‹ Physiologie du théatreChapitre 14 sur 28 · HELINE, CANS ET COMPAGNIE · texte numérisé non relu

HELINE, CANS ET COMPAGNIE

PUBLIC UBRARY

AtTOR, LENOX AND TILDEN FOUNDATK>««.

MÉLAHGB DU DRAME PABLÉ BT DU DRAME CHAHTÉ.

Dès que l'esprit humain s'est ouvert une nouvelle carrière, il ne la quitte qu'aprqs l'avoir épuisée ; tous les filons , tous les embranchements , les moindres veines , sont exploités avec la voracité de l'individualisme , après le mouvement généreux donné par le génie dans l'intérêt de la société. Beaucoup de gens se croient appelés , par vanité ou par nécessité, à occuper les autres de leurs ouvrages , et une sorte de conscience les avertit pour ainsi dire à leur insu, sinon de leur infériorité, du moins de la supériorité des maîtres. Pour la tragédie, il est difficile de ne pas admettre l'impossibilité d'égaler le sublime de Corneille; pour la comédie, toutes les tentatives ont tellement grandi Molière, qu'il faut renoncer à ce genre

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dans ses hautes conceptions; pour Fopéra, Lulli dans son temps , Rameau , Gluck , Piccini et Sacchini après lui , ont porté la science musicale à un degré où les autres compositeurs ne pouvaient pas tous atteindre. Dans le troupeau des auteurs , le plus grand nombre imita servilement, et les mieux avisés , c'est-à-dire , les plus habiles , faute de pouvoir servir de modèles , cherchèrent à innover. De même qu'on avait créé un genre mixte pour le drame parlé, on en imagina un pour le drame chanté, ou, pour mieux dire, il se fit un mélange des deux grandes divisions , où le langage ordinaire, et quelquefois la poésie, se joignirent au chant et à la symphonie, non pas comme le grand Corneille l'avait essayé dans Andromède ^ et comme Molière en avait donné l'exemple dans ses comédies-ballets, notamment dans la Princesse d'Élide y où il se trouve des actes en vers et des actes en prose , mais eo mélaat au dialogue scénique des morceaux de chant , soutenus par l'orchestre , d'abord avec des airs connus, puis avec de la musique nouvelle faite exprès pour les paroles. C'est l'origine du vaudeville dramatique et de l'opéra-comique , qui tous deux prirent naissance au théâtre de la foire. Plus tard vint la féerie, réminiscence des premiers ballets à machines, mais avec dialogue, chant et musique; plus tard encore, et pour le peuple , on vit le mélodrame surgir au boulevard du Temple , au théâtre d'Âudinot et sur celui de Micolet ; enfin au Cirque olympique , en

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dernier lieu, le drame équestre ou mimodrame fut la littérature nationale des grandes évolutions militaires.

Quoi qu'on en ait pu dire , tous ces moyens sont bons en eux-mêmes, tous répondent à des sympathies populaires , tous ont leur public à part, et dans certaines occasions la masse générale du public. Le théâtre en France soutiendra toujours sa fortune , parce qu'il produit des spectacles d'un genre nouveau , à mesure que les spectateurs se lassent de voir suivre les anciennes routes. Ainsi peut s'expliquer cette mobilité constante , qui, sous le nom de mode, change d'abord l'aspect des choses ; mais les révolutions de formes précèdent les améliorations sérieuses et fondamentales. Sous l'apparence d'un caprice nous arrivons plus facilement à une sorte de palingénésie constante , et nous marchons à la tête des nations. Si les prétendus novateurs , qui , depuis quinze ans , ont fait de l'art dramatique une école de mauvais goût , n'ont apporté aucune idée nouvelle , ils ont du moins fait comprendre la nécessité d'une réforme favorable à la fonction du théâtre. L'engouement du public pour les plaisirs dangereux est toujours suivi d'une réaction salutaire. La mode tourne dans un cercle et nous ramène au point de départ ; mais l'idée qui la fait agir et changer suit la route droite et continue de l'esprit humain.

Sous le nom de mode et par l'attrait du plaisir tout réussit en France , quelque grave que soit le

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fond des choses ; le succès descend des classes élevées aax classes inférieares, et quelquefois monte de celles-ci aux premières ; car une salle de spectacle est, parmi nous , un point de réunion qui rassemble les hommes , indistinctement , par les mêmes idées, et qui sert à les confondre dans les mêmes émotions. Sans doute la hiérarchie sociale s'y trouve représentée dans ses différents étages ; mais , pour tous , il n'y a qu'une seule représentation. Voilà surtout pourquoi l'art dramatique est un art utile ; voilà pourquoi le comédien est en quelque sorte un fonctionnaire , pourquoi le dramaturge peut et doit être un éducateur, lui qui , en présence du peuple, dicte aux hommes d'État, aux rois, des leçons qui contribuent à la félicité publique. Le drame parlé et le drame chanté , devenus le plaisir des grands, durent bientôt devenir le plaisir de tous. En France il n'y a rien d'exclusivement consacré à telle ou telle classe, dans le domaine de l'intelligence ; c'est là que la république existe , c'est le droit naturel que la nation n'a jamais aliéné. Aussi, disons-le, tous les rois dignes du titre de chef ont-ils réglementé dans le sens de l'égalité morale , et ont-ils mérité le surnom de rois très-chrétiens. Là royauté , en fondant le théâtre , en encourageant l'imprimerie et les lettres , agissait d'après le droit divin , sur lequel elle appuyait ses prétentions , justes ou injustes ; elle voyait le peuple et non quelques fractions du peuple. Mais comme tous les hommes ne sont pas également aptes à corn-

prendre les mêmes sublimités, Fesprit s'ingénia pour élever doucement et par degrés les intelligences rebelles. 11 fut un temps où les rois , pour satisfaire à l'instinct naturel du développement social , conduisaient des armées nombreuses au spectacle d'une civilisation inconnue , quoique avancée. Les peuples devaient donc nécessairement éprouver de nouveaux besoins ; il fallait doter l'Occident d'une industrie nouvelle. On le voit, tout est conquête dans la marche des siècles , comme tout est vérité à la suite des temps. La philosophie moderne a relevé les croisades de cette injuste et ridicule accusation de fanatisme qui pesa sur elles ; de même aujourd'hui il faut relever lé théâtre des préventions dont l'intolérance a trop longtemps entravé son action morale. Les migrations des peuples armés contre l'Orient étaient un mouvement d'effervescence et de sentiment religieux vers les autres peuples. La création du théâtre est pour la nation assise et calme une visite des nations étrangères , et la pensée de toutes les civilisations résumées par le drame. 11 faut réunir la nation, il n'est pcis bon que l'homme soit seul, dit l'Écriture; le théâtre est un point de contact social et international.

Il fallait donc en France une division du travail au point de vue du théâtre : il advint ainsi que nous l'avons vu ; et , par ce qui nous reste à dire , les différents genres se formèrent et se modifièrent selon les besoins des temps.

OPéRA-COMIQIJB.

«( Tous ceux qui connaissent laisioire de nos théâtres, écrit M. de Chevrier, que nous avons déjà cité, savent que l'opéra-comique se forma des différents spectacles de la foire, quelques années avant la mort du Grand Dauphin. Voilà Tépoque certaine de l'origine de Topéra-comique; il est vrai que ce nouveau spectacle ne fut connu à Paris qu'en 1714. Saint-£dme et la veuve Baron eu furent les premiers directeurs. Ce sont eux-mêmes qui lui donnèrent le titre qu'il porte aujourd'hui. Lesage, Fuselier et d'Orneval sont les Molières de ce théâtre, trop heureux si leur gaieté, quelquefois subalterne, n'eût pas dégénéré en indécence. Les comédiens français parvinrent, en 1718, à faire supprimer l'opéra-comique. Rétabli trois ans après, et supprimé une seconde fois en 174IS, il a repris vigueur en 17^2, par les soins

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d*uii directeur iatelligent, seul capable de conduire ce spectacle. M. Monet, qui a senti que ropéra-comique n'était rétabli que pour augmenter nos plaisirs, et que leur intérêt exigeait qu'il durât toujours, a fait des dépenses étonnantes pour la construction d'une salle à la foire Saint-Laurent, et pour l'embellissemeut de celle de la foire Saint-Germain. Attentif à plaire au public, il met à profit son goût et son intelligence pour nous procurer de bons auteurs et des acteurs dignes d'eux. Lesage, et les deux poètes que j'ai nommés avec lui, ont fait un fonds immense à l'opéra-comique ; mais à mesure que ce théâtre s'est épuré, la plus grande partie de leurs pièces a été négligée. On doit peut-être aussi cet abandon au nouveau genre que M. Favart introduisit en 1746. Reste à dire un mot des nouveaux ballets qu'on y a vus. On ne peut disconvenir que le sieur Noverre n'ait une grande connaissance de la chorégraphie. » Dans l'origine, on jouait aux théâtres de la foire des petites comédies dont Arlequin était toujours le principal acteur, escorté d'un Pierrot, d'un Cassandre et d'une Golombine. C'était une sorte de mosaïque au gré de l'entrepreneur, une littérature de corde roide, entre celle de Polichinelle et celle de l'Académie royale de musique. Aussi, l'Italien Francisque lui donna-t-il le nom d'opéra-comique. Depuis plus d'un siècle, ce genre est devenu le type du goût pour la classe intermédiaire, aux facultés de laquelle il répond à merveille, aujourd'hui comme par le passé.

Les opéras de LuUi et de Gampra étaient quelquefMs bien sérieux ; les bourgeois de Paris, qui vont au spectacle pour s'y amuser à bon marché, préférèrent les lazzi et les flonflons à tous les liettx communs de morale luMque et aux grands airs. £t comme les gens du beau monde vont au théâtre pour être vus, le besoin de l'admiration attira la foule où il y avait foule. On déserta l'Académie royale de musique, la Comédie-Française et même la Comédie-rltalienne. Mais les théâtres royaux firent valoir leurs droits, et l'on interdit aux acteurs forains la parole et le chant, si bien qu'ils se trouvaient réduits à la pantomime avec un pauvre orchestre, quand on ne leur intimait pas l'ordre de suspendre leurs représentations. Paris, qui semble toujours prendre du goût pour les plaisirs défendus, se mêla de la querelle ; toutes les puissances intervinrent, des commissaires furent chargés de veiller pendant le spectacle à ce qu'on ne s'avisât pas de parler ou de chanter, et le public réclamait impérieusement les couplets satiriques et souvent graveleux qui avaient fait réussir les premières pièces. Le besoin éveille toujours l'industrie : les acteurs firent des prodiges d'invention. On se servit d'écriteaux sur lesquels les couplets étaient écrits en gros caractères. Ces écriteaux descendaient du cintre au-dessus des personnages qui devaient les faire entendre ; l'orchestre jouait les airs, l'acteur faisait les gestes, et les spectateurs chantaient les paroles. On peut se figurer ce qu'il y avait de joie et même de

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folie dans cette nouYelle espèce de spectacle, où le public jouait son rôle, et où il n*y avait de sifflé que le commissaire-inspecteur, dont tout le monde se moquait : la prohibition tournait ainsi au profit des opprimés. Les choses durèrentde la sorte depuis 171 4 jusqu'à ce que les comédiens italiens se trouvassent heureux d'unir leur théâtre, qui menaçait ruine, à ce même Opéra-Comique, qu'ils avaient tant persécuté, et dont la destinée était de rendre chrétiennement le bien pour Je mah C'était le moment où l'apparition momentanée de bouffons d'Italie avait tourné vers la musique toute la vivacité de l'esprit français ; Favart et Sedaine, mademoiselle Favart, mademoiselle Yillette (devenue madame Laruette) et Glerval firent reparaître la vogue ; le public retrouva le chemin de l'hôtel de Bourgogne, et le véritable opéracomique, avec Philidor et Duni, commença entre les rues Saint-Denis et Montorgueil, pour devenir ce que nous le voyons de nos jours, un mélange de comédie et d'opéra, de sérieux et de plaisant, de prose et de vers, de couplets et de morceaux d'ensemble ; enfin, le terme moyen, ou, pour mieux dire, le seul genre neutre que puisse supporter le génie de la nation.

La tragédie et la comédie étaient, pour ainsi dire, nées au théâtre de l'hôtel de Bourgogne; l'opéracomique y devait également trouver son berceau, pour effectuer cette égale répartition des jouissances morales, droit franç-ais qui, pour n'être écrit nulle part, n'en est que plus scrupuleusement conservé

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d*âge en âge. Le drame parlé et le drame chanté répondaieDt aux facultés iatellectuelles dans ce qu'elles ont de plus direct ; ils se développaient logiquement sous le patronage des classes riches et bien élevées. Les classes plus occupées des travaux matériels protégèrent un genre plus en rapport avec elles ; l'opéracomique fut le spectacle de prédilection de cette bourgeoisie qui voulait aussi de la musique, sans renoncer toutefois à rintérét dramatique d'une pièce. L'opéra avait ses grands airs, l'opéra-comique eut son ariette; la tragédie avait ses larmes, l'opéra* comique soupira sentimentalement ; la comédie avait son rire, l'opéra-comique fit de la critique doucettement, et parfois il put réunir le tout ensemble, ces-sant de chanter pour parler, et de parler pour chanter, à la grande satisfaction du bourgeois, charmé de comprendre ce qu'on chantait et ce qu'on disait : là, tout était à sa taille. L'opéra italien de Pergolèse fut transporté à la rue Mauconseil, en traduction, sous le nom de parodie, et le bourgeois de Paris eut la Servante maîtresse, après que les habitués de l'Académie de musique eurent la Serva padrona, Ninette à la cour suivit de près Bertolde in corte, joué par les bouffonistes ; le Devin du village parut à l'Opéra , Bastien et Bastienne se montrèrent tout aussitôt à l'hôtel de Bourgogne, avec le titre de parodie. Mais, sous ce mot, c'est moins une critique qu'il faut voir qu'une lutte entre Jean-Jacques et Favart : «< Si Jean-Jacques a sur Favart Tin-

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vention théâtrale, dit la Harpe, Favart a celui d'une Térité plus naïve. » Déjà l'Italien Duni a fait pour la nie Mauconseil la musique des Troqueurs; Philidor quitte la grande scène du Palais-Royal pour faire chanter mademoiselle Yillette ; Monsigny vient bien* tôt avec Sedaine, Grétry avec Marmontel. La Fée UrgèlBj la belle Arsène^ succèdent à la Chercheuse d'esprit. — Après que Dalayrac eut fait entendre de gracieuses mélodies, lorsque Chérubini, Méhul, Kreutzer, Steibelt, vinrent élargir l'orchestre, lorsque mademoiselle Dugazon eut pour concurrente mademoiselle Scio, lorsque madame Saint-Aubin fit entendre sa fille, madame Duret, la musique aurait détrôné tout à fait le vaudeville, et le théâtre Feydeatf aurait compté parmi les théâtres de musique européens, «i la vogue eût continué à mesure que le genre se perfectionnait. Mais il n'en fut rien.

Bans les provinces, l'opéra-comique n'obtint pas moins de succès qu'à Paris : il eut surtout le grand avantage d'ofirir tous les genres à la fois ; aussi est-ce là qu'il règne presque sans partage avec son vieux répoloire comme avec ses pièces nouvelles : les Sabots et le Domino noir^ Rose et Colas et VAmhassadricey Biaise et Babetei l'Éciair, le Tableau parlant eiMasanielloy figurent toujours sur les affiches des villes de France. D'ailleurs, à Paris même, Bernard, qui dirigeait l'opéra-comique à l'Odéon, du temps ûe Robin des Bois, faisait d'excellentes recettes avec Richard CoBurde Lion et les anciennes pièces chantantes.

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Du temps de la comédie-italienne, ropéra-comiqae fut très-populaire en France, parce que, pour les classes mitoyennes, il servait d'intermédiaire entre Tesprit philosophique du dix-huitième siècle et les préjugés du bourgeois encroûté dans les vieilles habitudes de réchevinage. La grâce spirituelle de Favart fut le pont sur lequel Sedaine, par les conseils de Diderot, passa pour initier les nombreux amateurs de la comédie chantante aux idées des encyclopédistes. On se laissa prendre à la bonhomie d'une musique, non pas exempte de prétentions, mais qui ne s'éloignait pas trop des airs chantés à table dans ce qu'on appelle le bon vieux temps; et l'opéra-comique devint un spectacle de première nécessité pour quiconque ne pouvait supporter l'audition d'une véritable œuvre musicale; pour quiconque s'effrayait de la monotonie du Théâtre-Français et prétendait à plus qu'au Vaudeville. Le nombre est grand de ceux qui ne se sentent pas la force de s'élever, et qui pourtant craignent de déchoir.

L'opéra-comique , depuis sa création , a subi toutes les modifications imposées par la mode et l'esprit des temps; participant de plusieurs genres, il était plus exposé que tout autre aux variations, pour ainsi dire atmosphériques , du caprice. D'ailleurs il jouissait de la liberté sans craindre d'offenser un orgueil de famille , ni les préjugés de caste : il n'y a pas de mésalliance pour le bâtard , et , dégagé des liens aristocratiques de la tradition , il fit fortune en

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s*uni$sant au pâtissier Favart, au maçon Sedaine , à Marmontel racadémicien , comme à M. de Ségur Fhomme du monde. D'abord, pauvre enfant-trouvé admis dans une troupe de bateleurs, pour égayer les badauds de la foire avec le docteur Pantalon, Scara* mouche et Zirzabelle ; ensuite, chargé de débiter les chansons graveleuses de Lesage , de Piron, et les couplets grivois de Yadé , il se plia aux volontés de quiconque voulut l'employer dans son intérêt , bien ou mal , avec le ton de la pastorale , avec l'esprit de la comédie , avec le sentiment et la grâce. Propre au rire , comme aux larmes, nous l'avons vu cynique et décent, niais et spirituel, solennel et plein de laisser aller ; tout ou rien par lui-même, suivant le mérite des auteurs : il n'y a pas de genre qui se prête plus volontiers à tant de formes diverses , à tant d'exigences opposées , et qui ait été plus exclusivement exploité par un seul homme. Aussi son caractère change-t-il selon le régnant, pour ce qu'on appelle le poème , comme pour la musique : Sedaine ne ressemble pas à Favart, ni d'Hel à Marmontel et à Hoffmann, pas plus que messieurs Alexandre Duval, Etienne, Planard , Scribe, et tuti quanti y ne se ressemblent les uns aux autres. Quant à la musique, qui n'a ni plus ni moins d'importance que la pièce , quoi qu'on en ait dit , elle change également avec messieurs Auber, Halevy, Monpou, comme elle offrit une différence sensible avec Hérold, Boïeldieu, Nicolo; comme elle eut un caractère tranché avec

Dalayrac, Grétry, Monsigny, Méhul et Chérubini. Mais c'est peut-être à cette grande yariété de tons et de manières que repéra-comique doit sa prospérité; les hommes passent vite, et leurs œuvres, dans cette spécialité, plus vite qu'eux encore. Quelque bruyants que soient les succès , le temps ne consacre les œuvres d'art que lorsqu'elles concourent à la dispersion des idées dans la marche de l'esprit.

Quand la liberté des théâtres fut décrétée , pendant la révolution , on vit s'élever sur le terrain du couvent des Filles-Saint-Thom^ , rue Feydeau , une salle pour la troupe de Monsieur y afin d'établir une sorte de concurrence avec la Comédie-Italienne et avec VOpéra^ par le genre de Topéra-comique, élevé aux dimensions du drame , aux situations fortes et pathétiques qui seules comportent une musique large, propre à émouvoir. Méhul avait déjà donné à la salle Favart, Strafonice, Euphrosine et Coradin; mais, à la salle Feydeau, les Deux journées j Ariadantj Lodtmka, HéWna^ le Passage du mont Saint- Bernard ^ Roméo et Juliette, signalèrent une puissance musicale qui aurait infailliblement avancé la révolution attendue dans ce genre, si , plus tard, les artistes de la Comédie-Italienne ne se fussent réunis aux chanteurs de la rue Feydeau. L'opéra-comique fut également chanté , à l'époque de la liberté , au théâtre Louvois, à la sali» de mademoiselle Montansier , et sur d'autres scènes. Mais , avec les condédiens de la salle Favart , le genre revint prompte-

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ment à son innocence première : Adolphe et Clara, rOpérct-Camique y le Prisonnier , Ambroise, une Heure de mariage, nous firent patienter jusqu'à CendriUon; puis M. Etienne céda la place aux libretailleurs actuels : réduit aux dimensions de la comédie-italienne, l'opéra-comique yaut-il ce qu'il était autrefois? C'est une question qu'il est facile de résoudre par les effets qu'il eut dans le passé et par ceux qu'il produit de nos jours.

Il suflSt d'analyser le genre de l'opéra-comique pour ne plus s'étonner du peu de durée de son répertoire , et presque de l'instabilité de sa destinée : cette œuvre n'est ni une partition selon la valeur musicale du mot , ni un drame selon le mérite littéraire qu'on exige d'une pièce de théâtre. L'auteur et le musicien sont esclaves l'un de l'autre ; ils ne peuvent réciproquement se montrer ou s'annuler assez pour qu'il en résulte un avantage réel pour la musique ou pour le drame , tandis que les deux arts , développés librement sur la scène de l'Opéra ou sur celle des Français, produisirent Corneille, Molière, Gluck et Rossini, c'est-à-dire, des œuvres immortelles. Eh! qui se rappelle aujourd'hui les innombrables pièces de l'opéra-comique , si l'on en excepte quelques pages de Méhul? Qui sait encore les morceaux qui jetèrent nos pères dans les transports d'allégresse, si ce n'est dans les provinces, oji chaque jour pourtant le goût de la musique pénètre avec des œuvres plus sérieuses , et où le goût littéraire tend à s'épu-

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rer de plus en pliis? Cependant nous devons à la vérité de le dire, si un homme fut habile à travailler pour rOpéra-Comique, c'est le digne successeur de Fauteur de Joconde, c'est l'auteur du Domino noir et de la Fiancée. Personne n'a mieux soutenu le genre de l'opéra-comique que M. Scribe ; personne n'y a jeté plus de grâce , de variété , d'esprit et de goût. Dans ses ouvrages , la scène est toujours entendue à merveille, elle se prête à l'amusement, par des ariettes, sans que l'esclavage s'y fasse trop sentir ; des moyens ingénieux , inattendus , y excitent l'attention sans la fatiguer ; le drame y marche ,.y a sa valeur réelle; enfin , quoique la musique de M. Auber, le Lulli de ce nouveau QuinauU , soit agréable , spirituelle et gracieuse, elle s'y mêle bien , mais elle ajoute peu de chose. La plupart des ouvrages de M. Scribe auraient obtenu du succès comme vaudevilles , et cette opinion nous semble caractériser à merveille le genre de l'opéra-comique , et la portée littéraire de l'académicien.

Cependant à cet éloge mérité, nous devons encore à la vérité de joindre un blâme qui ne l'est pas moins. Il y a dans le répertoire de M. Scribe, si volumineux qu'il soit, absence totale du sentiment, de ce qu'on appelle l'âme , en langage théâtral. L'analyse la plus scrupuleuse ne trouverait pas un seul mouvement vrai ; aji point de vue philosophique , jamais une idée d'avenir, jamais une seule espérance ; pas un mot consolateur pour les souffrances

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morales ; on sent que Fauteur puise toutes ses ressources dans la subtilité de son esprit. Rien ne vient du cœur ; les situations sont trouvées par Teffet du calcul, elles sont combinées avec adresse , mais nulle part on ne les voit naître de la force du sentiment. C'est de Tart , sans doute , mais le génie manque pour impressionner vivement. L'esprit est satisfait , peut-être , mais le cœur reste froid. Il semble que M. Scribe veuille imiter les coquettes qui ne pieu-, rent pas parce que les larmes engendrent la patte d'oie. Aussi la musique de M . Auber, le compositeur ordinaire de M. Scribe , se ressent-elle beaucoup de cette absence de sentiment ; avec le vague inhérent à toute mélodie, elle s'empreint encore du vague où l'auteur nous laisse en fait d'émotions ; elle n'a rien de scénique, elle chatouille les oreilles sans pénétrer jusqu'à l'âme, et surtout sans produire en nous cette sensation si douce qui nous révèle une nature au-dessus de l'opéra-comique , qui nous sort de nous-mêmes , qui nous dispose au dévouement. Les modulations marivaudées de M. Auber sont par trop bien adaptées aux intentions de M. Scribe; l'esprit du musicien répond à l'esprit du paroliste; leur composition est quelquefois jolie, mais toujours mesquine ; la poésie manque à tous deux. C'est ainsi qu'ils contribuent à bercer les bons bourgeois, les électeurs, dans la jubilation de leur égoïsme, qu'ils les détournent soigneusement de toute impression susceptible d'exciter un noble

mouvement, de tout ce qui ferait naître dans l'esprit du spectateur Tidée de quelque chose de mieux que cet ordre de choses où le monopole des théâtres s'exploite , au moyen des privilèges , au détrimei^t de quiconque pourrait faire mieux. Voilà ce qui fait de l'opéra-comique d'aujourd'hui un genre, sinon détestable, du moins nuisible dans l'intérêt de l'art sérieux , au point de vue littéraire et musical.

Ce n'est pas là cet opéra-comique que Sedaine avait élevé jusqu'à mériter la colère de la Harpe, devenu capucin, u Ce qui me plaît encore dans Rose et Colcts, dit le célèbre critique, comme dans On ne s'avise pas de tout, c'est qu'on n'y aperçoit rien de la prétention d'être un peu philosophe, qui se montre fort mal à propos dans d'autres pièces de l'auteur , et qui était le fruit de son commerce avec Diderot. Mathurin et Pierre Leroux sont tout juste aussi avancés que doivent l'être de bons et honnêtes cultivateurs , de bons pères de famille ; ils n'ont que la morale qui est à leur portée , à celle de tout le monde , et c'est la bonne : aussi ne se doutent-ils même pas que ce soit de la morale. Mathurin dit, en parlant de sa fille Rose : «c — Savez-vous qu'elle me gêne ? Oui , elle u me gêne plus que feu ma femme. Si je bois, si je « jure , si je dis quelque drôlerie, elle me reprend ; (c c'est comme sa mère et pis encore ; car il faut reste pecter la jeunesse. » A merveille : voilà comme la morale doit se faire sentir dans ces sortes d'ouvrages,

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sans s'afficher , et , de cette façon-là, elle peut entrer partout avec fruit. Mathurin demande à Pierre Leroux comment vont les vignes : « — Ah ! ah ! assez u bien, n'était les vers qui nous mangent. — Oh ! « cela a été de tout temps. Qu'y faire? — Rien; il «( n'y a que Dieu et le temps. — La méchanceté des n hommes va de pis en pis. — Quand cela sera au u comble, faudra bien une fin. » Laissons le lecteur être , tout à son aise , de l'avis de la Harpe. Sedaine a été loué par M. Yillemain d'avoir propagé des idées de réforme sociale au moyen de l'opéracomique ; enfin d'avoir fait entrer Isiphilosophie dans le vaudeville. Mais nous n'avons pas vu qu'il eût loué M. Scribe , en répondant à son discours de réception à l'Académie française , d'avoir profité de sa popularité dramatique pour propager des idées de réforme sociale y ni pour faire de la philosophie. M. Scribe , sorti d'un comptoir, n'a pas , comme Sedaine, oublié l'esprit de la profession paternelle; il est resté marchand; il apporta son aune à l'Académie ; le maçon , en y entrant , laissa sa truelle à la porte.

Sedaine a parfaitement compris le théâtre comme moyen d'impressionner la foule, comme moyen d'émouvoir par des effets simples et vrais. Avant lui, et depuis lui, à l'Opéra-Comique, aucun auteur n'entendit mieux la scène pour faire valoir le musicien. u II faut quelque réflexion , écrit-il dans l'une de ses préfaces , pour s'apercevoir du soin avec lequel

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Tauteur da drame écarte les moyens de paraître aux dépens de son associé , comme il se replie , comme il s'efi&ce , combien il fait de sacrifices. » Cet aveu aurait dû rendre moins sévère sur la versification un peu singulière de Sedaine; mais il faut croire que cet esclavage de Fauteur ne lui a pas été particulièrement fatal , car il est impossible de plus ressembler à l'académicien maçon que Facadémicien marchand , avec cette différence que les niaiseries d'autrefois ont été pour Monsigny et pour Grétry des textes où le sentiment, dans des situations fortes, amenait de la musique dramatique, fort avancée pour le temps , tandis que les absurdités d'aujourd'hui ne produisent rien de semblable. M. de Planard, qui certes vaut bien M. Scribe et Sedaine, sous ce rapport , s'est beaucoup plus rapproché des qualités essentielles de celui-ci , en travaillant pour Hérold, et les partitions de ce compositeur contiennent des beautés scéniques qu'on ne rencontre jamais dans celles de M. Auber. Marie et le Pré aux Clercs sont des modèles dans ce genre.

Avant de quitter l'opéra-comique , nous ne saurions résister au plaisir de citer une anecdote qui nous a été racontée par madame Xaruette , devenue comtesse d'Aurignac, et morte il y a quelques années, dans un âge très-avancé : cette anecdote peut servir à foire connaître l'instinct dramatique du bon Sedaine. Il s'agit de Rose et Colasj dont le naturel villageois détrôna les bergeries de satin blanc si fort à

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la mode avant ce tableau plein de vérité. Sedaine avait pour habitude de lire ses ouvrages à madame Laruette , non-seulement pour avoir son assentiment sur tes rôles qu*il lui destinait , mais encore pour connaître son opinion sur l'ensemble de la pièce. La lecture de Base et Colas achevée , madame Laruette trouva des longueurs dans ce petit acte , et l'auteur la quitta tout pensif. Quelques jours après , il revint soumettre l'ouvrage à une nouvelle audition, u A la bonne heure , s'écria l'actrice, voilà qui marche bien ; c'est vif : vous avez dû couper beaucoup? — Nullement, répondit Sedaine, j'ai beaucoup ajouté. Les choses sont toujours longues, quand elles sont mal dites ; et l'intérêt n'existe qu'à la condition de tout bien expliquer. )> L'effet que produit à la scène le Philosophe sans le savoir , ne tient-il pas à l'art de s'emparer de l'attention en expliquant tout? Et qui supporterait la Gageure imprévue y si l'auteur n'avait pas connu le secret de bien dire ? La vérité est ce qui impressionne le plus à la scène , et Sedaine était naturel et vrai.

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