LE DRAME PARLÉ
Le geste et la voix sont les moyens d'expression par lesquels on agit sur les organes de la vue et de Touie. Au théâtre, le geste et la voix font racteur,Ia vue et l'ouïe font le spectateur ; et le drame , par le langage, lien naturel de la société, rassemble les citoyens pour les impressionner, en vertu d'une pen- ! sée, dans un but louable, selon leur intérêt personnel i bien et dûment combiné avec l'intérêt général. Si le théâtre n'était pas ce triple effet du génie social , il faudrait le proscrire. Toutes les fois qu'il ne présen-
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iera pas ce phé/iomène moral , il sera nécessaire de le ramener à sa seule fonction véritable: là est sa gloire et son utilité.
Notre intention est de nous borner à l'analyse du théâtre actuel ; mais , on le comprend , pour arriver au but que nous nous proposons , celui de rendre à l'art dramatique tout son éclat, nous ne devons pas nous restreindre à une simple critique : l'histoire , dégagée du raisonnement philosophique , ne serait qu'une science sans application.
La parole distingue l'homme entre les animaux , le langage distingue les nations entre elles : le drame est donc une expression nationale de l'homme.
Avec notre théâtre , et d'après tout ce que nous savons de son influence morale dans le passé, le drame parlé semble le plus propre à émouvoir la foule, bien que le préjugé fasse croire qu'on parle aux yeux mieux qu'aux oreilles. Lorsqu'il est question de toucher le cœur et de contenir les passions, l'impression du langage par les sons qui animent quelquefois l'énergie des pensées , jusqu'à rendre la couleur des objets, excite une émotion bien plus vive, bien plus rapide, que la présence de l'objet même. D'un coup d'oeil on a tout vu; un mot dit plus; un mot peut réveiller des idées et peupler l'imagination. Quelle que soit la situation de douleur dans laquelle un personnage est plongé, son aspect nous touchera difficilement jusqu'aux larmes ; mais qu'il parle, qu'il s'explique sur le sujet de ses peines, qu'il en raconte
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rorigine, la durée, et bientôt des pleurs mouilleront les yeux. C'est ainsi que le drame parlé produit tout son efifet. La seule pantomime sans discours nous laissera presque tranquilles ; le discours sans le geste nous arrachera des larmes. Les passions ont leurs gestes, mais elles ont aus^i leurs accents,et ce sont ces accents qui nous font tressaillir jusqu'au fond du cœur. Le drame parlé, quand il offre une action , quand il présente des personnages et des objets derenus réels par l'imitation, malgré les conventions théâtrales, et le spectateur admet tout à cet égard dès qu'il consent à rester attentif, est donc -ce que l'art dramatique peut concevoir de plus propre à l'exercice de sa fonction sociale. Il s'adresse également au cœur et à la raison , il pénètre dans tous les détails de la ▼ie, dans tous les replis de la conscience ; il se prête aux mouvements de l'âme, à la peinture des passions, à la censure des vices ; il emploie tous les tons, toutesles formes du style : la poésie , dans ce qu'elle a de plus sublime ; le langage familier, dans ce qu'il a de plus naïf, lui servent au développement des caractères , à toutes les combinaisons de l'esprit humain , depuis les- hardiesses d'expression de Corneille jusqu'aux molles insinuations de Marivaux , jusqu'aux subtilités pittoresques de Beaumarchais. La sentence voltairienne et le lazzi ingénieux de Florian y trouvent leur place. Racine y a donné une place à l'ode , et Molière en a fait l'école la plus variée de la science de l'homme.
r/est par le drame parlé que le théâtre français s'est élevé an-dessus de tous les autres théâtres, nonseulement en France, mais chez tontes les nations civilisées.
Le drame parlé se formule par la tragédie, la comédie, la tragédie bourgeoise ou le drame et la farce : il importe d'examiner quelle est aujourd'hui la situation de chacun de ces différents genres.