LE DIRECTEUR
Nous voici devant le maître de ce fantastique royaume.
On compte plusieurs espèces de directeurs.
Première espèce : — le directeur par passion.
M. Timothée est d'un tempérament amoureux ; il aime toutes les femmes, mais surtout les femmes de théâtre. Il fréquente beaucoup les stalles d'orchestre et les avant-scènes, et comme il est commis dans une maison de banque, qu’il ne jouit que d’un traitement de deux mille francs par an, qu’il n’est pas beau etqu'il n’a pas d'esprit, il est obligé de s’arrêter aux soupirs. Tout à coup il hérite de la fortune de l’un de ses oncles qui meurt au moment où il était sur le point de se marier. Voilà Timothée riche 1 il songe tout d’abord à devenir di
recteur d’un théâtre; il achète cette position. Vous jugez de ce que devient l'entreprise ! Timothée songe bien au public, au répertoire, aux acteurs de talent ! on jouera ce qu’on pourra, on jouera ce qu’on voudra, on jouera devant les banquettes ! mais à Timothée il faut des femmes ! Il ramasse sur le pavé de Paris toutes ces lionnes qui écorchent la comédie de société àChantereine et sur la scène Chaptal. Son théâtre devient un sérail, une tabagie. On boit du punch dans les loges, on fume dans les corridors ! la sultane favorite commande les pièces, distribue les rôles, surveille les répétitions. Tous les soirs soixante francs quatre-vingt-dix centimes de recette ! Au bout de deux ans, Timothée est complètement ruiné, et en sa qualité d’honnête homme et d’homme très-laid, il accepte une place de gabelou à Dunkerque ou à Port-Vendres.
Deuxième espèce : — le directeur par amourpropre.
Thrasybule est un auteur de septième ordre. Il n’a encore été joué que chez madame Saqui, aux Folies-Dramatiques et à P Ambigu pour commencer le spectacle, et encore
ne l'a-t-il pas été autant qu'il le voulait. Il cherche les moyens de satisfaire sa passion. 11 rencontre un ami de collège, Pompée, qui est lancé dans les affaires, et s’associe avec lui pour prendre une direction. Dès ce moment l’affiche du théâtre ne porte que le nom de Thrasyhule; toutes les pièces en répétition, toutes les pièces au tableau, toutes les pièces lues aux acteurs, toutes les pièces à lire sont deThrasvhule. Le public, qui n'aime pas le Thrasyhule, fuit à toutes jambes, le diable s’installe dans la caisse, la discorde vient se placer entre les directeurs. — j L’orage éclate enfin. — Au bout de deux ans, i Pompée et Thrasyhule vont faire un tour à la prison pour dettes.
Troisième espèce : — le directeur industriel.
Le directeur industriel est de nouvelle création ; il a été produit par la grande lièvre boursichipolière de 1858. C’est un homme qui a été tout et rien : fabricant de sucre de betterave et officier au service de don Pedro , aéronaute et marchand de bric-à-brac. Il a vingt fois
laissé échapper l’occasion de faire fortune ; il veut la ressaisir. Il n’a pas de temps à perdre. 11 se jette sur un théâtre ! En un clin d’œil le théâtre est mis en actions, et les coupons se distribuent dans Paris. Ne parlez à notre homme ni de pièces à recevoir, ni de pièces à monter, ni de public, ni de recette ! Baste ! c’est bien là son affaire. 11 ne voit que des actionnaires, il est continuellement à la piste des moyens d 'écorcher ses actionnaires sans les faire crier. Quand il a bien fait son magot, il se retire et va vivre en rentier sur les bords de la Saône ou de la Loire. Il lui arrive aussi quelquefois d'être pris la main dans le sac, et d’être obligé d'aller se faire pendre ailleurs î
Quatrième espèce : — le directeur par spéculation et par goût, ou le directeur babile.
Cléon est un ancien comédien ou un auteur qui a vieilli dans le métier. 11 connaît tous les ressorts de la machine dramatique, et sait sur le bout du doigt ce qu’il faut faire pour attirer les spectateurs dans une salle. 11 peut se tromper quelquefois, il peut n’être point favorisé par le hasard qui a plus de part qu’on ne croit aux affaires théâtrales comme à toutes les autres ; mais il ne s’égarera jamais en con-
naissance de cause, el dès qu'il s'apercevra» de sa faille, il se hâtera de rentrer dans le bon chemin.
Levé dès le petit jour, il écoute les auteurs qui viennent lui communiquer des idées, lui apporter de nouveaux ouvrages. Tl discute avec
eux et ne les laisse jamais partir sans leur donner quelques bons consens en cas de réception , ou de très- bonnes raisons en cas de refus. Il lit ensuite les manuscrits qui lui ont été contiés la veille, et lorsque dans l’un d'entre eux il découvre quelque bonne conception, il ne dédaigne pas d’en profiter, de lancer un commençant dans la carrière, et de lui assurer la collaboration d’une main plus exercée.
Il ne manque pas une seule répétition, il in dique les effets de scène, il place les acteurs, il ordonne les coupures, il fait les corrections sur scène, et il n’est pas un auteur qui ne se félicite de sa coopération éclairée.
Le soir, après avoir donné partout le coup d’œil du maître, il rédige habilement l'affiche du lendemain, consultant lejour, la composition du public, le temps probable, les circonstances.
Entré au théâtre le premier, il en sort le dernier.
Mais ce n'est là que la partie pour ainsi dire matérielle de son œuvre! Combien de tact et de diplomatie ne lui faut-il pas pour concilier les amours-propres , adoucir les haines , empêcher les indispositions, humilier sans offen-
ser, louer sans enorgueillir, faire accepter de mauvais rôles, en montrer de bons dans l'avenir, parlementer, menacer, promettre !
Vraiment, à toutes les qualités qui sont indispensables pour faire un bon directeur, on est étonné qu'il s'en trouve encore deux ou trois | dans Paris. Comment ne les a-t-on pas déjà prenais pour en faire des ministres?
li!
BÉMSSBW&.
Le régisseur est le moteur secondaire de la machine théâtrale, la doublure du directeur.
Tandis que son chef de file, suffisamment orné de sa majesté morale , est au théâtre comme chez lui , c’est-àdire en robe de chambre et en pantoufles, le régisseur porte une perruque, un habit noir et une cravate blanche.
Il se mouche dans la soie et prise dans l’or. Cette tenue soignée est indispensable au maintien de son autorité. Il faut que la colère
du premier sujet mis à l’amende s’arrête devant la dignité du linge blanc et devant l’auguste éclat de l'elbeuf. Il faut que le figurant qui vient de faire un tour à la cantine, se dégrise à la seule vue des splendeurs de sot» tyran. Il faut enfin que le régisseur soit prêt à tout instant à paraître devant le public et à solliciter son indulgence pour les rhumes, indispositions et changements de spectacle.
C’est le régisseur qui crie : Place au théâtre! qui frappe les trois coups pour avertir l’orchestre, et qui commande le au rideau! si terrible à l'oreille du débutant.
Le régisseur règne dans les coulisses. Il impose silence , il gourmande , il gronde comme le tonnerre. D’un rril rapide il parcourt son empire et cherche s’il n’y voit pas quelque figure étrangère, quelque intrus qui ne jouisse pas légalement de ses entrées. Aperçoitil un Philistin dans Jérusalem , il l’aborde avec indignation et le fait sortir du sanctuaire. Oh! comme le commis marchand, qui parla protection du neveu du costumier en chef est parvenu à entrer dans les coulisses avec un paquet sous le bras, comme le commis marchand redoute le régisseur ! 11 l’évite , il le fuit , il
croit toujours le sentir sur ses talons; il court, le cœur ému, de montagnes en vallons, de forêts en châteaux, et finit par tomber, le nez en avant, dans le trou du souffleur où il déchire son pantalon neuf et se casse trois dents.
Le régisseur a la clef du trésor des traditions. 11 dit au premier rôle : « Talma marchait ainsi ; » à ta jeune première : « Mademoiselle
(lonlat se posait ainsi. » Il a dans sa mémoire
des exemples pour toutes les nuances de Taclion dramatique, depuis le fameux :
Srtgneur, voici la lettre
Qu entre ' propres ni. ans l’on m’n dit de remettre,
jusqu'au
Et dans ton sein perlide Tl plonge avec bonheur nne main parricide.
(Cowp de poignard?)
Aussi sa parole est-elle un oracle pour toute la troupe. On l’entoure, on l’écoute, on le consulte. L’actrice chargée d’un rôle nouveau va le répéter avec lui.
El il n’en est pas plus lier pour cela, le brave homme !
Il a une fille au Conservatoire de musique et un fils dans les ateliers de peinture des Menus- Plaisirs. 11 ne veut que des artistes dans sa famille. Et il disait un jour à l’un de ses amis qui le consultait sur le placement de l’un de ses enfants : « Surtout ne le mets pas en boutique , car nous serions brouillés pour la vie. »
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U y a l’auteur qui a cinquante mille livres de rente, auquel le directeur va demander des pièces , qui fait ses conditions , pour lequel on réserve les meilleurs acteurs et qui, outre ses droits et ses billets , touche une prime sous le nom de lever de rideau.
Il y a l’auteur médiocre qui travaille comme
un nègre et tourmente sans cesse le directeur pour se taire jouer.
Entin il y a l'auteur qui ne peut travailler sans collaborateur. Ce collaborateur, il le prend, quand il ne peut pas faire autrement, parmi les clercs d'huissier qui débutent dans le flonflon ; mais sa grande ambition est d'arriver à travailler avec un auteur bien posé, bien nanti, bien pansé. 11 n'y a pas d'efforts qu'il ne fasse pour atteindre ce but. Vous savez l'histoire de
ce vaudevilliste qui, sachant que l'un de ses
plus illuslres confrères faisait faire son buste, s’entendit avec le sculpteur qu'il connaissait, se cacha pendant une séance derrière un rideau ; puis se montra tout à coup dans un accoutrement grotesque, lit rire l’académicien , et lui proposa un sujet de pièce. La pièce a été jouée au Gymnase. Je suis loin d'accuser le vaudevilliste en question d’impuissance ; je rends au contraire hommage aux nombreux succès qu’il a obtenus, — mais le tour est adroit.
Voici un autre exemple :
Benoît était l'un de ces auteurs de peu d’orthographe qui ont besoin de se compléter. Longtemps il végéta sur le boulevard du Temple. Entin un beaujour il comprit qu’il n’était pas sur le chemin de la fortune. 11 chercha un collaborateur; mais, en homme habile, il ne voulut pas se donner l'un de ces copins vulgaires avec lesquels on est réduit à patauger dans les boues du mélodrame et du vaudeville de rebut. Non.... il porta ses regards plus haut. 11 jeta son dévolu sur un coupletier de premier choix que nous appellerons Jacquinet.
Toutes les fois que Benoît rencontrait Jacquinet dans la rue, il le suivait en disant « Colosse, va! grand homme, va! obélisque,
va! Napoléon de la littérature! monument! symptôme! date! mystère !... s’il ne pleuvait pas si fort , je baiserais la poussière de tes pieds. »>
Toutes les fois que l’on jouait une pièce nouvelle de Jacquinet , Benoît, assis aux pre-
inières loges , applaudissait de manière à faire honte aux claqueurs,et s'écriait avee enthousiasme : « C’est magnifique ! c’est sublime ! c’est beau comme l’antique ! ô bravi ! ô brava ! ô bravo ! oh ! oh ! oh ! l'auteur ! l’auteur ! »
Benoit colportait les louanges de Jacquinet dans tous les cafés, dans tous les foyers de théâtre , dans toutes les réunions musicales et gastronomiques, dans tous les passages, dans tous les carrefours : il fit plus. Jacquinet était un original qui s’habillait d’une façon fort excentrique.... il s'habilla comme Jacquinet.... même chapeau à larges bords , même redingote à brandebourgs, même pantalon gris collant, mêmes bottes à la Werther.... Si bien <pie les figurantes s'arrêtaient dans la rue devant Benoît et murmuraient :
« Tiens.... voilà le singe de Jacquinet qui passe. »
Enfin Benoît crut avoir assez fait pour être remarqué de Jacquinet. Un jour donc qu’il le trouva derrière le rideau de fond d'un théâtre, il se jeta à ses pieds et lui dit en versant des larmes :
« O génie extraordinaire, je t'admire ! Je t'ai vouéun culte! tuasunauteldansmoncnrur! mais
ce n’est point assez pour ma félicité!.. Oh ! per- | mets-moi de te voir tous les jours, de t'approcher j tous les jours, de recueillir tous les jours les paroles divines qui tomberont de tes lèvres ! Admets-moi dans ton intérieur.... Et pour payer cette faveur immense, je me soumettrai aux offices les plus dégradants! jeseraiton groom, ton esclave, ta chose! je cirerai tes bottes. Hein? »>
Jacquinet, chatouillé dans son amour-propre, exauça le vœu de Benoît.
Pendant un an Benoît cira les bottes de Jacquinet.
Puis à force de zèle , de flatteries et de cirage anglais, il parvint à être promu à la dignité de copiste des manuscrits de Jacquinet.
Un jour il lui lit remarquer que dans un couplet il avait placé une virgule à contre-sens et qu’il avait écrit hasard par un z contre l'opinion de M. de Voltaire. Les deux observations furent reconnues bonnes par Jacquinet. Le soir de la première représentation, Benoît fit valoir timidement ses droits au titre de coauteur, et Jacquinet, qui était content de lui permit que son nom figurât sur l’affiche à côté du sien.
Aujourd’hui la collaboration de jacquinel et de Benoît est en pleine activité.
Benoît lit les ouvrages aux directeurs, surveille les répétitions, met des bûches dans le feu pendant que Jacquinel travaille, verse du champagne dans son verre, et l’excite de temps en temps |tar ces mots: « Allons! allons donc, mon cher.... un peu de courage.
C’est lui qui disait l’autre jour : « Jacquinel, lais-moi donc une pièce pour moi tout seul. »
(Êncort quelques figures île aeconî» plutt.
Quand un médecin a quelque fortune et peu de clientèle, c’est-à-dire quand il a beaucoup de temps à dépenser, il recherche la position de médecin de théâtre. Il ne touche point d’appointements, mais il peut venir passer toutes ses soirées au foyer. Sa besogne n'est pas bien rude ; constater de temps en temps l’indisposition d’un artiste, faire un rapport au directeur, donner des consultations gratuites aux figurants et aux machinistes, voilà tout. Il est un
cas où le médecin éprouve un grand embarras, c’est lorsqu'il est placé entre l’administration qu i veu t qu’une actrice joue et une actrice j eune et jolie qui le supplie de constater qu’elle est malade. Il se range le plus souvent du côté de l’actrice. Seriez-vous donc plus consciencieux que lui?