C. Rivalité entre les champs visuels des deuœ yeux
Un des phénomènes les plus intéressans de la vue avec les deux yeux consiste eu ce que des impressions de couleurs différentes faites sur des points identiques de ces deux organes ne se confondent point en une impression mixte , mais que Tune d'elles prédomine dans une partie ou dans la totaUté du champ visuel, et que l'état de l'autre l'œil ne se manifeste qu'en d'autres points de ce champ. On a occasion d'observer ce phénomène lorsque l'on contemple une feuille de papier blanc à travers deux verres diversement colorés, par exemple un bleu et un jaune , que Ton tient immédiatement devant les yeux. Au lieu de voir le papier vert , on le voit en partie bleu et en partie jaune. Quelquefois le bleu ouïe jaune prédomine ; parfois aussi , on aperçoit soit un nuage bleu ou des taches bleues sur un fond jaune , soit un nuage jaune ou des taches de même couleur sur un fond bleu. Ici c'est le bleu qui absorbe le jaune, et là le jaune qui absorbe le bleu. On con-
(4) J)ans le Journal de chirurgie de Graefe cl Walther, 1835.
çoit qu'il est difficile que les impressions diverses sur des points identiques des deux rétines ne se mêlent point ensemble , et je me suis convaincu aussi de cette difficulté -dans la superposition de deux doubles images diversement colorées produites par l'action de loucher ; je regarde comme possible le mélange des deux impressions dans ce dernier cas , que Huschke dit avoir obsevé, mais je le crois difficile. Herrmann et Volkmann ont vu les phénomènes absolument de la même manière que moi, quant au fond.
Si Ton continue longtemps les expériences avec des verres colorés , c'est-à-dire si l'on regarde pendant un laps de temps fort long une feuille de papier blanc à travers deux verres colorés tenus immédiatement devant les yeux, les deux impressions se confondent déplus en plus, ce à quoi elles n'ont pas d'abord la moindre tendance; mais, même alors, l'une des deux couleurs reprend de temps en temps la prédominance , ou se manifeste sous la forme de taches , comme l'a vu Voelcker. Le mélange ne présente aucun intérêt sous le point de vue physiologiifue ; mais l'espèce de rivalité établie entre les deux champs visuels , et la suppression partielle ou totale de l'une des couleurs par l'autre, en ont un très-grand. Nous avons là , dans un phénomène facile à observer, la preuve la plus évidente du mode d'action simultanée des deux yeux ; car, non seulement l'expérience elle-même , mais encore d'autres faits nous autorisent à conclure que ces organes se comportent de la même manière dans le cas même d'impressions qui ne sont pas diversement colorées.
La manifestation par taches de l'une des couleurs sur l'autre, la suppression momentanée de l'une par l'autre, et la difficulté de leur mélange ensemble prouvent
1° Que les deux yeux agissent simultanément dans certains momens , puisqu'on voit des taches ou des nuages d'une couleur sur l'autre ;
2» Que, par momens, l'impression faite sur l'un des yeux
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s'éteint totalement, ou à peu près, et l'autre devient prédominante ;
3° Que , par momens aussi , les impressions des deux yeux se confondent ensemble.
Comme les états varient continuellement , les actions des deux yeux nous semblent des phénomènes résultant du trouble de l'équilibre , ainsi que les oscillations du fléau d'une balance. Le repos , ou l'équilibre des actions , a lieu très-difficilement, quoiqu'il soit possible. Mais l'équilibre est troublé, en partie par des influences internes qui nous sont inconnues, en partie aussi probablement par l'attention qui se porte sur l'un ou l'autre œil. Au reste , les phénomènes de rivalité dont il s'agit ici sont très-prononcés chez les personnes qui , comme moi , ont les deux yeux doués d'une faculté visuelle parfaitement égale. L'apparition, sous forme de taches ou de nuage, d'une couleur à la place de celle qu'elle efface, tandis que celle-ci prédomine sur d'autres points, annonce encore qu'il est possible que les diverses parties de la rétine n'agissent point également, et prouve d'ailleurs combien il importe d'observer avec attention les états intérieurs de cette membrane.
Le trouble de l'équilibre dans l'activité simultanée des champs visuels se manifeste en d'autres occasions encore , qui sont assez fréquentes. Il arrive parfois qu'une des deux images , dans la vue double , disparaît tout à coup. Si les deux yeux n'ont pas la même portée, c'est tantôt l'une, tantôt l'autre , qui prédomine et qui détruit entièrement celle de l'autre œil. L œil dominant est celui à la portée duquel se trouve un objet , vers lequel l'attention se dirige alors. Quelquefois l'image de l'œil qui ne voit plus que d une manière indistincte , flotte encore vaguement à côté de l'autre ; mais elle échappe très-facilement à l'atteniion. Il en est de même chez l'homme qui louche; l'œil qui louche a presque toujours une portée très-différente de celle de l'œil sain ; son image est confuse, tandis que celle de l'autre œil est nette, et l'attention la né-
glig'e, On conçoit la disparition complète de cette image d'après les phénomènes que présentent les verres colorés. C'est même là très-souvent une occasion de loucher, car on n'emploie pas convenablement le mauvais œil dans la fixation des objets, et , sous tous les rapports, il demeure hors d'usage. On peut aussi, en regardant d'un seul œil à travers des verres grossissans, observer la faculté qu'a le sensorium de ne s'occuper que du champ visuel d'un œil. En eiFet , il arrive souvent que l'œil appliqué au microscope est le seul qui voie ou qui distingue; l'autre ne dislingue rien, ou du moins son image n'est pas au même point que le champ microscopique de l'autre. Parfois aussi, cependant, il reprend son activité, et limage qu'il perçoit, venant flotter pour ainsi dire sur l'image microscopique, trouble l'observation.