IV. Action simultanée des deux yeux
L'action simultanée des deux yeux donne lieu aux phénomènes de la vue simple avec deux organes dans certaines con-
ditions , à ceux de la vue double dans d'autres circonstances , et à ceux de la rivalité des champs optiques des deux yeux.
A. V^ue simple avec deux; yeux.
Quelques physiologistes ont pensé que le moyen le plus facile d'expliquer comment on voit les objets simples avec deux org^anes , consiste à admettre , avec Gall , qu'on ne voit pas avec les deux yeux à la fois, mais seulement tantôt avec l'un , tantôt avec l'autre. A la vérité , certaines personnes dont les deux yeux ont une portée fort inégale , sont dans l'habitude d'en employer un de préférence à l'autre ; mais, chez la plupart des hommes , tous deux concourent ensemble à la vision du même objet , ce dont il est facile de se convaincre par les doubles images qui se produisent dans des conditions déterminées. De deux doigts placés l'un derrière Tautre , le pre" mier paraît double lorsqu'on fixe le premier, qu'on aperçoit simple : l'une des deux images appartient à un œil, et l'autre à l'autre.
La vue simple avec les deux yeux n'a lieu que dans des points déterminés de la rétine ; d'autres poiiits de cette membrane des deux yeux voient toujours double lorsqu'ils sont affectés simultanément. Il s'agit d'abord d'apprendre à connaître par l'expérience quels sont les points des deux rétines qui ont la propriété, quand ils sont affectés ensemble , devoir leur image au même endroit du champ visuel. Pour abréger, on peut donner à ces points l'épilhète d'identiques. Voici camment on les reconnaît.
Si , après s'être placé dans l'obscurité , en tenant les yeux fermés , on comprime avec le doigt un point déterminé de son œil , et par conséquent de sa rétine , on aperçoit un cercle de feu dans le champ visuel ; par des motifs qui ont été expliqués précédemment , le cercle correspondant au point comprimé, apparaît sur le côté opposé du champ visuel, ^i l'on appuie un doigt sur la partie supérieure de l'un des yeux , et
424 I>ES EFFETS DE Ik RÉTINE
un autre doigt sur la partie inférieure de l'autre œil , on voit deux cercles de feu, l'un supérieur, l'autre inférieur, qui appartiennent le premier à l'œil comprimé en bas, le second à l'œil comprimé en haut. Ces points des deux yeux ne sont donc pas identiques , puisqu'ils voient leurs affections dans des endroits tout-à-fait différens. Si l'on comprime le côté externe des deux yeux , il se produit aussi deux figures , dont chacune appartient au point comprimé qui lui est opposé. Si l'on comprime le côté interne des deux yeux , il apparaît également deux cercles de feu aux côtés externes du champ visuel ; celui de droite appartient à l'œil gauche , et celui de gauche à l'œil droit. Ce qu'il y a de certain, c'est que ni la partie supérieure d'une rétine et l'inférieure de l'autre , ni les côtés externes ou internes des deux rétines ne sont identiques ensemble. Ils voient toujours leurs affections en des lieux différens, et la distance des lieux comporte souvent la largeur entière du champ visuel.
Au contraire, le côté externe d'un œil et le côté interne de
i'autre , ou , dans la figure .5'46, a de l'œil A et a' de l'œil B, h de l'œil A et b' de l'œil B, sont identiques ensemble. Il y a , de plus , identité entre la partie supérieure d'un œil et la supérieure de l'autre, entre la partie inférieure de l'un et la partie inférieure de l'autre. Par exemple , si l'on appuie le doigt, dans l'obscurité , sur le bas des deux yeux fermés , il ne paraît qu'un seul cercle de feu en haut , dans le milieu du champ visuel : si l'on comprime les deux yeux en haut, on n'aperçoit qu'un seul cercle de feu en bas, dans le milieu du champ visuel. De même , quand on comprime le côté externe a de l'œil A, et le côté interne a' de l'œil B, ou, ce qui revient au même , le côté gauche des
deux yeux , il ne se montre qu'un seul cercle de feu , qui est placé à l'extrême droite. Comprime-t-on, au contraire^ fc d'un œil et h' de l'autre , ou le côté droit des deux yeux à la fois , il n'y a non plus qu'un seul cercle de feu , mais situé à l'extrême gauche. En un mot , on peut concevoir les sphères des deux rétines se couvrant , en quelque sorte , comme dans la figure précédente , de manière que la gauche de l'une soit identique avec celle de l'autre , la droite de l'une avec celle de l'autre, le haut de l'une avec celui de l'autre, et le bas de Tune avec celui de l'autre ; a couvre a', h couvre h\ c couvre c'.
Les points situés entre a et c dans un œil, ne sont pas identiques avec les points correspondans placés entre a' et c' de l'autre , ni les points intermédiaires h et c de l'un avec ceux qui leur correspondent dans l'autre. Car si l'on traîne les doigts sur les deux yeux à partir des mêmes points , si, par exemple, on comprime uniformément les deux yeux en allant du côté gauche vers le haut , la figure produite demeure toujours simple, et l'on peut tourner ainsi en cercle sans cesser d'apercevoir cette figure simple ; mais, dès que le doigt qui exerce la compression s'éloigne de ces points identiques des deuxyeux, sur-le-champ il apparaît des images doubles.
Ces expériences procurent déjà la conviction que ce qui se trouve dans des points parfaitement correspondans , est identique aussi. Or les points parfaitement correspondans sur la coupe de lu sphère de la rétine , sont ceux qui occupent le même méridien et le même parallèle, en considérant le milieu de la membrane comme pôle , ou ce qui se trouve, dans une même direction, à une même distance du milieu de la rétine. Tous les autres points des deux membranes sont différens ; viennent-ils à être affectés, les choses se passent comme si des points différens d'un même œil l'avaient été, et les images doubles de l'œil A et de l'œil B sont aussi éloignées l'une de l'autre que l'image de l'œil A Test du point de l'œil B avec lequel le point de la double image dans l'œil B est identique.
426 DES EFFETS DE lA RÉTINE
Ou, pour en revenir à la figure précédente, lorsque a d'un œil se trouve affecté, que iTest dans l'autre, commeilya idenlité entre a et a\ de même qu'entre h et h\ la distance entre les doubles images a et b' est précisément égale à celle entre a et  dans l'un des yeux , ou à celle entre a' et b' dans l'autre ; car les choses se passent exactement comme si les points a et è du seul œil A étaient affectés.
L'application aux phénomènes objeciifs de vision ressort maintenant de soi-même. Si les yeux sont tellement placés par rapport à lobjet radieux, que des images semblables du même objet tombent sur des parties identiques des deux rétines, l'objet ne peut être vu que simple; mais, dans tout autre cas] il doit y avoir des images doubles. Or , la position des deux yeux , eu égard à l'objet , dans laquelle des points identiques de ces deux organes reçoivent de lui une image, est celle dans laquelle les axes des deux yeux se rencontrent sur un même point de l'objet, comme il arrive toujours quand on fixe celui-ci.
Que les axes des yeux A et B soient dirigés, de manière à se concentrer en a, alors a sera vu simple au même endroit, ^'°' ^^- dans le milieu du champ
visuel, parce qu'il y a identité entre a d'un œil et a' de l'autre. Mais d'autres objets y situés sur le côté de a , par exemple p et 7 , peuvent également apparaître simples. Que p soit placé de telle sorte que son image dans les deux yeux tombe à une égale distance du milieu de la rétine, savoir, en h de l'un des yeux et en h' de l'autre, il paraît simple sur des points identiques des deux rétines. La
JM
même chose a lieu pour y , si la distance de c à a dans l'œil A est égale à celle de c à a! dans Tœil B.
Une iig^ne ou un plan qui passe parle point de convergence des à^ny^ axes oculaires^ ou par le point de fixation, avait reçu des anciens le nom de horoptre^ et Ton se figurait qne les objets situés sur le côté de l'horoptre étaient inégalement simples. Une analyse plus rigoureuse démontre cependant que l'horoptre n'est ni une ligne droite ni un plan , mais qu'il représente une surface circulaire. La question est effectivement de savoir si, ahc d'un œil étant égal à a'h'c' àe, l'autre œil, ou les angles 1 et 4 d'un œil aux angles 1 et 4 de l'autre , les points a, g, 7 peuvent être situés en ligne droite , et sur quelle ligne ils se trouvent. «6 zza'è', d'après la supposition que l'angle 1 dans l'œil A est égal à l'angle 1 dans l'œil B : par conséquent, l'an-, gle 1' est égal à l'angle 1'. Mais comme l'angle 2 est égal à l'angle 2, l'angle 3 doit être égal à l'angle 3. On prouve de même que l'angle 5 en 7 est égal à l'angle 3, car hc zz h'c' , c'est-à-dire qu'il y a égalité entre les angles 4 et 4. Mais si les angles 3, 3, 5 sont égaux,.- 67 ne peuvent être une ligne droite, car il n'y a que le cercle qui ait pour propriété que les triangles élevés d'une de ses cordes à la périphérie aient des angles égaux à celte périphérie (1).
L'horoptre est donc toujours un cercle , dont la corde est la distance des deux yeux, ou plus exactement le point d'entrecroisement des rayons lumineux dans les deux yeux, et ce cercle est déterminé par trois points, savoir, parles deux yeux et parle point de fixation des axes oculaires. Soit ah la
(1) La découverte de la vraie forme de l'horoptre m'a été attribuée par quelques physiologistes, et moi-même j'ai cru qu'elle m'appartenait jus(|u'au moment où j'ai trouvé que \ieth avait déjà reconnu la nécessité de la forme circulaire de l'horoptre (Gilbert, Annalen, t. LVIIL p. 233).
distance des deux yeux, le cercle/ est l'horoptre pour le point de convergence des axes oculaires en c ; le cercle g est celui du point de convergence d ; le cercle h pour le point de convergence e, etc.
La vue simple par des points identiques des deux rétines doit avoir sa cause dans l'organisation des parties profondes ou cérébrales de l'appareil visuel, et, dans tous les cas, une cause organique. Car jamais ce n'est une propriété de nerfs pairs, qu'ils rapportent leurs affections à un même lieu. Il est fort invraisemblable aussi que l'identité des points correspondans des rétines soit la conséquence d'une certaine habitude contractée , ou de l'imagination. La congruence des deux rétines en un même champ visuel, quelle qu'en puisse être la cause, est bien plutôt la source de toutes les idées qui naissent ultérieurement de la vue simple et de la vue double.
On a objecté contre la constante identité des points correspondans des deux rétines , que la vue double a lieu dans le vertige , dans l'ivresse , dans des maladies nerveuses , où l'harmonie des mouvemens des deux yeux ne semble cependant pas être troublée. Mais s'il doit se produire des images doubles dès qu'on ne fixe point un objet , où dès qu'il ne se trouve pas compris dans l'horoptre, ce phénomène n'est jamais plus naturel et plus nécessaire que dans le vertige , l'i-
vresse , et les fièvres nerveuses. Il n'est pas vrai non plus, comme l'ont prétendu Treviranus, Steinbuch, et d'autres avant eux, que l'identité des champs visuels soit acquise, et que si la vue double a lieu au commencement du strabisme , il se produise plus tard , en proportion du déplacement des yeux , une nouvelle identité des rétines , différente de la première , qui fait que , malgré le strabisme , la vue simple se trouve rétablie. Le strabisme est relatif. En vertu de la convergence des axes oculaires sur l'objet, la position de nos yeux pour apercevoir un corps très-rapproclié , est celle d'une personne qui louche , si on la compare à celle que ces organes affectent pour fixer un corps éloigné. Lorsque les yeux se trouvent morbidement dirigés en dedans , on devrait voir simple ce qui est placé dans l'horoptre de cette situation , et l'on ne conçoit pas quelle est la distance pour laquelle il devrait alors se former une nouvelle identité des rétines, puisque l'œil qui ne louche point voit à toutes les distances. D'ailleurs les observations faites sur les personnes qui louchent , ne prouvent pas que le rapport originaire des points identiques des deux rétines soit détruit : elles attestent seulement que l'œil qui louche est, en général , inactif (1). Il arrive fort souvent au strabisme d'être associé à la presbytie ou à la myopie d'un des yeux. Le champ visuel de l'œil qui louche , ayant une tout autre portée , trouble peu ou point celui de l'œil sain. La même chose a lieu quand on regarde avec l'un des yeux dans le microscope et avec l'autre sur la table : le champ visuel de celui-ci trouble très-peu celui de l'autre , quoique placé au même endroit, parce que quand l'un des yeux s'accommode pour l'image du microscope, l'autre l'imite,
(1) Consultez sur le strabisme ; Mdiler, Physiologie des Gesichtssinnes. Léipzick , 1826, p. 216. — Fischer, Théorie des Schielens^ Ingolsladt , 1781. — P.-J. RoTix, Observation sur un strabisme divergent de Vœil c?roï7,|Paris, 1814, in-8. — L.-J. Sanson, art. strabisme du X'îc^ deméd^ et de chirurgie pratiques , t. XV, p. 37.
4oO DES EFFETS DE LA RETINE
et en conséquence ne voit pas distinctement la table. J'ai tout récemnïent examiné une personne louche ; dans les conditions ordin aires de la production des images doubles, conditions sur lesquelles je reviendrai plus loin, il ne lui arrive jamais, quand plusieurs objets sont placés devant elle à diverses distances , d'en voir un double lorsqu'elle fixe les autres d*un seul œil.
La congruence des points identiques des deux rétines est donc innée , et elle ne change jamais. On peut comparer les deux yeux à deux liges sortant d'une même racine dont chacune des particules est , en quelque sorte , fendue en deux branches pour ces deux organes.
Plusieurs expériences ont été faites dans la vue d'expliquer ce remarquable enchaînement.
d° Comme les racines des nerfs optiques des deux côlés se croisent par la partie interne de leurs fibres , qui va se rendre à Toeil opposé , tandis que rexlerne marche vers celui qui lui correspond, que par conséquent le côté gauche des deux yeux reçoit des filets d'une même racine , et qu'au contraire , leur côté droit en reçoit de deux racines différentes, l'idée devait se présenter d'attribuer la vue simple à la distribution des racines des nerfs optiques dans les deux yeux. C'est la théorie de Newton et de WoUaston. Wollaston expliquait parlà un phénomène qu'il n'est pas très-rare d'observer, celui de rhémiopie , dans laquelle tout un côié du champ visuel des deux yeux , jusqu'au centre de ceux-ci, demeure inactif; il croyait devoir l'attribuer à l'inaction de là portion cérébrale d'un nerf optique (1).
2'' Cette théorie est insuffisante. Pour qu'elle expliquât complètement les phénomènes , il faudrait que chaque fibre d'une racine de nerf optique se partageât , dans le chiasma , en deux branches pour les points identiques des deux yeux , comme dans la figure ci-contre. Une théorie fondée sur le rap-
(1) Annales de chimie, 1824 , septembre.— ^oy. Vater , dans Haller, Piss. med, pract,, t. I.
Fig. 49,
port des fibres est seule capable de satisfaire; mais plusieurs variétés sont possibles à cet égard. Newion avait peut-être eu aussi une idée vague de la division dichotomique de chaque fibre. Tréviranus et Volkmann n'en ont aperçu aucune trace dans le chiasma , et je n'ai pas été plus heureux non plus. Il faudrait aussi, pour que la théorie fût juste , que la racine du nerf optique fût de moitié plus .grêle que la portion oculaire du nerf. Ainsi nous sommes obligés de nous en tenir au simple fait , anciennement connu , que la racine d'un côté se divise en deux parties dans le chiasma , que la partieinterne se croise avec celle du côté opposé , et que l'externe continue sa marche du même côté (1). C'est dans le Cheval que j'ai le mieux aperçu cette disposition.
^'^'^^*/ / ^° ^°® ^^^^^ théorie est celle de Ro-
/ / hault (2). Ce physicien suppose que chaque
, [^ nerf optique contient exactement autant de
C\ ^^^^s que l'autre , et que les fibres corres-
y \ pondantes des deux nerfs sont unies dans le
\ ^^y/ J j ^^^^ point du sensorium. Cette théorie n'a
^ X X" X aucun égard au croisement partiel des fibres dans le chiasma.
4° Une quatrième théorie offre une modification ou une amélioration des deux précédentes, et fait entrer la structure j.j„ 51 du chiasma en ligne de compte. Les fibres a j, £t,.t ^^ *' v^^^'^t de points identiques des deux
yeux , deviennent , dans le chiasma , partie intégrante de la racine du nerf optique d'un côté , et communiquent ensemble par une anse dans le cerveau , ou naissent du même point '\ du sensorium , du même corpuscule ganglion- ***^ naire de l'encéphale. Il en est de même pour
(1) Consultez les figures que j'ai données du chiasma daus mon ouvrage Zur veryleichenden Physiologie des Gesichtssinnes^ Léipzick, 4826
(2) PhyHqu^^ p, I, çap, 3i.
45a t>ES EFFETS DE LA RETINE
les fibres identiques h et h', L'imao^e des deux moitiés gauches des yeux se représenterait dans la moitié gauche du cerveau , et celle des deux moitiés droites des yeux dans la moitié droite de l'organe cérébral.
6» Enfin on peut encore admettre une commissure transversale , sur la ligne médiane du cerveau , entre les fibres identiques des deux yeux.
Porterfîeld (1) prétend que la véritable cause qui fait qu'on ne voit pas les objets doubles avec les deux yeux, dépend uniquement de la faculté que nous avons , suivant lui , de voir les ^^S- 52. objets à l'endroit où ils sont. Mais
cette hypothèse n'a pas de sens juste, et il est facile aussi de la renverser par l'expérience. Car si l'œil A voit l'objet c simple dans son axe , et si l'œil B en fait autant, parce qu'ils aperçoivent cet objet là où il se trouve placé , les deux yeux doivent aussi voir les /^objets a G,i h séparés, puisqu'ils les voient là où ils sontj mais quand ces objets sont situés dans les axes, ils apparaissent simples , et non séparés , au même endroit que c , parce que leur image tombe , dans les deux yeux , sur le point médian de la rétine. A la vérité , il se produit bien une double image de a dans l'œil B , au point a', et une de h dans l'œil A , au point Z>'; mais les images des points a et & , qui tombent sur le milieu de la rétine des deux yeux , ne sont pas vus où ils sont ; on les aperçoit réunis en un seul heu. On ne peut pas dire non plus de c qu'il est vu simple , parce qu'on le voit là où il est. Voire une chose où elle est , signifie seulement la voir dans la direction qu'elle a par rapport à l'œil ; or c est
(1) loc, cit., t. II, p. 293.
VU dans la direction ce par l'œil A, et dans la direction cd par l'œil B ; donc , d'après cette théorie , on devrait l'apercevoir double^ tandis que, parles motifs précédemment déduits, il est vu simple.
La cause pour laquelle nous voyons simple sur les points identiques des rétines, doit donc être organique. Plusieurs théories sont en état d'expliquer le phénomène par une structure organique supposée ; mais, parmi ces suppositions , il n'en est aucune dont on puisse démontrer la réalité, et il s'en trouve même à l'égard desquelles on peut prouver qu'elles manquent de tout fondement. Or il est facile, d'après cela, de voir quelle direction on doit donner à l'explication.
Chez les Mammifères , le rapport des parties identiques et des parties différentes des deux rétines ne saurait être le même que chez l'homme , puisque les yeux de ces animaux sont , la plupart du temps, divergens, et que leurs axes ne se réunissent jamais sur un même point d'un objet. Quand les Mammifères contemplent un objet situé devant eux , dans la direction de l'axe de leur corps, l'image tombe sur la partie externe
de chaque œil. Par exemple, l'image de a tombe en a' et en a" ; ces points doivent donc être identiques. En effet , un Chien meut ses yeux, comme , nous le faisons , suivant qu'un objet placé devant lui , dans Taxe de son corps , est proche ou lointain. Mais les axes visuels de cet animal ne sont pas, comme chez nous, identiques avec les axes oculaires ; ils ne sont pas les lignes a; œ' et j /, mi^is les lignes \a a' ttaa". Pour que le Chien voie II. '^S
' clairement des objets situés devant lui et apercevables par ses deux yeux , et que des images doubles ne se produisent pas , il faut que h' dans un œil et b" dans l'autre soient également identiques ; car c'est sur ces points que tombe l'image de b. Toutes les parties de l'un des yeux qui ne reçoivent que la lumière d'objets latéraux ne sauraient au contraire avoir de points identiques correspondans dans l'autre œil : car autrement un objet placé à droite et un autre situé à gauche se- Fig. 54. raient vus au même endroit subjectif.
\ Donc, tout porte à croire que, dans les yeux •; 1 des animaux , il y a des points en partie
\ y identiques et en partie différens, sans points
gO-. , «(^ %X^ correspondans dans l'autre œil. Vient-on à
d ^ superposer seulement les points des deux champs visuels de l'animal qui voient le même objet , la figure précédente donne celle qui est placée ci-contre.
B. Vue double avec deux yeua.
Toutes les fois qu'un objet ne se trouve pas placé dans l'horoptre , son image tombe sur des points différens des deux yeux, et par conséquent il est vu double. La distance entre les deux images est toujours déterminée -, 6 étant le lieu de l'image dans un œil , 4 celui de Tirnage dans l'autre œil , et 6 du premier œil étant identique avec 6 du second , la distance des deux images est constamment celle de 4 et 6 , c'est-à-dire que son rapport au champ visuel entier est le même que celui de la distance entre 4 et 6 au diamètre entier du plan d'une rétine. Les expériences les plus simples pour observer les images doubles sont celles-ci. On tient deux doigts des mains alignés devant les yeux , le premier tout proche de ces organes , et l'autre à un certain éloignement. Si l'on fixe le premier , en dirigeant sur lui les axes des yeux , le second paraît double; si Ton fixe le second, c'est le premier qu'on voit double. Plus la dislance entre les deux doigts est considérable,
plus celle entre les deux images devient grande ; plus lesdeux doigts sont rapprochés, plus les deux images du doigt qui paraît double sont voisines , jusqu'à ce qu'elles se confondent ensemble lorsque les deux doigts entrent dans le même horoptre.
Fig. 55.
ô^ Dans la figure 55 , les axes
/ \ des yeux sont dirigés vers le
point a. Derrière a se trouve un
objet b. a projette son image sur
des parties identiques des deux
yeux, savoir sur le milieu des
deux rétines , en 5 ; le point est
donc vu simple . b projette la sienne
dans l'œil gauche en 6 , et dans
s l'œil droit en 4 ; or 4 d'un œil et
i^ 6 de l'autre œil sont différens , car
's 4 est identique avec 4 de l'autre œil ; donc h est vu double , et la distance des images doubles par rapport au champ visuel entier, est comme celle de 4 et de 6 à la distance 1 — 10.
Si l'on suppose les surfaces des deux rétines placées l'une sur l'autre, comme dans la figure 56, ce qui vient d'être dit semble plus clair encore. Soit A la rétine de l'œil gauche de la figure précédente, et B celle de l'œil droit , 4 est la situation de la double image dans Tœil droit , et 6 sa situation dans l'œil gauche. Gomme les deux champs superposés dans la figure sont un et le même dans la na- Fig. 57. lure , on peut aussi convertir dans la figure
W 57 ci-contre, en faisant remarquer que la double image 6 appartient à l'œil gauche, et la — double image 4 , à l'œil droit.
Si les axes visuels se croisent au devant de l'objet c, en a, on voit aussi g double. Car c projette sa lumière , dans Tcftil
Fig. 56.
gauche , sur 4 , et dans l'œil droit , sur 6, 4 n*est point identique avec 6 ; mais 4 l'est avec 4 , et 6 avec 6. La distance des deux images doubles est 4-5 dans l'œil gauche , et 5-6 dans l'œil droit , ou , en considérant les deux yeux comme un seul, elle est de 4-6 , c'est-à-dire que le rapport de la distance 4-6 à la distunce 1-10 est comme la distance des doubles images de c au champ visuel entier.
Quant à ce qui concerne la situation des doubles images par rapport aux yeux auxquels elles appartiennent , lorsque les axes optiques se croisent entre lobjet et l'œil , la double image gauche appartient à l'œil gauche , et la droite à l'œil droit. Si , au contraire , les axes optiques se croisent au devant de l'objet, la double image de l'œil droit se trouve au côté gauche opposé , et celle de l'œil gauche au côté droit, comme on peut aisément le reconnaître en fermant un des deux yeux.
Cette situation des doubles images est importante sous le rapport théorique. Au premier aperçu, la meilleure manière de concevoir la situation des images à l'égard des yeux dans lesquels elles existent , est de recourir à la théorie qui prétend que les objets sont vus dans la direction où ils se trouvent , et non d'après la situation des particules de la rétine. Ainsi , lorsque les axes des yeux se croisent au devant de l'objet a , l'objet ù paraît double , et la double image est située à gauche pour l'axe de l'œil gauche , à droite pour l'axe de l'œil droit, ce qui arrive réellement ainsi quand on fait l'expérience. Les phénomènes de la vue double pourraient donc être regardés comme une preuve du rétablissement ou de la correction de la vue renversée , soit par la direction de la vue au dehors , soit par le cours des fibres du nerf optique dans le cerveau. Cependant les phénomènes s'expliquent également au moyen de la théorie opposée , celle que les images ou particules de la rétine sont vues là où elles sont; et non là où se trouvent les objets.
Dans TexpérieDce rapportée précédemment , la double image gauche est vue au côté gauche de l'axe médian ; soa objet serait donc à droite , d'après les principes de l'optique. Dans la sensation visuelle de la rétine elle-même, il n'y a ni œil droit ni œil gauche , ces deux organes étant identiques ; mais , en tant que la lumière tombe de notre propre corps sur la rétine , et que par conséquent il y a aussi une image de notre corps sur cette membrane , il suit de là , d'après les principes de l'optique , que l'objet se trouve du côté opposé de l'image, par conséquent que la portion visible droite de notre corps est à gauche et la portion visible gauche à droite . Donc , le fait de l'expérience dans laquelle , quand les axes optiques se croisent derrière l'objet , la double image gauche disparaît dès qu'on ferme l'œil gauche , peut être exprimé de la manière suivante : lorsque nous fermons l'œil du côté gauche en apparence ou droit en réalité , la double image gauche disparaît , et c'est ce que prouve la construction de la figure ; car la double image ôe:b dans l'œil droit B est située à gauche en à.
Les expériences que j'ai décrites sur les doubles images sont susceptibles de variations à l'infini. Mais toutes ces variations dépendent de la même condition fondamentale, c'està-dire qu'elles tiennent à ce que les images , dans les deux yeux , ne tombent pas sur des parties identiques.
Que les axes des yeux soient dirigés sur le point a , tous les points placés dans l'axe «^c paraissent doubles ; car les images tombent , dans l'un des yeux, sur le milieu de la rétine en 6, et dans l'autre œil en 6, 7, 8, 9. etc.
DES ErrEÎS J?>E LA RETINE
rrg. 59.
Que les deux axes des yeux soient dirigés sur a. Les points ^ et c représentent des épingles implantées dans la direction de ces axes. Au lieu de deux doubles images de 5 , et de deux doubles images de c , ou au lieu de quatre doubles images, on n'en verra que trois; h sera vu en 5 dans l'œil gauche , et c en 6 dans l'œil droit :
5 et 5 sont identiques ; par conséquent , les deux yeux voient ces deux images au ^ " même endroit. Mais c apparaît
dans l'œil gauche en 4, et dans l'œil droit en 6; donc on aperçoit trois épingles , dans l'ordre et à la distance 4, 5, 6. Les doubles images sont toujours confuses , ce qui résulte nécessairement des considérations précédentes; car elles sont , la plupart du temps , placées sur les parties latérales du champ visuel; et alors même qu'une des images est vue dans l'axe, elle ne l'est jamais avec l'état de réfraction convenable, puisque, comme on l'a dit, cet état change régulièrement suivant Thoroptre auquel il se rapporte.
Les phénomènes de la vue double dépendent si nécessairement de l'organisation des deux yeux , et sont unis d'une manière si intime aux causes de la vue simple , qu'ils doivent se représenter à chaque instant dans l'usage habituel que nous faisons de nos yeux. Mais nous n'y avons point égard d'ordinaire , parce que les doubles images sont confuses , et parce que, notre habitude étant de diriger les axes de nos yeux sur un objet, nous le voyons simple. Dans les cas néanmoins où nous voyons simultanément deux objets placés à d'inégales distances et qui ne se trouvent pas dans le même horopire, il
faut , de toute nécessité , que l'un ou l'autre nous apparaisse double. C'est qui arrive quand nous regardons une tour à travers une fenêtre ; ou la croisée ou la tour nous paraît double , suivant que nous fixons ou la seconde ou la première. Toutes les fois qu'une cause interne change morbidement la fixation des yeux pour une distance déterminée de l'objet , ou la rencontre de l'horoplre , il doit survenir des images doubles, par exemple dans l'ivresse , dans les fièvres nerveuses , dans les accès des maladies nerveuses , dans le strabisme , avant qu'on s'endorme. Cette double vue ne dépend point d'un changement dans les parties centrales du système nerveux , ou dans la rétine ; elle résulte tout simplement de la perte du pouvoir de fixer un objet. Au moment de nous endormir, nos yeux se tournent toujours fortement en dedans ; aussi tous les objets , même ceux qui sont assez rapprochés , nous paraissent-ils doubles. On reconnaît la convergence plus grande des yeux en dedans à la situation des doubles images, dont la gauche appartient à l'œil gauche. Chez les personnes ivres aussi , les yeux sont tournés en dedans. Il faut bien distinguer la vue double avec deux yeux, de la vue double ou multiple avec un seul. La plupart des hommes voient plusieurs images de la lune, même avec un seul œil ; ces images iiODt situées les unes sur les autres , et ne se couvrent quen partie; chacune a ses bords particuliers. Chez moi, comme chez beaucoup de personnes , ce phénomène n'a lieu que quand mes regards portent sur des objets extrêmement éloignés ; il est cependant quelques individus chez lesquels des objets même rapprochés y donnent lieu. Prévost l'avait remarqué sur lui-même. Steifensand en a fait le sujet d'intéressantes observations. Cet écrivain est myope. Lorsqu'il contemple une tache claire sur un fond blanc , et qu'il s'éloigne peu à peu , non seulement l'image du point clair devient confuse , mais encore elle se déploie , indépendamment de plusieurs images accessoires sans netteté , en deux images situées
de côté , dont la distance auf^mente avec réloignement du corps; à mesure que ces imaf^jes s'écartent l'une de l'autre, elies deviennent conliises. De Toeil droit, l'image gauche est un plus élevée ; de Toeil gauche , c'est la droite. En tournant la léte à droite , l'image gauche s'abaisse, et la droite s'élève, quand l'œil gauche regarde; l'inverse a lieu si l'œil droit agit. En tournant lout-à-fait la tète , les images tournent aussi autour d'un centre commun (1). Griffin rapporte également que, quand il a regardé pendant longtemps dans le télescope , l'œil qu'il tenait fermé voit ensuite triples les objets rapprochés de lui. Ces phénomènes se rattachent à- la construction optique de l'œil ; ils tiennent vraisemblablement aux divers champs de Hbres dont se compose chaque couche du cristallin.