III. -* MÉMOIRES DE L'ODOAAT, DU GOUT ET DU TOUCHER
Les détails dans lesquels nous sommes entré à propos des sens de la vue et de l'ouïe nous dispensent de nous appesantir sur les autres sens. Nous devons dire cependant que la mémoire des impressions reçues par l'odorat, le goût et le toucher est assez obtuse et que, pour se retracer le souvenir d'une odeur, d'un toucher, d'une saveur, on est toujours obligé de faire intervenir la reproduction subjective des objets dont ces impressions sont inséparables. Nous pensons que cette infériorité relative à la mémoire doit être attribuée à l'absence d'un appareil de reproduction de l'objet impressionnant, dans les sens de l'odorat, du goût et du toucher.
L'œil est un appareil d'optique si parfait que, malgré les savantes recherches des observateurs les plus autorisés, on n'est pas encore parvenu à expliquer complètement le mécanisme de
MÉMOIRE Dm SKNSATIOm D£ LA YIB DE RELATION. 399
sa perfbottoti. L'oreille constitue également un instrument de AUttîqtté d'une incomparable ingéniosité, («produisant eiacte* ttMïi les impressions qu'il reçoit atant de les transmettre au eenreau. Mais pourquoi un appareil de reproduction ici et non pas là? On ne peut, ce nous semble, en trouver le motif que dans la nature spéciale de l'agent impressionnant. Les mouvements compliqués qui constituent la lumière et le, son avaient besoin d'un traducteur physiologique pour être transmis au centre de perception. Les ;mouvements qui affectent l'odorat, le goût, le toucher sont beaucoup plus simples et peuvent sans inmédiaire affecter convenablement la substance nerveuse. L'impression simple qu'ils produisent sur cette substance affecte d'au' tant mieux le centre de perception que la surface impressionnée est plus considérable. C'est pourquoi dans les appareils physiques de ces sens tout est disposé dans ce but. La membrane pituitaire, les papilles gustatives, celles du toucher sont étalées sur de grandes surfaces, et ces dernières sont d'autant plus considérables que le sens est plus développé chez l'animal que l'on examine.
ARTICLE II
idblOIlUi DIS StMSATIORS QUI hÉBOlTtUf DB l'ACTltlTÉ
FORcnomrxLLR nu gxevbau
DAR8 SIS RAPPORTS AVEC LES ORAARRS DU MODVXMRNT EN OlRiRAL.
L'animal qui nage, ranimai qui vole, celui qui rampe, celui qui se meut enfin sous l'impulsion instinctive accomplit tous ces actes sans les diriger dans les détails de leur accomplissement ; il n'applique pas le sens de la vue sur ses organes pour voir le résultat de l'impulsion donnée par le cerveau, pour voir si cette impulâon est bien réellement réalisée par les membres; non, il ne regarde pas cela. Ce qu'il regarde, c'est le but des mouvements, ce sont les rapports du corps avec le milieu et le but à atteindre. L'homme se conduit très-souvent comme nous venons de le dire ; ainsi que l'animal, il a ses mouvements instinctifs qu'il n'a pas besoin de surveiller dans leur exécution au moyen de ses sens ; comme l'animal enfin, il ne voit que le but à atteindre et les conditions de milieu qui l'en séparent. Mais à côté de ces mouvements, parfaitement désignés sons le nom A* instinctifs^ et
360 FONCTION GÉBÉBRO-MOTEICE.
dont nous devons expliquer plus loin le mécanisme, il en exécute d'autres que nous appelons intelligents et qui, contrairement aux précédents, requièrent dans leur exécution l'intervention d'ua sens spécial. Ce sont les mouvements appris, par conséquent voulus. Le souvenir de la sensation résultant de ces mouvements constitue une mémoire particulière qui a une importance très-'grande, puisqu'elle est la compagne inséparable de toutes les œuvres de l'intelligence : la parole, les arts, etc. Dans l'étude de cette mémoire, nous exanfiinerons séparément |la mémoire du sentiment de la contraction .musculaire et la mémoire de la sensation qui résulte de l'ensemble des mouvements voulus.
§ I. — MÂMOIRE DES SENTIMENTS DE lA CONTRACTION MUSCULAIRE
ET DE L'ACTIVrré NERVEUSE.
Comme nous l'avons vu (p. 286), le sentiment de la contraction musculaire accompagne tous les mouvements de la vie de relation. C'est lui qui donne à l'intelligence les notions nécessaires poujr qu'elle approprie l'énergie de la contraction musculaire aux nécessités du but à atteindre. Cette sensation appartient aux sensations de la vie fonctionnelle provenant de la vie organique. Elle est comme ces dernières très-vivement sentie, mais le cerveau en garderait difficilement le souvenir s'il ne l'associait pas au souvenir des actes auxquels elle concourt. La mémoire du sentiment de la contraction musculaire est aussi indispensable à l'exécution des mouvements instinctifs qu'à celle des mouvements appris. Dans les deux cas, sans cette mémoire, l'exercice des mouvements serait un éternel apprentissage.
La mémoire du sentiment de l'activité nerveuse se confond en quelque sorte avec celle du sentiment de la contraction musculaire. En effet, nous n'avons le sentiment de notre activité qu'en provoquant des mouvements, en changeant les rapports de notre corps ou de l'une de ses parties avec le milieu. Par conséquent, se souvenir qu'on a agi, c'est en même temps se souvenir qu'on a provoqué une contraction musculaire dans telle mesure et dans telle circonstance déterminée.
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Les impressions qui résultent de l'ensemble des mouvements ordonnés par le moi nous offrent un caractère essentiel : elles ne sont pas transmises directement au centre de perception par les nerfis sensitils des organes qui sont le siège du mouvement* Ces impressions arrivent par l'un des cinq organes des sens au centre de perception ; il est des causes impressionnantes résultant de nos mouvements qui affectent le sens de la vue : la mimique, le dessin, la sculpture, etc., etc.; d'autres qui affectent le sens du toucher : la marche, la préhendon, etc.; d'autres enfin qui impressionnent le sens de l'ouïe : la voix, la parole.
Les sensations que provoquent ces impressions nous donnent la connaissance du résultat des mouvements voulus, et c'est par cette connaissance indispensable que nous obtenons la coordination in* telligente des mouvements. Gomme nous l'avons dit toutàTheure, le sens musculaire nous sert exclusivement à ré^er le degré de contraction musculaire ; ce n'est point lui par conséquent qui dirige la coordination des mouvements dans un but déterminé. Cette direction vient du sens spécial auquel le mouvement s'adresse. Si, par exemple, nous examinons les mouvements compliqués de la parole, nous constatons qu'ils ne sont possibles qu'à la condition expresse que l'ouïe préside à leur formation ; c'est ce sens qui donne à l'intelligence la notion nécessaire pour que le mouvement soit tel qu'elle le veut. Le toucher supplée au sens de la vue chez l'aveu^e ; chez le sourd-muet, c'est le sens de la vue qui supplée au sens de l'ouïe absent. Chez le premier, les mouvements intelligents du langage écrit arrivent au moi par le toucher ; chez le second, les mouvements de la parole arrivent au moi par les yeux.
La mémoire des sensations qui résultent de l'activité volontaire de nos organes se produit selon certaines règles que nous allons faire connaître.
Le premier phénomène de la mémoire des sensations résultant de l'activité volontaire de nos organes, nous le trouvons dan? l'un des cinq sens ; nous invoquons d'abord la mémoire
362 FOMGTiON GÉHÉBRO-MOTRtCE.
du sens spécial qui a reçu rimpression du mouvement , et cette représentation subjectiTe est immédiatement suivie de l'action de l'intellect sur les nerfs qui président à l'exécution des mouvements ainsi représentés. Cette action (nous insistons à dessein, car elle n'a jamais été mentionnée) est tacite comme toute représentation subjective ; on ne voit pas le mouvement, mais on sent qu'il existe en puissance, sinon de fait. Demandez à celui qui par la pensée joue un air sur un instrument qui lui est familier, s'il ne sent pas le mouvement de ses doigts, bien que ce mouvement ne soit pas visible. Demandez encore à l'orateur qui médite dur un discours qu'il va prononcer, s'il ne s'entend pas parlei*, bien que le silence règne autour de lui. Cette représentation subjective du mouvement de nos organes, réunie à celle du sens spécial dont nous avons déjà parlé, constitue la mémoire composée des mouvements volontaires exécutés dans un but bien défini.
Le mécanisme que nous venons d'analyser n'est pas spécial aux mouvements appris ; nous le retrouvons dans les créations variées de l'intelligence. En effet, soit que nous voulions inventer un mouvement, soit que nous voulions faire un dessin, une statue ou toute autre œuvre d*art,'nous commençons par tracer l'esquisse de notre création dans la mémoire du sens qui doit diriger ces mouvements, et c'est d'après ce modèle intérieur que nous dirigeons nos mouvements, que nous réalisons m aciu la conception de l'esprit.
C'est ainsi que les organes des sens doivent être considérés non-seulement comme la source de toutes nos connaissances, mais comme les instruments indispensables de notre intelligence dans les opérations de notre esprit.
C'est pour ne pas s'ôtrc rendu bien compte de ces phénomènes que Gall a été conduit à inventer une mémoire spéciale pour chaque faculté : pour la musique, pour la danse, pour la parole, etc. Toute sensation peut ôtre reproduite subjectivement; cette reproduction constitue la mémoire. Par conséquent, si Ton voulait établir des mémoires spéciales, il faudrait en inventer une pour chaque sensation ; on serait ainsi dans le vrai ; mais cette division n'est pas nécessaire. Gall était parti d'un bon principe, et nous sommes persuadé qu'il aurait découvert la vérité
s'il n'eût pas été aveuglé par son système. C'était déjà un grand pas que d'avoir rayé la mémoire des facultés fondamentales, mais ce n'était point assez. En elTet, en inventant une mémoire spéciale pour chaque faculté, il était obligé, pour tout expliquer, d'inventer des sous>ordres de mémoire dans la même faculté. Ainsi, par exemple, dans la faculté du langage, il avait mis la mémoire des mots et la mémoire du sens des mots, etc.
Rien n'était plus juste, et il n'avait qu'un pas de plus à faire, il n'avait qu'à mettre dans chaque faculté toutes les mémoires qui se rattachent aux sensations spéciales que l'on trouve dans ces facultés, pour être tout à fait dans nos principes. Mais tout système oblige, et Oall en avait un dont les exigences étaient nombreuses.
Be la coordination dea mouvements. — La manière dont nous avons expliqué les phénomènes de mémoire nous inspire une seconde critique, qui porte sur une expression au moyen de laquelle les sectateurs de Gall, et en particulier M. Bouillaud, croient pouvoir expliquer les problèmes les plus compliqués de la physiologie mentale. Nous voulons parler de la coordination des mouvements simples en mouvements d'ensemble. M. Bouillaud prétend, par exemple, et il tient essentiellement à cette opinion, dont il est le père que dans le cei'vcau réside un oi^ane distinct destiné à coordonner les mouvements de la parole. Gomme nous devons discuter plus loin cette question, nous nous bornerons à dire ici que cette prétendue coordination n'existe pas. S'il existait d'ailleurs un organe chargé de coordonner les mouvements, notre intelligence n'aurait qu'à vouloir et nous pourrions exécuter aussitôt les mouvements les plus compliqués sans les avoir jamais appris. Or ce n'est pas ainsi que les choses se passent.
Il est des mouvements complexes que nous faisons, il est vrai, sans le secours de l'éducation; tels sont les mouvements de l'enfant qui respire ou qui prend le sein. Mais ces mouvements ont été prévus, arrangés d'avance, comme les mouvements de la vie fonctionnelle de nutrition ; ils sont sous la dépendance d'un arrangement anatomique préétabli qui les excite tous en même temps, comme nous le voyons pour le centre respiratoire ou nœud vital ; comme nous le voyons encore pour les mouvements de lo-
364 FONCTION GÉRÉBRO-MOTRIGE.
comotion, dont les centres coordonnés se trouvent échelonnés le long de l'axe médullaire.
Ce qui a pu induire en erreur les partisans de la coordination» c'est que ces centres excitateurs sont en rapport avec la volonté et qu'il suffît de l'excitation de cette dernière pour qu'ils entrent en action. Evidemment l'intelligence ne coordonne rien lorsqu'il s'agit de ces mouvements qui, d'un côté, tiennent à la vie organique par leur automatisme et, de l'autre, à la vie intellectuelle par l'action incontestable, mais limitée, que la volonté peut exercer sur eux.
L'expression coordination a été surtout appliquée à ces ensembles de mouvements qui, habituellement sous la dépendance de l'instinct, sont quelquefois mis à profit par l'intelligence. Il est évident que dans ces circonstances notre intelligence utilise les moyens qui lui sont offerts, mais qu'elle ne coordonne rien : elle emploie des ensembles partiels de mouvements élémentaires existant déjà, et coordonnés organiquement. Ainsi dans la parole, nous utilisons l'ensemble des mouvements qui concourent à la production du cri , du rire, de la succion. Il est vrai que l'intelligence dirige ces divers ensembles de mouvements déjà coordonnés: mais, loin de voir une coordination de la part de l'intelligence, nous voyons , au contraire, un apprentis* sage, quelquefois très-long et difficile, de chaque ensemble de mouvements que nous dirigeons au moyen du sens spécial auquel ces mouvements s'adressent. Pour apprendre à dire popa^ l'enfant sait déjà effectuer tous les mouvements qui concourent à la formation de ce mot ; il les a exécutés soit en criant , soit en riant, soit en tétant; cependant il n'arrive à le prononcer qu'avec de grandes difficultés. En serait-il ainsi s'il avait en lui un organe coordinateur? Non certes; rien ne l'empêcherait de coordonner les mouvements dès qu'il entend le mot.
Les mouvements, qui doivent être considérés comme les premiers instruments de notre intelligence, ne se développent que peu à peu et toujours en proportion des progrès de l'intelligence elle-même ; il n'y a de coordonné en eux que les mouvements tout à fait élémentaires et qui appartiennent à l'instinct et non à l'intelligence.
Si l'intelligence combine ces différents ensembles de mouve-
ments de certaines manières bien déterminées, ce n'est qu'avec le secours des sens spéciaux de la vue, du toucher, de Touïe, et non par l'effet d'un organe coordinateur ; il y a dès lors un véritable apprentissage, une éducation nécessaire, et par conséquent absence de coordination, dans le sens où l'entendent les partisans des localisations cérébrales.
Cette prétendue coordination n'est en somme, pour nous, qu'un phénomène de mémoire; nous nous représentons subjectivement l'objet, son ou image qui résulte d'un ensemble de mouvements, et cette représentation suffit pour que notre volonté fasse exécuter l'ensemble des mouvements représentés.
Cette marche naturelle résulte de la manière dont ces mouvements ont été appris, c'estrà-dire du concours indispensable, dans cet apprentissage, du sens spécial qui est le siège de la représentation subjective des mouvements.
Nous ne saurions trop le répéter : s'il existait des organes coordinateurs, législateurs dans le cers^eau, il nous suffirait de voir un mouvement quelconque pour qu'à l'instant nous puissions l'imiter avec nos organes.
La mémoire des actes volontaires exerce une influence de premier ordre sur l'éducation de l'homme , mais avec cette seule faculté l'homme arriverait à être tout au plus un animal perfectionné. Il est une autre mémoire, vrai caractéristique de l'être humain, qui le distingue essentiellement de tout ce qui vit : c'est la mémoire de la sensation-signe.
Mémoire de la sensation-aigne. — Résultant d'actes voulus, exécutés par nos organes et perçus par l'un des cinq sens, la sensation-signe doit être classée parmi les sensations qui résultent de l'activité volontaire de nos organes ; mais les mouvements du langage se distinguent de tous les mouvements volontaires par leur but et par la nature du rapport qui les lie à l'objet qu'ils sont destinés à représenter. Par conséquent, dans le mécanisme de la mémoire de cette sensation nous trouverons les mêmes conditions que nous avons vues présider à la mémoire des actes volontaires, mais nous aurons à signaler certaines particularités qui résultent précisément de la nature spéciale de la sensationsigne.
L'importance du sujet nous entraine à exposer ici le mécanisme
366 FONCTION GÉRÉBRO-IIOTRICE.
de la mémoire de la fonction-langage, car nous ne voudrions pas dédoubler une question si intéressante. Cependant la crainte de ne pas être sufBsamment clair nous oblige à renvoyer cette description au chapitre consacré à la parole et nous nous bornerons à indiquer ici le rôle de la mémoire de la fonction-langage dans la mémoire en général, de manière à pouvoir conclure et nous résumer d'une façon satisfaisante.
Pour se faire une juste idée du rôle de la fonction-langage dans la mémoire, il ne faut pas perdre de vue que toutes les notions chet Tètre intelligent sont représentées par un signelangage ; il ne faut pas oublier non plus que, grâce à cette représentation par des mouvements-signes, les perceptions, qui par leur nature sont des choses peu mobiles , peu maniables, reçoivent le mouvement et la vie nécessaires à l'évolution de la pensée. 11 faut se souvenir aussi que cette dernière est constituée par la mémoire de la fonction-langage.
Cela posé, et en jetant un coup d'œil rétrospectif sur tout ce que nous avons dit touchant la mémoire, on peut comprendre le rôle immense que joue la mémoire des mouvements-signes soit dans rétablissement du rapport qui constitue le souvenir, soit dans le développement de la mémoire des sens spéciaux (dessin, sculpture, musique, parole, écriture); sans la mémoire de ces mouvements, nos souvenirs, livrés au hasard des circonstances et des impressions reçues, ne seraient jamais dirigés dans la voie que notre volonté voudrait leur imprimer. Ces considérations suffisent, croyons-nous, pour donner une idée satisfaisante de la mémoire de la fonction-langage et du rôle qu'elle joue dans l'exercice de la mémoire en général. D'ailleurs ceux qui désireraient des notions plus précises les trouveront plus loin au chapitre consacré à la parole.
DE LA MÉMOIRE DANS LflNSEMBLB DE SES ÉLÉMENTS. S67