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CHAPITRE Vil

Quelques mots sur les spéciaux.

e toutes les modes plus ou moins ridicules que nous avons vues naître en France depuis quelques années, il n’en est pas qui se soit plus universellement répandue chez tous les industriels français que la mode de la spécialité.

En quelques mois nous avons vu s’établir des pharmaciens spéciaux ne vendant qu’une espèce de drogue , soit pour les dents , soit pour

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les yeux (plus généralement pour les dents, les pharmaciens ayant beaucoup plus de bénéfice à ce qu’il paraît en n’ayant affaire qu’à des mâchoires); ou des chapelleries spéciales, où l’on ne vend que des chapeaux sur lesquels on doit s’asseoir lorsqu’on va en société; ou des boulangeries spéciales, où l’on ne vend que de petites tartes aux cerises , etc. , etc.

Les tailleurs, qui sont tout naturellement et par profession à la piste de toute espèce de modes, ne pouvaient manquer d’adopter bien vite celle-là ; aussi a-t-on vu s’ouvrir de tous côtés des boutiques magnifiques où des tailleurs excessivement spéciaux ne vendent qu’une seule espèce de vêtement.

Ici vous voyez une collection de gilets qui ont pour spécialité spéciale d’être excessivement chers.

Là , vous admirez des myriades de pantalons.

Plus loin vous trouverez un tailleur qui a la monomanie des robes de chambre, et qui ne vous confectionnerait pas une culotte quand même vous offririez de la payer au poids de l’or.

Enfin tel n’a consacré ses veilles qu’à perfectionner la coupe de la grande et petite livrée

de messieurs les domestiques, pendant que tel

autre cultive l’habit à la française.

Ces messieurs qui se sont ainsi dévoués à l’ une des branches de leur art , vous disent gravement que ce n’est pas trop de la vie entière d’un homme pour étudier convenablement la coupe d’un habit ou d’un gilet.

Aussi chacun de ces tailleurs spéciaux ne considère l’humanité qu’au point de vue de sa spécialité; ils sacrifient tout au vêtement auquel ils ont voué leurs veilles et leurs ciseaux , et chacun d’eux vous prouve que Y homme comme il faut ne se distingue réellement que par le soin qu’il apporte à telle ou telle partie de sa toilette.

Le giletier vous assurera qu’on peut avoir un pantalon vulgaire pourvu que l’on ait quinze ou dix-huit gilets dans sa commode, — attendu que te gilet c’est l’homme !

Le pantaîonier au contraire vous jurera ses grands dieux que l’habit et le gilet ne signifient absolument rien , et que le pantalon seul est la véritable pierre de touche qui sert à faire reconnaître l’élégant véritable de tous les dandys de contrebande; — ce qui fait qu’on ne saurait payer trop cher un pantalon bien fait : — or, auprès des siens , on peut juger tout de suite qu’ils doivent être admirablement confectionnés.

Par exemple, lorsque vous essayez demettre votre emplette vous remarquez avec peine que la botte ne peut pas entrer : — mais il n’y a pas à en faire des reproches au tailleur , il vous ré-

pondrait que c’est encore une spécialité.

Il est de fait que les pantalons qu’on ne peut pas mettre doivent durer beaucoup plus longtemps que les autres. — Et si on tient absolument à les porter, on les porte sous le bras.

Pour peu que cette mode de spécialités continue , on trouvera des tailleurs qui ne confec donneront que la manche droite d’un habit, et un autre tailleur se chargera de la manche gauche.

Mais , de tous les spéciaux , le tailleur pour chemises est celui qui mérite la palme, jusqu’à i ce jour, pour l’originalité de sa coupe et de ses enseignes ; — aussi n’est-ce pas trop que de consacrer à cette curieuse spécialité un chapitre non moins spécial.

Que n’invente pas Mercure, le dieu du commerce de tous les temps et de tous les pays!

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