CHAPITRE XII
Influence de l’habit sur la destinée de l’homme.
ous les parents qui envoient leurs fils à Paris soit pour compléter leur éducation, soit pour chercherfortune, ne manquent jamais de leur faire une foule de recommandations et ils oublient tous de leur donner un conseil qui , à lui seul , est plus important que tous les
autres ensemble.
Quand je serai père de famille à la tête d’un fils âgé de vingt ans, si j’habite la province, je le conduirai comme tout le monde au bureau de
la diligence Laffitle et Caillard, et là, sur le marche pied de la voiture destinée à faire route pour Paris, je lui dirai avec le baryton de circonstance : — « O mon fds ! tu pars pour Paris, — je n’ai qu’une chose à te dire, — fais choix d’un bon tailleur ! »
Les abricots, les melons et les hommes se jugent tous également sur l’apparence; et l’épître de Sedaine à son habit sera toujours admirablement vraie, surtout à Paris. Dans cette ville, si vous ôtes bien mis, il ne se passera peut-être pas un jour dans la semaine où vous ne puissiez dire aussi-:
« O mon habit, que je te remereie! »
Et il ne faut pas croire que ce soient seulement les femmes et les jeunes gens efféminés qui attachent de l’importance au costume que vous portez et que vous jugez sur un simple coup d’œil. — Bien des hommes, et des plus graves et des plus sérieux , ne peuvent échapper à cette influence instantanée et involontaire qu’exerce l’aspect de votre elbeuf. Plus d’un pauvre diable de solliciteur n’a pas pu obtenir une place dans un bureau parce que le collet de son habit bâillait d’une manière démesurée, — et l’œil de la police s’ouvre même malgré lui
sur tout individu dont la redingote est tant soit peu à la Bertrand.
Quant je parle de l’habit, il va sans dire que le pantalon s’ensuit tout naturellement — et l’article sous-pied doit surtout exciter toute l’attention d’un jeune homme qui tient 'a faire son chemin dans le monde. — Plus d’un mariage a été rompu parce que la jeune personne s’est aperçue que le futur qu’on lui destinait ne portait pas de sous-pieds. — Autant vaudrait avoir des souliers et des bas bleus. Ne vous estil pas bien souvent arrivé à vous-même de dire en parlant de quelqu'un de votre connaissance : — C’est un bien honnête homme, mais il porte toujours des habits horriblement mal faits!
Ce qui fait que, sans vous en douter, vous trouveriez ce monsieur dix fois plus honnête homme encore si son tailleur était meilleur.
C’est-à-dire qu'avant peu de temps , avec le système de circonstances atténuantes qui court de par le monde et de parles jurys, tel assassin ne sera condamné qu’à dix ans de travaux forcés, parce que ces braves jurés auront reconnu une circonstance atténuante dans le fait que la victime portait un habit dont les manches étaient trop courtes de deux pouces.
Le fait est que de pareilles manches sont trèslaides, et un avocat, pour peu qu’il ait été payé à l’avance, peut facilement prouver aux jurés que ce monsieur, costumé de la sorte, était loin de faire l’ornement de la société, — et que, par conséquent, la société ne doit pas se montrer trop sévère pour le venger.
Il va sans dire que si l’assassin porte une redingote qui lui prend bien la taille, a de’ jolies moustaches noires et fait des vers, il n’est condamné qu’à cinq ans ; — l 'Audience publie son procès orné d’un portrait gravé sur bois , et une foule de dames de la meilleure société se i disputent ses autographes.
Du reste il est à remarquer que le costume de chaque nation subit diverses transformations, et suit toujours exactement la marche des idées de l’époque. — Rien qu’à regarder les gravures représentant les modes de tel ou tel siècle, on peut dire si les idées et les hommes de ce temps avaient de la grandeur, de la noblesse, delà poésie ; — ou si ce siècle était mesquin ou prosaïque, ou même est entièrement nul dans l’histoire.
Voyez le costume d’un Athénien au temps de Pcrictès , ou d’un Romain sous le règne à’ Auguste, rien n’était plus noble, plus magnifique.
— Aussi les poètes s’appelaient Virgile, Ovide, Horace, — les peintres et les statuaires Zeuxis ou Phidias.
En France, quand apparurent tout à la fois Corneille, Molière, Racine, Bossuet et tant d’autres hommes illustres dont le style restera éternellement comme un modèle, Louis XIV donnait aux seigneurs de sa cour des vêtements qui resteront aussi comme un type d’élégance, de richesse et de bon goût :
tandis que sous le directoire , lorsqu’on.
il eut plus qu une caricature de gouvernement., on n’eut plus aussi que des caricatures de modes.
— et aucun ouvrage littéraire de quelque valeur n’a vu le jour à l’époque où brillaient les ridicules merveilleux qui mettaient toute leur gloire à danser la trénis au jardin de Mar bœuf, dans ce costume qui est resté de tradition dans la pièce des Rendez-vous bourgeois.
On a écrit de bien savants et de bien lourds in-folios sur une foule de petites choses (comme par exemple cet auteur allemand qui a fait imprimer un énorme volume in-folio sur le zeste du citron) — et jusqu’à ce jour, on n’a pas encore songé à faire une des recherches historiques et philosophiques sur un sujet qui, futile en apparence, n’en serait pas moins curieux, et surtout pas moins instructif.
L’histoire de la mode en France depuis les premiers temps de la monarchie serait tout aussi digne des prix de l’Académie que des recherches sur la monnaie de Romuald, évêque de Melun au neuvième siècle, — ou que les dissertations sur la langue que parlaient certains peuples — qui n’ont jamais existé.