CLASSEMENT ORGANIQUE DES PERCEPTIONS
Le plan que nous avons suivi dans l'énumération des impressions senties nous a permis de passer en revue, sans en oublier un, tous les éléments qui concourent à la vie organique du cer-
veau. Ces éléments représentent des réalités que nous avons vues provenir d'un côté de la profondeur des organes de la vie, et de l'autre du milieu dans lequel nous vivons. Nous les avons suivies pas à pas, ces réalités, à travers les nerfs impressionneurs jusqu'au centre encéphalique; mais là elles ont échappé à tous nos moyens d'investigation et ce n'est que par l'analyse physiologique des mouvements de la vie que nous sommes parvenu à ne pas les perdre entièrement de vue. Cependant ces réalités ne se subliment pas en arrivant dans la boîte crânienne ; elles ne prennent pas, comme pourrait le faire supposer une comparaison peu judicieuse empruntée aux manipulations chimiques, une forme plus ou moins aérienne, elles ne subissent pas enfin une transformation fondamentale, et de l'état de mouvement sensible elles ne passent pas à l'état d'élément immatériel insaisissable. Non, ces prétendues sublimations, ces transformations spirituelles, immatérielles sont des rêves enfantés par l'ignorance et inspirés souvent par le désir exclusif de défendre une cause étrangère à la science. Fort heureusement cette cause est assez bonne par elle-même pour ne pas être atteinte par les maladresses de ses défenseurs.
Les réalités que nous avons vues pénétrer dans la substance cérébrale ne se subliment pas , ne se transforment pas en esprit pury et la meilleure preuve que cela n'est pas c'est que bientôt après nous les voyons sortir, ces mimes réalités^ sous la forme d'un mouvement analogue à' celui qui leur sert d'enveloppe à leur entrée dans le cerveau. Mais que s'est-il passé dans cet intervalle immense qui sépare l'arrivée des impressions dans le cerveau, sous forme de mouvement, jusqu'à la sortie de ces mêmes impressions, sous une nouvelle forme de mouvement? La vie et rien autre chose. Le mouvement impressionneur est venu affecter les cellules cérébrales; il leur a imprimé une modalité particulière, et ces cellules vivant de la vie particulière qui leur a été départie élaborent l'élément impressionneur. Ce travail, cette vie organique du cerveau se fait sans doute selon certaines lois; s'il n'en était pas ainsi comment parviendrions-nous [à distinguer cette innombrable quantité d'impressions sentiesl Comment surtout parviendrions-nous à réveiller chacune de ces perceptions dans le champ de la mémoire? Un ordre admirable préside à l'évolution de la vie organique du oer-
di4 FONCTION GÉRÉBRO-MOTRIGE.
veau ; mais nos moyens d'invQsttgatioa ne qou$ permettent pas de décrire les modalités particulières des cellules cérébrales, ainsi que les divers groupements qui leur donnent une[signification particulière. Ces modalités, ces groupements, ces associations représentent, sous une forme matérielle et simplifiée, des phénomènes que nous désignons d'une mapière fort complexe sous des dénominations particulières et dont nous expliquons le mécanisme par de longues périphrases. A ce point de vue le cerveau est un appareil de réduction; il résume dans un simple mouvement moléculaire des phénomènes qui exigeraient, pour être représentés mécaniquement par l'industrie humaine ou même par les signes du langage, des éléments nombreux et des formules très-compliquées.
En ne tenant pas compte de la considération qui précède on s'expose à se faire une idée très-fausse du mécanisme qui préside à révolution organique du cerveau. Nous devions en prévenir nos lecteurs.
Aux incrédules, aux sceptiques, aux esprits forts, à tous ceux qui veulent voir et toucher, professant le plus grand dédain pour les analyses physiologiques, nous leur donnons à méditer le fait suivant, qui est tout d'actualité :
Un pigeon vient d'arriver de province (car nous sommes en r^n de disgrâce 1871, le vingtièmejour de janvier, dirigeant l'ambulance du sixième secteur). Ce pigeon portait, enroulé autour d'une de ses plumes, un morceau de papier mesurant quelques centimètres carres, et sur ce papier on avait inscrit plusieurs centaines de 4épêches qui venaient dire aux assiégés de bien précieuses nouvelles. A l'œil nu ce petit papier offrait l'image d'une large tache d'encre ; mais en se munissant d'un verre grossissant le photographe vous transformait cette tache d'encre en écriture éminemment facile à lire. Cet exemple est un encouragement pour ceux qui voudraient s'essayer à trouver le secret de rendre sensible à la vue la vie cérébrale telle qu'elle est. Cependant tel n'a pc'^s été notre but en le donnant. Nous avons voulu simplement montrer que l'élévation des puissances n'est pas en rapport proportionnel avec la masse des éléments matériels, et que parfois des éléments microscopiques, unis à un principe puissant, peuvent donner naissance à des effets immenses. Rien de plus, rien de moins.
GLASSEHKNT ORGANIQUE £T PHYSIOLOGIQUE. 315
Nos connaissances formelles touchant les conditions anatomiques des acquisitions cérébrales se résument en ceci : les impressions sont perçues dans les couches optiques; de là le mouvement qui accompagne la perception se propage à travers le noyau blanc de Tencéphale jusqu'aux cellules de la périphérie corticale, et du contact du mouvement-perception avec ces dernières il résulte une modalité persistante in passe qui constitue matériellement la notion acquise.
Mais de ce que l'insuffisance de nos moyens d'investigation ne nous permet pas de soumettre à l'action des sens le mécanisme de la vie cérébrale, il ne s'ensuit pas que nous soyons entièrement désarmés devant la solution de ce problème. Il nous reste l'instrument précieux qui, par l'analyse physiologique des phénomènes de la vie, nous a déjà rendu de si grands services toutes les fois que les sens nous ont fait défaut. C'est avec cet instrument que nous allons chercher les lois organiques qui président à l'évolution de la vie cérébrale.
Les sensations sont à la vie organique du cerveau ce que les matériaux sont à la construction d'un monument; cette comparaison est non-seulement juste d'une manière générale, mais encore dans tous ses détails : semblables aux moellons d'un édifice les sensations sont groupées méthodiquement dans le centre de perception, de manière à former un tout harmonieux composé de parties essentiellement distinctes, mais parfaitement unies entre elles. L'intelligence n'intervient pas dans les conditions fondamentales de ce classement, qui repose entièrement sur la disposition organique des cellules cérébrales. La science peut nous donner sans doute des règles convenables sur la succession logique des connaissances que nous devons acquérir, mais elle ne nous enseigne pas à classer nos sensations; ces dernières se classent elles-mêmes dans leurs rapports natureb et dans les conditions les meilleures pour favoriser les actes de la pensée. A ce point de vue le cerveau est une tapisserie adipirable dont le Créateur a fourni le canevas et dont l'homme a rempli les mailles.
Il n'est pas possible de déterminer anatomiquement l'ordre du classement des sensations, mais l'analyse physiologique nous permet de dire sur quelle base il est établi.
316 FONCTION GÉBÉBRO-MOTRIGE.
Les impressions, destinées à prendre place dans les centres de perception et à servir d'éléments à la vie organique du cerveau, réveillent le mouvement du centre organique qui leur est spécialement dévolu ; mais cet effet est de peu de durée, parce qu'après la disparition de l'objet impressionnant le centre organique retombe dans son état d'inertie, et que la modalité particulière dont il a été l'objet s'efface pour ne reparaître que sous l'influence répétée de la môme impression. Dans ces conditions le classement des sensations serait à peu près impossible, car le retour des mômes impressions se faisant plus ou moins attendre, les différents centres organiques ne seraient pas suffisamment assouplis par l'exercice et ils ne parviendraient pas à acquérir la modalité spéciale à chaque sensation. Grâce à un mécanisme admirable cette gymnastique nécessaire des cellules cérébrales se produit à chaque instant dans notre cerveau, à notre insu, et en l'absence de tout objet impressionnant. Ce mécanisme repose sur les liens intimes qui unissent toutes les cellules entre elles ; grâce à ces liens l'activité d'une cellule peut réveiller celle des cellules du voisinage et retentir ainsi de proche en proche dans tous les centres organiques de perception, La gymnastique nécessaire à l'imprégnation facile des sensations dans le cerveau est entretenue par l'influence incessante de l'activité fonctionnelle des cellules cérébrales les unes sur les autres. Pendant la veille l'organe cérébral est le siège d'un travail dynamique continu qui résulte de l'excitation ou de la transformation du mouvement impressionneur. Ce réveil incessant du mouvement effectué déjà par une cellule cérébrale est sans doute très-favorable au classement des sensations, mais il ne nous explique pas l'ordre naturel et toujours le même de ce classement. Voici ce que nous avons observé à cet égard.
En général les perceptions ne se classent pas d'une manière isolée ; il est rare d'ailleurs qu'un môme objet fournisse une seule impression ; le plus souvent cet objet affecte plusieurs sens spéciaux. De toutes les conditions favorables au classement des sensations cette simultanéité de perceptions provenant d'une môme source objet nous paraît la plus importante. En effet un homme voit un objet, il en goûte un second, il en touche un troisième : il résulte de cette succession d'impressions que son
CUSSEMENT ORGANIQUE ET PHYSIOLOGIQUE. 3i7
moi a été modifié plusieurs fois de suite d'une manière différente, et qu'il a retiré de ces diverses modifications une notion distincte, mais tout à fait élémentaire, des objets impressionnants. Si nous supposons à présent que ces mêmes causes impressionnantes, provenant tout à Theure d'objets différents, se trouvent réunies dans le même objet et qu'elles impressionnent le même homme, les résultats seront bien différents. Non-seulement cet homme se sentira modifié comme précédemment par ces impressions, mais encore il apprendra que le même objet peut produire divers effets ; il le connaîtra donc un peu plus et il pourra le distinguer des autres objets par des caractères plus nombreux. Cette conséquence n'est pas la seule. Gomme il ne peut pas être impressionné par cet objet sans que les trois impressions visuelle, gustative, tactile ne réveillent simultanément le centre de perception, il résultera ce fait, résultant lui-même de l'habitude, qu'une de ces impressions isolées pourra réveiller les deux autres dans le centre de perception et réciproquement ; il en résultera enfin que désormais les impressions procurées par l'objet impressionnant seront associées, unies entre elles par des liens indissolubles, qui assureront leur apparition simultanée dans le centre de perception dès que l'une d'elles y sera appelée.
C'est ainsi que l'esprit humain procède dans l'acquisition de ses connaissances élémentaires : il ne cherche pas les impressions isolées dans les divers objets, mais il soumet les objets à l'épreuve de tous ses sens et il cherche à savoir la façon particulière et de combien de façons cet objet peut l'impressionner. La conséquence immédiate et naturelle de cette route suivie dans l'acquisition et le classement de nos sensations est que, lorsqu'un objet a impressionné un de nos sens, cette impression réveille toutes celles qui sont afférentes au même objet avec une sorte de fatalité qui provient de la disposition anatomique des parties.
Lorsque le cerveau s'est enrichi d'un très-grand nombre d'impressions associées les unes aux autres par des liens anatomiques que l'habitude est venue resserrer, il peut être assimilé à un instrument composé d'une infinité de cordes vibrant par groupes, par séries, selon la touche qui a été mise en mouvement. Pour ne pas compliquer notre exposition nous n'avons parlé dans ce qui précède que de^ sensations ; nous devons ajouter qu'à la faveur de
318 FOKCTfON CÉRÉBRO-MOTRICE.
cette expression unique nous avons prétendu nous occuper de toutes les choses senties ou perçues par le cerveau. Les besoins, les sentiments^ les idées sont donc compris dans notre analyse. C'est au lecteur à faire la part de chacun d'eux. Pour lui faciliter cette besogne nous rappellerons ehcorc une fois que Yidée^ ^ep^ésentée par le signe langage^ devient un objet sensible impressionnant. Nous n'avons pas eu d'ailleurs à nous préoccuper de l'évolution de l'idée considérée comme élément de la pensée, parce que la pensée ne fait pas partie de la vie organique du cerveau ; elle est cette vie en état d'activité fonctionnelle ; la pensée est un acte, une fonction. Ceci paraîtra beaucoup plus clair quand on aura lu le chapitre consacré à la fonction-parole.
Tout ce que nous venons de dire au sujet du classement des sensations nous a suffisamment fait connaître les conditions générales de l'évolution de la vie organique du cerveau. Mais peut-on aller plus loin et dire quelle est l'essence de cette vie composée de choses senties, ou de perceptions? Nous ne le pensons pas : des trois phénomènes indispensables qui constituent toute sensation, l'impression, la transmission, la perception, nous ne pouvons en connaître que deux, les deux premiers ; le troisième échappe à tous nos moyens d'investigation, et nous ne pouvons que répéter ici ce que nous avons déjà dit touchant cet élément essentiel de la vie organique du cerveau.
La perception est le fait d'un organe Vivant ; c'est une des nombreuses manifestations de ce même principe qui uni à la matière fait du sang, de la bile etc.; et si en percevant un mouvement particulier il préside en apparence à une chose plus noble, plus élevée que lorsqu'il agit sur l'évolution des tissus sécréteurs , il n'en reste pas moins le principe unique de la vie se manifestant à nous d'une manière différente, selon les organes qu'il anime. D'ailleurs, comme nous l'avons dit tant de fois, il y a autant de difficultés à expliquer le principe de vie percevant que ce même principe présidant à une sécrétion glandulaire ; dans les deux cas le principe de vie s'entoure d'un mystère impénétrable, et le lien qui l'unit à la matière échappera toujours à nos moyens d'investigation. Nous ne saurions trop appeler l'attention des physiologistes sur cette manière de voir, car d'elle dépend la seule appréciation juste et profitable des phénomènes de In vie.
CLASSEMENT ORGANIQUE ET PHYSIOLOGIQUE. 3i0
La distinction que nous avons établie entre la noiitm iënsible et la notion intelligente nous permet d'affirmer qu'il existe entre la vie cérébrale de l'animal et celle de l'homme une différence essentielle. Rien n'est plus vrai, et peut-ôtre devrions-nous dire ici en quoi consiste cette différence. Dans l'intérêt môme du lecteur nous préférons ne traiter cette question qu'après avoir éclairé par l'analyse tous les éléments qu'elle renferme. Ce ne sera donc que dans le chapitre consacré aux mouvements instinctifs et intelligents que nous exprimerons toute notre pensée à cet égard.
ARTICLE II