C. Action du sens de la vue au dehors
Plusieurs physiologistes, comme Tortual, Volkmann , Bartels , attribuent au sens de la vue lui-même l'action au dehors c'est-à-dire la faculté de rapporter hors de nous les objets que nous voyons , ou d'en constater l'extériorité. Mais qu'est-ce qui se trouve d'abord au dehors ? Comme celui qui voit pour la première fois ne peut point encore distinguer l'image de son propre corps d'autres images , le placement hors de soi de ce qu'on a vu ne peut être autre chose qu'une distinction établie par le sujet entre lui-même et ce qu'il voit, une distinction entre le moi sentant et la chose sentie. La faculté d'apprécier l'extériorité des objets est une affaire du jugement, comme je l'ai établi dans l'introduction à la physiologie des sens. On dit que'le nouveau-né place de suite les objets de la vue hors de son corps et de son œil ; mais le nouveau-né ne connaît ni son œil ni son corps sous la forme de sensations visuelles, et il a besoin que l'expérience lui apprenne laquelle des images qu'il voit est son propre corps. En conséquence, tout ce qu'il est permis de dire , c'est qu'il place ce qu'il sent hors du moi sentant , et c'est en ce sens seulement qu'il le reporte au dehors. Chez les animaux , cette réaction du sensorium vers l'extérieur est beaucoup plus sûre par le concours de l'instinct; car l'animal ne tarde pas à se traîner vers la mamelle de s:\ mère, de sorte qu'il doit y avoir, dans sonsen-
sorium , un peKcbant inné à sb porter par des mouvemens vers riiTiDge qu'il aperçoit, et qui, par rapport au moi voyant, est extérieure , c'est-à-dire objet. Si le nouveau-né ne sait pas d'abord distinguer l'image de son propre corps de celle du monde extérieur , il ne tarde pas à s'apercevoir que certaines petites images reviennent presque constamment dans le champ visuel, et qu'elles se meuvent quand lui-même meut volontairement son corps : ce sont les images de son propre corps. Toutes les autres changent indépendamment de son corps , ou leurs changemens ne correspondent point à ceux de son individu : celles-là sont les images du monde extérieur , qu'il admet désormais comme existant hors de lui dans l'espace , et qui se répètent de jour en jour dans le champ visuel de la représentation , dont l'origine remonte à cette époque. Le nouveau-né ne sait rien de l'œil en tant qu'il voit. L'individu qui voit a, généralement parlant, peu d'occasions de reconnaître que c'est dans l'œil qu'il voit. Les cas oii il éprouve une sensation dans l'œil , sans apercevoir rien de déterminé à l'extérieur , sont les seuls qui lui permettent de remarquer que l'œil est le théâtre de ces effets ; tels sont ceux de la sensation d'obscurité qn'il éprouve en fermant les yeux , et de la sensation que la clarté lui procure en agissant à travers ses paupièl'es abaissées.
D. Images de son propre corps dans le champ visuel.
Certaines régions de notre corps font preque toujours partie du champ visuel de l'œil , et par conséquent aussi des représentations du sens de la vue. Lorsque nous voyons d'un seul œil, l'un des côtés du champ visuel est occupé par le côté visible du nez ; si nous abaissons les sourcils , ils occupent la partie supérieure de ce champ ; si nous élevons les joues , nous en voyons une partie au bas du champ visuel ; enfin , si nous contractons le côté extérieur du muscle orbiculaire des paupières , h partie externe du champ est limitée par une
ombre qui provient des alentours de l'œil. Des images de parlies de notre corps peuvent donc apparaître dans toute la périphérie du champ visuel , et alors les images des objets extérieurs se trouvent placées entre celles de notre propre corps. Lorsque nous fixons d'un seul œil le bout de notre nez, l'image du nez s'avance d'un des côtés du champ visuel jusque dans le milieu ; si nous le fixons des deux yeux à la fois, l'image se trouve au milieu de la partie inférieure du champ visuel , appartenant aux deux yeux en même temps , tandis que les images des côtés du nez se perdent en partie , l'un des yeux voyant des objets extérieurs à l'endroit où l'autre aperçoit une image confuse du nez. Si Ton tourne l'œil davantage en dehors, on voit paraître à la partie inférieure du champ visuel non plus seulement le nez , les joues et les lèvres , mais encore le tronc et les extrémités. Ainsi , quelque situation que prenne l'œil , il découvre toujours une portion de notre corps, qui occupe un emplacement déterminé à h périphérie du champ visuel , en haut, en bas, à droite ou à gauche, et l'image des parties de notre corps fait partie intégrante de la plupart des sensations et représentations dont nous sommes redevables au sens de la vue.
Quoique les images de notre corps ne soient non plus représentées que sur le champ visuel de lu rétine , d'où elles sont transmises au sensorium, cependant celui-ci leur attribue le caractère de l'objectivité ou de l'extériorité avec la même certitude qu'aux images des objets extérieurs. Rigoureusement parlant , l'image de notre main que nous voyons n'est pas la main elle-même , mais seulement son apparence. Nous cherchons à saisir un corps , et tandis que nous le faisons ^ la même chose arrive dans l'image du champ visuel de la rétine; nous voyons que nous saisissons, parce que l'apparence de notre main saisit l'apparence de l'objet. Nous sommes aussi informés du même acte par un autre sens , par le toucher de la main et par ses mouvemens. Ce qui semble singulier, c'est
que , quoique le toucher et la vue des parties de notre corps s'exécutent en des points tout-à-fait diflerens , jamais cependant il . n'y a contradiction» entre les deux sortes de sensation. C'est aussi par Tintermède de l'imagination qu'a lieu l'harmonie qui règne entre elles et leur réunion. Nous pouvons nous convaincre que les choses se passent réellement ainsi j d'après un cas où la différence de lieu est plus frappante encore , bien que l'imagination n'en lie pas moins intimement les deux sensations Tune à l'autre : quand nous voyons l'image de notre corps et ses mouvemens dans une glace , que nos mains remuent , et que nous /en sommes informés à la fois par le toucher et par l'image dans la glace, Timaginalion parvient à ne faire qu'une seule et même chose de ce que nous touchons et de ce que nous voyons , bien que le lieu soit totalement différent.
E. Vae renversée et 'vue droite.
D'après les lois de l'optique , les images se représentent , sur la rétine , renversées par rapport aux objets. Ce qui est en haut dans ceux-ci nous paraît en bas dans l'image, etc., la position relative des parties de celle-ci restant d'ailleurs la même. Mais voit-on réellement les images renversées comme elles le sont , ou bien les voit-on droites , comme les objets ? Les images et les particules affectées de la rétine ne faisant qu'un, la question, traduite en langage physiologique, est celle-ci ; lorsque nous voyons , les particules de la rétine sont-elles senties par nous dans leur relation naturelle avec le corps ?
Mon opinion , que j'ai publiée et développée dès 1826 , est que, quoique nous voyions les objets renversés , nous ne pouvons jamais en acquérir la conscience que par des recherches d'optique , et que , voyant tout de la même manière , l'ordre des objets ne s'en trouve nullement altéré. Il en est ici comme du renversement quotidien des objets avec la terre entière ,
DANS LA VISION. SgS
dont on ne s'aperçoit qu'en observant la situation des astres , et cependaût rien de plus certain que, dans l'espace de vingtquatre heures , une chose qui était en bas par rapport aux astres , finit par se trouver en haut. Voilà pourquoi il n'y a point, dans l'acte de la vision, défaut d'harmonie entre la vue et le toucher, qui aperçoivent les objets, la première renversés et l'autre droits : car nous voyons tout à l'envers , même les parties de notre corps, et chaque chose conserve sa position relative. L'image de notre main qui palpe se renverse aussi. Nous appelons les objets droits, parce que nous les voyons tels. On a déjà quelque peine à remarquer la simple inversion des côtés dans la glace , où la main droite occupe la gauche de l'image , et nos seniimens tactiles , quand nous réglons nos mouvemens d'après l'image de la glace , contredisent fort peu ce que nous voyons , par exemple lorsque nous faisons un nœud à notre cravate dans un miroir. Cependant il y a bien là un peu de contradiction , parce que le renversement porte sur les côtés seulement , et que tout n'est pas renversé.
Volkmann a embrassé la même opinion que moi. Il soutient aussi que nous n'avons pas besoin d'une explication de la vision droite tant que nous voyons tout renversé, et non pas uniquement un objet parmi d'autres. Rien ne peut être renversé , dit-il , quand rien n'est droit -.car les deux idées n'existent que par opposition.
L'hypothèse qui attribue la vision droite à ce que nous voyons , non pas l'image de la rétine , mais la direction des rayons lumineux , renferme quelque chose d'impossible puisqu'il n'y a point de direction déterminée des rayons lumineux, mais qu'à chaque point correspond un cône entier de lumière, et qu'il ne nous est jamais possible de sentir autre chose que Tétat des particules de notre rétine. L'hypothèse de ceux qui prétendent que la rétine agit en dehors et qu'elle y reporte les objets en sens croisé , par exemple suivant la direction de la perpendiculaire à la rétine (Bartels) , est aussi purement
596 DES EFFETS DE Là KÉTINE
arbitraire; car il n'y a pas même moyen d'enlrevoirpourquoi une direction aurait la prééminence sur l'autre , et chaque particule delà rétine , si elle avait le pouvoir d'agir en dehors, devrait le faire en tout autant de directions qu'il y aurait possibilité de tirer des rayons d'elle au monde extérieur. Gomme nous ne nous apercevons jamais que nous voyons à l'envers, il n'est pas probable non plus que la nature ait placé dans le cerveau ou quelque part ailleurs un moyen de corriger une erreur dont nous ne parvenons à nous instruire qu'en étudiant les lois de l'optique. On ne saurait alléguer ici la décussalion des nerfs optiques , puisque l'entrecroisement n'est que partiel.
S'il était possible qu'une image d'un objet se produisît sur la rétine sans le concours de la lumière , par exemple au moyen du contact immédiat, alors cette image ne serait pas renversée ; et s'il était possible de voir un même objet d'abord par la lumière extérieure , puis par son application immédiate à la rétine , les images produites de ces deux manières seraient en sens inverse l'une de l'autre. On parvient à réaliser cette hypothèse dans certaines expériences. Que, par exemple, on comprime la rétine avec le doigt, à travers la sclérotique, on obtient une figure déterminée immédiatement par ce doigt. Mais on peut en même temps voir le doigt par l'intermédiaire de la lumière extérieure. Or les deux images sont situées sur des côtés opposés. Quand, les yeux étant fermés , on comprime avec le doigt la partie supérieure de l'œil , l'image se montre en bas ; elle apparaît en haut , à droite , à gauche , si l'on opère de même sur les parties inférieure, gauche et droite.
F. Direction de la vue.
Avant de quitter ce point de doctrine , il nous reste encore à examiner ce que quelques physiologistes appellent la direction de la vue. Des objets qui projettent leurs images sur la
même particule de la rétine, sont situés dans la même direction , quant à la vue. Il y a , par rapport aux causes qui déterminent la direction de la vue , deux hypothèses possibles , mais dont une seule semble juste.
1° La direction suivant laquelle on voit quelque chose, dépend uniquement de la particule affectée de la rétine , de la distance à laquelle cette particule se trouve du centre de la membrane, de la direction qu'elle affecte par rapport à lui, ou , en d*autres termes , de la place qu'elle occupe dans la mosaïque entière de la rétine. Alors même que rimagination agit au dehors, et y projette les affections de la rétine, la re-. lation des petites images demeure la même , et la représentation visuelle peut être considérée jusqu'à un certain point comme un déplacement en avant du champ visuel entier de la membrane ,' déplacement qui n'en altère nullement les côtés, ce qui apparaît en haut étant représenté en haut, et ce qui apparaît en basTétantenbas-Supposons, par exemple, que dbac Fig. 36. efig. oG^ soient \ixréime, et d'b^ a' c' e'
I la projection au dehors des images de la représentation ; a' serait la projection de a, h' celle de b^ c' celle de c , etc. ; b' se trouve , dans la repré- *sentalion , du même côté que b dans rimage de la rétine , d du même côté que c , et ainsi de suite pour les autres points correspondans. De sorte qu'en fig 37, concevant la rétine pla-
ine , la projection serait comme dans la f.gufe 37. L'étendue que â! e' acquiert dépend uniquement de la représentation ; il n'y a d'invariable que eo b a. c e \e% situatious relatives
de a'b' c'^'e'.
Fig. 38.
2" Les projections des images se croisent^ de manière que a de l'inaagedelaréline est projeté du côté opposé dans la représentation , ou va dans la direction a a\ fig, 38.
Cette seconde hypothèse est susceptible de varier beaucoup , suivant la situation du point d'entrecroisement qu'on ^ admet pour les directions.
a. Les uns croient qu'on aperçoit la direction de la lumière , que par conséquent on voit dans la direction de la lumière elle-même. Celte opinion est exposée, chose assez remarquable , jusque dans quelques manuels de physique. Porterfield avait déjà démontré qu'elle est insoutenable ; Volkmann Ta combattue également. Dans la vision ordinaire, chaque point de l'image sur la rétine est déterminé par le sommet d'un cône lumineux ayant pour base la largeur de la rétine. Lequel de ces rayons du cône doit déterminer la direction? Serait-ce le rayon parallèle à l'axe? Mais les rayons périphériques suffisent aussi, quand on les isole en regardant Fig. 39. à travers le trou d'une
carte. Si le pointa est assez distant de l'œil «pour que les rayons se réunissent en o avant de parvenir à la rétine , et qu'on place une carte percée de deux trous en w w , il se projette en^y deux images des faisceaux lumineux qui passent à travers ces
Fig. 40.
trous. Qu'au contraire a soit trop rapproché de l'œil , en sorte que l'i- «mage tombe derrière la rétine, et qu'il y ait deux trous de carte en m n,
DANS LÀ. VISION. Sgg
les rayons périphériques du cône lumineux qui passent par ces trous projettent deux images, savoir x'y. Aune dislance 'déterminée du point radieux a, la distance a?' et y de la seconde figure peut être aussi considérable que celle x ei y de la première, et alors les images paraissent au même endroit; cependant la direction des faisceaux lumineux ^ o de la première figure et oa?' de la seconde est totalement différente.
b. Porterfield et Bartels supposent que chaque point de la rétine voit dans la direction d'une ligne perpendiculaire à la rétine ou à sa tangente. Celte hypothèse est purement arbitraire.
c. Suivant Volkmann , la direction de la sensation dépend de la situation du point sentant par rapport au point d'entrecroisement des rayons visuels , qui , d'après ses observations, se trouve sur la même ligne que la petite image de la rétine et l'objet. Il ajoute que c'est la conséquence d'une loi innée et qu'on ne doit pas chercher à expliquer. Certes, il y a, physicalement parlant , le plus parfait rapport entre les objets et les images de la rétine , et c'est par le point d'entrecroisement que passent les lignes tirées des uns aux autres. Cependant je ne pense pas qu'il y ait, dans l'activité du nerf optique , une action au dehors suivant une direction déterminée et exclusive. Volkmann suppose un rapport inné et inexplicable entre les particules de la rétine et un point d'entrecroisement derrière le cristallin. Il n'y a pas nécessité , dans la première hypothèse , d'admetire rien qui se refuse à explica lion. La direction de chaque image est déterminée par sa situation sur la rétine et par la situation de ce point eu égard à la membrane entière , et les objets se projettent dans le même ordre, mais sans croisement, dans la représenîation. La projection ne peut pas dépendre d'une simple inflexion ou courbure de la rétine ; elle doit , suivant moi , tenir à l'ordre des particules de cette membrane par rapport les unes aux autres.
Toutes les explications de la direction de la vue , d'après le
principe de la seconde théorie , sont affectées d'un vice commun. La vue des deux yeux à la fois les contredit toutes. Si la direction de la vue dépend d'une action de la rétine dans une direction quelconque, déterminée de dedans en dehors, soitdans la direction du point autour duquel l'œil tourne sur luimême , soit dans une direction perpendiculaire à la rétine , il y a i mpossibilité de'comprendre comment on voit les objets simples avec les deux yeux. Car l'œil Ay^^. 41 verra dans la direc- Fig. 41. tion ace l'image du point c , située
au milieu âe la rétine , et l'œil B le verra dans la direction b c d. Ce point e est donc porté , par la théorie, en deux endroits tout-à-fait différens. On ne peut objecter que les centres des deux rétines sont toujours vus simples -. car s'ils voient un objet au même endroit, ils ne peuvent pas le placer en dehors dans les directions a c e et b c d : autrement ils ne le Iverraient pas simple. Si, au contraire, la direction suivant laquelle on voit quelque chose dépend uniquement du rapport entre la particule affectée de la rétine et la rétine entière, c sera vu simple sur des points identiques a et b des deux membranes , et il occupera le milieu du champ visuel des deux yeux.
G. Jugement sur la forme , la grandeur , la distance et le mouvement des objets.
Le jugement que nous portons , d'après la vue , sur la forme des corps, est la suite, en partie de la sensation , et en partie de représentations combinées.
Comme la forme des images dépend absolument de l'étendue des points affectés de la rétine , la simple sensation suffit pour nous faire distinguer les unes des autres des formes bor-
fi
DANS lA VISION. /^0\
nées à de simples surfaces, par exemple un carré d'un cercle.
Molyneux demandait à Locke si un aveug^le de naissance qui sait distinguer un cube d'une sphère par le toucher, saurait également établir cette distinction à Taide du sens de la vue , en supposant qu'il le recouvrât tout à coup. On ne comprend pas comment ces deux philosophes ont pu se prononcer pour la négative. Car le toucher et la vue reposent sur les mêmes intuitions fondamentales de l'étendue de nos propres organes dans l'espace. Aussi l'animal qui vient de naître a-t-il sur-le-champ la sensation de la forme déterminée , lorsqu'il aperçoit la mamelle de sa mère , et cela seul prouve que la faculté de saisir des formes simples n'est pas le fruit de l'éducation. Mais celle de juger des différentes dimensions des corps d'après les images de la vue , exige de l'exercice , parce que toutes les intuitions du sens de la vue ne sont originairement que des surfaces, et pour procurer la représentalion d'un corps , le jugement doit ajouter les différentes faces qu'on aperçoit à ce corps , quand on lui donne une autre situation. L'opéré de Cheselden voyait tout à plat, parce que c'est effectivement ainsi que tout se représente. Mais , comme les images changent tandis que nous nous remuons dans l'espace , parce que nous passons en quelque sorte entre elles , il il résulte de là en nous la représentation de la profondeur du champ visuel , qui n'est qu'une simple idée , et non une sensation.
La grandeur apparente des objets dépend immédiatement de celle de la partie affectée de la rétine , ou de la grandeur de langle sous lequel ils apparaissent cà l'œil. Pour juger de leur grandeur réelle d'après leur grosseur apparente , il faut combiner des idées déjà acquises de proche, de lointain, etc.
Juger de la proximité et de Téloignement est l'affaire de l'esprit, et non de la sensation. Tout objet qui apparaît sons un angle plus petit que celui sous lequel on le voit dans un voisinage immédiat ^^ est jugé éloigné. On juge plus éloigné celui ir. 2G
qu'un autre couvre en partie , ou qui paraît plus petit relativement qu'il ne devrait le sembler s'il était placé à la même distance que les autres objets. Ce jugement s'acquiert, et ce n'est point une faculté innée, du moins chez l'homme. Pour l'enfant , tout se trouve à la même distance; il cherche à saisir la lune aussi bien que le corps le plus rapproché de lui.
La plupart des physiologistes prétendent que la situation des arcs des yeux qui est nécessaire pour fixer un objet , contribue aussi beaucoup à l'appréciation des distances , parce que les axes des yeux convergent d'autant plus qu'un objet est plus rapproché. Cependant on s'exagère la valeur de ce moyen. Il peut sans doute avoir beaucoup d'efficacité pour des objets qui sont placés en droite ligne devant les yeux , mais il la perd toute pout* ceux qui sont situés de côté , et la chose est facile à démonîrer. En effet , les objets latéraux exigent, pour qu'on puisse les fixer , une tout autre convergence des arcs des yeux que les objets placés en ligne droite , alors même que la distance est identique pour tous. Ainsi la convergence des axes des yeux est la même pour les points a h cfig. 42, et néanmoins a est fort éloigné des yeux , tandis que c en est très-rapproché. Les angles4, 4' et 5 sont égaux , si a 5 c est un cercle : car c'est une propriété \du cercle que les triangles [dirigés 'd'une corde commune vers la périphérie , ont des angles égaux à cette périphérie. Donc, de ce que les deux objets situés à côt4 les uns des autres ont la même parallaxe , nous ne concluons pas qu'ils sont placés à inégale distance, mais qu'ils sont situés dans le même cercle.
Le jugement que nous portons sur le mouvement des objets vus , dépend en partie du mouvement de l'image sur la ré-
Fiï. 42.
tiné , et en partie de celui des yeux , qui suivent un corps quand il se meut.
Si l'image se meut sur la rétine, tandis que l'œil et notre corps demeurent en repos , nous jug^eons que l'objet vu change de position par rapport à nous. Son mouvement peut cependant n'être qu'apparent , comme il arrive quand le corps sur lequel nous nous trouvons , un bateau par exemple , se meut. Si l'image reste en repos sur la rétine , si elle y demeure fixée au même point , et que les mouvemens des yeux suivent le corps mu , nous jugeons que celui-ci se meut d'après la sensation de mouvement que nous éprouvons dans nos muscles^ oculaires, ou d'après les courans qui leur sont envoyés par lé sénsorium. Lorsque l'image sur la rétine et les muscles des yeux se meuvent en même temps d'une manière correspondante, comme en lisant, nous jugeons que l'objet est tranquille , et nous savons qu'il n'y a que nous qui changeons de situation par rapport à lui. Quelquefois , il y a mouvement apparent des objets , bien que ceux-ci et les yeux soient tranquilles. Ainsi, après qu'on a tourné sur soi-même, on les voit tourner à leur tour, mais en sens inverse. Purkinje a fait, su^ ces phénomènes , des observations remarquables qui semblent prouver qu'ils dépendent d'une impulsion au mouvement en un certain sens imprimée au cerveau. Car la direction de la rotation reste le même, par rapport à la tête, qu'elle était primitivement, quoiqu'on détourne la tête en cessant de tourner. Ainsi , a t-on tourné la tête droite, si l'on s'arrête tout à coup, lés objets tournent horizontalement ; puis si l'on incline l'axe de la tête sur le côté , ce n'est plus autour d'une ligne perpendiculaire au sol que les objets tournent , mais autour d'un axe incliné de la tête , c'est-à-dire que le mouvement circulaire s'exécute obliquement de bas en haut. Le même phénomène a lieu lorsqu'on tourne horizontalement sur soi-même, la lête penchée de côté, et qu'en s'arrêiant brusquement on redresse la tête. Il ne faut pas confondre avec ces mouvemens appa-
reos , d'autres qui dépendent d'images consécutives , et dont nous aurons à traiter plus loin : rien de commun ne les rapproche , et ceux qui sont dûs au tournoiement peuvent avoir également lieu après qu'on a tourné sur soi-même en fermant les yeux.
H. Effets de Vattention dans la vision.
L'âme peut consacrer plus ou moins ou entièrement son attention à un sens ou à l'autre. Lorsqu'elle est exclusivement occupée de l'un , elle perçoit peu ou point les effets des autres. Sous ce rapport , le sens de la vue participe au sort commun ; l'âme ne reçoit aucune influence de sa part lorsqu'elle est plongée dans de profondes contemplations. L'homme qui médite ne voit souvent rien, malgré la fixité de ses regards, parce que les effets des fibres nerveuses ne sont point en état d'exciter le sensorium livré à d'autres occupations, et qu'ils se perdent dans le cerveau sans émouvoir l'attention. L'attention est donc nécessaire pour que nous ■voyions. Mais elle analyse aussi ce qui se passe dans le champ visuel. Tout n'est pas saisi avec la même netteté par le champ visuel entier de la rétine ; c'est taniôt telle chose et tantôt telle autre qui frappe davantage. Une figure mathémaiique complexe se trouve saisie par nous de différentes manières, suivant que nous consacrons notre attention à telle ou telle de ses parties. Ainsi , dans la figure ci-contre , c'est Fig. 43. tantôt l'ensemble que nous saisissons le mieux , et tantôt les détails , les six triangles de la périphérie , l'hexagone médian , ou les deux grands triangles. Plus une figure est complexe, plus elle présente de variations au jeu de l'attention. Voilà pourquoi les ornemens de l'architecture sont pourvus à nos yeux d'une sorte d'animation, parce qu'ils créent sans cesse de nouveaux matériaux à la vie de notre activité représentative.
DANS LA ViSION. 4^5
II, Effets consécutifs des impressioas visuelles; ou images consécutives.
La durée des impressions sur la rétine est beaucoup plus longue que celle de l'action de la lumière. D'après Plateau , la sensation dure 0,32 à 0,35 seconde au-delà de cette action , et la durée de l'impression consécutive croît en raison directe de celle de l'impression première. Aussi peut-on conserver très-lon^T^-temps dans l'œil l'image consécutive d'un objet éclairé, par exemple des carreaux d'une fenêtre, après qu'on les a fixés pendant un assez long temps de suite. La durée de ces images peut également être prolongée de beaucoup , en faisant aller et venir la main devant les yeux fermés, de manière que ceux-ci soient alternativement plongés dans l'ombre et frappés de la lumière du jour. Cette persistance explique le phénomène du cercle de feu qu'on aperçoit quand on tourne une lumière en rond devant les yeux ; elle rend aussi raison du mélange des couleurs d'un disque coloré tournant, et de l'impossibilité de distinguer les uns des autres les rais d'une roue qui marche avec rapidité. Lorsque l'illumination n'est que momentanée , par exemple dans le cas d'éclair ou d'étincelle électrique, la confusion des images n'a point lieu, et l'on parvient même à distinguer les vibrations d'une corde.
Quand on contemple pendant fort long-temps un corps dont les parties se meuvent à la suite les unes des autres, les images consécutives conservent aussi une apparence de mouvement dans la même direction, parce qu'elles s'effacent successivement. C'est ainsi , à mon avis , que s'expliquent certains mouvemens apparens. Si l'un a tenu ses regards fixés pendant long-temps sur les ondes d'une eau courante, et qu'on les reporte tout à coup sur le sol, celui-ci semble se mouvoir, mais en sens inverse du courant. J'ai souvent remarqué ce phénomène en regardant de ma fenêtre la rivière
4o6 DES EFFETS DE LA RÉTINE
couler , et détournant ensuite mes yeux vers le pavé. Je Vai observé aussi sur mer, en regardant tout à coup le pont du bâtiment après avoir fixé long-temps les flots passant le long de ses flancs. Si l'on admet qu'il y avait encore dans mon œil des images consécutives de vagues , qui disparaissaient les unes après les autres, en suivant le même ordre que celui de leur formation par l'effet du mouvement, le passage des images les unes au devant des autres, quand les yeux sont reportés sur le sol, doit produire l'apparence d'un mouvement de ce dernier en sens opposé.
En considérant les images consécutives sous le point de vue de leurs qualités , on peut les rapporter à trois classes = ce sont ou des images consécutives incolores d'images dépourvues elles mêmes de couleur^, ou des images consécutives colorées d'images incolores, ou des images consécutives colorées d'images également colorées.
A. Images consécutives incolores après des images objectives
incolores.
Les images consécutives pures d'objets blancs ou brillans sont aussi brillantes ou blanches ; celles d'objets obscurs sont également obscures. Ainsi l'image consécutive d'une lumière mue avec rapidité est lumineuse. Lorsque, après une vive sensation, l'œil rentre soudainement en repos par la clôture des paupières , et qu'on le détourne de la clarté , ou mieux encore qu'on le couvre, l'image consécutive est blanche et lumineuse, ou obscure et noire , suivant que l'objet qui a causé cette sensation était blanc , brillant, sombre ou noir. Si l'on fixe pendant long-temps les vitres et le châssis d'une croisée, puis qu'on ferme tout à coup les yeux, qu'on se détourne de la fenêtre , et qu'on couvre les yeux avec la main, de manière qu'il ne puisse plus y pénétrer de lumière , même à travers l'épaisseur des paupières , l'image consécutive du vitrage est claire et celle du châssis obscure.
DANS Là VISION. 4^7
L'éclairage des images peut néanmoins, en certaines circonstances, se renverser dans l'image consécutive, de telle sorte que ce qui était lumineux paraisse noir, et que ce qui était noir semble lumineux. Cette inversion a lieu toutes les fois que Timage consécutive d'un objet brillant a été vue sur un fond objectif clair, lorsqu'on ne ferme pas les yeux, et que , pour observer l'image consécutive , on fixe ses regards sur une paroi ou une feuille de papier blanche. De là vient qu'après avoir regardé le soleil, on aperçoit une tache noire ou grise sur un mur blanc , et une tache blanche sur un espace lout-à-fait obscur. De même, les images consécutives des vitres d'une croisée sont noires et celles du châssis blanches , lorsqu'en fermant les yeux on demeure tourné vers la fenêtre , de manière que la lumière agisse encore à travers les paupières fermées, et affecte doucement la rétine. L'explication de ce phénomène est facile. Le point de l'œil qui a vu de la clarté conserve encore de l'irritation, et celui qui a vu du noir est , au contraire , tranquille et beaucoup plus irritable. Si , dans cet état , on reporte l'œil sur une paroi blanche , la lumière de la paroi produit une impression bien plus faible sur les points irrités de la rétine que sur ceux qui étaient demeurés tranquilles et qui ont conservé plus d'irritabiHté. De là vient que le point tranquille de cette membrane , qui avait vu du noir auparavant, aperçoit la paroi blanche beaucoup plus claire que le point qui avait vu de la lumière : de là aussi le renversement des images consécutives.
Des phénomènes analogues ont lieu même par l'effet d'un changement subit de la clarté et de l'obscurité dans le champ visuel tout entier. En sortant des ténèbres , la grande irritabilité de la rétine fait que nous voyons tout très-éclairé , et en passant d'un lieu éclairé dans un autre médiocrement obscur, nous ne distinguons d'abord rien, jusqu'à ce que la rétine se soit mise au repos, et son irritabilité en rapport avec le faible degré de clarté : alors on distingue bien les objets. Un lieu
4o8 DES EFFliTS DE LA RÉTINE
éclairé nous le paraît toujours plus qu'il ne l'est réellement, lorsque nous sortons d'un endroit obscur, et même quand il se trouve placé à côté de choses obscures. Les mêmes phénomènes ont lieu aussi pour d'autres sens : le froid ne nous semble jamais plus sensible qu'après la chaleur, et il suffit d'une légère différence de température, dans un lieu qui, en tout autre temps, nous semblerait chaud, pour que nous y éprouvions du froid au sortir d'un autre très-échauffé. La clarté et l'obscurité, le froid et le chaud, sont donc de simples relations.
Du reste, à chaque mouvement de l'œil, les images conséculiveschangent d'emplacement , eu égard au corps entier , et, par des motifs faciles à concevoir , elles apparaissent toujours là où l'on tourne la rétine. Qu'on fixe pendant long-temps un Fig. 44. carré noir sur un fond blanc , puis qu'on
^ détourne un peu la vue sans que l'œil quitte entièrement le carré noir, une partie a' c' d' de l'image consécutive tombe sur la feuille blanche , et par conséquent -^ZyK'^^^Aa, forme comme une bordure plus claire à l'un des côtés de cette image. L'image objective et l'image consécutive se superposent l'une à l'autre dans une certaine étendue; une portion de l'image objective, a, hd^ est devenue libre. La portion libre de l'image consécutive a' c' d paraît très-claire , la portion libre de l'objective ahd très-noire , et le point où ces deux images se superposent, gris, comme pour offrir en quelque sorte le terme moyen des deux états. Voici l'explication du phénomène : le point a' c' d' de la rétine qui avait du noir auparavant, voit le blanc plus clair, parce qu'il est tranquille ; de là ia bordure claire a c' d'. Le point de l'image où le carré objectif et le carré subjectif se superposent n'a pas changé. Le point devenu libre de l'image objective (ibd semble plus noir qu'auparavant, parce que, le regard s'étanl porté de côté , ce^^point tombe sur une partie de la ré-
tine qui avait vu auparavant le fond blanc , et qui par cela même est émoussée.
B. Images consécutives colorées après des images objectives
incolores.
Quand la rétine a été affectée par une forte impression de clarté , telle que celle de la lumière du soleil même , l'image consécutive ne paraît pas seulement claire sur un fond noir , ou noire sur un fond clair , elle prend encore des couleurs subjectives , jusqu'à ce que la membrane soit entièrement revenue aux conditions ordinaires , et ces couleurs sont les étals que la rétine parcourt depuis Téblouissement jusqu'à son retour aux conditions normales. Dans l'ima^je sombre du soleil sur un fond clair, les couleurs se succèdent, de la plus foncée à la plus claire, selon l'ordre suivant : noir, bleu , vert , jaune , blanc. Leur apparition commence sur le bord. Quand l'image consécutive est devenue blanche, on ne la distingue plus de la paroi blanche , c'est-à-dire que ce point de la rétine voit alors la paroi blanche de la même manière absolument que tous les autres points de la membrane qui n'ont pas été éblouis. Si l'œil se reporte du soleil dansl'obscurilé, la succession des couleurs est du blanc au noir , des couleurs les plus clairos aux plus sombres, blanc , jaune , orangé, rouge , violet , bleu et noir. Lorsque limage consécutive a passé du blanc au noir , on ne la dislingue plus du fond noir , c'est-à-dire que ce point de la rétine est redevenu aussi tranquille que tous ceux qui n'avaient point été irrités auparavant.
Ces phénomènes , qu'on ne saurait expliquer par des causes objectives, sont une nouvelle preuve que les couleurs ont leur cause intérieure dans les états de la rétine elle-même.