité : se donner des impressions agréables et fuir les impressions désagréables sous la direction et l'impulsion du sentiment de l'individualité, telle est sa loi, tel est le mobile de tous ses actes.
Au sentiment de f individualité sensibie correspondent deux besoins, ou pour mieux parler deux impulsions générales :
1"* L'impulsion qui pousse l'animal à défendre l'ensemble des organes contre les agressions extérieures ;
2*> L'impulsion qui pousse l'animal à placer l'ensemble de^ besoins de l'organisme dans les conditions les plus fkvorables à leur satisfiiction. L'individualité sensible donne satisfaction à ces deux besoins par l'exercice des fonctions cérébro-motrices de relation considérées dans leur ensemble.
§ II. — INDIVIDUALITÉ WTELUGBNTE.
Le sentiment de l'individualité ne tarde pas à se développer chez l'homme comme chez les animaux. Après quelque temps d'expérience le cerveau humain distingue ce qui est lui de ce qui n'est pas loi ; il apprend à connaître la source des impressions agréables ou désagréables et bientôt il arrive à se procurer les premières, à éviter les secondes avec une habileté inconnue à tout autre animal : s'il a ttoiA, il emprunte aux animaux leurs fourrures; il se construit une hutte qui plus tard deviendra un palais; il invente le feu et en profite ; peu à peu il devient tailleur, architecte et fabricant d'allumettes chimiques; enfin, avec une ingéniosité inouïe, il arrive, lui, l'être faible parmi les faibles, à conjurer les terribles effets des éléments, et grâce à l'invention dès instniments de guerre il lutte avec avantage contre les ani-
300 FONCTION GÉRÉBRO-MOTRIGE.
maux les plus puissants et les plus féroces. Ces diverses prérogatives, rhomme les doit à sa nature intelligente ; il n'est pas seulement une individualité sensible, il est aussi une individualité intelligente, une individualité qui perfectionne tout ce qu'elle fait et qui s'enrichit d'une manière durable des perfectionnements qu'elle provoque.
Grâce à sa nature perfectible l'homme donne satisfaction aux divers besoins de l'individualité avec une supériorité caractéristique ; mais cette supériorité, relative à la satisfaction des besoins de l'individualité sensible, n'est rien à côté de celle qui résulte de la satisfaction des besoins spéciaux qui se développent exclusivement chez l'individualité intelligente.
Cette question tout à fait neuve est d'une trop g ande importance à nos yeux pour que nous n'entrions pas dans de plus amples développements. En conséquence nous allons décrire en particulier chacun des éléments qui entrent dans la constitution de l'individualité intelligente. Disons d'abord quels sont ces éléments.
Le sentiment de l'individualité représente, comme nous l'avons déjà dit, l'ensemble des sentiments qui proviennent des besoins de l'organisme. A propos de l'individualité sensible nous avons pu réunir ces divers besoins ou impulsions sous deux chefs :
1*» L'impulsion qui pousse l'animal à défendre l'ensemble des organes contre les agressions extérieures ;
2» L'impulsion qui pousse l'animal à placer l'ensemble des besoins de l'organisme dans les conditions les plus favorables à leur satisfaction.
Ces deux propositions, tout à fait suffisantes quand il s'agit de l'être exclusivement sensible , ne le sont plus quand nous nous trouvons en présence de l'individualité intelligente. Cette dernière en effet ne cherche pas seulement à affecter sa sensibilité d'une certaine façon, elle s'applique aussi à étudier cette sensibilité même, à l'asservir à ses lois et à régler son exercice dans le sens de l'harmonieuse relation qui doit exister entre toutes les individualités intelligentes.
Ces exigences nouvelles donnent naissance à deux besoins dont on trouve sans doute les éléments dans l'individualité sensible ; mais en vérité l'individualité intelligente seule peut en revendi-
quer les nobles prérogatives. Ces besoins sont : 4* le besoin de relation avec soi-même ; 2^ le besoin de relation avec ses semblables. Les bêtes, dira-t-on, sentent et commercent entre elles. Oui, mais elles ne sentent pas et elles ne commercent pas avec les signes du langage.
Du moment que le sentiment de l'individualité a ses besoins il a aussi ses passions, car la passion n'est que l'exagération d'un besoin. Rien n'est plus vrai. Les passions de l'individualité sont analogues aux passions organiques individuelles, mais elles se distinguent de ces dernières par leur caractère plus général.
L'analogie entre le sentiment de l'individualité et les autres sentiments ne s'arrête pas là : de même que des fonctions spéciales sont préposées à la satisfaction des besoins et des passions organiques individuels en particulier , de même l'ensemble des fonctions est destiné à donner satisfaction aux besoins et aux passions du sentiment de l'individualité ; de même que le sentiment qui accompagne l'exercice de toute fonction isolée peut revêtir le caractère du vice ou de la vertu, de même l'ensemble des fonctions cérébro-motrices de relation destinées à satisfaire les besoins de l'individualité peuvent revêtir le caractère vicieux ou le caractère vertueux ; de même enfin que le mouvement fonctionnel des organes en particulier peut s'exercer d'une façon vive ou paresseuse, énergique ou faible, régulière ou irrégulière, de même les fonctions de l'individualité intelligente résumant ici les fonctions cérébro-motrices de relation peuvent s'exercer avec une physionomie variable dont nous réunissons les traits les plus saillants sous deux chefs principaux : ce sont les qualités et les défauts.
BesOUIS D£ L'ilfDlVIDUALITE INTELUGENTE. — LeS besoius dC l'iu-
dividualité intelligente comprennent nécessairement les besoins ou impulsions que nous avons attribuées à l'individualité sensible, et de plus les deux besoins ou impulsions que nous venons de formuler. Par conséquent ces besoins sont au nombre de quatre. Nous ne devons nous occuper ici que des deux derniers.
i" Besoin de relation avec soi-même. — Après avoir trouvé les impressions agréables, après avoir fui les impressions désagréables, l'animal, content d'avoir savouré la jouissance et d'avoir évité la douleur, s'endort plein de ce souvenir ou bien il con-
302 FONCTION ŒREBRO-MOTRIGE.
tinue à sauvegarder son individualité sensible ; sa vie s'écoule dans cette alternance de besoins assouvis ou à assouvir, et de repos ; mais en aucun cas il ne songe à multiplier les jouissances passées par la reproduction subjective des perceptions de souvenir. A plus forte raison il n'analyse pas ses perceptions de manière à les distinguer, à les nuancer, à les caractériser par un
nom et à s'en faire ainsi une acquisition durable, persistante, une perception d'un ordre élevé. Toutes ces choses que l'animal ne fait jamais, l'homme les accomplit sans cesse et il trouve dans ce mode de vivre en lui-même la source des sentiments les plus nobles et l'occasion d'exalter sa propre nature par la conception d'une idée créatrice.
Vivre en soi peut se comprendre de deux manières différentes : l'une consiste simplement à se retracer dans le champ de la mémoire les objets qui ont été la source des impressions agréables ou désagréables, et à réveiller autant que possible le souvenir des sentiments qu'ils ont provoqués. Ce mode de vivre, qui constitue le kief des Orientaux, peut avoir ses charmes; mais, limité dans cet étroit espace, l'esprit de l'homme, indolent esclave de la sensation, resterait rivé à la matière sensible sans songer jamais à s'élever dans les régions sublimes de la pensée.
L'autre manière de vivre en soi consiste non plus à caresser des impressions déjà perçues, mais à retracer dans le souvenir des caractères supra-sensibles que l'esprit a saisis, soit dans les objets impressionnants, soit dans les perceptions, et qu'il a fixés sous une forme sensible et active à la faveur des signes du langage; nous venons de définir la réflexion. Réfléchir, c'est, au nK>yen des signes du langage, se dire tout bas les objets qui nous ont impressionnés, c'est se dire aussi la manière dont ces objets nous ont affectés , c'est se dire enfin comment nous avons agi. Les besoins, les sentiments qui, par eux-mêmes, ne peuvent que se refléter à Fétat de choses vagues, inconscientes, dans le centre de perception, revêtent avec les signes du langage une forme sensible et mobile qui permet de les analyser et de les caractériser. C'est par les signes du langage que les sensations de toute nature reçoivent le mouvement et la vie et qu'elles peuvent ainsi conoourir à l'évolution de la pensée.
La prérogative immense de pouvoir tout représenter par des
signes vivants donne à rindividualité intelligente la i>ossibilité de vivre en soi d'une nunière inconnue à n'importe quel animal, et de mettre en lumière des besoins et des sentiments qui seraient restés éternellement à l'état latent. Nous esquisserons rapidement ces sentiments et ces besoins.
L'agréable et k désagréabk^ le beau et le laid. — Après avoir reçu un certain nopit>re d'impressions l'individualité intelligente distingue d'une manière formelle deux sentiments tout à fSût opposés et résultant de la manière dont les impressions ont affecté le centre de perception : à l'un il applique le nom de sentiment agréable j et à l'autre le nom de sentiment désagréable. Toutes les perceptions en général réveillent soit le sentiment agréable, soit le sentiment désagréable.
Un peu plus tard, lorsque l'individualité intelligente s'est familiarisée avec les cotions que lui procurent les cinq sens, elle constate que les unes affectent le centre de perception dans le sens agréable et les autres dans le sens désagréable, mais avec nne nuance qui caip^ctérise deux sentim^ts nouveaux : les sentiments 4vi t>^n et du laid.
Les sentiments du beau et du laid proviennent exclusivement des sensations spéciales de la vie de relation par la raison bien simple que, seules, en même temps qu'elles réveillent le sentiment agréable ou désagréable, elles donnent une notion suffisante de l'objet impressionnant.
Le beau et ie laid ne résultent pas de l'éducation artistique de l'homme ; ce^te éducation les développe plus ou moins, dans un sens ou dans un autre ; mais le sentiment lui-même est imprégné de tout temps dans la matière organique, et il se développe qu^nd les conditions naturelles de son éclosion se présentent au centre de perception.
Le be^^u et le laid ne s'expliquent pas plus datns leur essence que l'agréable et le désagréable ; tout ce qu'on peut dire sur ce si;yet c'est que le beau et l'agréable, le laid et le désagréable résultent d'une proportion haruioniquie variable, entre les causes impressionnante et la comp^osition de nos organes. L'oirganmtion du sens de l'ouïe dans ses rapports avec le mouvement sonore nous donne une juste idée de ce que peut être une proportion harmonique. On s^it en effet que les expansions terminales du
nerf acoustique dans la rampe du limaçon représentent un instrument composé d'un nombre infini de cordes ; on sait aussi que l'impression pénible qui succède à la perception des sons discordants provient de ce que la discordance n'est pas organiquement représentée dans l'instniment physiologique.
Sentiment de camalité. — Le plus souvent l'homme perçoit par plusieurs sens, les objets qui l'ont affecté d'une certaine façon : il perçoit avec les yeux les objets qui ont impressionné son ouïe; les, objets qu'il voit, il les touche, il les goûte, il les sent. C'est en faisant passer ainsi les objets de ses impressions à l'épreuve successive de chacun des sens qu'il acquiert la certitude que tel objet l'a affecté d'une façon et que tel autre l'a affecté d'une autre. Cette constatation de cause à effet, pratiquée un certain nombre de fois, développe un sentiment que nous désignons sous le nom de sentiment de causalité. Ce sentiment est un des premiers qui se montrent à la suite de l'expérience acquise par le centre de perception au contact des causes impressionnantes. Il est aussi naturel que les sentiments agréable ou désagréable, que les sentiments du beau et du laid ; comme eux il est inscrit dans la matière et il se développe malgré nous lorsque son heure est arrivée, sans que nous puissions rien dire touchant son essence : il est.
Le sentiment de causalité préside à l'acquisition de toutes nos connaissances; c'est lui qui nous pousse à la recherche curieuse des secrets de la nature ; c'est lui qui nous inspire la plupart de nos moyens d'investigation scientifique ; c'est lui enfin qui nous amène forcément à la conception d'une idée créatrice. L'homme jouit, l'homme souffre, l'homme pense, l'homme connaît relativement cette imposante nature qui tantôt l'accable et le brise par ses puissances implacables et tantôt s'impose à son admiration respectueuse par la grandeur de ses merveilles; l'homme sent et connaît un peu de tout cela. Mais lorsque le sentiment de causalité le pousse à établir la relation des causes aux effets, il ne sait trouver que des causes secondaires, et s'il constate que le mouvement des milieux est le moyen et la condition indispensable de tout ce qui est, il ne remonte jamais à la cause première de ce mouvement.
En présence de cette impuissance écrasante, et bien avant que les savants eussent poussé les problèmes de la vie jusqu'à leurs
dernières limites, rhomme reconnut un Dieu créateur et il obéit ainsi à sa nature. Le sentiment de la Divinité en effet est une des formes du sentiment de causalité; comme ce dernier il est inscrit dans la trame organique de nos tissus ; comme lui encore il doit se manifester à son jour, à son heure. C'est pourquoi l'idée de Dieu est répandue à la surface de la terre chez les nations les plus civilisées comme chez les plus incultes ; toutes reconnaissent un Dieu, et cette notion n*est ni la moins glorieuse ni la moins consolante pour l'homme. Par ces mêmes motifs l'athéisme est un sentiment contre-nature heureusement fort rare.
Un de nos savants les plus autorisés, M. do Quatrefages, a fait du sentiment de la Divinité une des caractéristiques de l'être humain. Nous reconnaissons la légitimité de cette manière de voir; cependant nous devons dire à cette occasion (que pour nous la caractéristique essentiellement physiologique de l'homme, c'est le langage. Nous pensons que l'idée de Dieu , inscrite dans nos tissus comme tous les autres sentiments innésy c'est-à-dire comme tous les sentiments qui doivent fatalement se développer sous l'influence de l'évolution naturelle de la vie, ne peut se manifester et prendre une forme définie qu'à la faveur des signes du langage.
2® Besoin de relation avec ses semblables. — Ce besoin est commun à l'individualité sensible et à l'individualité intelligente; mais cette dernière emploie pour le satisfaire des moyens inconnus à la première. Nous pouvons ajouter que c'est dans l'emploi de ces moyens que l'individualité intelligente manifeste ses plus nobles aptitudes.
L'homme possède l'instinct de la sociabilité au suprême degré ; la société de ses semblables lui est indispensable pour le maintien de sa suprématie sur cette terre ; et afin que cette suprématie ne soit en aucun cas compromise, un plaisir extrême, irrésistible est attaché à la satisfaction du besoin de sociabilité. C'est ainsi qu'agit la nature toutes les fois qu'elle veut assurer la réalisation de ses plans ; elle enchaîne à sa loi l'être sensible, et par lui elle a toujours raison de l'être intelligent.
Ainsi donc en principe la satisfaction du besoin de société est chose utile et agréable ; mais dans la pratique la réalisation de cette satisfaction présente de nombreuses difficultés, qui toutes ÉD. FOVRNiÉ. — Syst, ncrv, 20
306 FONCTION CËftÉBRO-MOTAlCB.
proviennent du sentiment de l'individualité , du sentiment égoïste qui domine et dirige la plupart des actions humaines.
Considéré comme revendication du moi, pour obtenir le plus d'impressions agréables et pour se mettre à l'abri des impressions désagréables, le sentiment de l'individualité ne pouvait pas tarder à mettre la désunion dans une société humaine ; car la difficulté de se procurer les unes, celle non moins grande d'éviter les autres, durent être nécessairement suivies d'une inégale répartition du bien et du mal parmi les individus de cette société. En présence de cette inégale répartition, l'égoîsme devint pourries uns ambition, pour les autres jalousie, pour d'autres envie, etc. On conçoit que sous ces diverses formes : ambition, jalousie, envie, etc., le sentiment de l'individualité ne dut pas semer la concorde parmi les premiers hommes ; on conçoit aussi que pendant de longs siècles les sociétés durent offrir un spectacle peu flatteur et bien au-dessous, comme moralité, de l'exemple donné par l'association de certaines espèces animales.
Mais l'homme n'est pas une individualité exclusivement sensible, c'est une individualité intelligente, perfectible par conséquent, et nous allons la voir condamner elle-même ses propres actes et s'imposer volontairement, mais toujours dans un but égoïste, les vertus les plus sociables.
Après quelque temps d'expérience les premières sociétés ne tardèrent pas à s'apercevoir que l'agissement sans frein des divers sentiments résultant de l'individualité était contraire non-seulement aux intérêts des individus, mais aux intérêts même de ia société. Ce qui advint alors on peut le dire aisément, et en se renfermant strictement dans les limites d'une analyse physiologique : l'individualité inventa une réglementation devenue nécessaire à elle-même et à l'existence de la société ; le juste et l'injuste, le bien et le mal, le tien et le mien furent formulés d'une manière précise ; des lois pénales furent édictées pour sauvegarder les droits individuels, et aussi pour soumettre chacun à l'observance de ses devoirs; en même temps, poussé par le besoin de connaître et de perfectionner qui le domine, l'homme inventa l'idée morale : de l'ambition il fit l'émulation ^ de la jalousie la charité, et de l'envie l'abnégation. C'était le premier acheminement vers cette formule admirable inscrite sur le livre
des chrétiens : Ne fais pas h autrui ce que tu ne voudrais pas qu'on te fit.
On peut pressentir déjà, d'après ce qui précède, le rôle important que joue le sentiment de l'individualité dans la vie de l'homme ; mais ce n'est qu'après avoir lu ce qui va suivre qu'ort pourra s'en faire une juste idée.
f Passions i»e l'individualité intelligente.— Le sentiment de Tindividualité résume en lui-même l'ensemble des besoins de l'individu, par conséquent il doit avoir une passion qui résume elle aussi l'ensemble des passions individuelles ; car la passion n'est que l'exagération d'un besoin, ou autrement dit d'un sentiment naturel.
La passion de l'individualité intelligente porte ou doit porter le nom û*égoÏ8m€. Si nous employons en cette circonstance la forme dubitative, c'est qu'il nous semble que le sens de ce mot a été interprété de différentes manières. Il est donc nécessaire que nous précisions la signification que nous lui accordons.
De VEgoïame. — Étymologiquement parlant, égotsme veut dire amour exclusif du moi, et c'est dans ce sens que ce mot est généralement compris. Pour nous l'égoïsme est l'amour du moi un peu exagéré, mais non pas exclusif. Il est l'exagération du sentiment de l'individualité, mais il n'exclut pas de son affection les autres individualités. Ainsi compris l'égoïsme est non-seulement une passion bonne en soi, mais encore une passion utile et profitable aux autres. En effet, considérant que le sentiment de l'individualité a été mis en nous pour diriger nos rapports avec le monde extérieur dans un but harmonique de bien général ; considérant que ce qui nous est imposé par la nature n'est jamais mauvais, si l'on s'en sert dans les limites et dans les vues des lois naturelles ; considérant enfin que le bien que nous faisons n'a réellement un certain mérite que s'il se trouve en évidente opposition avec les intérêts du sentiment de l'individualité, c'est-à-dire avec l'égoïsme, nous affirmons que non-seulement l'égoïsme est une chose bonne en soi, mais que sans lui les actions réputées vertueuses, charitables, généreuses n'auraient ni aucun sens ni aucun mérite. En effet, si nous admirons la générosité et le dévouement, c'est que chacun de nous possède à un certain degré la passion de l'égoïsme et apprécie en bon juge l'efTort, le sacrifice.
308 FONCTION CÉRËBRO-MOTRICE.
le mérite enfin de celui qui sait pratiquer le dévouement, la générosité ou l'abnégation.
L'égoïsme, avons-nous dit, est la passion de l'individualité intelligente. Rien n'est plus vrai ni plus juste que cette assertion quand nous nous plaçons à un point de vue général ; mais, si nous entrons dans les particularités, si nous suivons le sentiment de l'individualité dans ses relations avec lui-même et dans ses relations avec les autres, nous constatons que la passion de l'égolsme ne cesse pas d'être avec lui, mais qu'elle emprunte en même temps aux diverses circonstances au milieu desquelles elle s'exerce une physionomie variable qui nous autorise à la désigner par des noms différents.
C'est ainsi que dans les rapports de l'individualité avec ellemême l'égoïsme prend le nom d'orgueil y et le nom de fanatitme religieux quand l'individualité se met en rapport» avec la Divinité.
Dans ses rapports avec les autres individualités l'égoïsme prend le nom de jalousie s'il craint qu'on porte atteinte à ce qu'il possède : honneur, considération, épouse, etc.; il prend le nom d'ambition s'il est inspiré par le désir de placer le moi à un certain niveau dans la hiérarchie des individualités intelligentes ; il prend le nom d*envie si le moi désire trop vivement pour lui ce que les autres possèdent; il prend enfin le nom de fanatisme politique si le moi désire outre mesure imposer ses conceptions ou ses croyances au plus grand nombre.
11 est évident que dans toutes les circonstances que nous venons d'énumérer les passions humaines se résument en une seule : l'égoïsme.
Cette passion générale prend la robe, la couleur de l'orgueil, de l'ambition, de la jalousie, du fanatisme, etc., selon les circonstances, selon les intérêts en présence desquels elle se trouve ; mais en définitive, et pour exprimer la vérité physiologique, nous devons dire qu'il n'y a qu'une passion correspondant au sentiment de l'individualité intelligente , et cette passion est l'égoïsme.
Sentiments qdi accompagneiit ou qui résultent de l'activité FONCTIONNELLE DE l'individuaute INTELLIGENTE. — Le sentiment de l'individualité et l'égoïsme trouvent dans l'ensemble des
fonctions cérébro-motrices de relation l'occasion de se satisfaire. Or ce fonctionnement peut s'exercer selon différents types, sans qu'il survienne aucun changement dans son mécanisme fondamental : de môme qu'un cœur peut battre avec énergie ou avec faiblesse, avec rapidité ou avec lenteur, de môme les fonctions cérébro-motrices de relation peuvent, sans rien changer à leur mécanisme, revôtir une physionomie variable selon les individus et selon les circonstances. Cette variabilité de physionomie dans le mouvement fonctionnel dépend évidemment des dispositions variables des éléments cellulo-impressionneurs. Nous donnons à ces dispositions le nom de qualités et celui de défauts.
Qualités et défttats. — Le courage, la fierté, Vénergie, la franchisey la bravoure^ Yactivité, la douceur sont des qualités.
La lâcheté, la bassesse, la faiblesse, le mensonge, la témérité, la paresse, la colère sont des défauts.
L'homme courageux demandera à la lutte le soin de sauvegarder l'ensemble de ses organes menacés; le lâche demandera son salut à la fuite.
L'homme franc dira ce qu'il pense en présence de ses intérêts compromis, sauf à les défendre d'une autre façon; le menteur, dans les mômes circonstances, déguisera sa pensée, etc.
Ces exemples nous paraissent suffisants pour montrer que les qualités et les défauts représentent des nuances dans la manière dont les fonctions cérébro-motrices de relation s'accomplissent, et pour faire admettre en môme temps que ces nuances dépendent elles-mômes de la disposition des éléments cellulo-impressionneurs à provoquer l'activité des éléments cellulo-moteurs plutôt dans un sens que dans un autre.
Le sentiment de l'individualité trouve la satisfaction des besoins qu'il représente dans l'ensemble des fonctions cérébro-motrices de relation. Cet exercice fonctionnel est accompagné, comme tous les autres, d'un sentiment de plaisir ou de peine, et ce sentiment peut revôtir ici comme ailleurs le caractère du vice ou de la vertu. Il y a donc des vices et des vertus de l'individualité intelligente. Quels sont ces vices et ces vertus ?
Vices de rindividaalité intelligente.— Nous avons déjà déflni le vice : provoquer une fonction dans le but exclusif de se procurer le plaisir fonctionnel qui l'accompagne. D'après cette définition
diO FONCTION GÉRÉBRO-MOTRIGE.
rien de plus facile que de déterminer le vice correspondant au sentiment de Tindividualité.
Le sentiment de Tindividualité et Tégoïsme trouvent leur satisfaction dans Texercice de Tensemble des fonctions cérébro-motrices de relation. Cet exercice général est accompagné d'un sentiment de plaisir ; or l'individu qui provoque le mouvement fonctionnel dans le seul but de goûter le plaisir qui en résulte, sans se préoccuper des besoins de sa propre individualité] ni des besoins éprouvés par les autres, cet individu nous montre dans toute sa laideur le vice dégradant de Tindividualité. Nous nommons ce vice cgotinmey par opposition à Tégoïsme, chose bonne en soi.
De i'égotUme, — L'égotisme est le moi se concentrant si bien en lui-môme pour jouir, qu'il ferme ainsi la porte aux bons sentiments qui procèdent de Tindividualité ; Tégotisme, c'est le moi ne s aimant qu'îi Tétat de jouissance ; c'est un vice hideux, il est laid par ce qu'il fait et par ce qu'il ne fait pas.
De môme que l'égoïsme est la passion générale et unique de l'individualité, de môme l'égotisme est le vice général et unique de cette individualité ; de môme que l'égoïsme prend différents noms suivant les circonstances dans lesquelles le moi se trouve placé, de môme l'égotisme prend différents noms suivant la nature du plaisir qui le caractérise : l'avarice, le luxe sont des vices qui procèdent de l'égotisme.
D'après ce qui précède nous définirons le vice de l'individualité intelligente : l'exercice des droits fonctionnels exclusivement subordonné à la satisfaction des plaisirs.
Vertus de rindividualité intelligente, — Ce que nous venons de dire touchant les vices de l'individualité fait pressentir déjà quelles doivent ôtre les vertus de cotte môme individualité. En effet la vertu est un sentiment qui accompagne, comme le vice, l'exercice des fonctions cérébro-motrices de relation ; mais tandis que le vice consiste dans la recherche exclusive du plaisir fonctionnel , la vertu au contraire consiste à mépriser ce plaisir et h en faire volontiers le sacrifice à Dieu ou aux autres individualités : Yabnégation, le dévouement , la charité sont des vertus.
Nous définissons les vertus de l'individualité intelligente :
SENSATIONS DE LA VIE FONCTIONNELLE DE RELATION. 3|i
l'exercice de ses droits fonctionnels subordonné à la satisfaction de ses besoins et à la pratique de ses devoirs.
CûNCXusioNS. — Il est des besoins, des sentiments, des passions, des vices, des vertus qu'il n'est pas possible à priori de rattacher à un organe ou à un système d'organes, comme on le fait par exemple pour les sentiments de la faim, de la soif et pour les sensations spéciales.
Ces sentiments ne peuvent être rattachés qu'au sentiment de l'individualité intelligente, c'est-à-dire à ce sentiment qui résulte de l'expérience acquise par le centre de perception au contact des sources impressionnantes.
Le sentiment de l'individualité ainsi compris n'est autre chose que le centre de perception organiquement représenté par l'ensemble des éléments cellulo-impressionneurs déjà modifiés par le mouvement impressionneur.
D'après cela on peut accorder aux besoins et slu% sentiments généraux dont nous parlions tout à l'heure une origine matérielle ; eux aussi sont inscrits à l'état de devenirs dans les cellules cérébrales ; mais ils se distinguent des besoins et sentiments dont la provenance est évidemment organique : ces derniers se développent simultanément et dès les premiers jours delà vie, tandis que les premiers ne se manifestent que successivement et peu à peu, puisqu'ils ne parviennent à éclore qu'après une certaine expérience acquise par le centre de perception. En d'autres termes ceux-là existent in aciu dès la naissance, ceux-ci existent m passe dans les modalités possibles des cellules cérébrales, jusqu'au moment où ils trouvent l'occasion de se manifester in ac(u.
Une fois éclos les sentiments de l'individualité ne diffèrent plus des autres, quant à leurs manifestations passionnelles et quant à la manière vicieuse ou vertueuse dont ils provoquent le mouvement fonctionnel destiné à leur donner satisfaction.
L'analyse physiologique de ces sentiments nous a permis de combler une lacune importante; jamais en effet on n'avait rattache les sentiments généraux de l'homme à leur véritable origine, jamais on n'avait indiqué les liens naturels qui les unissent les uns aux autres. De là la source des opinions les plus opposées et les plus diverses, de là ces classifications innombrables, de là enfin la confusion regrettable qui règne encore sur ces matières.
312 FONCTION GÉRÉBRO-MOTRIGE.
L'idée de faire provenir du sentiment de l'individualité intelligente tous les sentiments qui appartiennent au domaine de la morale, de la théodicée,de l'économie sociale heurtera peut-être bien des opinions contraires. Les hommes qui par tradition ou par goût étudient l'âme en dehors du corps, la façonnant selon leur manière de voir et lui accordant une foule de choses innées toutes prêtes] à éclore, ceux-là principalement, peu familiarisés avec les analyses sévères de la physiologie, crieront, nous les entendons d'ici, au matérialisme, à l'organicisme. Ces cris de la première heure ne nous émeuvent pas. La vérité n'est ni matéria- Itjiste, ni spiritualiste : elle est la vérité, et nous espérons bien sincèrement qu'après avoir médité sur ce qui précède les mêmes hommes qui nous auront jeté la pierre ne tarderont pas à partager notre manière de voir. Quoi qu'il en soit, nous continuerons de vivre avec cette pensée consolante qu'il est en notre pouvoir de développer peu à peu, par les efforts d'une éducation bien entendue, les aptitudes, les dispositions natives qui sont inscrites dans notre organisation. En comprenant les choses ainsi il y a un vrai mérite à savoir diriger le développement physiologique de ces aptitudes ; nous ne pensons pas que ceux qui comprennent autrement la nature des sentiments humains puissent en dire autant. L'homme physiologique est bon ; l'homme non physiologique est mauvais. Tout consiste donc à définir l'homme physiologique, et c'est ce que nous avons essayé de faire.