CHAPITRE VI
Du nombre des tailleurs à Paris.
uand vous flânez dans la rue Richelieu ou dans l’une des rues environnantes, — à moins que vous n’ayez l’habitude de ne regarder que les pavés, ce qui est assez monotone , et n’est guère que le propre du mathématicien ou de l’homme qui réfléchit comment il pourra payer le lendemain un billet de cent écus avec un effectif de trois francs quinze sous, — quand vous flânez dans ce brillant quartier, disons-nous, vous devez remarquer chaque fois , et avec un étonnement toujours nouveau , l’immense quantité d’enseignes qui portent un nom quelconque escorté de l’épithète de tailleur.
Des renseignements de statistique pris auprès d’un savant très-expert dans la matière, — et qui , par conséquent , n’est pas M. Ch. Dupin, — nous ont appris qu’il y avait à Paris trois mille mai très- tailleur s — et environ trente mille ouvriers-tailleurs. — Eh bien ! sur ces trois mille maisons on en compte environ deux cents bonnes , cinq ou six cents médiocres , et toutes les autres sont dans d’assez vilains draps , — quand elles peuvent même s’en fournir.
Ainsi jugez de la justesse du préjugé provincial.
Après cela vous me direz : Comment diable huit cent mille Parisiens peuvent-ils suffire à donner de l’occupation à trente-trois mille tailleurs? — Et notez bien que sur ces huit cent mille Parisiens en question on compte quatre cent mille Parisiennes — et environ cinquante mille jeunes moutards qui n’ont pas encore endossé leur toge virile représentée par des culottes.
Ainsi le total des gens susceptibles d’être des clients pour les tailleurs de la capitale n’offre qu’un effectif de trois cent cinquante mille individus dont cent mille au moins restent voués au bleu pendant toute leur vie, et ne portent
que des bourgerons ou des blouses presque sans autres accessoires.
Aussi n’est-ce pas seulement Paris qui exerce les ciseaux et les aiguilles des tailleurs parisiens : — ils sont les fournisseurs brevetés de toute la France. — Que dis-je, de la France? —
de l’Europe! — T Que dis-je, de l’Europe? — du monde! — Que dis-je.... mais non cependant , je crois qu’ils ne fournissent que cela.
C’est tout au plus si le quart des habits à'Humann restent à Paris : — ils émigrent journellement pour Berlin, Londres, Madrid, — et surtout pour Saint-Pétersbourg , le Paris de la Russie.
Et de même, presque toutes les autres maisons qui marchent plus ou moins bien sur les traces de l’arbitre de la mode expédient sur toute la France des caisses qui doivent aller donner le ton de Paris à tous les merveilleux de province.
Et c’est ce qui vous explique comment les trente-trois mille tailleurs de Paris n’en sont pas encore réduits tout-à-fait, pour vivre, à se dévorer entre eux comme ces monstres qui habitent le vinaigre, et que l’on voit se livrer à ces jeux de cannibales à l’aide d’un microscope à gaz.
Après cela, je ne parierais pas que les tailleurs eux-mêmes n’en vinssent à ce genre de divertissement : car s’ils ne s’aiment guère entre eux , en revanche ils se détestent beaucoup ; — et ils ne se rencontrent pas dans la so-
ciété , ou sur l’asphalte des trottoirs , sans se lancer réciproquement des regards de crocodiles !..
C’est-à-dire que c’est réellement effrayant , et aucune autre profession ne voit s’élever une concurrence aussi prodigieuse. — Telle maison de la rue Richelieu surtout n’est habitée de fond en comble que par ces industriels : — au 1er, tailleur ; — au 2e, retailleur ; — au 3% idem y et au ùe, reidem ! — Sans compter qu'on aperçoit encore au 5e et au 6e de petites enseignes qu’on ne peut déchiffrer à l’œil nu, mais où les astronomes doivent lire : — Tailleur , — comme ci-dessous!
Et notez bien que ce n’est pas seulement dans ce quartier que se sont donné rendezvous tous les tailleurs de la capitale : — allez dans la rue Saint-Denis ou dans la rue Dauphine , — dans le faubourg Saint-Honoré ou dans les environs de la Place-Royale , et vous apercevez pareillement de gigantesques lettres jaunes dont rassemblement vous redonne — partout et toujours — l’indication du domicile d’un tailleur.
Bien plus : entrez dans une maison privée par hasard d’une de ces enseignes , et je parie
que vous tombez alors dans une loge de portier ornée d’une table, laquelle table sera elle-même ornée d’un tailleur !
C’est cet inexplicable acharnement d’une foule de Français à embrasser cette même profession qui continue à faire croire aux provinciaux que tous les tailleurs font une fortune colossale dans l’espace de cinq ou six ans, et marient leurs fdles à des agents de change — quand elles ne deviennent même pas des pairesses de France !