CHAPITRE X
Des prétendues modes nouvelles.
il curieux spectacle doit être celui qu’offrent un " tailleur, une modiste ou un chemisier enfermés dans leur cabinet de travail pour donner essor à leur génie. — Car les chemisiers , les modistes ou les tailleurs ont leur cabinet dit de travail; — c’est dans ce sanctuaire impénétra-
ble que s’établissent toutes les coupes qui aspirent à faire révolution. Le Français, né malin, ne s’est pas contenté de créer le vaudeville , la fricassée de poulet et la guillotine ; il a encore la prétention d’inventer toutes les modes nouvelles qui doivent donner le ton à l’Europe dandynisée.
Ce qu’il y a de plus joli dans l’affaire, c’est que le génie inventif de la plupart des tailleurs n’invente absolument rien ; il paraît qu’ils sont pleinement satisfaits de la richesse et de l’éiégance du costume français actuel : cela prouve qu’ils ne sont pas difficiles. Seulement, à chaque changement de saison, tel tailleur entre dans son cabinet, se met la tête entre les mains, réfléchit pendant six heures et invente de mettre de petits boutons, tout au plus larges comme des pièces de dix sous, à la place des gros boutons qui semblaient avoir été empruntés à la veste de Debureau.
Quatre mois après, le même tailleur rentre dans son même cabinet , lève les yeux au plafond, et après six heures de migraines se décide à découdre les petits boutons pour recoudre les gros. — Voilà ce que les poètes appellent les caprices de la mode.
C’était, parbleu! bien la peine de contempler le plafond pendant six heures pour inventer de pareilles nouveautés!
Or notez que la manière de procéder est toujours la même : on saute d’un extrême à l’autre, comme un pair de France ou comme un journal vendu.
Pendant ces derniers temps, les pantalons semblaient n’être confectionnés que pour servir d’étui à des parapluies ; c’était gênant, horrible,
aujourd’hui ou retombe , sans transition , dans les pantalons cosaques d’il y a quatre ans. . . inno¬
vation. Au mois d’octobre prochain, vous pouvez être certain qu’on reviendra au genre fourreau de parapluie qui, alors, sera reçu comme création excessivement nouvelle.
Je ne serais même pas étonné que le tailleur qui remettra ce genre d’étuis à la mode ne
prenne un brevet d’invention , — toujours vu la grande nouveauté.
Par exemple, nous assistons en ce moment au beau idéal de l’espèce : nous voulons parler des redingotes dont les jeunes gens se croient couverts, lesdites redingoles seraient refusées, comme beaucoup trop courtes, par tous les
peuples habitués à porter des vestes tant soit peu longues.
Il est vrai qu’en revanche les habits actuels sont tellement longs qu’ils peuvent parfaitement passer pour des redingotes à la propriétaire. De plus, le grand mérite de ces habits consiste à être confectionnés avec un drap vert nuancé de gris qui a toujours l’air de ne pas avoir été brossé ; — c’est aussi iaid que distingué.
Du reste ij est entendu que le tailleur fait payer un habit vert cent vingt francs parce qu’il est très long, et une redingote noire cent trente francs parce qu’elle est très-courte.
Les tailleurs de Paris ont une logique désespérante : ils trouvent toujours moyen de vous prouver que l’habit qu’ils vous apportent vaut dix francs de plus que l’habit qu’ils vous ont confectionné il y a six mois. Je ne sais vraiment pas où cela s’arrêtera. Il y a des moments où l’on regrette de ne pas avoir vécu à l’époque où d’une simple feuille de vigne on trouvait moyen de tirer habit, veste et culotte. C’était simple, mais bien porté — et surtout économique.
Il y avait loin de cette mode primitive au sac dont les Français devaient s’affubler cinq mille
ans après, sous le nom de paletot. Voilà encore un vêtement qui a prouvé le génie des tailleurs parisiens; non parce qu’ils l’ont emprunté aux matelots de la Bretagne, mais parce qu’ils ont trouvé moyen de faire payer le gros drap pilote encore plus cher que le drap cachemire.
Les réflexions philosophiques auxquelles nous venons de nous livrer à propos des tailleurs doivent s’appliquer également aux modistes, aux couturières, aux chapeliers, aux selliers, enfin à tous les industriels qui sont censés inventer , chaque année, une foule de modes nouvelles. On retombe invariablement des chapeaux bibis aux chapeaux monstres, des manches plates aux manches à gigots ; les modes du mois dernier sont décrétées horribles aujourd’hui, pour être redécrétées charmantes le mois suivant.
Ainsi, l’été dernier, toutes les voitures étaient suspendues sur des ressorts qui élevaient la caisse à une hauteur démesurée ; les cochers se cognaient la tête à tous les réverbères, c’était délicieux. — Actuellement les voitures du meilleur genre sont à fleur de terre, ou mieux encore à fleur de ruisseau , et ce sont les piétons qui éclaboussent les gens en voiture. Vous verrez qu’avant le mois de janvier il fau-
tira monter dix-huit marches avant d’entrer dans une calèche. Le gamin de Paris est mille fois plus sage et plus philosophe que tous les dandys du boulevard de Gand ; il reste fidèle à son costume, lui : il est vrai qu’il a une foule de raisons pour ne pas en changer , — et quand par hasard il touche des fonds, il les emploie à faire des achats... de pommes de terres frites — dont il ne fait pas des envois dans les départements.