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CHAPITRE IV

Des tribulations du tailleur.

’homme ne peut jamais arriver à goûter un parfait bonheur sur cette terre, qui depuis un temps immémorial a été qualifiée par une foule de poètes : — Vallée de larmes et de misère ! — Ce qui , comme vous le voyez, ous représente tout de suite un pays aussi huide que désagréable.

Le tailleur ne pouvait pas plus que tout aure échapper à cette triste influence de l’huma-

nité ; — et bien plus : comme sa pratique constante des plus belles vertus sociales le rapproche beaucoup des saints les plus vénérés dans l’almanach , — suivant que nous l’avons déjà prouvé, — de même il devait aussi res- 1 sembler à ces mêmes personnages vénérables par le martyre !

De deux choses l’une: ou le tailleur a des ; clients, ou il n’en a pas.

S’il n’a pas de clients, il peut vivre dans une tranquillité assez agréable. Car, sauf le payement de ses billets en circulation , il n’a absolument rien à faire, — et, ne fournissant rien à personne, il ne court aucune chance de perte.

Mais s’il a des clients , il est en butte à une série de tribulations constantes et qui sont , tout au plus, compensées par un léger bénéfice de soixante ou quatre-vingts pour cent prélevé sur un habit ou sur un paletot.

Les clients du tailleur en renom se composent de deux grandes classes : — les bons qui ne payent pas souvent — 'et les mauvais qui ne payent pas du tout.

Car un usage reçu depuis long-temps dans la meilleure société exige qu’on ne songe à payer un habit que lorsqu’il est entièrement

usé, — tandis qu’on solde ses bottes avant qu’on n’ait pu entrer totalement dedans.

Un tailleur doit toujours fournir avec empressement tout ce que veut bien lui demander M. le comte ou M. le baron , — sans oser, de son côté, lui demander cent francs quand bien même il en aurait le plus pressant besoin.

.Heureux encore, quand, un beau matin, lorsque, prenant son courage et son mémoire à deux mains , notre tailleur se décide enfin à

venir demander quelques légers à- compte sur une note monstre , — l’infortuné ne s’aperçoit pas qu’il a eu affaire à un baron de Wormspire !

Il en est pour ses frais de paletots, de pantalons et de mémoire !

Mais supposez que le tailleur n’ait à faire qu’à des gens payant exactement ce qu’ils doivent, — supposition bien gratuite comme vous voyez; — notre industriel n’en reste pas moins exposé à une foule de tribulations de chaque jour, et, chose terrible Ui 1 se voit obligé de les supporter en gardant toujours sur les lèvres

un éternel sourire , tout comme s’il avait fait son apprentissage â l’école diplomatique de | M. de Talleyrand.

Un vieux proverbe nous apprend que

« Nul n’est content de sa fortune,

» Ni mécontent de son esprit. »

Si la rime l’avait permis , le poète aurait pu ! dire tout aussi justement ni mécontent de sa tournure.

! Un est peut-être pas un Français qui ne se j trouve parfaitement bâti par la nature ; et quand une redingote ne transforme pas notre jeune | homme ou même notre jeune vieillard en un rival de Lafont ou d’Emile Taigny, c’est toujours la faute de l’infortuné tailleur.

Un homme serait-il bossu comme feu Mayeux, qu’il trouvera peut-être bien qu’il a une épaule un peu plus haute que l’autre; mais ! ajoutera-t-il à son tailleur — ce n’est pas une raison pour que j’accepte cette redingote, qui pourrait faire croire que je suis bossu !

C’est surtout depuis l’invention des maisons j de santé des docteurs orthopédiques, que les tribulations des tailleurs ont augmenté d’une j manière désolante sous ce rapport.

| Tous ces docteurs, après avoir mis leurs nta-

lades sur des lits mécaniques pendant six ou huit mois, les déclarent parfaitement guéris lorsqu’ils ont suffisamment aplati leur bourse , — et nos gaillards rentrent fiers comme Artaban dans une société dont ils sont loin de faire le plus bel ornement.

Aussi désormais, toutes les fois qu’ils essayent un habit avec leur tailleur, lui font-ils une véritable scène de véritable polichinelle , parce que cet habit a été coupé en dépit du sens com-. mun et fait des plis dans le dos !

Quant aux pantalons, c’est bien pis encore ! — Grâce à la nouvelle mode , qui exige que l’étoffe dessine exactement les formes et prenne parfaitement le coude-pied , — le tailleur se trouve dans un grand embarras quand on n’a ni forme ni coude-pied , ce qui arrive à huit individus sur dix. — Et ici on ne peut même pas se sauver par la garniture !

Si monsieur entre trop difficilement dans son pantalon, il n’en veut pas. — Et s’il y entre facilement , il en veut encore moins !

Vous voyez que la civilisation n’apporte aucun changement à nos modes et à nos ridicules,

, c’est toujours l’histoire de M. de Boissec, du temps de l’empire , ne voulant pas garder sa culotte s’il peut entrer dedans !

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