LA COMÉDIE
Le Théâtre-Français dut à la tragédie son importance première , grâce aa mâle génie de Corneille ; Molière vint la consolider et lui donner ses droits à l'admiration de tous les pays et de tous les siècles, par la comédie, qu'il sut porter si haut, que ses ouvrages suffiraient seuls à la gloire littéraire de la France.
Avec la comédie, ce n'est plus à la nation que le théâtre s'adresse , c'est à Fhomme individuel ; c'est avec lui qu'il parle^ c'est avec lui qu'il raisonne ; et quand les individus qui forment la nation l'entendent, ils ne l'oublient plus.
SS8 PHTSIOLOCrlE Dl' THtATftE.
I^ tragédie fait moQYoir les rois, ces grands ressorts de la destinée des peuples ; la comédie peint rhomme avec ses vices, ces grands ressorts delà destinée individuelle. La moralité de la tragédie est appréciable et applicable, comme celle de l'histoire, au point de vue élevé de la gloire de tous, dans un intérêt collectif. La moralité de la comédie est d'une application et d'une appréciation partielles dans un intérêt particulier ; elle frappe au cœur de chacun, et n'attend pas qu'on lui ouvre pour y pénétrer jusque dans les replis les plus secrets : tous les détails de la vie privée y sont tracés d'après l'observation. Le poëte comique, pour faire la peinture de Tesprit humain, doit aller au fond des consciences, y chercher la vérité, puis l'exposer à tous les regards, sous le masque d'un ridicule ; son art est de traduire, par l'imitation parfaite d'un travers fugitif, cette nature qui ne change point ; son but est de corriger l'homme qui doit disparaître pour l'amélioration de la société qui reste toujours. Ainsi , précepteur du citoyen, il emploie tous les moyens qui lui sont en aide pour l'éloge et la satire ; il tient en main la férule et ie prix. Mais pour qu'il enseigne, il faut qu'il étudie, il faut qu'il sache, et la science du cœur humain fait seule la force du philosophe moraliste qui se croit appelé à rendre les hommes attentifs dans la carrière que Molière a ouverte et qu'il a fermée , ainsi qu'on l'a souvent répété.
On a quelquefois aussi agité la question de savoir
PHYSTOLOGIE Di; THÉÂTRE. 2^0
si la comédie était un art plas difficile à traiter que l'art de la tragédie, et lequel des deux genres il fallait placer au-dessus de l'autre. La proposition est restée sans réponse. Il n*est jamais difficile de faire une œuTre médiocre , une tragédie sans but philosophique, une comédie sans observations , sans caractères et sans critique de mœurs ; il est toujours difficile de réussir en remplissant toutes les conditions imposées à un genre quel qu'il soit. Quant à la question de suprématie , l'histoire l'a rendue insoluble. Chez les modernes comme chez les anciens la tragédie est venue la première , mais là comédie a exercé sur la foule une influence aussi forte, à son point de vue, que son atnée l'exerçait au sien. Chargées de conduire au même but par des moyens différents, l'une et l'autre sont arrivées au sublime dans Abolie et te Misanthrope j laissant bien loin en arrière les spectateurs, stupéfaits de ce qu'ils ne pouvaient comprendre. Il fallait que les esprits eussent le temps d'étudier, de réfléchir et de comparer, pour qu'ils arrivassent à sentir les beautés de ces deux chefs-d'œuvre de l'esprit humain. Molière, obligé de défendre lui-même ses meilleures pièces ou de les soutenir par des farces, le Misanthrope , Tartufe et les Femmes savantes; Racine , attristé de la chute de BritannicuSy et de l'indifférence publique pour Athalie^ sont des exemples du danger qu'il y a souvent à se mettre trop au-dessus du parterre. Mais dût-on rester un moment sans être apprécié, il n'en I. 20
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faut pas moins planter comme Toptogénaire de la Fontaine. La foule en vient tôt ou tard à la vérité; elle pardonne au génie en l'admirant. U faut bien qu'il en soit ainsi, pour soutenir le coursée des hommes de cœur qui écrivent dans l'intérêt du public plus que dans le but de faire une prompte fortune. De nos jours , les faiseurs de comédies n'ont point à craindre le sort de Molière, et nous doutons qu'on revienne jamais des jugements qui ont été portés sur l'Ambitieux et sur les IndèpendafUs de M. Scribe, et sur la Popularité de M. Casimir Delàvigne. Ces deux auteurs drafnatiques semblent avoir le privilège de l'exploitation du Théâtre-Français ; mais le premier se borne à étendre en trois actes ou en cinq le genre du vaudeville, dans lequel il a obtenu des succès mérités ; et le second, dans la crainte de s'exposer à n'être pas compris du public, du moins on est autorisé à le croire , et de dépasser le parterre, n'arrive jamais à son niveau; mais n'anticipons sur rien à leur égard.
S'il n'y a plus de comédie aujourd'hui , ce n'est pas que nous soyons sévères à ce point de regarder encore le Bourgeois gentilhommCy le Malade imaginairey M, de PourœaugnaCy les Fourberies de ScapiUj le Médecin malgré lui, comme des farces, ainsi qu'on osa l'écrire dans les deux derniers siècles ; mais c'est que, timides, craintifs, réservés, prudents , par l'effet de l'hypocrisie des institutions , nous ne pouvons plus critiquer sans froisser les susceptibilités
PBTSIOLOGIS DU THftATRE. 35t
chatouilleuses des gouvernants. Cependant aujourd'hui égaux devant la loi , les Français ne sont plus divisés ea trois classes ; mais on n'attaque plus un ridicule qu'il ne soit en relief dans la représentation nationale. Maintenant on ne touche plus à la bourgeoisie que la noblesse ne rougisse ; on ne s'égaye plus sur la noblesse que la bourgeoisie ne s'alarme. L'égalité a confondu nobles et vilains; mais le taux du cens électoral établit des distincdons, et la liberté ne permet pas au poète ce que le despotisme de Louis Xiy non-seulement laissait passer , mais protégeait ouvertement contre tous. Le despote eut rai^ son contre ses courtisans; et quand, après la représentation du Bourgeois gentilhomme^ froidement écoutée, le goût du monarque rassurait l'auteur consterné^ il n'était plus permis de trouver la pièce mauvaise. La tyrannie a quelquefois du bon.
Molière eut le champ libre pour élever la comédie jusqu'à être une chaire d'enseignement , de philosophie, de morale : attaqué, il se défendit sur la scène, qu'il transforma pour sa cause en barreau comique. H répondit par /a Cpîtique de l'École des femmes k toutes les critiques auxquelles il avait été en butte , au nom de ce pédantisme étroit qui ne voit que les règles de l'art et non la fonction . Et dans l' Imprompt» de yersaiUeSy petite pièce composée pour la cour, et dont Louis XIV se divertit beaucoup , il y règle tous ses comptes avec ses ennemis , et c'est là qu'il se (ait dire i « Quoi toujours des marquis.! » et qu'il
â5â PBTSIOLOGIE DV THtATIIB.
répond : «c Oui , toujours des marquis. Que diable voulez-vous qu'on prenne pour un caractère agréable de théâtre? Le marquis aujourd'hui est le plaisant de la comédie ; et comme dans toutes les comédies anciennes on voit toujours un valet bouffon qui fak rire les auditeurs , de même maintenant il faut toujours un marquis ridicule qui divertisse la compagnie. »
Voyons quelles gens aujourd'hui nous pouvons assimiler aux marquis de la cour de Louis XIV, ayant le droit de venir frapper à la porte du roi, et de dire , t( Crions nos deux noms à l'huissier, afin qu'il nous appelle ; » et sachons s'il nous sera permis de les mettre à la scène. D'abord on ne laisserait jamais dire sur un théâtre gu'il se passe tous les jours des choses assez plaisantes dans l'anticfiambre du rot, ainsi que Molière se le fait dire à lui-même dans cette charmante petite comédie de Vlmprotaptu de yersaiUes. Puis, si nous remplaçons les marquis par les députés, par les pairs, par les officiers d'état-major ou de la garde nationale, par des membres d'un corps quelconque , jamais on ne nous laissera passer les moindres trails de satire de la valeur innocente de ceux-ci : «c II faut du terrain à deux marquis , et ils ne sont pas gens à tenir leur personne dans un petit espace. >» — «Mon Dieu! ce n'est point là le ton d'un marquis : il faut le prendre un peu plus haut ; et la plupart de ces messieurs affectent une manière de parler particulière pour se distinguer du commun. »
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£t lorsqu'on réfléchit à ce passage delà même pièce: ic Gomme Fafiaire de la comédie est de représenter en général tous les défauts des hommes , et principalement des hommes de notre siècle, il est impossible à Molière de faire aucun caractère qui ne rencontre quelqu'un dans le monde , et s'il faut qu'on l'accuse d'avoir songé à toutes les personnes où l'on peut trouver les défauts qu'il peint , il faut , sans doute , qu'il ne fasse plus de comédies. » On comprend naturellement que cette justification de l'auteur de l'École des femmes est une accusation portée contre notre époque, soit qu'elle touphe sur le pouvoir qui défend de faire, soit sur l'auteur qui ne sait pas faire, soit sur le public qui n'exige pas impérieusement que l'on fasse , selon le but moral du grand maître. Molière , on l'a dit avec justice , est de tous les temps ; il a écrit pour l'homme social, tant qu'il durera; aussi ne faut-il pas s'étonner qu'il soit possible de faire l'histoire et la critique de la comédie avec lui seul. On trouve toujours à le citer ; et si nous n avons pas de comédies aujourd'hui , ce n'est pas , révérencieusement parlant , que les ridicules manquent, c'est que lui seul n'est pas là pour lès saisir et les flageller du trait de sa verve comique. Qu'il vive encore, au moins par le noble désir de l'imiter , et cet autre passage de l'Impromptu aura tout le lûérite de l'à-propos : «cMais, dis-moi, chevalier, crois-tu pas que ton Molière est épuisé maintenant, et qu'il ne trouvera plus de matière pour... ? — Plus de ma-
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tière ! Eh ! mon pauvre marquis, nous lui en fournirons toujours assez, et nous ne prenons guère le chemin de nous rendre sages, pour tout ce qu'il fait et tout ce qu'il dit. Crois-tu qu'il ait épuisé dans ses comédies tout le ridicule des honunes?£h ! sans sortir de la cour , n'a-t-il pas encore vingt caractères de gens où il n'a point touché? » Alors vient, comme dans l'inimitable scène du cercle du Misanthrope, une série de portraits qui font autant d'honneur au peintre qui lés traçait qu'à cette cour polie qui savait les écouter et rire aux dépens des originaux.
Si nous nous dégageons assez de l'égoïsme général qui seconde à présent tout ce qui comprime le naturel et la vérité, soutiens indispensables de la comédie, nous verrons en effet que ce n'est pas le ridicule qui manque à l'auteur comique, mais la bonne volonté pour le signaler, et peut-être aussi le talent nécessaire; nous verrons surtout que le talent ne peut se manifester vis-à-vis des obstacles presque invincibles qui surgissent de tous côtés dès qu'un homme de bon vouloir annonce la moindre velléité de prendre pour modèle le courageux Molière, dès qu'il se sent inspiré contre les vices, dès qu'il veut parler au nom de la société. Il n'est pas permis de faire mieux ou autrement que ceux qui semblent avoir soumissionné l'opinion publique dans l'intérêt politique du pouvoir dont ils sont les appuis. 11 n'est pas permis de se dévouer même à «ne idée littéraire dès qu'elle est saine, dès qu'elle
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s'accorde avec le naturel et la vérité : pour que nos grands hommes exploitent sans trouble le public, pour qu'ils aient l'éclat que la politique s'accommode de leur laisser, et pour que les vices de notre époque ne soient pas eux-mêmes inquiétés dans la douce paix dont ils jouissent , il n'y a plus de comédie, il n'y a. plus de poète comique. N'essayez pas la comédie de Dancourt, elle ne trouvera pas de grâce, car elle est vraie dans sa bouffonnerie ; celle de Picard elle-même ne serait plus tolérée : tout ce qui est peinture du vice est exclu en faveur du crime ou du libertinage, et si, dans la carrière qu'on ouvre, on fait la guerre aux mots, l'indulgence est grande pour les choses. Voilà les causes de l'état actuel du théâtre. Cependant écoutons Molière : « Si l'emploi de la comédie, >» dit-il dans la préface de Tartufe^ u est de corriger les vices des hommes, je ne vois pas par quelle raison il y en aura de privilégiés. Celui-ci est, dans l'État, d'une conséquence bien plus dangereuse que tous les autres, et nous avons vu que le théâtre a une grande vertu pour la correction. Les beaux traits d'une sérieuse morale sont moins puissants, le plus souvent, que ceux de la satire ; et rien ne reprend mieux la plupart des hommes que de les exposera la risée de tout le monde. On souffre aisément des répréhensions, mais on ne souffre point la raillerie. On veut bien être méchant, mais on ne veut point être ridicule. » £t s'adressant au roi : <( Sire , )» dit-il dans le premier placet pré-
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sente à Louis XIV pour obtenir la représentation de Tariufej u le devoir de la comédie étant de corriger les hommes en les divertissant, j'ai cru que, dans remploi où je me trouve, je n'avais rien de mieux à faire que d'attaquer, par des peintures ridicules, les vices de mon siècle ; et comme l'hypocrisie, sans doute, en est un des plus en usage, des plus incommodes et des plus dangereux , j'avais eu , sire, la pensée que je ne rendrais pas mi petit service à tous les honnêtes gens de votre royaume, si je faisais une comédie qui décriât les hypocrites, et mit en vue, comme il faut, toutes les grimaces étudiées de ces gens de bien à outrance, toutes les friponneries couvertes de ces faux-monnayeurs en dévotion, qui veulent attraper les hommes avec un zèle contrefait et une charité sophistique. Je l'ai faite , sire, cette comédie, etc. » C'est donc avec bonheur, avec orgueil qu'on acquiert cette certitude que l'auteur du Miêantrophe et de Tartufe, ce génie si univer^ sellement admiré, avait la conscience de sa mission, qu'il agissait sciemment, en philosophe pratique, qu'il combinait son art dans un but social, comme tout moraliste doit le faire. Ce n'est pas seulement un noble instinct qui lui indiquait ses sujets et les vices qu'il devait reprendre, mais la réflexion , la méthode même ; car, avant d'attaquer le scélérat qui se couvre du masque de la vertu, il avait montré rhonnête homme, que l'excès du bien rend ridicule. Molière , qui peignait l'homme de tous les temps
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pour vouloir corriger son siècle, donnait une leçon à tous les auteurs comiques qui viendraient après lui; il savait tout de la comédie, son histoire et sa puissance ; il envisageait de haut la question du théâtre. « Je ne puis pas nier, disaitril , qu'il n'y ait eu dei Pères de TÉglise qui ont condamné la comédie ; mais on ne peut pas nier aussi qu'il n'y en ait eu qui l'ont traitée un peu plus doucement. Ainsi l'autorité dont on prétend appuyer la censure est détruite par ce partage ; et toute la conséquence qu'on peut tirer de cette diversité d'opinions en des es|»rits éclairés des mêmes lumières , c'est qu'ils ont pris la comédie différemment, et que les uns l'onl considérée dans sa pureté, lorsque les autres Font considérée dans sa corruption et confondue avec tous ces vilains spectacles qu'on a eu raison de nommer 4es spectacles de turpitude. — J'avoue qull y a eu des temps oiï la comédie s'est corrompue. £t qu'estrce que dans le monde on ne corrompt point tous les jours? Il n'y a chose si innocente où les hommes ne puissent porter du crime, point d'art si salutaire dont ils ne soient capaUes de renverser les intentions, rien de si bon en soi qu'ils ne puissent tourner à de mauvais usages. La médecine est un art profitable, et chacun la révère comme une des plus excellentes choses que nous ayons ; et cependant il y a eu des temps où elle s'est rendue odieuse, et souvent on en a fait un art d'empoisonner les hommes. La philosophie est un présent du
S38 PITSIOIOGIB DV TItATtB.
ciel ; elle nous a été donnée poor porter nos esprits à la connaissance d'un Dien par la contemplation des merveilles de la natare, et pourtant on n'ignore pas que souvent on l'a détournée de son emploi, et qu'on l'a occupée publiquement à soutenir l'impiété. » Après qu'on a lu ces passages, comprend-on bien l'auteur du MUarUhrcpCy forcé de faire le Médecin malgré lui, pour amener la foule à sa sublime prédication ? N'a-t-il pas écrit à l'avance l'histoire de la comédie pour les deux siècles qui allaient ajouter à sa gloire? Est-ce un vil flatteur, un ignorant bouffon, un homme cupide d'argent, un écrivain vaniteux, qui parle ainsi, qui demande qu'on approuve les pièces de théâtre où l'on verra régner IHnstmction et l'honnêteté? Et si l'on réfléchit à ce qu'on a fait aujourd'hui du théâtre, de la comédie comparée par Molière à la médecine, art profitable; si l'on cherche par quels moyens les auteurs essayent de guérir les maux moraux de notre époque, ne verrat'on pas clairement qu'on en a fait un art d'empoisonner les hommes ? qu'on Ta détournée de son emploi, comme souvent la philosophie, qu'on l'a occupée à soutenir l'impiété? N'y a-t-il plus de rices, ou n'a-t-on plus d'yeux pour les voir et de courage pour les flétrir? Ne saurait-on plus rire des Tartufe^ des Jourdain, des Marquis, des Précieuses, des Femmes savantes, des Célimène, des Avares, des Sganarelle, des Dandin et des Scapin de nos jours ? Faut-il les ménager parce qu'ils exercent des fonc-
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lions politiques, administratiTes? parce qu'ils sont en haut, en bas, à côté de toutes choses? N'en doiton plus rire parce qu'ils sont électeurs, éligibles et élus? parce qu'ils ont des épaulettes de garde national, le manteau de la pairie? parce qu'ils font des lois, parce qu'ils jugent en cour d'assises et en conseil de discipline ? parce qu'ils trônent dans un premier PariSt dans un feuilleton, dans une commission littéraire, à la banque, à la bourse, au comptoir, au corps de garde ou ailleurs? Est-ce le Molière qui manque ou le Louis XIV ? M. Scribe a fait la Camaraderie^' nous le savons ; mais nous savons aussi que la fonction politique de ce membre de l'Académie est d'empêcher toute œuvre de théâtre sérieuse, morale, de conviction, d'importance et de critique sociale. Le vaudeville de M. Scribe est fin et ne touche que l'épiderme ; la comédie de Molière va au fond des choses. M. Scribe est précisément pour la comédie Veunuque du sérail qui ne fait rien et nuit à qui veut faire. Ce serait là toute sa science, s'il n'était destiné à nous maintenir dans l'égoïsme léthargique qui convient à notre ordre de choses, et à jeter de l'éclat sur ce spectacle de turpitude, selon l'expression de Molière, qui nous prive d'avoir un théâtre où la comédie serait ce qu'elle dpit être, le miroir de la société, l'expression de ses mœurs, la satire de ses vices.
On objectera sans doute à tout ce que nous avons dit, les inconvénients qui accompagnent toute chose
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do ce monde. Nos mœurs sont toutes politiques , dira-t-on , on ne saurait les satiriser sans s'exposer à remuer les haines et les discordes civiles. — Le gouyernement est donc bien mal assis sur les institutions s'il doit s'efirayer des résultats de la comédie? Les meneurs de la convention dirigeaient le théâtre selon leurs vues, mais s'inquiétaient peu des haines et des discordes ; le journalisme parle haut et fort pour remuer les haines et les discordes, et nous ne voyons pas que l'émeute, ce drame dans la rue , se dénoue autrement que par le triomphe de la force gouvernementale , après un procès devant la cour des pairs. S'il fallait voir les inconvénients, on ne tenterait jamais rien pour moraliser dans toute direction. Molière a-t-il renoncé à jouer Tartufe, parce que des gens puissants se trouvaient exposés à être reconnus dans ce personnage ? « Les marquis, les précieuses, les cocus et les médecins, dit Molière, ont souffert doucement qu'on les ait représentés; et ils ont fait semblant de se divertir, avec tout le monde, des peintures que l'on a faites d'eux. Mais les hypocrites n'ont point entendu raillerie, ils se sont effarouchés d'abord , et ont trouvé étrange que j'eusse la hardiesse de jouer leurs grimaces , et de vouloir décrier un métier dont tant d'honnêtes gens se mêlent. » Et s'adressant au roi : « Ce n'est pas l'intérêt de Dieu qui peut les émouvoir , ils l'ont assez montré dans les comédies qu'ils ont souffert qu'on ait jouées tant de fois en public sans en dire le
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moindre mot. Celles-là n'attaquaient que la piété et la religion, dont ils se soucient fort peu : mais celleci les attaque et les joue eux-mêmes ; et c'est ce qu'ils ne peuvent souffrir. Ils ne sauraient me pardonner de dévoiler leurs impostures aux yeux de tout le monde. » Qu'on change les noms, les époques , les travers; que Tartufe soit un faux-monnayeur en politique, au lieu de l'être en dévotion, et prévoyons ce que seraient les choses , aujourd'hui qu'on veut bien paraître ridicule, pour avoir le droit de ne pas paraître méchant. — Tout est bien différent, dirat-on ; nous ne sommes plus au temps où la majesté royale avait tant de prestiges qu'elle recevait une sorte de culte, non-seulement dans la personne du roi , mais encore dans tout ce qui l'entourait. On n'aurait pas osé concevoir la pensée de faire la moindre allusion au système suivi par le gouvernement, on n'avait pas avili la royauté par la caricature ; on n'en était pas encore venu au point de dénigrer , comme aujourd'hui, les choses par les hommes et les hommes par les choses ; on ne sentait pas la nécessité d'être sévère vis-à-vis des écrivains , dans le but de conserver chez les masses le respect dû aux princes et aux fonctionnaires publics* — Soit : deux révolutions, fruits naturels de la culture de l'esprit et de la maturité des esprits, n'avaient pas émancipé la France, n'avaient pas transformé les serfs en citoyens, n'avaient pas changé les droits et les devoirs. Mais parce qu'on défait les rois, parce qu'on ' 1. 21
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les fait, s'ensuit-il qu'il ne faîHe plus fronder les ridicules , plus exciter contre les vices la vindicte générale? Parce que nous contribuons tous, plus ou moins, à la chose publique, s'ensuit-il que nous perdions notre droit d'examen et de critique? Parce qu'un plus grand nombre de citoyens participent au pouvoir, faut-il ne point voir les travers et les abus des hommes ? Devons-nous être moins libres sous l'empire d'une constitution qui garantit l'égalité, la liberté, et les droits qui découlent de ces deux principes, que ne l'étaient les hommes de talent sous le despotisme d'un seul ? On respectait Louis XIY, qui protégeait Molière contre tous, u II est très-assuré, sire, n écrivait l'auteur de Tartufe au grand roi, « qu'il ne faut plus que je songe à faire des comédies, si les tartufes ont l'avantage. » Mais le poëte en livrant l'hypocrisie à la risée des bons esprits , ne craignait pas d'être sifflé, parce qu'il disait hautement au chef de l'État : u Puissé-je, au retour d'une campagne si glorieuse (1667), délasser Votre Majesté de ses conquêtes , lui donner d'innocents plaisirs après de si nobles travaux, et faire rire le monarque qui fait trembler toute l'Europe! » Si Louis XIY n'eût pas été Louis XIV, peut-être Molière aurait-il eu la fantaisie de rire à ses dépens , peut-être le satiriste eût-il retourné sa phrase , et fait trembler le monarque qui faisait rire toute l'Europe. Les choses sont ce qu'on les fait, et d'ordinaire il se trouve toujours un homme qui a mission de les faire ce qu'cl-
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les doivent être. Au poète courageux , il fallait le grand roi. Molière , protégé par Louis XIV , ne fut pas courtisan, quoi qu'on en ait pu dire , et ce fut encore un trait de génie ; Louis XIV, protecteur de Molière, se montra, quoi qu'on en ait pu dire , roi spirituel, et c'est bien quelque chose, quand on naît pour régner quand même. D'ailleurs, si l'on se rappelle ce que les ennemis les plus acharnés de Molière écriyaient contre lui, on se prend d\ine admiration plus grande pour Molière , pour Louis le Grand, pour le siècle, et par contre-coup d'une sorte de honte involontaire; pour notre époque, pour nos gouvernants et pour nos auteurs. Écoutons Visé, qui ne prétendait à rien moins qu'à soulever toute la noblesse de France contre Molière , et à le rendre coupable du crime de lèse-majesté, comme l'observe la Harpe.
«( Pour ce qui est des marquis, ils se vengent assez par leur prudent silence , et font voir qu'ils ont beaucoup d'esprit en ne l'estimant pas assez pour se soucier de ce qu'il a dit contre eux. Ce n'est pas que la gloire de t£tai ne les eût obligés à se plaindre , puisque c^est tourner le rqyaunie en ridicule, railler toute la noblesse y et rendre méprisables, non-seulement à tous les Français, mais encore à tous les étrangers^ des noms éclatants pour qui l'on devrait avoirdu respect. » Il serait impossible de mieux faire connaître l'importance qu'eut Molière sur son siècle, que par ces paroles, d'autant moins suspectes qu'el-
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les sont dictées par la haine. Ainsi , tous les étran> gers, tousles Français, toute la noblesse, le royaume, la gloire de FÉtat, obligeaient les marquis à se liguer contre Molière; mais les marquis sont prudents.
«( Quoique cette faute ne soit pas pardonnable , continue Visé, elle en renferme une autre qui l'est bien moins, et sur laquelle je veux croire que la prudence de Molière n'a pas fait réflexion. Lorsqu'il joue toute la cour , et qu'il n'épargne que l'auguste personne du roi, que l'éclat de son mérite rend plus considérable que celui de son trône , il ne s'aperçoit pas que cet incomparable monarque est toujours accompagné des gens qu'il veut rendre ridicules; que ce sont eux qui forment la cour , que c'est avec eux qu'il se divertit, que c'est avec eux qu'il s'entretient, et que c'est avec eux qu'il donne la terreur à ses ennemis. C'est pourquoi Molière devrait plutôt travailler à nous faire voir qu'ils sont tous des héroSy puisque le prince est toujours au milieu d'eux , et qu'il en est nommé le chef, que de nous en faire voir des portraits ridicules,
« Il ne sttfiSt pas de garder le respect que nous devons au demi-dieu qui nous gouverne , il faut épargner ceux qui ont le glorieux avantage de l'approcher, il ne faut pas jouer ceux qu'il honore de son estime. )> Qu'eût été Molière, s'il eût suivi le conseil du courtisan Visé? s'il eût épargné toute la cour autant que l'auguste personne du roi? s'il eût fait des héros de tous ceux qui approchaient le demi-dieu ?
PHYSIOLOGIE OU TUÉATIE. 245
ffiolière serait resté ce qae sont forcémefit aujourd'hui nos faiseurs de comédies. Mais ce qu'il y a de plus singulier, dit la Harpe , à propos de ce passage de Visé , c'^t que le même auteur , qui voulait armer tout à l'heure contre Molière tous les grands seigneurs du royaume , leur reproche de l'encoura* ger , de lui ftmrnir même des mémoires; ce qui était arrivé, en effet, pour la comédie des Fâcheux» « Molière apprit , dit-0 , que les gens de qualité ne voulaient rire qu'à leurs dépens ; qu'ils étaient les plus dociles du monde, et qu'ils voulaient qu'on fit voir leurs défauts en public • )» £h ! oui, M. Visé , voilà précisément ce que Molière avait deviné , et ce dont vous ne vous seriez pas douté. Il a découvert que la comédie était un miroir de la vie humaine , où personne n'était fâché de se voir , pourvu qu'il y pût voir ses voisins, parce que l'amour-propre se sauve dans la foule, et que chacun s'amuse aux dépens de tous les autres.
Sommes-nous donc si différents de nos prédécesseurs , aujourd'hui que l'émancipation nous a tous élevés au rang de la noblesse, que nous ne puissions plus nous amuser du tableau de nos travers ! N'avons-nous des gens de qualité que les défauts? Et depuis que nous avons usé de la souveraineté nationale, ne voulons-nous que des flatteurs? Faut-il donc que les personnages de comédie soient tous des héros, qu'ils ne puissent pas être ridicules, parce que nous faisons partie du demi-dieu actuel? 11 y
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aurait yraiment une excellente comédie à faire avec la docilité de nos auteurs comiques , en face de la comique prudence de nos gouvernants. M. Pigeon n'est ridiculisable qu'en pesant du poivre ; dès qu'il passe l'uniforme pour se rendre au bal de la cour on au collège électoral , il devient épargnable comme l'auguste personne du roi. Serait-ce que les institutions ne sont pas plus solides ni plus durables que les individus qui les soutiennent? Serait-ce qu'on craigne une comédie qui décriât les hypocrUeSy et mit en vue, comme U faut, toutes les grimaces étudiées de ces gens de bien à outrance, toutes les friponneries couvertes de ces faua^-monnajreurs en dévotion, qui veulent attraper les hommes avec un zèle contrefait et une charité sophistiquée? Quoi qu'il en soit , si la comédie n'est plus possible , c'est-à-dire permise , fermez les théâtres.
Mais, dira-t-on, les théâtres sont utiles pour occuper et pour contenir la foule. — Pour occuper et pour contenir la foule, vous l'énervez, vous la démoralisez^ Cette fausse politique ne vous sauvera pas. Quand Molière n'est pas au théâtre , avec la foule , sans danger, au contact de la raison publique , sous la sauvegarde du bon goût, sur la foi d'un nom propre, pour la gloire des lettres , il se sert de moyens insuffisants, quelquefois indignes, pour pénétrer secrètement , mystérieusement , auprès du citoyen isolé, sous la forme d'un pamphlet, avec le crayon qui popularise la caricature, et Molière se fait Charivari.
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Pour traiter spécialement de la comédie, nous avons emprunté à Molière , à Louis XIV , l'autorité de leur renommée , et nous pensons être compris dans notre intention, conune nous méritons de l'être par le choix du moyen.
Mais ne quittons pas ce sujet sans extraire de V Histoire de Molière, par M. Taschere^u, un passage qui peut servir de résumé à nos éloges comme à nos critiques : u Plus d'un trait des Fâcheux fait reconnaître le poète comique : il est une scène comique qui décèle le philosophe. Molière , concevant les services que l'auteur dramatique peut rendre à la société , seconda dans cette pièce (jes Fâcheux) les efforts de son roi pour abolir la barbare coutume du duel. Les édits de Henri IV , de Louis XIII, de Louis XIV , n'avaient pu détourner les Français de s'égorger pour un mot équivoque , ou même de se charger de la vengeance d'un tiers ; notre auteur essaya de proscrire par le ridicule ce préjugé , qui avait résisté aux lois, en faisant, dans ses Fâcheux , refuser un duel par un homme d'une valeur reconnue. « Cet exemple , dit l'auteur de V Éloge de Mo- K Hère (Chamfort), n'apprendra-t-il point aux poêt( tes quel emploi ils peuvent faire de leurs talents , a et à l'autorité quel usage elle peut faire du génie ? )» — Que de regrets excite l'avertissement placé à la tète de cette production ! «( Le temps viendra , y dit K Molière, de faire imprimer mes remarques sur les u pièces que j'aurai faites. )v Une mort prématurée
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l'eiDpècha d^exécuter ce travail , qui, certes, eiit pu serrir de poétique à la comédie. Peut-être nous eùtil révélé le secret de son art, cet immortel génie qui, depuis un siècle et demi, est resté sans rival, comme il avait été sans modèle.