Ombres nolorées
Le phénomène des ombres colorées appartient à la même catégorie que les précédens. Cependant toutes les ombres colorées ne sont pas de cette espèce , et il y en a un certain nombre qui ne reconnaissent pour cause que l'éclairage d'une ombre par une lumière colorée. ,
a. Ombres colorées objectives.
Lorsque l'ombre d'un corps, produite par une lumière incolore ou colorée , se trouve éclairée elle-même par une autre lumière colorée , elle a tout naturellement une apparence de coloration. Pendant le crépuscule du soir, les ombres des corps paraissent bleues ou jaunes à la lumière artificielle, suivant qu'elles sont éclairées ou par la lumière bleuâtre du ciel , ou par celle de la bougie. En effet , le double éclairage donne lieu à deux ombres , de couleur diverse. Dans ces circonstances, l'une des deux ombres qu'une petite tige projette sur du papier blanc , est jaune , et l'autre bleue , parce qu'elles sont éclairées la première par la lumière artificielle, et la seconde par la lumière bleuâtre du ciel. Aucun des autres points du papier n'a de couleur prédominante, attendu que tous sont éclairés à la fois par les deux lumières. Pohlmann a démontré que ces ombres sont de nature entièrement objective (4).
h. Ombres colorées subjectives.
Si l'on fait tomber , soit à travers un verre de couleur, soit
(1) ^oy. PoGGEMDORPF Anuolen ^ t. XXXYII, p. 319.
par reflexion , une lumière colorée sur une table blanche , et que, sur la surface qui paraît alors colorée, on fasse naître une ombre au moyen d'un corps grêle placé au devant de la lumière, puis, qu'on éclaire cette ombre avec la lumière blanche du jour, alors elle offre la teinte coniplémentaire de la couleur primitive , savoir : le vert pour la lumière rouge , le rouge pour la verte , le violet pour la jaune , le jaune pour la violette, l'orangé pour la bleue, et le bleu pour Torangée. L'expérience réussit alors mêms qu'on se sert de la lumière artificielle pour éclairer l'ombre. L'illumination de celle-ci par de la lumière incolore est une condition nécessaire à la production du phénomène. Si l'on fait entrer un rayon de lumière colorée dans un espace obscur , et qu'on y détermine une ombre, celle-ci, comme Ta montré Grottliuss, n'est point colorée. Il faut donc le concours de la lumière blanche pour donner lieu au phénomène , soit parce qu'elle exerce de Tinfluence sur la lumière colorée , soit parce qu'elle provoque l'ombre colorée de la rétine. Quelques explications qu'on a données jadis du phénomène doivent être passées sous silence; la seule admissible ne peut reposer que sur un changement objectif, que sur des modifications réciproques de la lumière colorée et de la lumière blanche, ou sur les. phénomènes physiologiques du contraste.
Munchow a essayé une explication qui se base sur des causes objectives. Elle a pour point de départ Thypoihèse que la lumière colorée possède, dans l'espace occupé par elle, la propriété de réduire à i'înaciion la portion homogène à ellemême de la lumière incolore qui pénètre d'ailleurs dans cet espace , et de ne laisser percer que la lumière complémentaire. D'après cette hypothèse de Munchow , lorsque de la lumière bleue se rencontre avec de la lumière blanche , elle et la portion bleue de celle ci se neutralisent réciproquement , de manière qu'il ne reste plus q^iie la couleur complémentaire du bleu , ou l'orangé. Munchow , pour étaJ^lir la possibilité
d'une action exercée mutuellement l'une sur l'autre par deux lumières provenant de côtés différens, invoque une expérience de Frauenhofer , d'après laquelle un rayon lumineux peut en détourner un autre de sa direction. Pohlmann a réfuté cette hypothèse par une expérience. La lumière colorée d'un disque en verre éclaire une surface blanche dans l'intérieur d'une caisse , et sur le disque se trouve une cordelette , dont l'ombre se projette sur le fond blanc ; mais , au lieu d'éclairer l'ombre de la lumière colorée par la lumière du jour , il ne laisse parvenir cette dernière qu'à travers un tuyau dont l'extrémité plonge dans l'ombre. A la vérité , dans cette expérience , une certaine quantité de lumière colorée peut être projetée sur l'ombre par la réflexion des parois de la caisse , et produire le même effet sur la lumière du jour.
L'explication la plus ordinaire des ombres colorées est celle qui les attribue aux contrastes physiologiques , de manière que les couleurs complémentaires de l'ombre sont regardées comme étant purement' subjectives. Cette théorie est adoptée par Rumford , Goethe, Grothuss, Brandes, Tortual, Pohlmann, etla plupart des physiciens.
On peut alléguer en sa faveur l'observation déjà faite par Rumford, que la couleur de l'ombre ne saurait être distinguée d'une ombre incolore lorsqu'on contemple Tombre seule, sans le fond coloré , à travers un tuyau.
Les phénomènes dont il a été question dans l'article précédent la rendent très-vraisemblable. Là , en effet , il n'y avait aucun de ces élémens d'erreurs qui se présentent dans les ombres colorées. Un petit champ gris sur un fond vert blanchâtre clair a une teinte claire lorsque la couleur du vert renferme beaucoup de lumière ; si le vert n'est point clair et blanchâtre , le spectre gris conserve son simple gris. Le procédé suivant peut être employé pour obtenir des couleurs claires : on tient immédiatement devant une lampe un verre vert sur lequel est collée une petite baade de papier qu'é-
BANS t A VISION. . 4^1
claire une lumière incolore ; on a ainsi du rouge. De cette manière , le phénomène se trouve réduit aux plus simples conditions.
C. Effet agréable des contrastes physiologiques. Principes physiologiques de Vharmonie des couleurs. Théorie de Gœthe.
Les phénomènes dont il vient d'être donné la description prouvent que la rétine est mise par une seule couleur dans un état qu'on pourrait appeler unilatéral ou incomplet , et qu'elle tend d'elle-même à développer les contrastes qui complètent cet état. Nous ne devons donc point être surpris de ce que les associations de couleurs qui renferment déjà ces contrastes au complet font une impression agréable et salutaire sur l'œil et l'âme. En effet , toutes les couleurs complémentaires plaisent , et celles qui ne le sont pas choquent lorsqu'elles dominent, Dans ce sens , on peut dire que les premières sont harmoniques , et que les autres ne le sont point. Un assortiment de couleurs complémentaires est harmonique , et un assemblage de couleurs non complémentaires l'est d'autant moins, qu'il y a moins de rapport entre ces dernières. Un rouge ardent qui prédomine affecte aussi désagréablement la vue qu'un jaune ou qu'un bleu uniforme. Aussi Tinstinct porte-l-il les hommes à adoucir ces couleurs, et à les rendre plus supportables, par l'addition du blanc ou du gris , toutes les fois qu'il y a nécessité de les étaler sur de larges surfaces. Par contre, le rouge le plus pur flatte à côté du vert, son complémentaire , le bleu auprès de l'orangé ou du jaune d'or, le jaune dans le voisinage du violet. Les femmes qui ont du goût adoucissent les couleurs de leurs vétemens, qnand elles sont uniformes, en les choisissant d'une teinte foncée , ou si elles portent des couleurs pures , elles les associent harmoniquement, par exemple un châle rouge sur une robe verte, du lilas sur du jaune , du bleu avec de l'orangé. Quelle magnificence et quel éclat dans l'union du jaune d'or et du bleu,
dans la frange dorée qui borde titie draperie bleue ! Mais la mise d'une femme portant ensemble du jaune pur et du rouge , ou du jaune pur et du bleu , ou du rou^o^e et du bleu , choque autant la vue qu'elle annonce peu de goût ; ce n'est que dans les insignes des nations et les uniformes militaires qu'on voit de ces associations tranchantes.
Ce qu'il y a de plus choquant et de plus désagréable , c'est le rapprochemena de deux couleurs pures sans la complémentaire ; par exemple, du jaune et du rouge, ou du bleu et du rouge , ou du jaune et du bleu. Il y a là défaut d'harmonie. L'association de deux couleurs , dont une fait passuge à l'autre , n'est ni harmonique ni désharmonique , comme celle du jaune et du vert , ou du rouge et de l'orangé , ou du violet et du bleu. Un défaut d'harmonie peut dispuraîire par l'addition d'une troisième couleur qui soit harmonique avec l'une des deux autres , et indifférente quant à la seconde. Je citerai pour exemples le rouge , le vert et le jaune , le jaune , le violet et le rouge , le bleu , l'orangé et le rouge , le rouge , le vert et le bieu , etc. Le défaut d'harmonie entre le rouge et le jaune cesse en raison du vert, qui est harmonique avec le rouge, et indifférent quant au jaune.
Les peintres font , sciemment ou à leur insu , des applications fréquentes de ces principes physiologiques; car l'impression agréable des couleurs d'un tableau tient à l'habileté avec laquelle l'artiste a su rapprocher les harmonies et sauver les discordances. Ce principe est souvent poussé jusqu'à l'observation des ombres colorées. Un choix calculé de couleurs ternes et grises évite Terreur des désharmonies, mais prive aussi du puissant charme des couleurs harmoniques. Runge a traité fort au long de ce sujet dans son ouvrage sur les couleurs.