CHAPITRE XI
Un logogriphe social.
armi les nombreux logogriphes sociaux qui se présentent chaque jour aux yeux d’un flâneur parisien , et dont il cherche |f vainement le mot , il en est peu qui aient plus | souvent exercé ma sagacité et ma patience que le logogriphe du tailleur qui paye un loyer énorme au Palais-Royal , ou dans les passages les plus fréquentés, pour ne vendre que des habits confectionnés.
Quand nous disons pour vendre nous nous exprimons mal , car, s’il en était ainsi , il n’y aurait plus le moindre logogriphe ; nous devrions donc écrire : pour ne pas vendre des vêtements tout confectionnés.
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Nous n’avons jamais pu deviner dans quelle classe de la société ces industriels pouvaient trouver un débouché pour leurs marchandises, — et encore ne s’agit-il pas seulement de trouver une petite classe très-limitée ; car ces magasins n’annoncent jamais qu’une vente de douze initie ou quinze mille paletots, — sans compter les habits , les pantalons et les gilets qui sont à l’avenant !
Du reste, ils vendent tellement qu’ils ont toujours le temps de lire des romans nouveaux à la porte de leur boutique.
Nous comprenons que l’on puisse avoir un
assortiment de robes de chambre toutes confectionnées , attendu que la mode n’a pas en core exigé que ces vêtements vous gênassent beaucoup ; — et en ayant trois ou quatre mesures différentes , on peut contenter à peu près tous les goûts et toutes les tailles.
Mais les habits ! — mais les gilets ! — mais les redingotes !
On a déjà tant de mal à parvenir à se trouver joli garçon avec un vêtement que l’on a essayé cinq ou six fois, et auquel le tailleur a fait autant de retouches, qu’il faudrait être vraiment favorisé du destin pour tomber ainsi du premier coup sur un habit, ou plutôt dans un habit qui vous costumât parfaitement.
Il est vrai que le marchand est toujours dans l’extase et ne manque jamais de vous dir.e que c’est merveilleux , et que son habit vous va comme un gant ; — mais pour peu que l’acheteur eût du bon sens , il pourrait lui répondre qu’il aimerait mieux qu’ii lui allât comme un habit !
Et puis vous conviendrez qu’il faut être furieusement pressé ou nerveux, si , s’étant mis dans la tête qu’on veut se donner une redingote neuve , on ne se donne pas la peine d’attendre
qu’un tailleur prenne quarante -huit heures pour confectionner le vêtement demandé ; — à moins d’avoir des raisons toutes particulières de changer immédiatement d’elbeuf, — comme, par exemple, si, ayant commis un mauvais coup, l’œil de la police , ne vous ayant vu que dans le dos , a donné ordre à ses alguazils d’arrêter partout votre paletot dont suit le signalement :
Nuance — marron ,
Taille — très-basse ,
Coudes — blanchis sur les coutures.
Signe particulier, — une pièce sous l’aisselle droite, etc.
. Mais, passé ce cas, nous ne voyons plus comme susceptibles d’acheter ces objets que les provinciaux qui traversent Paris sans même y coucher une seule nuit , et qui sont bien aises de rapporter dans leur pays les modes de la grande ville, — et qui reviennent chez eux avec des redingotes comme réellement on n’en porte pas dans leur chef-lieu, — et pas même à Paris! Mais ils ont l’agrément de se dire qu’ils l’ont achetée à Paris, et au Palais- Royal encore ! — quartier qui passe toujours pour le centre de la civilisation européenne.
Avant que le gouvernement ne se fût décidé à supprimer les maisons de jeu, les tailleurs des arcades du Palais-Royal avaient presque tous les jours de bonnes aubaines : — tel individu qui sortait de la roulette avec deux ou trois mille francs et un habit excessivement râpé, n’avait rien de plus pressé que de jouir enfin de toutes les voluptés de la vie. — Il commençait tout d’abord par faire peau neuve : — habit, veste et culotte, — rien ne manquait à sa toilette : — et même c’était très-bien vu ; car souvent, le soir, c’était tout ce qui lui restait de sa fortune du matin , — sa martingale pour faire sauter la banque n’ayant définitivement réussi qu’à faire sauter tout son bénéfice du malin. — O martingale, voilà de tes coups!
Les tailleurs pour enfants ont encore quelque chance de vente , car dans notre siècle on grandit très-vite; et les jeunes moutards auxquels on prend mesure pour leur confectionner un habit qu’on ne leur livre qu’au bout de trois semaines, se trouvent n’avoir qu’une veste, qui encore est trop étroite.
En province , on n’a pas cet inconvénient. Régie générale, les enfants ne sont vêtus que
de la défroque de leur papa ou même de leur
grand-papa ; — de même que les jeunes personnes sont chargées d’user les vieux chapeaux que leurs mères croient n’avoir pas déjà suffisamment usés elles-mêmes î
L’économie est une belle chose ; mais malheureusement la jeunesse, costumée de la sorte, n’est pas comme l’économie.
De toutes les existences de tailleurs étalagistes, la plus incompréhensible est celle de
ces industriels qui, depuis dix ans, ont devant leur porte un grand écriteau annonçant : — Vente pour cause de faillite ! — ou : pour cause de fin de bail ! — ou : pour cause de démolition î liquidation ! — ou autre mystification!
Il faut qu’il y ait encore pas mal de jobards dans la nation qui se qualifie de plus spirituelle de l’Europe, pour que ces farceurs continuent la même plaisanterie, et toujours dans la même boutique , depuis dix ou douze années consécutives.
Il est vrai que tous ces vêtements ne se vendent pas , — ils se donnent ! — car ils sont à un rabais de 75 p. 0[0 au-dessous du cours.
Prix des habits louviers superfin, — trentecinq francs ; — des pantalons , premier choix , — quinze francs cinquante , — et des gilets de poil de chèvre à — deux francs. — Enfin pour
I comble de bonheur, en profitant toujours du désastre du marchand , on peut se procurer des foulards de l’Inde à dix-sept sous !
Par exemple , quand l’acheteur, enchanté de son marché, se promène le soir sur le boulej| vard, il ne tarde pas à s’apercevoir qu’il s’en- ; rhume violemment du cerveau , attendu qu’il a i comme un courant d’air dans le dos ; — et de
plus bon nombre de gamins se permettent de le suivre en poussant les exclamations moqueuses à l’usage de la jeunesse parisienne.
Notre homme se réfugie dans un café, et, en jetant un coup d’œil dans la glace, aperçoit un monsieur dont l’habit possède une large crevasse au milieu du dos , et dont le pantalon laisse entrevoir dans différents endroits des solutions de continuité qui laissent plus que deviner la chemise.
Dans le premier moment l’infortuné ne reconnaît pas ce monsieur , attendu qu’il a le visage barbouillé de diverses couches verdâtres , rougeâtres et jaunâtres , ce qui le fait ressembler à un héros d’un roman de Cooper. — Mais en s’approchant de plus près, le malheureux reconnaît que ce Mokican est lui-même ! Et, pour comble d’infortune, il ne peut même plus se permettre d’éternuer , car le moindre mouvement un peu brusque pourrait faire sauter les dernières coutures qui avaient encore eu la bonté de lier ensemble les dernières pièces de son vêtement le plus indispensable ; — et de plus il lui est interdit de se moucher, attendu j qu’il reconnaît en même temps que son foulard de l’Inde ne lui a pas été vendu assez cher,
dix-sept sous , puisqu’il lui a déjà mis sur le visage au moins pour quarante sous de couleurs diverses !