CHAPITRE VIII
Le chemisier.
n bourgeois entre deux âges, portant de la flanelle, un parapluie chocolat, un chapeau gris et un air candide, se décide à s’introduire dans une boutique de chemisier après avoir long - temps regardé* l’enseigne en lettres d’or : Au vrai prix fixe; les mannequins en carton et tous les autres accessoires indispensables i l’exploitation de cette industrie... Un monsieur , au linge très-blanc , vient au-devant du bourgeois , et alors s’établit invariablement le lialogue suivant :
Le bourgeois. — Monsieur, je désirerais une chemise à prix fixe.
Le chemisier. — Très-bien , monsieur. . . nous avons des chemises depuis cinquante francs' jusqu’à cinq cents francs.
Le bourgeois. — La douzaine?
Le chemisier. — Pièce , monsieur. . . pièce !
Le bourgeois. — Diable ! c’est un peu cher.
Le chemisier. — Ah, monsieur, ne dites; pas cela ! vous faites tort à vos connaissances !.. on ne saurait payer trop cher une chemise hier faite , il n’y a plus que la chemise qui serve aujourd’hui à distinguer l’homme comme il faut du manant. Tout le monde porte un habit en drap plus ou moins elbeuf , le chapeau de soie couvre la tête de l’agent de change comme la tête du marchand d’allumettes chimiques allemandes; il faudrait n’avoir pas vingt-neuf sous dans sa poche pour se passer d’une paire de gants jaunes, etc. , mais l’homme comme il faut porte seul de la toile de Hollande. Enfin , monsieur, je ne puis mieux me résumer qu’en vous disant avec un de nos plus célèbres auteurs : « La chemise c’est l’homme. »
Le bourgeois. — Ah çà ! elles sont donc bien merveilleuses , vos chemises ?
Le Chemisier, se rengorgeant. — Si elles sont merveilleuses?... c’est-à-dire qu’avant moi on ne se doutait pas de ce que c’étaii qu’une chemise ! c’était un paletot blanc et voilà tout : on ne peut pas se figurer ce qu’il m’a fallu dépenser de génie et de calicot pour arriver à la coupe de la véritable chemise française. . . car je suis le seul inventeur de la spécialité.
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cependant au moins trois cents enseignes où on lit en lettres rouges : Seul inventeur de ici spécialité.
Le Chemisier. — Ce sont des charlatans !
Le Bourgeois. — Je suis de votre avis, monsieur... mais revenons à notre affaire : je vous disais donc que je voulais une chemise à prix fixe.
Le Chemisier prenant ses mesurés. — Je suis à vos ordres, monsieur. . . Mais d’abord quel genre de chemise voulez-vous ? Nous avons la chemise à gros plis , la chemise à petits plis , la chemise à jabot , la chemise sans jabot , la chemise qui se boutonne par-devant, la chemise qui se boutonne de côté, la chemise qui se met par la tête , la chemise qui se met par les pieds. . .
Le Bourgeois. — Vous avez peut-être la chemise qui ne se met pas du tout!... Du reste, pour commencer, je me contenterai d’une légère chemise de cinquante francs... Faitesm’en une que je puisse mettre... Une jolie petite chemise de société.
Le Chemisier. — Cinquante francs, c’est bien peu... Vous aurez tout ce qu’il y a de plus simple en calicot. Voyons, monsieur, il s’agit de
prendre mesure et nous allons procéder à cette opération avec tout le soin qu’elle mérite. Monsieur désire-t-il une chemise d’été ou une chemise d’hiver?
Le Bourgeois. — Mais d’hiver et d’été.
Le Chemisier écrivant sur son carnet.
— Très-bien. .. Une chemise des quatre saisons. Ce sera quinze francs de plus pour la façon. ( Faisant le tour du bourgeois avec une mesure). Monsieur aime -t -il à être serré dans ses vêtements ?
Le Bourgeois. — Mais... je ne sais, j’aime à m’y trouver bien. Je ne serais pas fâché que ma chemise me dessinât la taille.
Le Chemisier. — Très-bien, monsieur, [écrivant) une chemise à taille; ce sera sept francs de plus pour la façon. . . Lorsque monsieur se promène avec des dames, donne-t-il le bras droit ou le bras gauche ?
Le Bourgeois. — Le bras droit. Mais pourquoi celte demande ?
Le Chemisier. — Très-bien... En ce cas , nous tiendrons la manche du bras droit un peu plus large et le bouton du poignet cousu avec plus de solidité... Ce sera cinquante sous de plus.
Le Bourgeois à part. — Ah çà, mais !... Ah çà, mais!...
Le Chemisier. — Monsieur éternue-t-il souvent ?
Le Bourgeois. — J’éternue toutes les fois que j’en ai envie... Mes moyens me permettent de satisfaire tous mes caprices.
Le Chemisier. — Très-bien, monsieur...
mais avez-vous souvent envie d’éternuer ?
Le Bourgeois.. — Ah ! vous me faites là une question embarrassante... Je ne marque pas
sur mon calendrier tous les jours où j’éternue; puis je ne vois pas quel rapport un rhume de cerveau peut avoir avec une chemise.
Le Chemisier. — Erreur, monsieur ! grande erreur ! cela a le plus intime rapport. .. Toutes les fois que vous éternuez, votre tête se livre à un mouvement convulsif, les nerfs de votre cou se tendent, les veines se gonflent, et il faut que le col de la chemise se prête facilement à ce mouvement; car, sans cela, vous auriez une attaque d’apoplexie... ou, chose non moins grave, le bouton de votre chemise viendrait à sauter.
Le Bourgeois. — Diable! diable! tenez alors le col de chemise très-large!... Ne me serrez pas le bouton.
Le Chemisier écrivant sur son carnet. — Chemise des quatre saisons, à poignet renforcé, à col très large, ce sera quatre francs dix sous de plus.
Le Bourgeois. — Toujours quatre francs, six francs, dix francs de plus... A ce compte, ma chemise de cinquante francs va me revenir à cent francs, sf cela continue!... J part. Décidément, je suis fâché d’avoir donne ma pratique à ce monsieur-là. Haut. Mais, j’y pense,
si je fournissais le calicot, combien me prendriez-vous ?
Le Chemisier. — Vous avez parfaitement le droit de fournir votre calicot, je ne vous prendrai pas un sou de plus.
Du chemisier français tel est le caractère.
Le Bourgeois. — Il est charmant, il ne me prendra pas un sou de plus. . . Mais je veux un rabais. Sans cela vous comprenez que je ne tiens pas le moins du monde à fournir mon étoffe.
Le Chemisier. — Oh, monsieur! pour nous l’étoffe n’est rien, la façon est tout... Nous disions donc que votre chemise vous coûtera soixante-dix-sept francs. Je vous la livrerai dans un mois. Vous aurez la complaisance de passer tous les cinq jours à l’atelier pour l’essayer. Vous entendez? tous les cinq jours bien exactement ; sans cela je ne vous garantis pas que votre chemise vous ira parfaitement.
Le Bourgeois. — Comment! fl faudra que je passe tous les cinq jours... pour essayer une chemise à prix fixe? A part. Allons, décidément je suis fâché d’avoir donné ma pratique à ce gaillard-là... j’aimais mieux les chemises à
six francs !... c’était moins cher — mais c’était meilleur.
( Au bout de cinq jours notre bourgeois revient au magasin de notre industriel pour essayer cette fameuse chemise spéciale, — et il se trouve que cette chemise lui va parfaitement. . . comme brassière ! )