LA TRAGÉDIE
Nous connaissons Torigine et l'histoire de la tragédie dans l'antiquité et chez les modernes. Nous savons que dans l'antiquité , renfermant une morale saine et propre à former des citoyens vertueux, elle rendait attentifs ]es citoyens d'Athènes , et les plus distingués d'entre eux , les Miltiade, les Aristide , les Cimon ; nous savons que chez les modernes , par Corneille , Racine et Voltaire , elle a été la prédication de deux siècles , l'enseignement et l'impulsion philosophiques au moyen desquels oh a marché à la
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rénovation sociale. Aristote, qui la regardait comme plus philosophique et plus instructive que l'histoire, siemblait prévoir quelle serait sa fonction universitaire. Mais comment est-elle arrivée à n'être plus aujourd'hui qu'un monument historique muet et sans autre résultat que d'éveiller les souvenirs ? C'est ^'elle a produit tout l'effet qu'on en devait attendre. Cependant , ne nous bornons pas à cette réponse. Il importe moins de constater , pour ainsi dire , la disparition de cette atnée du théâtre que d'exposer les raisons naturelles de cette retraite forcée.
Ce n'est pas, hâtons-nous de le dire, qu'il manque d'hommes capables de concevoir et d'exécuter de bonnes tragédies ; c'est que le genre ne se prête pas assez aux nécessités du moment , pour répondre à l'impatience intellectuelle des spectateurs , et à l'impatience matérielle des auteurs dramatiques. On le sent , ce théorème demande une explication.
Les règles delà tragédie ont été posées tyranniquement par des chefs-d'œuvre ; il n'est pas permis d'y rien changer . Le sacrilège à cet égard n'a produit que des ouvrages informes. Il faut donc accepter la tragédie pour ce qu'on l'a faite, ou la respecter comme l'arche sainte. Sublime , austère , dédaignant de plaire pour rester toujours dans la majesté de ses enseignements, exposant les malhçurs et les crimes de l'humanité , pour rendre les hommes sages et vertueux , elle s'adresse plus à la nation en masse qu'à l'individu; elle intéresse le peuple par l'effet des
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passions des hommes à qui sont confiés ks empires ; et ses deux grands ressorts, la terreur et la pitié, s'y exercent Tune par Fautre, Fane pour l'antre, dans le but d'amener les peuples et les rois à l'appréciatâoB réciproque de leurs devoirs et de leurs droits; les premiers, en se familiarisant avec l'idée abstraite du pouvoir; les seconds , en réfléchissant sur la nécessité de ne pas abuser de leur autorité.
La tragédie française fut pour les rois ce que la tragédie grecque avait été pour les dieux, le prélude de rhymne funéraire : les tragiques d'Athènes firent descendre les dieux sur le théâtre, les tragiques français y placèrent Jes rois, et dieux et rois avec leurs passions, avec leurs faiblesses, pour préparer la mission de Socrate et la révolution française. Après le meurtre juridique de Louis XYI, il n'y a pas de trar gédie possible en France. Corneille, ce fier contempteur des potentats, avait dit :
Pour grands que soient les rois, iU ne sont pa» moiathommef. Pour être plus qu'un roi tu te crois quelque chose.
el Voltaire , ce précurseur du code civil , avait annoncé Napoléon par ce vers :
Le premier qui fut roi fut un soldat heureux.
Que pourrait annoncer aujourd'hui la tragédie dans l'incertitude d'une société qui cherche son équilibre ?
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La tragédie sous un fait historique pressent rarenrir et surtout menace le présent ; c'est seulement ainsi qu'elle répond à l'attente populaire. On ne menace pas ce qu'on ne saurait craindre , ce qui n'est pas fait , ce qu'on élabore ; il n'y a point d'avenir quand on n'a encore rien fondé.
La succession rapide des événements , des hommes, des choses, des idées, ne laisse pas le temps de concevoir et d'exécuter une œuvre sérieuse : elle arriverait trop tard. D'ailleurs l'accumulation des faits et des coups de théâtre, effet naturel de la pauvreté d'imagination , prouve clairement que l'esprit n'est plus apte ^ révéler les beautés poétiques , les vérités sociales qui soutiennent encore les grands maîtres. Les plus belles tragédies ne fourniraient pas un seul acte à nos dramaturges : quand on n'a rien à dire au public, on entasse les faits. Mais il est rare qu'on revoie deux fois les pièces dont les événements seuls forment le mérite ; tandis qu'on trouve toujours , à chaque audition d'une tragédie de Corneille , de Racine et de Voltaire , quelques beautés de détail qu'on n'avait pas aperçues, comme aux plus riches partitions des grands compositeurs de musique.
Éridemment le sublime du genre tragique ne peut se manifester cpi'au milieu d'institutions fortes qui ont eu de grandes périodes , qui ont formé des mœurs , qui ont établi un point de départ pour de nouveaux changements. Aujourd'hui si nous sentons
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renaître notre admiration et notre sympathie pour les chefs-d'œuvre tragiques, c'est par l'effet de la lassitude bien naturelle qu'on éprouve pour le vague de notre politique ; c'est par l'effet d'une sorte de dégoût pour des œuvres dramatiques nouvelles, qui ne disent rien du passé, rien du présent, rien de l'avenir, qui se bornent à entretenir la foule dans toutes ses erreurs. On comprend aujourd'hui ce que nos pères ont admiré. La nullité des œuvres actuelles nous force à l'admiration des œuvres du passé. D'ailleurs dans un moment où le sentiment religieux excite vivement la jeunesse , où les questions politiques préoccupent les hommes faits , où quelques regrets contristent les vieillards , il est naturel que tous reviennent également , par un effort rétroactif, aux tragédies de Corneille, de Racine et de Voltaire, pour y trouver, à l'aide d'une jeune actrice, un charme que la maturité du talent de Talma ne parvenait pas toujours à prodiure. Les prédispositions du public font seules les grands succès. Au milieu des partis, dans les querelles civiles , avec des dévouements pour ou contre la royauté , par l'amour de la patrie, Cinna et les Horaces sont des tragédies qui semblent répondre aux idées du jour, mieux que toutes les innovations modernes. Athalie est une œuvre admirable pour quiconque s'élevant à l'idée de Dieu, voudra y voir la religion dans sa puissance. C'est que là tout est enseignement pour le souverain , pour le peuple , pour le prêtre, pour le guer-
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rier ; et Ton ne s'étonne plus de Findifférence du public pour les tragédies nouvelles, dès qu'on s*étonne des poétiques richesses des tragédies des siècles
Voltaire , dût-on Taccuser de partialité pour la tragédie, quoiqu'il ait réussi dans presque tous les genres de littérature, Voltaire, à propos de Ylphigénie de Racine, s'écrie: « 0 réritable tragédie! beauté de tous les temps et de tous les lieux ! Malheur aux barbares qui ne sentiraient pas jusqu'au fond du cœur ce prodigieux mérite ! n En écrivant ces lignes prévoyait-il notre époque , le patriarche qui sut continuer la mission du grand Corneille et celle de Racine, en donnant au théâtre une importance plus générale et mieux sentie ?
Une autre observation qui jurouve notre faiblesse momentanée, ou pour mieux dire , le peu de cas que nous faisons du théâtre comme moyen d'éducation sociale , c'est la manière dont l'amour est employé dans la tragédie, comme dans^ toute espèce de pièces dfe théâtre : il semble être aujourd'hui l'unique but de l'œuvre dramatique. Ce n'est pas que Voltaire, Racine et Corneille n'aient emprunté son secours comme lien de leurs ouvrages, comme ressort, comme base du sentiment le plus général et le mieux compris, comme une sorte de point de mire, car si l'on en excepte AthaliCy Mérope^ la Mort de César et quelques autres tragédies, où l'amour ne joue aucun rôle, il règne d'ordinaire dans les. pièces
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les plus sévères , il se mêle aux ai&ires d'État, aux conspirations, aux intérêts les plus sacrés, aux événements les plus terribles. Mais il fallait qu'il en fût ainsi ; le théâtre s'empreint des mœurs d'une nation, et d'une époque ; il n'exerce d'influence qu'en répondant aux sympathies , aux idées des spectateurs. Et si l'on se rappelle quelles étaient les mœurs de la France à l'époque de la Fronde quand Corneille fondait le théâtre ; quelles étaient ceUes de la cour sous Louis XIY ; celles de la nation quand Louis XV subissait le joug de Cotillon II et de Cotillon III , on conrprendra que l'amour devait être partout , dans Polxeuete, dans Mahomet^ comme le texte qui amène des résultats moraux, qui produit des sentiments forts et généreux ; texte qui sert de prétexte à d'innombrables beautés de détail , nourriture intellectuelle que l'auditoire adapte à son goût, à ses facultés, à ses besoins ; et c'est là le véritable but du théâtre en rapport avec la marche sociale.
Voltaire pose, comme une règle de poétique, que la passion de l'amour ne doit être subordonnée à aucune autre dans une tragédie, quand elle s'y trouve. C'était une grande habileté de proclamer un tel principe, et une excellente tactique de le mettre en (Buvre. L'amour devenait le passe-port des vérités qu'il fallait répandre ; il protégeait la philosophie , il menait au but politique. Plus tard même , ce fut au libertinage que Beaumarchais dut avoir recours pour donner au théâtre son influence morale^
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Hais ramour pour lui-même , et la littérature pure , telle qu'on a voulu la borner, en faisant de M. de Bernis le type littéraire du dix-neuvième siècle, c'était perdre l'art, c'était dégoûter le public du théâtre sérieux, c'était aplanir la route pour le genre monstrueux et tout matériel que MM. Victor Hugo et Alexandre Dumas ont , un moment , fait prévaloir. Mettre la chaleur du sang à la place du sentiment qui préoccupe la société, c'est rétrograder moralement au delà du tombereau de Thespis , c'est réduire le théâtre, qui prit naissance au culte de Bacchus, à n'être plus qu'une cérémonie païenne en l'honneur de Vénus ; c'est méconnaître le mouvement palingénésique qui tend à effectuer de nouveaux progrès.
n n'y a plus de culte pour la tragédie , parce que chez l'auteur le tempérament paralyse l'action de l'âme. C'est sous ce point de vue qu'il faut regarder les conceptions extravagantes par lesquelles le Théâtre-Français remplaçait la véritable tragédie, avant les débuts de mademoiselle Rachel. La violence du sang seule révèle les auteurs d'Hemani et de Ccdigula. Un tempérament plus froid s'est signalé par les bâtardes et froides tragédies de M. Casimir Delavigne et de M. Ancelot : Lovis XI, les Enfants d'Edouard, une Famille au temps de Luther, Maria Padilla, où l'imitation du genre anglais et allemand et l'imitation du genre français se trouvent confondues et mêlées ^ sans qu'il en résulte
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rien de neuf et d'înstroctif pour l'esprit , rien de sérieux et de touchant pour le cœur. Si l'auteur ne parte que pour parler, si le changement de formes n'ajoute pas à la faiblesse de la pensée , il est préférable cent fois de s'en tenir aux chefs-d'œuvre. Corneille, Racine et Voltaire sont encore plus jeunes que nos auteurs actuels , plus près de nous par le sentiment et par la vérité des mœurs qu'Ms peignent, non arec des costumes, mais historiquement, par les caractères. Dans les Horacesyûans SertoriuSy dans Britanmcusj tout respire les mœurs romaines. Le sentiment chrétien colore tout dans Tancrède, Il contraste heureusement dans Zaïre et dans AUtre, avec des religions moins avancées. La vérité historique est observée dans Adélaïde du Guescltn. Et partout et toujours le but philosophique du théâtre est d'enseigner par les détails, sinon parle sujet. Quand Racine peint la passion de Phèdre, e^est rénus tout entière à sa proie attachée; dans Andronuique^ mêmes dieux, mêmes lois : les sentiments et les mœurs sont de l'époque. Mais quand M. Alexandre Dumas veut peindre les mœurs chrétiennes et notre histoire , Charles VII chez ses grands vassaux j par exemple, il n'est vrai ni au point de vue du sentiment , ni au point de vue des mœurs , et nulle intention philosophique ne nous frappe dans cette jindrofnaque travestie. Il y a vérité du costume peut-être, mais cela ne suffit pas. Le but moral était mieux senti , quand Lekain jouait , avec des
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costumes ridicules, les héros du rieux répertoire. La tragédie aujourd'hui est impossible , faute de sympathie , faute de but : quand nous quittons le théâtre après la représentation des tragédies de H. Casimir Belayigne, et nous le citons comme le prenoier entre tous, quel sentiment éprouvons-nous^ après l'éloge de quelques vers bien faits? aucun. Sa première œuvre tragique et ses premières Messeniennes étaient empreintes d'un sentiment d'indé* pendance qui lui valut sa renommée.
D*où vient «pieson miDÎttre avec impuDÎté Ose porter atteinte à notre liberté ?
Ces deux vers firent le succès de« f^êpresnciliennes. Hais aujourd'hui, la réputation semble dispenser de rien faire d'utile , et par ce mot nous entendons ce qui seconde l'esprit dans ses tendances. Pour M. Car simir Belavigne, il ne s'agit plus de conquérir, mais de conserver : expression littéraire de la politique gouvernementale; il occupe le théâtre comme une entrave pour quiconque aurait la velléité de faire une bonne et vraie tragédie , s'il y avait des comédiens assez dégagés du puéril amour de soi-même pour la comprendre, pour la recevoir et pour la représenter, et des censeurs assez aveugles pour la laisser passer.
La tragédie moderne , disons-le , comme Vultima ratio de l'indifférence publique à son égard, ne sàu-
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rait être une sorte de prophétie menaçante, ainsi qu'elle le fut dans le dernier siècle, car elle doit résumer rhumanité par des types élevés , et ce& types sont difficiles à trouver dans l'histoire , selon le but de l'époque actuelle; et ce but, évidemment , est de reconstruire une société. Qu'on cherche des héros pour exprimer cette idée, etpeut^treredonnera-t-on à la scène l'importance qu'elle eut jadis. Mais le théâtre se prête moins à formuler des théories qu'à critiquer les directeurs sociaux, épuisés dans leurs moyens et dans leurs ressources, parce]que les forces, s'usent plus promptement à comprimer qu'à seconder.
Aujourd'hui , dans le travail social ^ pour l'élaboration de ce grand arcane , qu'on nomme l'avenir, l'idée se divise , fonctionne par des spécialités , et c'est encore une des raisons qui rendent impossible le retour de la tragédie dans son acception la plus large , au point de vue de l'éducation publique. Le véritable poète tra^que doit être philosophe , c'est-à-dire , historien , homme d'État, versé dans la science des hommes et des choses. Mais le philosophe doué de la faculté de mesurer d'un coup d'œil les temps qui ne sont plus , que l'instinct et l'amour de l'humanité occupent par des œuvres profondes où tout est rappelé , où tout est prévu , n'aperçoit pas , du haut de sa pensée , ce petit temple , foyer d'intrigues et d'agitations , nommé le Théâtre-Français; il dédaigne cette forme
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tragique dont on ne comprend plus le mytbe , et cette expression qui a perdu sa voix, son accent, son geste, sa parole, et Fauteur qui sjiécule sur des vers muets qu'un acteur récite en aveugle, qu'un specta* teur écoute en sourd. La philosophie ne sanctionne plus Tœuvre, et Toeuvre est morte-née. L'historien que l'étude a initié aux secrets des siècles par la chaine des événements , ne veut pas se prêter aux caprices d'un comédien, aux exigences du public; il ne veut pas lutter avec l'ignorance et le mauvais goût d'un auteur à la mode; il se borne à des narrations instructives. La tragédie que la connaissance de l'histoire ne soutient pas par la vérité des faits , des caractères et des mœurs, n'est qu'un roman dialogué, sans importance pour la foule. Le citoyen qui a consacré son temps aux affaires du pays n'oserait plus occuper ses loisirs par la conception et l'exécution d'une tragédie : tout ce qu'il sait de la science de gouverner ne profilera pas à la foule sous l'application d'un théâtre. On a tellement avili le théâtre par la nullité des productions dramatiques , qu'un esprit sérieux s'en éloigne dans la crainte de nuire à la gravité de son caractère. Ajoutons que l'auteur tragique ne doit pas rompre le cercle tracé pour l'unité d'action, l'unité d'intérêt, l'unité de lieu ; qu'il ne doit pas détruire cette admirable convention de la solennité du langage et du mouvement qui place le genre au-dessus de tous ceux qui appartiennent à la scène, ainsi que l'épopée est au-
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dessus de tous les récits , comme une œuvre destinée aux peuples et aux rois , conçue uniquement pour donner de grandes leçons , pour faire réfléchir sur des résultats qui intéressent les nations.
En résumé , si le poète tragique , l'acteur et les spectateurs ne sont pas à la hauteur du genre et n'y peuvent atteindre , il y faut renoncer, du moins pour des ouvrages nouveaux. Les richesses du vieux répertoire suffiront à quiconque sait comprendre la tragédie, jusqu'au jour où les besoins nouveaux auront fait éclore l'artiste qui formulera le drame de l'avenir.