I. — MÉMOIRE DU SENS DE LA VUE
Les phénomènes de la vision doivent être considérés différemment selon qu'il y a simplement sensation de lumière ou bien sensation produite par un objet éclairé. Dans le premier cas, le mouvement lumineux impressionne d'une certaine manière notre rétine ; cette dernière provoque un mouvement d'une autre nature dans le nerf optique, et ce mouvement communiqué au cerveau donne la sensation de lumière. L'excitation cérébrale, agissant ici comme l'électricité, peut provoquer cette sensation : fermez les yeux avec la volonté de vous donner des perceptions de lumière et vous en obtiendrez.
Généralement la sensation lumineuse simple se complique d'une sensation de forme ou d'image. Dans ces circonstances, le mouvement lumineux ne frappe pas directement nos yeux ; il se porte d'abord sur les objets sensibles, et de là sur notre rétine. Naturellement ce mouvement est plus complexe que le premier. Nous n'avons pas à rechercher ici quelle est sa nature. Nous
(i) La plupart des opinions que l'on trouvera dans ce paragraphe et dans ceux qui suivent ont déjà été publiées dans notre Physiologie de lu voix et de la parole.
nous bornerons à constater qu'il modifie d'une certaine manière notre rétine et le nerf optique, et que cette modification transmise au cerveau produit la sensation des objets visibles. Or il suffit que ces mêmes mouvements soient provoqués un certain nombre de fois dans la rétine, le nerf optique et l'encéphale pour que dans l'avenir l'activité cérébrale volontaire ou involontaire les réveille facilement en l'absence des objets qui les ont d'abord provoqués. Ces mouvements excitent dans le centre de perception la représentation subjective des objets et ils donnent ainsi naissance à la mémoire du sens de la vtte.
Le mouvement physiologique capable de donner naissance aux phénomènes de mémoire visuelle peut être provoqué sous l'influence des causes les plus diverses : par exemple, quand on parle d'une personne absente, ou bien lorsque notre esprit se donne le spectacle des dilTérents pays qu'il a étudiés sur la carte ou qu'il a réellement parcourus. Dans toutes ces circonstances, la pensée joue un grand rôle, et si en messager fidèle l'organe de la vue va chercher au loin l'image qu'on lui demande, il est orienté, dirigé parla pensée elle-même, avec le secours de toutes nos connaissances, et surtout avec celui de la parole. Supposons que nous voulions reproduire dans notre esprit l'image subjective du château des Tuileries. Avec une rapidité qui n'a d'autre terme de comparaison que la pensée elle-même, notre intelligence s'oriente, franchit l'espace et conduit notre sens devant le palais. Le nom de palais réveille en nous ceux de maison, porte, fenêtre, jardin ; ce souvenir, qui résulte du classement de nos connaissances, permet à l'intelligence attentive de fixer le crayon sur un détail qui sera le point de départ du dessin qu'elle va tracer sur la rétine ; à mesure qu'un trait est représenté, il est perçu, recti- ' fié, si c'est nécessaire, et le crayon est dirigé sur un autre détail ; l'intelligence fait pour ce dernier ce qu'elle a fait pour le premier, et ainsi de suite jusqu'à ce que l'image du palais soit complète.
Les images subjectives se développent par l'analyse ; dans
la vision ordinaire nous voyons les objets synthétiquement, à
moins que par la volonté nous ne voulions concentrer l'intellect
sur un seul point.
Bans la représentation subjective des objets, notre intelligence
^D. FOURmÉ. «— SysL nerv, *23
354 FONCTION GBRSBaO-llOTUCE.
tient le crayon et le dirige sur la rétine éclairée par Texcitation
cérébrale.
Les objets que notre esprit reproduit ainsi doivent avoir été perçus déjà un certain nombre de fois, afin que les mouve? ments qui succèdent à l'impression soient devenus faciles à provoquer. Parfois il suffit d'une seule impression, mais il faut alors qu'elle soit très-vive.
En résumé, nous considérons dan^la mémoire du sens de la vue deux phénomènes principaux : 1° un agent provocateur qui rappelle dans le cerveau la sensation déj& perçue : tantôt c'est la vue 4'un autre objet ; tantôt c'est le nom de cet objet ; tantôt c'est \me série d'idées qui ont, par leur classement naturel dans notre esprit, un certain rapport avec l'impression subjective ; 2* excitatiop cérébrale du dedans au dehors pour réveiller l'activité sensorielle ; ou en d'autres termes provocation intellectuelle du mouvement propre à donner naissance à la perception de l'image désirée, avec le secours des connaissances qui peuvent coopérer à cette reproduction.
§ II. ~ MillOmS DU SBN8 DB L'OOIB.
L'ouïe possède, comme la vue, un appareil particulier, dans lequel l'objet impressionnant se reproduit physiologiquement avant de provoquer le mouvement perception dans le cerveau. Cet appareil est constitué par les expansions du nerf acoustique dans les cavités du vestibule et du limaçon.
Comme pour le sens de la vue, l'excitation cérébrale intervient ici, pour provoquer dans l'appareil auditif l'impression sonore dont on veut se procurer la perception de souvenir; mais cette excitation s'accompagne, dans les deux cas de phénomènes bien différents. Il est assez facile de concevoir, comme nous l'avons vu tout à l'heure, comment notre intelligence peut reproduire subjectivement les images qu'elle a déjà perçues. Mais l'objet des impressions de l'ouïe n'est plus une image durable et facile à calquer : c'est une série de mouvements qui échappent au crayon par leur rapide fugitivité. Le son est le résultat d'un certain nombre de vibrations dans un temps donné. Or, quelle que soit la lenteur de ces vibrations, notre pensée n'est jamais assez rapide pour les compter ; elles échappent à l'analyse, de telle
MEMOIRE DES SENSATIONS DE LA YIB DE RELATION. 3Sn
&QOQ que l'impi^asion laissée par un son ispléest indistincie, confuse; ce n'est qu'à la suite d'une longue habitude que les musiciens peuvent lui donner une valeur numérique. Nous conservons très-rarement le souvenir d'un son isolé simple, et si par* fois nous parvenons à le reproduire subjectivement, c'est à l'aide de son timbre : c'est que le timbre résulte de l'impression de plusieurs sons simultanés, et que l'esprit analyse, compare plusieurs ions avec facilité, tandis qu'il apprécie très-difiQcilement leur valeur numérique quand ils sont isolés. Ainsi nous pouvons provoquer sans effort le souvenir du son du tambour, celui d'une cloche, grâce à leur timbre très-accusé.
Mais si l'analyse d'une impression sonore isolée est difficile, il n'en eât plus de même lorsqu'il s'agit de plusieurs sons successif. loi le centre de perception reçoit distinctement {chaque son et il établit entre ces deux objets impressionnants des termes de comparaison qui lui permettent de les caractériser.
Dans une phrase musicale quelconque, comme dans le langage parlé, notre oreille apprécie surtout le ton et le rhythme. Ces deux éléments jouent un très-grand rôle dans la mémoire des sons; nous les examinerons séparément.
i^ Tonalité. — La tonalité d'un son dépend du nombre de vibrations qui le composent. Nous avons déjà dit que l'esprit apprécie très-difficilement la valeur numérique des sons; il lui est donc presque impossible de retr^ceT subjeeiivemeninne impression qu'il > n'a pu suffisamment analyser; mais il a des ressources nombreuses pour suppléer à cette incapacité. La principale de ces ressources, il la trouve dans les signes écrits ou phonétiques au moyen desquels on représente les sons : le signe est si bien identifié par l'habitude avec le son, que l'esprit ne cherche plus dans la mémoire le son lui-même, mais le signe qui le représente ; pour juger de la valeur d'un son, il ne compare plus entre eux les nombres de vibrations, mais les signes auxquels ces nombres correspondent. Ainsi, par exemple, pour provoquer la représentation subjective de la tierce majeure, l'esprit ne cherchera pas k se retracer un nombre de vibrations déterminé ; il prononcera mentalement les signes uty ré, mt, /a, sol ; ou bien encore il fixera subjectivement les yeux sur un papier de musique qui lui représente ces notes ; ou bien encore il se figurera les mouvements
nécessaires pour produire ces notes sur un instrument quelconque*
Ainsi considérée, la mémoire des sons est presque entièrement une mémoire du sens de la vue. En effet, l'esprit ne provoque pas la reproduction d'un son, mais la reproduction du rapport idéal qu'il a préalablement établi entre les sons et les signes qui les représentent (I).
S*" Rhythme. — Quintilien divisait le rhythme en trois espèces : le rhythme. des corps immobiles, lequel résulte de la juste proportion de leurs parties, ' comme dans une statue bien faite; le rhythme du mouvement local, comme dans la danse, la démarche bien composée, les attitudes des pantomimes; et le rhythme des mouvements de la voix ou de la durée relatif e des sons, dans une telle proportion que, soit qu'on frappe toujours la môme corde, soit qu'on varie les sons du grave à l'aigu, l'on fasse toujours résulter de leur succession des effets agréables par la durée et la quantité (2).
Cette définition, bien que très-longue, ne dit pas assez. Pour nous, le rhythme, c'est la durée relative de plusieurs sons successifs dans un temps donné. Chez les anciens, le langage était essentiellement rhythmique; en d'autres termes, les lettres avaient toutes une valeur ; elles étaient longues ou brèves, à des degrés différents , de sorte que le langage était beaucoup plus cadencé qu'il ne l'est aujourd'hui. Dans nos langues modernes, le rhythme joue un rôle moins accentué ; mais ce qu'elles ont perdu en cadence rhythmique, elles l'ont rattrapé en accentuation mélodique : notre langage est une vraie mélodie, dans laquelle le rhythme et la mesure jouent leur rôle, mais c'est à l'intonation et aux variétés de l'intonation que l'orateur emprunte ses principaux effets. Nous avons essayé de noter cette musique éloquente et rapide, mais nous avons dû nous borner à constater qu'un orateur parcourt très-souvent dans un discours la série des notes comprises entre deux octaves. Dans cette mélodie les transitions sont si promptes, qu'elles échappent à notre oreille ; l'ensemble nous frappe, mais nous ne saisissons pas les
(1) Voir ce que nous disons touchant la mémoire des mots page 686 de notre PkyMogk de ia voim et de la parole, («) Dictùmnaire de nmiqw, par J.^» Rousseau, article Rhythme,
détails. D'ailleurs cette rapidité excessive est une condition indispensable pour que la mélodie soit agréable et produise son effet.
Le sentiment du rhythme existe-t-il comme faculté générale de notre intelligence ? est-il seulement partie intégrante du sens de l'ouïe? Nous n'hésitons pas à répondre que le rhythme musical fait partie du sens de l'ouïe, comme le sentiment de la couleur fait partie du sens de la vue : la ligne est à ce dernier ce que le ton est à l'ouïe. La ligne détermine les contours, les accidents; le ton donne les limites de la mélodie. La couleur donne la vie, le mouvement, l'expression ; le rhythme produit des effets analogués: la mélodie qui exprime la joie est vive, sautillante, capricieuse; au contraire, si la mélodie est triste, le rhythme est large, lent, peu mouvementé ; enfin nous apprécions les intervalles dans la succession des sons avec le même charme que nous voyons la variété des couleurs.
Nous sommes autorisé à conclure de là qu'il existe une sorte de rhythme dans chaque sens ; les sourds-muets ont le sentiment du rhythme dans la marche, dans l'expression de la phjrsionomie ; nous trouvons le rhythme dans la création d'une statue, d'un tableau : la beauté en toute chose n'est-elle pas la juste proportion, le nombre et la mesure des éléments ?
Au point de vue exclusivement musical, le rhythme est caractérisé par une succession plus ou moins rapide et variable des sons, en tant qu'ils sont soumis à une certaine mesure, à un, deux, trois et quatre temps, qui établit la régularité dans l'irrégularité rhythmique : le rhythme mélodique est la régularité dans l'irrégularité.
Après avoir aiosi défini le rhythme, voyons le rôle qu'il joue dans la mémoire du sens de l'ouïe ; ce rôle est considérable, car sans le rhythme la mélodie n'existerait pas.
Le rhythme mélodique peut être retracé dans l'organe de l'ouïe sous l'influence de l'excitation cérébrale et réveillé par le cours naturel des idées mélodiques , mais en général nous pensons peu en musique (qu'on nous passe cette manière de parler).
Le plus souvent nous nous donnons la sensation d'un rhythme déjà perçu, en reproduisant réellement avec un organe l'impression rhythmique. Cet organe est celui de la voix. Bien que dans ces circonstances le larynx ne soit pas sonore, il suffit de pièter
358 POKGTION GËftÉBHO-MOTRICE.
la plus légère attention aux phénomènes pour s'apercevoir que rintelligence agit sur cet instrument d'une manière intime, silencieuse, mais réelk. Cette action est transmise au sens de l'ouïe, qui juge et apprécie les mouvements rhythmiques et dirige l'intelligence dans leur mode de succession.
Dans cette opération il y a reproduction de l'objet impression* nant par nos organes, de sorte que c'est plutôt un phénomène de reconnaissance (notion disparue de l'esprit, mais réveOlée par la présence de l'objet lui-môme) qu'un phénomène de souvenir. Dans tous les cas, le mécanisme n'est pas le même que celui que nous avons exposé pour le sens de la vue. Dans la mémoire de l'ouïe, l'intelligence fait produire le son et le rhythme par nos or* ganes ; l'ouïe reçoit cette impression réelle, qu'elle transmet à l'intelligence, et celle-ci juge en dernier ressort. Gesdiirers mou* vements sont difficiles à saisir, mais ils existent; nos sens l'afflr* ment et la raison nous dit qu'il ne peut pas en être autrement.
De ce que nous avons dit touchant la tonalité et le rhythme, nous concluons que, dans la mémoire du sens de l'ouïe, l'intelligence reproduit les tons par le secours de la mémoire des signes, et qu'elle soumet le rhythme et les intervalles réalisée taeitement à sa propre perception.