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CHAPITRE XIII

Histoire d’un habit.

eaucoup d’auteurs , plus ou moins ingénieux, ont écrit l’histoire d’un scfieiling , d’une pièce d’or, d’ une pièce de cent sous, etc. , — mais aucun n’a encore essayé d’écrire l’histoire d’un habit , et pourtant ce sujet prêterait à au moins autant d’épisodes dramatiques

et comiques que toutes les pièces de monnaie du monde.

Nous n’avons pas la prétention de traiter, dans un modeste chapitre de petite Physiologie , ce sujet, qui est encore beaucoup plus vaste qu’il n’en a l’air. — Nous nous contenterons d’indiquer les diverses phases de l’existence d’un mètre de iouviers ou de sedan.

D’abord, je suppose que ce mètre a été coupé dans une pièce de drap d’une qualité supérieure, car les habits vulgaires ont une existence aussi vulgaire que leur étoffe. — Ils végètent pendant quinze ou dix-huit mois sur le dos du même paüvre diable, qui ne consent à se séparer un peu de son habit que lorsqu’il s’aperçoit que son habit l’a quitté presque tout à fait.

A peine a-t-il vu le jour dans une fabrique en renom, qu’après avoir été peigné une dernière fois, le fabricant lui donne son nom qu’il écrit sur ses lisières, — et, confié aux soins paternels d’unroulier, voilà mon jeune mètre qui prend sa volée vers Paris. ..

Quand je dis volée, c’est une manière de parler, attendu que la voiture du roulier fait six lieues par jour.

Arrivé dans la rue Vivienue ou dans le quartier delà Monnaie, notre jeune voyageur se repose pendant quelques semaines en compagnie de pas mal de compagnons. — Par exemple, si son étoile l’a fait tomber dans un brillant magasin de la rue Vivienne, il fait le beau et se pavane le soir au gaz , jusqu’à ce qu’un tailleur vienne le marchander en disant toutes sortes de choses désagréables , — telles que : — ce drap n’est pas corsé , il ne vaut pas grand’ chose, etc. , etc.

C’est humiliant pour son amour-propre, surtout s’il porte le nom de Grandin ou autre célébrité drapière. — Il est vrai que, pour le consoler, le marchand ne manque pas de répliquer immédiatement : —Comment, ce drap n’est pas corsé ! mais il est de première qualité, etc., etc.

Une fois chez le tailleur , un jeune élégant , séduit par son moelleux et son éclat, le choisit, et le voilà transformé en un charmant habit à la française , qui, dès son entrée dans le monde, séduit le cœur d’une jolie petite femme.

Le jeune homme se flatte bien d’être aimé

pour lui-même, — mais erreur , c’esl l’habit seul qui a opéré la séduction.

Pendant quinze jours ou trois semaines, notre habit mène l’existence la plusheureuse que l’on puisse imaginer : — il ne va qu’aux Tuileries , au spectacle , et partout où il apparaît il attire

immédiatement les lorgnons! — C’est délicieux.

Mais, hélas ! un beau joui* il est séparé de son jeune maître par suite d’un accident imprévu , tel qu’une tache d'huile , un accroc dans le dos, ou un garde du commerce ! — Le garde du commerce surtout est à redouter.

Après cela, il est encore moins humiliant d’être séparé ainsi de son maître, de far ie Roi et de par son tailleur, que de s’entendre dire un beau jour : — « François , prenez cet

liabit, je 11e veux plus le porter , il me déplaît. »

C’est à en rougir de honte !

Notre habit fait donc un premier voyage au Temple, où d’habiles tailleurs savent lui donner une fraîcheur toute nouvelle, et il se voit acheté par quelque chevalier d’industrie qui veut pénétrer dans de riches salons, — ou par quelque pauvre diable de professeur ou d’homme de lettres qui n’a pu trouver à s’ouvrir sur son budget qu’un chapitre de cent cinquante francs par an pour sa toilette, — et qui cependant doit toujours être mis décemment.

Porté pendant sept à huit mois par ce nouveau propriétaire , — notre infortuné ne tarde pas à blanchir au coude d’une façon désolante.

Vous croyez peut-être que son existence tire alors à sa fin, — point du tout. — Un vieux proverbe dit que les voyages forment la jeunesse, et les marchands d’habits ont trouvé moyen de prouver qu’ils reforment aussi les vieux habits.

Acheté au prix de dix ou douze francs par un de ces négociants ambulants qui parcourent incessamment tous les quartiers de Paris , il est revendu quinze francs à un tailleur-brocanteur-expédilionnaire-chimiste , qui fait pas-

ser le vieil habit dans une chaudière d’où il sort presque jeune.

Seulement, connue cette jeunesse est factice, il a grand soin d’expédier ce vêtement au Mexique ou au Paraguay, où il va orner les épaules de quelque chef indien qui éprouve le besoin de se civiliser, et qui commence par porter un habit européen, mais rien qu’un habit !

Vous croyez que cet habit finit enfin défini-

tivement son existence sur les bords de l’Ohio : — erreur. — Un nouveau brocanteur européen est encore là pour le recueillir au moment où il quitte le nom d’habit pour prendre la qualification de vieilles loques.

Et l’habit en question est devenu peut-être le papier sur lequel j’écris ces lignes , — à moins qu’il ne soit devenu le petit volume que vous tenez vous-même entre les mains.

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