CHAPITRE Y
Du caractère, du tempérament et des opinions politiques du tailleur.
ien n’est plus ridicule généralement que ces prétendues classifications dans lesquelles on veut faire rentrer forcément tous les habitants d’un pays, — ou tous les individus qui exercent telle ou telle profession.
On retombe tout naturellement dans la manie de ce brave touriste anglais qui, ayant vu à Tours, dans l’auberge où il était descendu pendant un instant pour déjeuner, une femme rousse et acariâtre, avait immédiatement inscrit sur les tablettes destinées à recueillir ses impressions de voyage : — « A Tours , toutes les femmes sont rousses et acariâtres ! »
Néanmoins, il est certaines professions, comme celle du tailleur, par exemple , qui finissent par influer petit à petit sur le tempérament, le ca-
ractère et les habitudes de l’homme qui s’y est livré ; — et cela est tellement vrai, qu’il ne faut pas être un observateur bien profond pour distinguer dans la rue, et au premier coup d’œil, un tailleur entre vingt autres individus qui circulent sur le même trottoir : — en supposant , bien entendu , qu’il ne soit pas orné du classique foulard gonflé d’un pantalon ou d’un habit; — autrement , le mérite de la reconnaissance physiognomonique ne serait pas grand.
Parlons d’abord du tempérament.
Le tempérament du tailleur est généralement maigroso-paloso-politoso-nerveux , surtout quand ce tailleur n’est devenu chef de maison qu’après avoir, pendant longues années, cultivé lui- même l’aiguille sur l’établi de douleur.
Rien n’est moins propice à la santé et aux joues florissantes que de rester accroupi pen dant dix heures par jour en tenant le nez à une distance de cinq à six pouces des genoux.
Cette position peut paraître agréable aux musulmans qui fument ainsi la pipe pendant trente minutes ; — mais au moins ont-ils pour circonstances atténuantes d’excellents coussins et de délicieux tabac. — ce qui est assez dire qu’il n’est pas de la régie française.
L’ouvrier tailleur a beau chercher à se redresser ; ses épaules tendent toujours à prendre une courbe toute particulière, qui est peu favorable au développement des poumons.
Ainsi donc la maigreur et la pâleur de ces industriels doivent encore venir en ligne de compte dans l’addition des vertus que nous avons déjà reconnues appartenir à ces bienfaiteurs de l’humanité, qui ne reculent pas aussi
devant la perte de leur santé pour fournir de bienfaisantes culottes à leurs semblables. Respect à la mauvaise mine du tailleur !
Quant à l’épithète de politoso, si nous l’avons I accolée aux autres épithètes qui servent à caractériser son tempérament , c’est que la politesse fait pour ainsi dire partie intégrante de la constitution du tailleur. — On trouverait plus facilement un merle blanc ou une danseuse incorruptible qu’un tailleur impoli ; il est poli
dans tout, même dans ses manières de sonner;
et quand il se décide à prévenir un jeune homme très en retard dans le payement de ses billets, qu’il va le faire insérer dans le monument national, situé rue de Clichy, c’est toujours en y mettant les formes les plus agréables et en lui jurant ses grands dieux qu’il a le cœur navré. — Ce qui est vrai au fond, car il est désolé de voir feu ses paletots et feu ses culottes n’être plus que des ombres légères et impalpables.
Ce qui ajoute encore généralement au mauvais teint du tailleur (et nous parlons ici spécialement de l’ouvrier tailleur), c’est qu’il est presque toujours natif de l’Alsace ou de l’Allemagne; contrées qui affectionnent beaucoup la nuance blond-cendré pour la chevelure de leurs enfants, — à moins que ce ne soit le blond filasse.
En outre cette même Allemagne donne à sa progéniture un goût très-prononcé pour la bière et pour les tyroliennes , — genre de romances écrites primitivement pour des chats amoureux. — Ce qui ne les empêche pas du reste d’affectionner aussi la bière et le billard.
Toutes les fois que le soir on entend chanter, dans les rues qui aboutissent aux barrières, des buveurs qui se livrent à des gargouillements de gosier totalement inusités en France , on peut être certain que ce sont des ouvriers tailleurs en goguette.
Les autres buveurs français se contentent de chanter la Parisienne sur l’air de la Marseillaise , — et vice versa.
Les orgues de Barbarie , que l’on nomme le Conservatoire de musique du peuple , ont furieusement de mal à former des. élèves tant soit peu distingués. — Mais enfin il faut espérer que cela viendra un jour !
Ce qui sert encore à faire reconnaître parfaitement l’ouvrier tailleur de tous les autres personnages , même aujourd’hui où tout le monde porte un costume à peu près pareil, — c’est que la coupe de son collet est toujours à la dernière mode ; — il retouche dix fois la même redingote , mais, par malheur , le drap ne se laisse pas rafraîchir aussi facilement. — En outre, quelque bien mis qu’il soit, l’ouvrier tailleur a le défaut d’avoir toujours un chapeau qui n’est pas irréprochable , et des bottes qui laissent beaucoup à désirer. — Quant aux gants,
il les regarde comme un préjugé. — Il les remplace par une petite badine ; c’est moins bien porté , mais ça dure beaucoup plus long-temps !
Par exemple , pendant l’hiver , il brille dans Jes bals masqués, — il a toujours un costume, attendu que la façon ne lui coûte rien et que les divers fragments d’étoffe doqt il compose son travestissement chicard ne lui coûtent pas jdavantage.
Ce qui contribue encore infiniment à agir sur le tempérament nerveux du maître-tailleur, et ce qui remplace pour lui la position accroupie à laquelle il n’est pas astreint physiquement, — c’est que son moral est toujours à la torture.
Quand il ne lui arrive pas de clients , il se ronge les sens et les ongles en se disant : — Voilà toutes mes planches qui sont encombrées de pièces de drap, et je ne vends rien; je crains bien de faire faillite !
Et une fois que les clients sont arrivés , — 1 puis partis avec toutes sortes de vêtements confectionnés, notre homme se ronge les ongles de plus belle en se récriant : — Saperlotte ! voilà tout mon drap parti, et je ne sais pas quand mon argent rentrera ; décidément je ferai faillite !
Ayez donc la fraîch’eur de la rose, quand pendant les douze mois de l’année tout ce que vous avez de bile se trouve en mouvement de la sorte !
Quant aux opinions politiques des tailleurs, — il est à remarquer que, du moment où de simples ouvriers ils passent maîtres de maison , ils changent de manière de voir , et tendent à l’aristocratie , attendu qu’ils comprennent par-
aitement qu’ils ne vivent que du luxe de ceraines classes de la société.
Quant aux simples ouvriers tailleurs, ils sont jpresque tous d’une opinion excessivement avancée ; et sur un rassemblement de cinq cents émeutiers ou charivariseurs quelconques , on peut compter toujours au moins , à Paris du moins, deux cents ouvriers tailleurs : — attendu jque les uns y vont crier par conviction , et les autres parce que c’est encore pour eux une manière de chanter leurs tyroliennes chéries.
Et pourtant, franchement, s’il est dans la société une classe qui doive craindre de voir tous les hommes devenir sans culottes , n’est- ce pas la classe des tailleurs ?
A moins que, par suite d’une finesse digne de M. de Talleyrand, ils n’engagent ainsi tous les Parisiens à se dépouiller de ces culottes, symbole de l’esclavage , et à les brûler à tout jamais, — que pour avoir l’agrément et le profit de leur en confectionner de nouvelles aux premières approches de l’hiver !
Ceci serait de la haute. . politique !
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