CHAPITRE XIV
Le tailleur retiré.
’il est un homme malheureux sur la terre, c’est le tailleur retiré des affaires !
f" Ce qui viendrait encore à l’appui de ce que nous disions au commencement du présent volume , — à savoir : que le tailleur ne pourrait être dignement récompensé de toutes ses peines
que par la palme du martyre et la canonisation du calendrier.
Les tailleurs retirés se divisent en deux grandes classes : — ceux qui se retirent des affaires avec une fortune plus ou moins ronde , — et ceux que leurs créanciers retirent de leurs affaires.
Quant aux tailleurs de cette seconde classe, — qui est la plus nombreuse , — il n’est pas besoin de vous prouver bien longuement , je pense , que ces infortunés ne peuvent plus se plaire à considérer la vie sous son point de vue bouffon, attendu que, lorsqu’on est inséré dans l’hôtel de la rue de Clichy pour cinq ans, on a au moins pendant douze heures par jour des idées qui ne doivent pas être du rose le plus tendre et le plus pompon.
Que faire dans cet établissement, où l’on est condamné à des loisirs forcés , encore plus désagréables que les travaux idem des condamnés de Toulon ou de Rochefort ?
Aussi les meilleurs instants du prisonnier sont-ils ceux où, ayant l’occasion de reprendre sa philanthropique aiguille, il peut rendre quelques légers services aux culottes de ses confrères en infortune,. — car c’est bien le moins
qu’on ne laisse pas de trous aux vêtements des gens en butte au vent de l’adversité !
Pendant le reste du temps, il peut se promener en long, puis en large,— puis en relong, puis en relarge, — et ainsi de suite, jusqu’au coucher du soleil ; — arrivé à cette époque de la journée, ce qu’il a de mieux à faire c’est d’imiter le soleil et d’aller rêver un avenir meilleur, — mais qui ne lui est réservé que dans un autre monde.
A propos d’avenir, — le prisonnier peut encore , pour peu qu’il soit superstitieux , se distraire en se tirant les cartes, — on en jouant à
la patience, — genres de divertissements permis par la Charte et tolérés par le directeur de Clichy.
Mais je vois que vous m’attendez au tailleur qui s’est retiré avec de la fortune, — et que de ce côté vous prétendez me tirer une botte qui culbutera de fond en comble mon assertion primitive, que vous ne craignez pas de qualifier de paradoxale !
Eh bien, monsieur ! j’arrive au tailleur retiré
il l
des affaires, les culottes nettes, ei je prétends , comme ci-dessus , que ce mortel est généralement fort malheureux et digne de toutes les larmes que vous pouvez avoir de disponibles.
Un tailleur devenu simple rentier n’est parvenu à acquérir sa fortune qu’en se donnant beaucoup de peine pendant quinze ou vingt ans, — car j’espère que vous avez perdu le préjugé que vous pouviez avoir encore en commençant la lecture de ce volume , touchant la rapidité avec laquelle les tailleurs gagnent 15,000 fr. de rente; — or, un homme qui a travaillé pendant vingt ans ou qui a confectionné trois ou quatre mille paletots, sept à huit mille pantalons et quinze à seize mille gilets , a contracté une habitude d’activité et de travail qui lui rend l’oisiveté insupportable !
Pendant la première semaine qui suit la vente de sa maison , il répète bien à tout le monde qu’il est le plus heureux des hommes; — il lit tous les journaux; — il entreprend de faire le tour des fortifications de Paris, et joue sa demi-tasse aux dominos en trois cents points, — partie liée. — Mais tous ces plaisirs ne peuvent l’étourdir tellement qu’il ne se mette à ouvrir la bouche d’une manière démesurée en
aspirant tout lfair que sont susceptibles cle contenir ses poumons , et cela dix fois par jour.
Du reste notre homme ne veut pas s’avouer qu’il bâille , — il met cela sur le compte des tiraillements d’estomac , — même une demi-heure après le dîner; — mais cet amour-propre ne dure pas deux mois.
Avant la fin du premier trimestre il reconnaît
définitivement qu’il s’ennuie et se surprend chaque matin à aller reprendre le chemin de son ancienne maison, — soi-disant pour aller dire bonjour à son successeur, fds, gendre ou neveu , — mais en réalité pour assister encore à quelque prise de mesure, à quelque coupe de paletot , — pour aspirer l’air qu’exhale la pièce de drap que l’on déploie sur la table.
Car il est à remarquer que le tailleur retiré ne devient pas ambitieux comme le reste des hommes, — ou boursouflé et important comme un ex-modiste ou un ex-chemisier, — et il ne
cherche pas à se lancer dans les honneurs ; — il est électeur, souvent même éligible, — et pourtant il reste toujours philosophe.
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Cela tient sans doute à ce qu’il estime tous ces habits brodés 'a leur juste valeur: — cinquante écus ! — prix de facture !
Faites donc des courbettes pendant six mois, donnez donc des poignées de main à cinq ou six cents individus pour arriver à vous mettre sur le dos pour cinquante écus de gloriole !
Quand le tailleur rentier a cherché à se distraire par tous les moyens possibles en achetant une petite propriété aux environs de Paris, et en s’abonnant au Journal des Connaissances utiles , qui lui donne le moyen de greffer des pommiers sur des poiriers , et d’obtenir par semis un rosier qui doit produire des œillets et sur les branches duquel il ne voit venir en réalité que des chenilles. — Il éprouve quelquefois le besoin de passer à des distractions plus palpitantes et se lance dans les actions industrielles!.... mais c’est une preuve que ses facultés baissent visiblement, et sa famille est fort émue !
Effectivement elle ne tarde pas à le perdre , — heureux encore quand sa fortune ne l’a pas précédé au tombeau, et n’a pas été se faire enterrer sous les rails de quelque chemin de
fer, — au fond d’une mine de houille,-*- ou au fond du Texas, — pays qu’il ne faut pas confondre avec le Pérou !