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LA TRAGÉDIE BOURGEOISE OU LE DRAME

Si Ton ne fait plus ni tragédies , ni comédies , selon le préjugé des deux derniers siècles , et celui-là du moins était fondé sur la raison, en revanche , ce qu'on nommait autrefois la tragédie bourgeotse, ou la comédie mixte^ et ce que nous appelons aujourd'hui le dramej ne nous manque pas. Il faut en convenir, on semble confondre tous les genres dans celui-là , sans toutefois leur 6ter l'étiquette prétentieuse sous laquelle on les présente au public, avec une intrépidité bien remarquable, comme si Valérie avait un rapport quelconque avec la plus triste des

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pièces de Molière, de Regnard ou de tout autre comique ; comme si le Louis A/ de M. Casimir Delavigne ressemblait en aucune façon à la tragédie la moins austère de Corneille, de Racine ou de Voltaire. Nous ne citons que nos beaux génies.

Le théâtre est toujours de l'opinion dominante, a dit M. Villemain. Si l'axiome est vrai , faut-il crier contre le drame ou contre l'o^Hiiion dominante qui nous afflige ainsi ? Nous voudrions en vain révoquer en doute cette assertion , par amour-propre de citoyen, surtout par justice pour notre société, et prouver que le théâtre actuel n'est pas Texpressioe des idées qui font Topinion et qui l'occupent. Mais les faiseurs de pièces ne songent qu'au lucre, le fait est évident ; c'est sous le point de vue de l'argent qu'ils sont de l'opinion en quelque sorte dominante ; car on ne peut nier que le besoin d'argent ne subordonne toutes les opinions individuelles et ne forme à la rigueur une opinion presque générale. Cependant, une sorte de pudeur oblige de protester contre cette prédisposition à l'intérêt pécuniaire, et de rappeler les tentatives faites au nom de l'esprit humain et du progrès des lumières , pour ramener rhoimne à des sentiments plus dignes du dix-neuvième siècle et de l'avenir social. // faut être riche est la maxime du plus grand nombre , nous ne saurions en disconvenir ; mais les hommes au-dessus du vulgaire n'en foht pas à tout prix l'unique condition de leurs travaux intellectuels , l'unique but de leur

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existence. Malheureusement pour ce qui concerne le théâtre , il en est peu, même il n'en est peut-être pas, qu'on puisse citer dans celte généreuse exception , et le mol de M. Yillemain est trop exact.

On veut gagner de l'argent, on veut le gagner facilement et vite, et l'on fait des drames.

Avant comme après un grand changement social, la politique passe dans la littérature, pour le commencer et pour le finir. Le mouvement philosophique du dernier siècle, qui n'était que de la politique anticipée, a donné naissance au drame, et le drame serait aujourd'hui entièrement de politique d'application, si le pouvoir n'était intéressé à lui donner une autre direction au moyen du privilège dont il dispose à son gré , ainsi que nous le terrons plus Urd.

La révolution française est-elle finie par la révolution de juillet? C'est peut-être ce que le théâtre dirait hautement par le drame, si le théâtre était libre ; mais de la solution de cette question dépend l'avenir du théâtre au point de vue de sa gloire et de sa prospérité. Tant que la société française ne se sentira pas assise sur des institutions solides, il n'y aura pour elle qu'un pêle-mêle profitable seulement à quelques-uns ; tant qu'elle ne se sera pas de nouveau placée à la tête des nations , l'ordre général ne donnera pas assez de garantie pour qu'il y ait une littérature exempte de politique , une tragédie telle que Corneille et Racine l'ont conçue pour le progrès

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des nations , une comédie telle que Molière l'entendait pour le perfectionnement des individus. Quand les esprits s'insurgent secrètement , les genres se confondent : c'est ce que nous prouve l'histoire du drame.

La religion et l'antiquité avaient fondé le théâtre du dix-septième siècle ; au dix-huitième le théâtre devait faire la guerre aux anciens et à la religion : peut-être n'y avait-il pas moyen d'avancer sans cela. Lamotte avait protesté contre les femmes, contre la poétique avec ses unités et ses exigences ; Lachaussée avait écrit des comédies larmoyantes ; et, pour analyser le cœur des femmes , le néologue Marivaux , selon la qualification de Voltaire , introduisait un genre intermédiaire qui n'est ni le drame d'aujourd'hui , ni la comédie d'autrefois , lorsque Diderot, se déclarant l'apôtre de la liberté de penser, octroya sa poétique fausse pour un genre faus, ainsi que M. Villemain l'a dit en Sorbonne. Mais pour Diderot, pour aller à son but, avec ses intentions , il ne s'agissait que d'un moyen ; le moyen était bon s'il produisait les résultats espérés. Diderot, homme du peuple, élevé par les jésuites, comprenant que la comédie de Molière est presque impossible, après l'effort de le Sage par Turcaret, de Piron par ia Métrofnaniey et de Gresset par le Méchant y Diderot voulut aider Voltaire dans la fonction du théâtre , idole du temps , à laquelle on croyait et qu'on prenait au mot ; Diderot dréa le drame.

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Si Ton se rappelle dans quelle situation se trouvaient alors les esprits , loin d'accuser Diderot , on sentira toute Timportance de l'innovation, malgré les inconséquences qu'on reproche à l'innovateur. Diderot sentait trop vivement, embrassait trop de choses, vivait trop vite, pour être toujours bien conséquent : c'était la poule aux idées. D'autres pouvaient couver après lui. Nous pouvons juger par l'humeur du docteur Bartholo , dans le Barbier de Sémlle, combien les drames contrariaient les esprits opposés à tout ce qui préparait le changement social : <(Qu'a-t-il produit (le siècle) pour qu'on le loue? Sottises de toute espèce : la liberté de pen> ser, l'attraction, l'électricité, le tolérantisme, l'inoculation , le quinquina, l'Encyclopédie et les drames ! j»

Au milieu du dix-huitième siècle les mandements et la censure n'étaient qu'une forme de servitude; au fond, l'esprit d'indépendance animait tout pour influer sur l'opinion. Voltaire avait été chercher en * Angleterre, non le scepticisme, car Bayle l'avait propagé en France ; non la liberté, car elle était la base de l'unité française, mais la liberté de tout dire. Aussi l'Encyclopédie devenait-elle le levier au moyen duquel Diderot, avec une activité infatigable, renversait tous les obstacles opposés à cette liberté d'expression , prélude de toutes les autres libertés que nous devions conquérir. Il regarda le théâtre comme la parole accentuée de sa grande pensée, et

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le drame comme un texte pour sa prédication ; il aflSrma la philosophie de Locke, la théorie des sensations, et, dans ce but, avec ce moyen, la bourgeoisie et la prose vinrent remplacer Taristocratie du langage et celle des conditions sociales. Mais pour ne pas compromettre son système, il ménagea avec prudence les transitions, laissant aux imitateurs, qui ne manquent jamais, le soin d'entreprendre et d*oser dans cette nouvelle voie. Ses prévisions se réalisèrent : Saurin, Sedaine et Beaumarchais l'y suivirent pour le dépasser et le surpasser.

Saurin imita une tragédie anglaise : dans cette imitation , c'était encore en vers que s'exprimaient les personnages ; mais ces personnages n'étaient plus des héros et des rois ; monsieur Beverley ruine sa femme , sa sœur et ses enfants ; nous voilà bien loin des Atrides. C'est un tableau frappant et vrai des effets les plus funestes que puisse produire la malheureuse passion du jeu; c'est la vie ordinaire, agitée par le désordre , tel qu'il peut nous atteindre ; c'est la misère de tout le monde avec les mouvements de l'âme, ainsi que nous pouvons les ressentir quand cette misère touche les êtres qui nous sont chers. 11 y avait dans ce drame des émotions qui justifièrent sa réussite. A la manière guindée des Sermons du révérend père Lachaussée, comme le disait si comiquement Piron , succédait là une véritable tragédie bourgeoise , et la route s'ouvrait au genre mixte , frayée par le succès. Mais c'était à Sedaine qu'il était

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réservé de faire le drame , tel que nous Tcn tendons aujourd'hui, tel que Diderot l'avait rêvé, mieux qu'il ne l'effectua par ses deux essais. L'instinct dramatique fit de Sedaine maçon, l'auteur du Philosophe sans le savoir. « Ce drame, dit M. Villemain dans son cours de littérature, marque le dix-huitiéme siècle ; il y a tout de cette époque, la réalité et l'esprit romanesque. La révolution des mc^rs parât t dans l'importance qu'a prise le commerce , et dans le bon sens un peu fastueux du principal personnage. Cette pièce annonçait l'émancipation de la bourgeoisie en France; et en même temps elle offrait une sorte de poésie bourgeoise, pour ainsi dire, le sérieux de la passion dans une jeune fille de boutique , l'enthousiasme dans un comptoir. Là remontent beaucoup de choses de nos mœurs actuelles ; là commence la transformation même de la société. — Un critique célèbre, la Harpe, a vivement attaqué la philosophie des opéras-comiques de Sedaine. Mais d'abord cette philosophie est excellente sur plusieurs points, lorsqu'elle attaque des préjugés de vanité ou des barbaries de législation. Et puis ce qui nous importe, dans l'histoire littéraire, c'est le fait même que blâme la Harpe, cette popularité dramatique donnée à des idées de réforme sociale, et cette philosophie qui agit par le vaudeville comme par l'Encyclopédie. '» C'est ce qu'avait voulu Diderot.

D'ailleurs , n'oublions pas d'en faire la remarque , lout porte à croire que Sedaine , en combinant son

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drame du Philosophe sans le savoir, si plein d'émotions vives et naturelles, voulait mettre à profit ce que Chamfort avait dit de la scène du duel , des racheta y dans Téloge de Molière : Vex&inple apprenait au poète quel emploi il pouvait faire de ses talents, mais non pas à l'autorité quel usage elle pouvait piire du génie. On sait que le véritable titre de la pièce de Sedaine était le Duel, titre que la police ne voulut pas permettre. Le drame et la comédie doivent conduire au même but par des moyens différents.

A cette opinion de M. Yillemain, émise en Sorbonne , et nous engageons nos faiseurs actuels de drames et de vaudevilles à la méditer, si nous opposons celle du célèbre critique qu'on a surnommé le capucin la Harpe, on comprendra que le temps, en dégageant des préventions ou des intérêts personnels, permet une appréciation plus saine, plus libre des faits , et un jugement plus juste. La Harpe écrivait après la révolution en haine de la philosophie. M. Yillemain est un des hommes qui l'ont remise en culture. Le premier tremblait encore de ce qui s'était passé sous ses yeux; le second examinait sans crainte , et prononçait avec autorité devant la jeunesse , c'est-à-dire pour l'avenir. L'un avait écrit en vers des tragédies et même des drames , Philoctète, Mêlante, ^arnetTe/; l'autre jugeait les faits par leurs résultats , en philosophe et non en juge et partie. Mais examinons ce qu'écrit la Harpe sur le genre du

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drame, u II emploie , comme la tragédie proprement dite, la pitié et la terreur; mais il est toujours près des deux écueils bien plus à craindre là que dans la tragédie, et bien plus difficiles à éviter, le romanesque des événements et Tatrocité ou la bassesse des caractères. Il n'a de la tragédie ni la dignité des personnages , ni l'appareil de la repré- . seniation , ni l'intérêt attaché aux grands événements , aux noms célèbres , aux révolutions des empires , aux mœurs des peuples , à la majesté de la chose publique , ni par conséquent la pompe de style convenable à ces grands objets : il ne peut donc guère s'élever jusqu'à ce sublime qui est de l'essence de la tragédie. Privé de toutes ces ressources , il se soutient sur deux grands pivots , la morale et l'intérêt. La morale dans le drame est rapprochée du commun dçs hommes , et propre à toutes les conditions, et l'on peut opposer cet avantage à celui de la tragédie , qui est d'instruire ceux de qui dépend le sort des autres hommes. » Cette appréciation critique du drame est la confirmation du but que s'était proposé Diderot par sa poétique, comme s'il eût prévu qu'un temps viendrait où ceux de qui dépend le sort des kammes y sortiraient du commun des hommes y où la morale serait la même pour les gouvernants et pour les gouvernés , où il serait important de donner aux idées de réforme sociale la popularité dramatique y ainsi que le reconnaît M. Yillcmain, en allant au fond des choses. Du

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reste , au point de vue de la forme , la Harpe a été prophète en écrivant : u Fécond pour les mauvais écrivains , ce genre sera toujours le plus borné pour le talent supérieur qui sait juger et choisir un sujet. S*il y a des exceptions à la théorie générale que je viens d'exposer , elles ne seront que pour lui , et celui quia du génie peut en mettre partout. — £t s*il y a quelque chose au inonde de singulièrement aisé, c'est un drame médiocre en prose : aussi n'y a-t-il rien de si commun, n Nous sommes à ce sujet, et par l'expérience de tous les jours, de l'avis du célèbre critique. Après Diderot et Sedaine vint Beaumarchais , cet homme dont le nom seul suffit pour nous rendre attentifs, tant il a sanctionné de choses bonnes et mauvaises. L'auteur du Mariage de Figaro fit deux drames avant de donner le Barbier de SéviUe. Son caractère le portait à brusquer la renommée comme la fortune ; aussi fut-ce au théâtre qu'il consacra ses premiers essais littéraires. Le drame que Diderot venait de mettre à la mode lui offrait un moyen de réussir, et, en 1767, il fit jouer Eugénie, qui obtint un grand succès. Les deux Amis, qui suivirent cette pièce, furent moins bien accueillis. Mais le parterre, qu'une révolution de papier-monnaie n'avait pas encore initié aux opérations de bourse, s'ennuya d'un ouvrage fondé sur ces bases financières , et dont le nœud est formé par une banqueroute. Un plaisant s'écria : « J'y suis pour mes trente sous , » et ce mot devint l'arrêt de condamnation de la pièce.

Une telle cause de chute serait aujourd'hui une cause de succès , et le disciple comme le maître , Beaumarchais comme Diderot, précurseurs, auraient subi le malheur de venir trop tôt , si TËncyclopédie et le Mariage de Figaro n'étaient pas venus les consoler et les soutenir dans leurs tentatives.

Beaumarchais fit précéder Eugénie y à llmpression, d'un Essai sur le genre dramatique. C'est encore aujourd'hui le meilleur plaidoyer en faveur du drame, écoutons Beaumarchais dans ce mémoire qui devança de longtemps ses fameux mémoires, u Je n'ai point le mérite d'être auteur , dit-il pour entrer en matière; le temps et les talents m^ont également manqué pour le devenir : mais il y a environ huit ans que je m'amusai à jeter sur le papier quelques idées sur le drame sérieux ou intermédiaire entre la tragédie héroïque et la comédie plaisante. De plusieurs genres de littérature sur lesquels j'avais le choix d'essayer mes forces, le moins important peutêtre était celui-ci ; ce fat par là même qu'il obtint la préférence , etc.— Peu de temps après, M. Diderot donna son Père de famille. Le génie de ce poète, sa manière forte , le ton mâle et vigoureux de son ouvrage, devaient m'arracher le pinceau de la main; mais la route quil venait de frayer avait tant de charmes pour moi ^ que je consultai moins ma faiblesse que mon goût. » Après avoir rapporté tout ce que les ennemis du drame répandaient contre ce genre, il ose répondre. Oser, sous la plume de Beau-

marchais est un mot qui provoque le rire, u Le gé> nie , curieux , impatient , toujours à l*étroit dans le cercle des connaissances acquises, dit-il , soupçonne quelque chose de plus qu'on ne sait; agité par le sentiment qui le presse, il se tourmente, entreprend, s'agrandit ; et , rompant enfin la barrière du préjugé, il s'élance au delà dès bornes connues. — Est-il permis d'intéresser un peuple , au théâtre , et de faire couler ses larmes sur un événement tel , qu'en le supposant véritable , et passé sous ses yeux entre des citoyens , il ne manquerait jamais de produire son effet sur lui? — Il est de l'essence du genre sérieux d'offrir un intérêt plus pressant , une moralité plus directe que la tragédie héroïque , et plus profonde que la comédie plaisante , toutes choses égales d'ailleurs. — Dans la tragédie l'on n'arrive à la catastrophe que par l'empoisonnement , l'assassinat , l'inceste ou le parricide. Les larmes qu'on y répand quelquefois sont pénibles , rares , brûlantes ; elles serrent le front longtemps avant que de couler. 11 faut des efforts incroyables pour nous les arracher, et tout le génie d'un sublime auteur y suffit à peine. D'ailleurs les coups inévitables du destin n'offrit aucun sens moral à l'esprit. Quand on ne peut que trembler et se taire , le pis n'est-il pas de réfléchir? Si l'on tirait une moralité d'un pareil genre de spectacle , elle serait affreuse , et porterait au crime autant d'âmes, à qui la fatalité servirait d'excuse, qu'elle en découragerait de suivre le chemin de la

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vertu , dont tous les efforts dans ce système ne garantissent de rien. S'il n'y a pas de vertus sans sacrifices , il n'y a point aussi de sacrifices sans espoir de récompense. Toute croyance de fatalité dégrade l'homme , en lui ôtant sa liberté , hors laquelle il n'y a nulle moralité dans ses actions. — Le véritable intérêt du cœur , la vraie relation est toujours d'un homme à un homme , et non d'un homme à un roi. Aussi , bien loin que l'éclat du rang augmente en moi l'intérêt que je prends aux personnages tragiques , il y nuit au contraire. Plus l'homme qui pâtit est d'un état qui se rapproche du mien , et plus son malheur a de prise sur mon âme. » Ne serait-il pas « à désirer (dit Rousseau) que nos sublimes auteurs (c daignassent descendre un peu de leur continuelle « élévation , et nous attendrir quelquefois pour l'huu manité souffrante , de peur que n'ayant de la pitié K que pour des héros malheureux , nous n'en ayons « plus pour personne? » Que me font à moi , sujet paisible d'un État monarchique du dix-huitième siècle, les révolutions d'Athènes et de Rome? »

On sent que dans l'insurrection générale des esprits un tel écrit dut produire l'effet qu'en espérait l'auteur. Nous n'en citons malheureusement que de courts passages , afin de pouvoir le suivre dans tous ses raisonnements. D'ailleurs , nous pensons qu'on nous saura bon gré de rappeler à la mémoire des idées qui sont encore aujourd'hui très-utiles à méditer , non pour faire prévaloir le drame sur la tragé- «

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die et la comédie , ce qui n*est plus nécessaire , mais pour faire comprendre toute l'importance du seul genre dont on se sert sous tant de noms différents. Remarquons-le d'ailleurs, pour bien comprendre Beaumarchais , il faut surtout se souvenir que pendant l'espace d'un siècle entier , nombre d'écrivains tragiques et comiques s'étaient usés , affaiblis dans la concurrence et par l'imitation , Voltaire excepté , et qu'on en était arrivé à Dubelloy pour la tragédie , et à Marivaux pour la comédie : Gabrielle de Fergxei le Jeu de Vanwur et du hasard peuvent justifier toutes les tentatives qui tendent à frayer une route nouvelle. Poursuivons : *( La gaieté légère nous distrait; elle tire en quelque façon notre âme hors d'elle-même , et la répand autour de nous ; on ne rit bien qu'en compagnie. Mais si le tableau gai du ridicule amuse un moment l'esprit au spectacle, l'expérience nous apprend que le rire qu'excite en nous un trait lancé, meurt absolument sur sa victime , sans jamais réfléchir jusqu'à notre cœur. — Nous le voyons arriver dans la plupart des pièces comiques ; à la honte de la morale , le spectateur se surprend trop souvent à s'intéresser pour le fripon contre l'honnête homme, parce que celui-ci est toujours le moins plaisant. (Ne croirait-on pas que Beaumarchais a vu joiier Bertrand et Raton?) Mais si la gaieté des scènes a pu m'entralner un moment, bientôt , humilié de m'être laissé prendre au piège des bons mots ou du jeu théâtral , je me retire mé^

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content de l'ouvrage et de moi-même. La moralité du genre plaisant est donc ou peu profonde ou nulle, ou même inverse de ce qu'elle devrait être au théâtre. Il n'en est pas ainsi de l'eiTet d'un drame touchant puisé dans nos mœurs. — On demande si le drame sérieux ou tragédie domestique doit s'écrire en prose ou en vet-s. Par cette question , je vois déjà qu'il n'est pas indifférent de l'écrire d'une ou d'autre manière , et c'est beaucoup. — L'exemple de M. de Lamotte, quoiqu'un peu étranger à la question , ne servira pas moins ày répandre un grand jour.- L'essai malheureux qu'il fit de la prose dans son Œdipe entraîne beaucoup d'esprits, et les porte à se décider en faveur des vers. D'un autre côté , M. Diderot , dans son admirable ouvrage sur l'art dramatique, se décide pour la prose , mais seulement par sentiment, et sans entrer dans les raisons qu'il a de la préférer. — Puisque M. de Lamotte voulait rapprocher son langage de celui de la nature , il ne devait pas choisir le sujet tragique de son drame dans les familles de Cadmus, de Tantale oud'AtréeetThyeste. — Mais le genre sérieux , qui tient le milieu entre les deux autres , devant nous montrer les hommes absolument tels qu'ils sont, ne peut pas se permettre la plus légère liberté contre le langage, les mœurs ou le costume de ceux qu'il met en scène. — Le genre sérieux n'admet donc qu'un style simple, sans fleurs ni guirlandes; il doit tirer toute sa beauté du fond de la texture , de l'intérêt et de la marche

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du sujet. — Sa véritable éloquence est celle des situations.*»

Ces citations, faites, non pas au hasard, mais dégagées de ce qui leur donne une force logique , par ce qui les précède et par ce qui les suit , pourront cependant suffire au lecteur pour prouver que la question du théâtre n*est pas dans celle des genres , mais tout entière dans celle du but. Le théâtre pour le théâtre , et non dans le but de moraliser la nation, est quelque chose de tellement absurde aujourd'hui , qu'on ne conçoit le public qui tolère les pièces nouvelles sous quelque dénomination de genre qu'elles paraissent, et les auteurs qui les font, que comme des victimes du système corrupteur des gouvernants. Nous ne blâmons pas la critique dont le regard se porte sur l'œuvre dramatique pour examiner si elle est faite, en tant que tragédie , comédie ou drame , selon les règles du sens commun, poétique inexorable de tous les pays et de tous les temps, mais nous ne comprenons pas qu'elle se borne là. Une pièce ne saurait être une bonne pièce seulement parce qu'elle satisfait aux règles imposées pour les genres ; Molière , Diderot et Beaumarchais l'ont bien prouvé par leurs écrits et par leur influence : Molière , en posant le droit et le fait à l'entrée de la carrière ; les deux autres ," en exerçant le droit, en propageant le fait, avec des moyens adaptés aux besoins de leur temps. Hommes du peuple, tous trois se montrèrent révolutionnaires dans la

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noble acception du mot, c'est-à-dire, des éducateurs sociaux.

Il y avait chez Beaumarchais une conviction bien admirable en faveur du drame : après l'immense succès du Barbier de Séville, des Mémoires et du Mariage de Figaro ^ toutes choses si comiquement gaies ; après la révolution qu'il avait hâtée ; après la terreur, conséquence forcée , dont tous les hommes devaient souffrir, dans quelque parti qu'ils fussent ; après une proscription de quatre années, l'auteur de la Mère coupable ^ drame représenté en 179â et repris en 1797, Beaumarchais, faisait précéder la seule édition de cette pièce qui la donnât ce qu'il l'avait faite, de réflexions en guise de préface, comme il l'avait fait pour ses autres ouvrages. Beaumarchais a toujours quelque chose à dire au public, dans l'intérêt général, à quelque propos que ce soit. « Les larmes qu'on verse au théâtre sur des maux simulés, qui ne font pas le mal de la réalité cruelle, sont bien douces. On est meilleur quand on se sent pleurer On se trouve si bon après la compassion ! » Quel nouveau langage ! Comme on sent tout de suite que les temps sont changés ! Ce n'est plus le facétieux et incisif Figaro qui fronde, qui rit des hommes et des choses, c'est l'homme du genre sérieux, u Peut-être ai-je attendu trop tard , dit-il , pour achever cet ouvrage terrible {la Mère coupable) qui me consumait la poitrine et devait être écrit dans la force de l'âge. Il m'a tourmenté bien longtemps ! Mes deux comé-

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dies espagnoles ne furent faites que pour le préparer. Depuis , en yieillissant , j*hésitais de m'en occuper : je craignais de manquer de force. Et peut-être n'en ai-je plus à l'époque on je l'ai tenté ! Mais enfin je l'ai composé dans une intention droite et pure : avec la tète froide d'un honmie et le cœur brûlant d'une femme, comme on l'a pensé de Rousseau. J'ai remarqué que cet ensemble , cet hermaphrodisme moral, est moins rare qu'on ne le croit. — Au reste , sans tenir à nul parti , à nulle secte, la Mère coupable est un tableau des peines intérieures qui divisent bien des familles ; peines auxquelles , malheureusement , le divorce, très-bon d'ailleurs (c'est écrit sous le directoire), ne remédie point. Quoi qu'on fasse, ces plaies secrètes, il les déchire au lieu de les cicatriser. Le sentiment de la paternité, la bonté du cœur, l'indulgence, en sont les uniques remèdes. Voilà ce que j'ai voulu peindre et graver dans les esprits. — Les hommes de lettres qui se sont voués au théâtre , en examinant cette pièce, pourront y démêler une intrigue de comédie fondue dans le pathétique d'un drame. Ce dernier genre, trop dédaigné de quelques juges prévenus, ne leur paraissait pas de force à comporter ces deux éléments réunis. L'intrigue, disaient-ils , est le propre des sujets gais , c'est le nerf de la comédie ; on adapte le pathétique à la marche simple du drame, pour en soutenir la faiblesse. Mais ces principes hasardés s'évanouissent à l'application, comme on peut s'en convaincre en s'exerçant dans

les deux genres. L'exécution plus ou moins bonne assigne à chacun son mérite ; et le mélange heureux de ces deux moyens dramatiques, employés avec art, peut produire un très-grand effet; voici comment je Fai tenté, etc. — Ainsi \a comédie d'intrigue soniient la curiosité, marche tout au travers du dranie^ dont elle renforce l'action sans en diviser l'intérêt ; ainsi marche le double plan que l'on peut appeler complexe. — Une telle action dramatique peut s'appliquer à tous les temps, à tous les lieux, où les grands traits de la nature, et tous ceux qui caractérisent le cœur de l'homme et ses secrets , ne seront pas trop méconnus. — Diderot , comparant les ouvrages de Richardsou avec tous ces romans que nous nommons V histoire j s'écrie, dans son enthousiasme pourcet auteur juste et profond : Peintre du ceBurhutnain^ c'est toi seul qui ne mens Jamais! Quel mot sublime ! Et moi aussi, j'essaye encore d'être peintre du cœur humain ; mais ma palette est desséchée par l'âge et les contradictions. — Que si ma faible exécution nuit à l'intérêt de mon plan, le principe que j'ai posé n'en a pas moins toute sa justesse. Un tel essai peut inspirer ledessein d'en offirir de' plus fortement concertés. Qu'un homme de feu l'entreprenne, y mêlant, d'un crayon hardi, l'intrigue ayec le pathétique! Qu'il broie et fonde savamment les vives couleurs de chacun ! Qu'il nous peigne à grands traits l'homme vivant en société, son état, ses passions, ses vices, ses vertus , ses fautes et ses malheurs , avec la vérité

frappante que l'exagération même , qui fait briller les autres genres, ne permet pas toujours de rendre aussi fidèlement ! Touchés, intéressés, instruits, nous ne dirons plus que le drame est un genre décoloré , né de l'impuissance de produire une tragédie ou une comédie. L'art aura pris un noble essor ; il aura fait encore un pas. — 0 mes concitoyens, vous à qui j'offre cet essai, s'il vous parait faible ou manqué, critiquez-le, mais sans m'injurier. Lorsque je fis mes autres pièces , on m'outragea longtemps pour avoir osé mettre au théâtre ce jeune Figaro, que vous avez aimé depuis. J'étais jeune aussi, j'en riais. En vieillissant, l'esprit s'attriste, le caractère se rembrunit. J'ai beau faire, je ne ris plus quand un méchant ou un fripon insulte à ma personne, à l'occasion de mes ouvrages ; on n'est pas mattre de cela. »

Nous n'avons pu résister à citer longuement Beaumarchais; il en résulte toujours un profit ou un plaisir. D'ailleurs , que pourrions-nous ajouter sur le drame après tout ce qu'on vient de lire? Le disciple de Diderot a commencé sa carrière littéraire par VEssai sur le genre sérieux , et l'a finie par cette terrible pièce, qui a nécessité cette dernière explication de l'auteur du Mariage de Figaro, et par la- , quelle il a voulu prouver que tout homme qui n'est pas né un épouvantable méchant, finit toujours par être bon, quand l'âge des passions s'éloigne, et surtout quand il a goûté le bonheur si doux d'être père; — que le tartufe de la probité est plus dangereux

que le tariufè de la religion, parce qu'tV a l'art profond de s'attirer la confiance dé la famille entière qu'il dépouille. C'est celui-là qu'il fallait démasquer.

De tout ce que nous avons rassemblé d'idées sur le drame, si Ton y réfléchit , on arrivera naturellement à conclure que le drame est partout aujourd'hui , quelles que soient du reste les prétentions individuelles des auteurs ; non pas que nous les blâmions en cela , car tous les moyens nous semblent bons quand les intentions sont pures , quand elles tendent à inspirer les idées morales qui font naître dans le cœur de l'homme des sentiments de sympathie pour le bien et d'antipathie pour le mal, et principalement quand les œuvres nous montrent le bien dans tout ce qui profite au plus grand nombre, dans tout ce qui relie chaque individu au- but commun , et le mal dans tout ce qui produit l'effet contraire.

A ce point de vue , nous pourrions apprécier ici les œuvres modernes drame-tragédie y drame-comédie et draf ne ioui court, si nous n'avions plus tard l'occasion de nous livrer à cette analyse dans l'appréciation individuelle des auteurs dramatiques vivants.

Il A FARCE.

Il n'y a plus de farces aujourd'hui sur notre théâtre, c'est-à-dire qu'on est beaucoup trop fier pour donner ce nom à aucune pièce , quelque pitoyablement bouflfonne qu'elle soit. Qu'importe le nom!

Quand Molière parcourut la France en jouant ie Docteur amoureux y les trois Docteurs rivaux ^ le Maître d'école , le Médecin volant et la Jalousie de BarbouiUé, ces canevas italiens n'étaient considérés que comme des farces. Plus tard, après aVoir joué

avec sa troupe ambulante devant le prince de Conti, présenté au roi et à la reine par Monsieur, il eut l'honneur de représenter devant la famille royale, au Louvre, la tragédie de Nicomède. Cette pièce terminée, il s'avança vers la rampe pour remercier Sa Majesté , et la supplier très-humblement û*avotr agréable qu'il lui donnât un de ces petits divertissements qui lui avaient acquis quelque réputcMon, et dont il régalait les provinces. Louis XÎV agréa Toffre, et la représentation du Docteur amoureux provoqua des rires unanimes par le comique du jeu de Fauteur-acteur dans le principal rôle de cette bluette.

Le roi fut régalé, La farce ne tarda pas à donner naissance à la comédie.

Molière et sa troupe s'établirent au théâtre du Petit-Bourbon pour y jouer alternativement avec les farceurs italiens , Arlequin et Scaramouche. Scarron, Desmarets , Boisrobert, avec les Jodelets , les Capitan Matamore, les Turlupin , avaient mis les farces tellement à la mode, qu'il fallut au père de notre comédie toute sa supériorité pour que le public se contentât de V Étourdi ei du Dépit amoureux. Mais la gaieté du rôle de Mascarille et la verve étincelante du dialogue reléguèrent tout à coup les farces aux acteurs italiens, et les Précieuses ridicules firent comprendre le but de la comédie. On assure qu'à la première représentation de cette pièce , un vieillard s'écria , du milieu du parterre : Courage,

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Molière, voilà la véritable cotnédie, Cest qu'en effet on voyait pour la première fois, sur la scène, le tableau d'un ridicule réel et la critique de la société. La révolution fut complète.

Sous le nom de farce, il n'y eut plus avec Molière que des comédies , quand il fut obligé , dans l'intérêt de son entreprise , de recourir aux pièces de ce genre pour attirer la foule.

Après la représentation du Misanthrope, Molière comprit que le public n'était pas encore arrivé à sa hauteur . 11 retira son chef-d'œuvre pour le donner plus tard sous le patronage du Médecin malgré lui. Ainsi, la farce nous valut deux fois la comédie.

Dans l'antiquité , la farce commença après la tragédie, et comme elle aux fêtes de Bacchus; les personnages y représentaient des satyres. Elle eut à Rome plus d'extension qu'en Grèce , et nous avons vu son origine en France sous le nom de sotie. De François I«' à Molière le théâtre ne fut guère qu'une longue série de pièces de ce genre, au nombre desquelles il faut compter V Avocat patelin, donnée qui nous valut la jolie comédie de Bruis et de Palaprat; et après Molière , ce qu'on appela le théâtre italien resta en possession de ce genre. Quand on eut démoli le théâtre du Petit-Bourbon , pour commencer les travaux de la colonnade du Louvre, les Italiens ayant été renvoyés, en 1697, les théâtres de la foire Saint-Germain et de la foire Saint-Laurent profitèrent de leur départ. Mais en 1716 le régent les

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appela, et , par les soins de Louis Riccoboiii, ils vinrent prendre possession de la scène qui porta le nom de Comédie-Italienne jusqu'à la révolution française , et qui se développa sur le théâtre de Thôtel de Bourgogne, rue Mauconseil, jusqu'à ce qu'on eût bâti la salle Favart.

La farce, quand les chefs-d'œuvre l'eurent détrônée, se vengea par la parodie , et Rkcoboni fut , dans la première moitié du dernier siècle , un de ceux qui la mirent à la mode ; les Enfants trotwéSy parodie de Zaïre de Voltaire , est une facétie fort spirituelle , qui peut servir de modèle en ce genre. Â cet égard, l'histoire du théâtre de la foire est fort curieuse à étudier ; c'est une sorte de supplément à la littérature sérieuse, qui sert merveilleusement à la connaissance de l'esprit français. Nous en parlerons à propos de l'opéra-comique.

Les acteurs italiens du Petit-Bourbon avaient attiré la foule des bourgeois avec les facéties de Scaramouche et d'Arlequin, même du temps de Molière. Au retour, ils n'eurent pas moins de succès. Voici de quelle manière M. de Chevrier , auteur presque contemporain de leur réouverture, parle d'eux : <( Le régent, persuadé que la variété des amusements devient une nécessité de politique dans une ville immense, où l'on ne court aux plaisirs que pour fuir les vices , permit aux Italiens d'élever un nouveau théâtre à Paris. Les premières années de leur établissement leur firent sentir le besoin qu'ils avaient

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de diversifier leurs jeux en y mêlant des scènes françaises. M. de Marivaux entrait alors dans la carrière du théâtre ; une jeune actrice, dans laquelle il reconnut de la vérité, lui fit concevoir Je projet de consacrer ses loisirs à la scène italienne. M*»"' Sylvia passa ses espérances. » Avec Marivaux, les Italiens renoncèrent tout à fait à la farce grossière; déjà, avant lui, un auteur nommé Delisle avait obtenu de grands succès avec Timon misanthrope et Jrlequin sauvage f en faisant d'Arlequin un précepteur de morale, un censeur de la société et de ses lois. Tout ce qui avait précédé ces ouvrages est dans le rang des farces plus ou moins mauvaises , mais insipides hors de leur cadre pantomime. La vogue de ces deux pièces s'expliquait moins par leur mérite réel que par cette raison frivole que le personnage d'Arlequin, toujours bouffon sous toutes les formes, protégeait, cette fois, de ses lazzi et de ses quolibets, une sorte d'esprit et une apparence de sagesse. Cette invention avait quelque chose d'amusant et d'original , que le jeu de Dominique faisait encore valoir. Au reste , il est singulier de trouver dans ces ouvrages le germe de tous les sophismes de Jean- Jacques. Avec Lesage, Piron, Vadé, Pannard , le genre de la farce resta eo honneur au théâtre de la foire ; puis vinrent les Jeannot, les Pantin, les Cadet Roussel et les Jocrisse; et de nos jours enfin, sous le titre de vaudeville, les ouvrages destinés au théâtre des Variétés et au théâtre du Palais Ro^aL

PHYSIOLOGIE DU THÉATBE. 275

La farce, devenue prétentieuse, a perdu tout son

prix, même avec le Pierrot des Funambules , qu'un

feuilletonniste a voulu mettre à la mode , pour se

donner un air d'originalité. Depuis que la politique

. a tout envahi, les farces ne nous font plus rire.

« L'ancien théâtre italien du siècle de Louis XIV, dit la Harpe, recueilli par Gherardi , et que Fontenelle appelait le grenier à sel, n'est plus depuis longtemps qu'un répertoire où le vulgaire des auteurs a puisé selon sa portée et ses besoins, et plus pour son profit que pour le nôtre. Ce n'est pas que dans ce recueil on ne trouve fréquemment des noms fort connus, ceux de Regnard, de Dufrénoy , de Palaprat ; mais ils n'élevaient pas ce théâtre jusqu'à eux, ils descendaient jusqu'à lui ; pour fouiller dans ces ordures, il faut le courage de l'indigence, qui fait en un sens, s'il est permis de le dire, argent de tout, mais non pas comme Virgile faisait de l'or du fumier d'Ënnius. » La Harpe , en écrivant ces lignes , faisait l'histoire de l'avenir avec celle du passé.

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