VAUDEVILLE
Quand Boileau écrivait :
Le Français né malin créa le vaudeville ,
il parlait d*iine sorte de chanson satirique, née dans le Val de Vire , et non de cette œuvre dramatique qu'on appela plus tard de ce nom, parce qu'elle répondait au goût de la nation pour la satire et pour la chanson. Le vaudeville et l'opéra-comique sont frères comme on Fa vu, et tous deux trouvèrent leur berceau , par les soins de Tltalien Francisque , sur les théâtres de la foire Saint-Germain et de la foire Saint-Laurent. Après la mort de Molière, le rire cessa d'être excité par la critique des mœurs , mais il ne fut pas moins franc pour être plus fou; et nous avons vu les écritcaux faire du vaudeville et de repéra-comique encore confondus , une sorte de spee-
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tacle où le public venait tout exprès pour jouer gaiement son rôle de chanteur. « Puisque ce genre est parvenu , dit la Harpe en parlant du vaudeville , à obtenir une place dans la littérature agréable , il doit en trouver une dans ce Cours , et d'autant plus que ce genre , quel qu'il soit , a suffi pour en donner une à plusieurs écrivains estimés dont il fait à peu près tout le mérite. Que ce mérite soit un peu mince , comme le genre lui-même , j'y consens ; mais il ne faut dans les arts rien rejeter ni dédaigner de ce qui peut varier les amusements publics , et entrer dans la classe des plaisirs dont les honnêtes gens n'aient point à rougir. Ici tout est bon , pourvu que tout soit à son rang; et dans l'ordre des talents comme dans celui dés conditions, la variété et l'inégalité forment l'harmonie générale , comme l'égalité prétendue produit la confusion et le chaos. » La Harpe est aujourd'hui trop loin de nous et trop oublié, quoique aucun critique ne le remplace dans le travail quotidien du journalisme, pour que nous nous arrêtions à lui chercher chicane , pour expliquer logiquement ce qu'il entend par la littérature agréable; comment il comprend Je rang et l'harmo^ nie générale^ formés par l'inégalité dans l'ordre des talents et dans celui des conditions ^ etc. l\ convient que , dans les arts , il ne faut rien rejeter ni dédaigner , malgré ses anathèmes contre le drame. Nous prenons acte de la déclaration ; mais il ne veut pas que les honnêtes gens aient à rougir, et nous sommes
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entièremeiit de son avis. Les genres de littérature ne sont pas responsables de Fabns qu'on fait d'eux , et l'immoralité d'nn mauvais esprit peut corrompre au moyen des formes les plus sévères, comme le bon esprit peut animer une œuvre sous la frivolité de sa contexture.
Ces réflexions banales nous font remonter natu- . rellement à l'origine du vaudeville , à Lesage et à Piron. L'auteur de Turcaret et l'auteur de la Métromanie sont les véritables pères du vaudeville.
I^sage , après ses succès comme auteur comique et comme romancier, se devait d'être plus sévère avec lui-même et plus circonspect avec le public. Mais il s'était brouillé avec les comédiens français ; il était pauvre , il fallait vivre. Et ce fut par besoin , autant que par ressentiment, qu'il travailla vingt ans pour la foire qu'il enrichit et qui ne l'enrichit pas , puisqu'il mourut dans l'indigence. Piron , ne gagnant l'argent que pour le jeter au cabaret; poète tragique , poète comique , mais principalement ami du plaisir et de la joie , antagoniste de Lesage, quoiqu'il exploitât le même genre , aux tréteaux d'une entreprise rivale , il est vrai , Piron n'amassa rien non plus. De nos jours, avec le vaudeville, M. Scribe, en vingt ans , a fait une fortune colossale. Ce contraste porte à réfléchir sur la différence des temps , sur le caractère et sur le mobile de la littérature à l'époque de la régence et à notre époque.
La vieillesse de Louis XIY fut aussi triste , aussi
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concentrée que sa jeunesse avait été joyense et agitée. Après sa mort la cour respira de Taustérité imposée par le bigotismede madame de Maintenon. La gaieté ne connut plus de frein, et le règne des roués succéda à celui des jésuites. Mais Timpulsion avait été donnée à la nation par le génie des poètes et des orateurs, et le rire continuait la marche philosophique de l'esprit social. Massillon l'avait élevé dans la chaire chrétienne, les vaudevillistes le firent descendre sur les tréteaux de la foire, en le mêlant aux lazzi d'Arlequin et à ses saillies souvent ordurières. Qu'on lise le théâtre de la foire , on trouvera partout les germes de cette émancipation qui devait peu à peu s'effectuer dans les mœurs pour éclater violemment en 1789. VArlequin-Dettcalion, dePiron, établit déjà le grand principe de révolution. Faisant des hommes à coups de pierres, ma suprématie aura soin de les égaliser^ dit-il ; rinégalité détruite^ je réponds du bon ordre et de la félicité universelle. Parmi les créatures qu'il vient de produire, il y en a quatre : un laboureur, un artisan, un militaire, un robin, qui paraissent avec le costume de leur état, et auxquels il s'adresse d'abord : au laboureur il dit : te Tu es mon ami, toi, et le premier de ces dr6les-là, comme le plus nécessaire à tous. » A l'artisan : « Marche après ton aîné, toi, comme le siècle d'argent suivit le siècle d'or. Il sera nécessaire, tu ne seras qu'utile. » Au militaire : (c Chapeau bas : mon gentilhomme , un peu de modestie. Tout ton talent sera de savoir tuer ceux qui 2. 3
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voudront tuer tes frères et les troubler dans leurs respectables professions. » Quant au robin, assez mal traité, le père veut <( qu'il tienne la balance de Thémis, comme un garçon de boutique. » Ce vaudeville prouve évidemment que Piron, sons l'apparence de la folie, comprenait bien la fonction du théâtre. Dans une autre de ses pièces , les Enfants de la joie, la Morale, mise en scène, veut que ces joyeux enfants l'aident à corriger les vices et à chasser l'ennui du cemr des malheureux mortels» Si cette excellente intention n'a pas été suivie d'effets, nous ne devons pas moins en savoir gré à l'auteur, aujourd'hui que nous voyons qu'on, n'a d'autre but que de gagner de l'argent, dût-on entretenir les vices et l'ennui dans le cœur des mortels, bien plus malheureux que. par le pa^sé, puisqu'ils n'ont plus les mêmes espérances. Aujourd'hui, après deux révolutions faites au nom des droits naturels de l'homme et pour renverser les abus des gouvernants, nous sommes comme au temps où, sous d'Orléans, avec Dubois, Samuel Bernard et Law, le czar Pierre le Grand, après avoir vu la cour et la France, saluait avec enthousiasme la statue du cardinal de Richelieu. Les roués et les agioteurs nous exploitent, mais le vaudeville a le vernis de décence, l'air guindé de la vieille cour ; et le poison d'une morale lubriqii^e pénètre d'auti^nt plus sûrement, que la grâce et l'esprit concourent à le rendre délicieux.
Sous la régence, Lesage explique naïvement tout
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ce qu^on peut craindre da vaudeville; il fait dire à la Folie, dans le Diable d'argetU, quand Arlequin lui demande des pièces : u Je sais ce qu'il te faut ; en tedonnant sur la tête trois coups de ma vessie, je vais remplir ta cervelle d'idées polissonnes, de fadaises et de balivernes... Te voilà maintenant en état d'attirer tout Paris.)) Les fadaises et les balivernes, voire les idées polissonnes, ne germent guère dans l'imagination des spectateurs; le rire est une sorte de contre-poison qui en fait promptement sortir tout ce qui peut y entrer ; d'ailleurs, on était prévenu que le théâtre de la foire n'était pas une école de sentiment, comme , de nos jours, on l'est pour le théâtre des Variétés et pour le ffièâtre du Patais-RoyaL On n'y conduisait pas sans doute les jeunes filles, conune on les mène, de nos jours, au théâtre du GymiMue^ pour le drame sentimental de M. Scribe. L'innocence du fond faisait également passer sur des détails licencieux. La bonne compagnie courait au vaudeville de la foire, à la suite du peuple, pour y applaudir des couplets malins, des scènes plus ou moins assaisonnées de satire ; tandis qu'aujourd'hui, à la suite de la bonne compagnie, le peuple assiste à des drames-vaudevilles, et s'y laisse impressionner par des exemples d'immoralité d'autant plus funestes, qu'offerts avec grâce et talent, ils restent dans l'âme pour y germer, pour engendrer l'égoïsme et l'hypocrisie de nos mœurs. Les gais auteurs du vaudeville d'autrefois pouvaient croire ce qu'ils écrivaient, que ce genre de poésie particulière aus
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Français, estimée des étrangers^ était le plus propre à faire valoir les saillies de l'esprit, à relever les ridicules et à corriger les mceurs; ils n'y attachaient que rimportance du moment ; ils vivaient avec cette poésie plus qu'Us ne vivaient d'elle. Le calcul d'élever une grande fortune sur un fond si frêle, ne venait pas à leur pensée ; ils ne spéculaient pas, ils chantaient au cabaret, comme ils faisaient chanter les acteurs et le public à la foire. Aujourd'hui on est vaudevilliste comme on est épicier ; on retourne les pièces, on leur fait subir toutes les combinaisons arithmétiques du boutiquier pour les denrées coloniales : on fait généralement ce qui concerne le métier. Le vaudeville s'est étendu indéfiniment, il s*est adapté à tous les genres de drame possibles : il y a le vaudeville échevelé, le vaudeville historique, le vaudeville grivois, le vaudeville amidonné, et le vaudeville parade, sans que pour cela on arrive à corriger les mceurs, à relever les ridicules et à faire valoir les saillies de l'esprit, comme par le passé, et surtout lorsque Panard vint précéder les Désaug^iers dans l'art des couplets. «(Ceux qu'il faisait chanter à la fin de ses pièces, dit la Harpe, méritèrent d'être remarqués par les connaisseurs , d'autant plds qu'ayant d'ordinaire pour objet la censure morale, ils étaient en même temps d'une tournure beaucoup plus heureuse que les couplets licencieux où l'on avait accoutumé les oreilles des spectateurs. Les vers étaient mieux faits, et plaisaient par un tour à la fois naturel et pi-
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quant. De cet exemple et de celui deFavart, qui vint f)eu après avec un talent bien supérieur, il résulte une observation assez importante, c'est qu'à la foire même le bon goût n'a commencé à se montrer qu'avec la décence. Ces deux qualités réunies justifient le titre de père du vaudeville moral que Marmontel a donné à Panard; mais je crois qu'il va trop loin quand il l'appelle aussi le la Fontaine du vaudeville.n Le bon goût et la décence sont des choses essentielles au théâtre, mais elles sont pires que la licence lorsqu'elles protègent l'immoralité du sujet, comme on le voit si généralement à présent; au point de vue de la morale, nous ne savons pas laquelle des deux époques nous devons préférer, et si la pauvreté de Lesage n'est pas plus honorable que l'immense richesse de l'auteur de Bertrand et Raton, vaudeville en cinq actes.
Le vaudeville ne différa de l'opéra-comique que sous la direction de Monnet, quand le goût de la musique en fit adapter de nouvelle sur les pièces ; la comédie-italienne resta en possession des deux genres séparés et distincts jusqu'au moment de la liberté des théâtres en 1790, époque où quelques auteurs se réunirent pour consacrer spécialement au vaudeville la petite salle de la rue de Chartres. Cette salle, dans laquelle on donnait des bals, s'appelait le Wauxhall d'hiver, mais elle était plus connue sous le nom du Petit-Panthéon. L'architecte Lenoir y construisit un théâtre dont l'ouverture eut lieu le là janvier 179â,
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par une pièce en trois actes de Piis, intitulée Us Deux Panthéons,
Piis et Barré avaient donné, dans l'espace de dix ans, seize vaudevilles au théâtre de la rue Mauconseil ; trois surtout : la Veillée villageoise^ les Amours d'étéf et les Vendangeurs, avaient rapporté plus de cent mille écus à TOpéra-Gomique. Une querelle de ces auteurs avec l'administration occasionna la séparation des deux genres et la fondation du théâtre du Vaudeville. MM. Piis, Barré, Badet et Desfontaines, furent les auteurs les plus féconds de ce nouveau spectacle, et dans la première année le répertoire se composa de pièces du genre primitif, Arlequin l'Afficheur y etjc. Mais ce genre ne tarda pas. à perdre sa simplicité naïve dans la confusion qui suivit l'époque révolutionnaire ; et au contact des auteurs nouveaux, que le succès de l'entreprise attira bientôt, on ne tarda pas à voir paraître la petite comédie sentimentale de M. Bouilly. M. Emmanuel Dupaty sema bientôt aussi des fleurs, au son du galoubet et du tambourin, attributs du dieu chômé dans le temple. Plus tard, Désaugiers y fit renaître la gaieté, et enfin, M. Scribe y commença sa réputation européenne.
Comme Topéra-comique, le vaudeville change de caractère, selon l'esprit des auteurs, et, sans doute, c'est une des raisons qui le rendent le genre le plus universel : on le joue dans tous les théâtres, à l'exception des trois théâtres royaux ; mais dans chaque
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salle il a une allure et un ton différent : au théâtre du Faudeville il ne ressemble pas à celui qu'on joue au Gxtnnase; aux Fariètés il n'a pas la même manière qu'au théâtre du Palais-Roxal, et, quand il précède le mélodrame sur les boulevards, on sent encore, entre la Gttieté et les Folies dramatiques, entre la Porte Saint-Martin et VAinbiguy entre Saint- Antoine et Saint-Marcel, les degrés du médiocre au pire, quoi qu'en ait dit Boileau. Au reste, nous nous réservons d'apprécier tout à cet égard, quand nous parlerons des théâtres, des auteurs et des acteurs.
LE MÉLODEAMB.
Un homme dont on s'est beaucoup moqué dans le dernier siècle, qui avait recueilli la parole de Diderot, qui trayaillait pour le théâtre, qui parcourait les provinces, afin d'y faire jouer ses ouvrages, repoussé qu'il était par les beaux esprits de la capitale, l'auteur du Tableau de Paris, Mercier, doué de ce que les Écossais appellent la seconde vue, réclama un théâtre pour le peuple, et, le premier, s'occupa de son avenir moral. On a dit de lui qu'il écrivait sur la borne : soit; mais c'était sans doute pour ne pas oublier dans le confortable du cabinet les émotions qu'il recevait sur la place publique : l'artiste prend ses croquis devant la nature. Mercier fut peut-être, sans s'en douter, le père du mélodrame, moins par les œuvres dramatiques qu'il a laissées que par les conseils qu'il donna après Diderot et Marmontel. Le
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premier il osa dire que le Ibéâtre, tel qu'il était dans la seconde moitié du dix-huitième siècle, n'était pas safifisant pour remplir sa fonction véritable. Après avoir examiné ce qu'étaient la tragédie et la comédie, après avoir conclu en faveur du drame, il veut plus encore, sans dire ce qu'il veut. Au reste, il suffit, pour faire bien apprécier ses intentions, de citer un passage d'une philippique furibonde lancée contre lui, en manière de préfacé, par la Harpe, lorsqu'il fit imprimer le mauvais drame de BarneveL Rien ne peut mieux faire apprécier l'esprit des hommes que la différence des temps, u II est clair, dit-il, en modérant sa colère (il faut dire que Mercier avait fait aussi un Barnevel), qu'on ne peut donner au peuple un spectacle qui lui représente ses intérêts politiques, que dans un État où le peuple sera sou- ^ verain. Dans les gouvernements où il n'entre pour rien, un plan de cette nature non>seulement ne serait pas admis, mais même serait mal imaginé. Mais conviendrons-nous avec l'auteur de YEssai sur le théâtre (Mercier), que la tragédie ne peut exister que dans les républiques? Cet arrêt me semble un peu dur, et l'Europe en appellera. Ne dirait-on pas qu'une nation est stupide et insensible dès qu'elle est gouvernée par un roi? Quoi! parce qu'on ne pourra pas nous entretenir de liberté et de politique, on ne pourra plus parler à notre âme, à notre imagination, à notre esprit ! Nous ne pourrons plus répandre des larmes sur les malheurs, nous attendrir sur les ver-
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tus bienfaisantes, nous élever à l'aspect de la grandeur et de rhéroïsme ! M. Mercier est un étrange législateur. Nos tragédies^ dit-il, ne sont pas bannes pour tous les ordres de citoyens. Et qui est-ce donc qui est bon pour toutes sortes d'hommes? On ne le dirait pas même d'un sermon. Car il faut parler à la cour autrement qu'à des paysans. Pourquoi donc veut-il absolument que nos tragédies soient pour le peuple ?répète-t-il sans cei^ ce mot ùiàpeuple^ nous reproche-t-il amèrement de ne pas travailler pour le peuple, de mépriser le peuple? Eh! non, M. Mercier, on ne le méprise point ; au contraire, on le recommande san& cesse à ses maîtres, et Ton a osé plus d'une fois leur dire en son nom des vérités plus véritablement courageuses que vos indécentes invectives contre tout ce qui n'est pas peuple.
u Mais où avez-vous pris que dans les beaux-^rts il faille travailler pour le peuple, et non pas pour une classe d'hommes choisis? Comment ne vous êtesvous pas souvenu que le plaisir que ces arts procurent, demande, pour être goûté, un certain degré d'instruction, dont le peuple, du moins dans l'état politique de la plupart des nations de l'Europe, ne peut pas être susceptible? Est-ce le peuple qui vient à nos spectacles? il n'en a ni le temps, ni le moyen. Vous me direz peut-être qu'il devrait l'avoir; car rien ne vous embarrasse. Mais alors chargez-vous donc de changer le gouvernement et la police : faites que les choses soient ou puissent être autrement
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qu'elles ne sont. Faites qae les trois quarts et demi des habitants d'une grande ville ne soient pas nécessairement occupés d'un travail qui est leur unique ressource pour subsister. Faites que sur un temps qui leur suffît à peine pour travailler, ils prennent le moment de s'instruire. Faites que sur le salaire dont ils se nourrissent, ils prennent de quoi payer une place au spectacle ; et quand vous aurez fait tout cela, il sera faux encore qu'il faille composer des tragédies pour le peuple. }>
Ce passage est curieux en ce sens qu'il aurait toute la valeur d'un à-propos, si quelque philosophe aristocrate l'écrivait aujourd'hui contre un philosophe démocrate. La Harpe, détracteur de Mercier, ne devait pas tarder à comprendre que l'auteur de l'Essai avait vu plus loin que lui. Lorsque le rédacteur du Mercure vint solliciter à la barre de l'assemblée nationale la liberté du théâtre, Mercier était membre de cette assemblée ; il avait fait tout ce que son antagoniste jadis lui conseillait ironiquement de faire. Le gouvernement était changé, la police était changée ; les choses n'étaient plus les mêmes ; le demi-quart des habitants oisifs de la grande ville étaient tremblants, prêts à fuir, et l'on disait hautement qu'une nation est stupide et insensible quand elle est gouvernée par un roi. Qui avait raison du vpeuple ou de la Harpe? Cette grande question, après cinquante ans d'agitations, est toujours à résoudre, et l'économie politique, cette science nou-
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velle qui doit décider de Tavenir des peuples et des rois, n'a pas encore réalisé les espérances d'une union si nécessaire. Si Malthus, en Angleterre, n'a rien trouvé de mieux à dire dans l'intérêt du peuple, qu'il procrée trop, nos Malthus français font valoir d'autres raisonnements bien autrement philosophiques î — Le peuple veut des spectacles, il n'a pas de quoi payer sa place, il lit les gazettes, il s'insurge, et on le tue pour lui apprendre à vivre. D'un . autre côté, les plaisirs de la classe d'hommes choisis sont subventionnés à grands frais par l'État. Le passage de la Harpe est écrit chaque jour par tous les hommes qui ne se contentent pas des mots, et qui craignent l'inévitable suite des besoins longtemps ressentis et longtemps comprimés. Tous les écrivains en crédit maintenant sont, au talent près, des la Harpe : ils nient le peuple en spéculant sur les deniers de son labeur. Mais écoutons encore l'auteur dnBarnevel gourmander son rival , et , par une singulière contradiction, reconnaître au peuple des qualités auxquelles il ne manque que d'être cultivées. <( Oui , sans doute, il y a dans tous les arts un effet général fait pour être senti par tous les hommes, par tout ce qui n'est pas brute, et cet effet nos tragédies le produisent ; elles font pleurer des hommes de toute condition, dans les jours où le spectacle est ouvert gratis. Mais s'ensuit-il que ces hommes soient les meilleurs juges naturels des arts? Non, cette assertion serait absurde. » Cette
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assertion n'est pas absurde, M. le critique; il ne s'agit pas de juger, mais de sentir, et Thomme qui sent des arts est iin juge naturel des arts. « Ce serait prétendre que moins on a les organes exercés et l'esprit cultivé, moins on a d'idées, de sentiments, de d^icatesse, de sensibilité, mieux on juge du talent d'éclairer la raison et d'émouvoir les cœurs. » Encore une fois, il ne s'agit pas de juger ; si vous parvenez à émouvoir les cœurs, à éclairer lai raison, la multitude vous comprendra ; et c'est pour con^ quérir sou droit à exercer et à développer toutes ses facultés intellectuelles, qu'elle se soulève contre ceux qui le lui refusent. « Mon, continue la Harpe, les besoins des hommes ne sont pas tous les mêmes. Ils varient selon le différent caractère que leur donnent leurs diverses occupations, et l'éducation qu'ils ont reçue. >» Pourquoi ne reçoivent-ils pas tons la même éducation , sinon par l'université, du moins par le théâtre? u £t, quoique le peuple^ comme je viens de le dire, pleure à la tragédie, qu'il voit une fois en dix ans, il aimera toujours mieux un spectacle plus analogue à ses goûts, à ses mœurs, à son ton, et il préférera Taconet jouant le savetier, à Lekain jouant Mahomet, et peu^-ètre préférera-t-il à tous deux le cabaret et la guinguette. » Si vous croyez qu'il y ait avantage à réformer les mœurs, les goûts, le ton du peuple, si vous pensez que la guinguette et le cabaret ne sont pas des lieux où il puisse se policer, pourquoi donc ne lui donnez-
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VOUS pas à grands frais cette tragédie à laquelle il pleure? Ne vous souvient-il plus de l'origine du théâtre chez les Grecs et chez nous ? Continuons à montrer les contradictions de la Harpe ; elles conduisent à notre but : « Mais, dit M. Mercier, parlez à la multitude de ees fnœurs, de sa fartune^ de sa position actuelle^ elle vous entendra. Je veux croire qu'elle s'amuse à vous entendre. Mais pour lui parler d'elle, il ne faut pas faire de tragédie. Ses mœurs, sa fortune, sa position en aucun temps n'ont rien de tragique. Le drame lui en parlera : soit; qui vous dit le contraire? Mais prouvez-vous par là qu'il vaille mieux que la tragédie, ou qu'il faille faire de la tragédie ce que vous appelez un drame? — C'est donc bien gratuitement qu'on voudrait faire redescendre les arts de la hauteur où des génies sublimes les ont élevés, au niveau des esprits les plus vulgaires et les plus grossiers. Un écrivain qui, dans un siècle aussi éclairé que le nôtre, propose sérieusement une pareille «xtravagance, ne fait voir autre chose, si oe n'est qu'ayant le regard trop faible pour envisager les arts, il voudrait les rabaisser jusqu'à lui. Ce faux air de popularité philosophique, cette affectation de compter le peuple pour beaucoup, est un masque qui ne peut en imposer qu'à des dupes. C'est faute de pouvoir plaire à la classe des hommes instruits que l'on en appelle au peuple ignorant ; et dire qu'on ne veut avoir que lui pour juge, lorsqu'il est évident qu'il ne sera jamais à portée de juger, »
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-— toujours juger, tous êtes orfèvre M. Josse, — n c'est uu subterfuge de Famour-propre qui cherche à infirmer des suffrages qu'il n'espère pas, et qui , sûr de perdre son procès partout , appelle à un tribunal chimérique. »
L'histoire a donné raison à Mercier, en dépit des sophismes qu'on vient de lire. C'est ainsi qu'après cette lutte, où il y eut de part et d'autre des vérités de dites, le peuple, à qui tout parvient tôt ou tard, prit sous sa protection le genre nouveau qu'on lui pré^nta au boulevard du Temple, sous le nom de mélodrame, et c'est de ce genre que nous allons nous occuper sérieusement, car il est le plus-important de tous aujourd'hui , puisqu'il forme les plaisirs du peuple, puisqu'il est destiné à cette multitude, moins en garde contre les impressions qu'on peut produire en elle, que la classe des hommes instruits pour laquelle travaillent les académiciens du Gymnase et du Théâtre-Français.
£t d'abord il faut savoir ce qu'avant la révolution, en 1775, Mercier écrivait dans son Essai : « On a remarqué, disait-il , que les artisans qui autrefois allaient s'enivrer et s'empoisonner au cabaret, vont aujourd'hui à la comédie. Un fat rira de cette observation ; moi je suis enchanté que ces ouvriers contractent l'habitude des plaisirs honnêtes qui élè* vent l'âme. Le peuple recèle des semences toutes prêtes à être mises en action, dès que la flamme du génie viendra les développer. Le peuple peut fort
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bien n'être pas initié dans les profondeurs de la métaphysique , dans le chaos et l'inmiensité de rhistoire, dans les prodige? nouveaux de la physique et de l'astronomie; mais il sent vivement, il aperçoit toute image, il découvre certains rapports, il n'est pas étranger à un sentiment vif et même délicat. Le poète n'a pas besoin de s'élever jusqu'aux nues pour parvenir à le toucher ; qu'il avance une vérité intéressante, une maxime juste, qu'il offire un tableau naif et touchant, il verra tous les cœurs s'émouvoir, il les soulèvera avec le fil puissant qu'il tient en main ; les connaissances s'échapperont du sein des ténèbres ou elles étaient renfermées, les idées du peuple se dévoileront rapidement, et deviendront peut-être l'objet des méditations du philosophe. — Un archonte grec, un édile romain, se glorifiaient de présider à des pièces dramatiques et de satisfaire à l'empressement de tous les ordres de l'État. Aujourd'hui la police n'institue une garde que pour étouffiçr la liberté du parterre, et favoriser les platitudes d'un cerveau timbré, ou le mauvais jeu des comédietu ordinaires du roi, comédiens très-ordinaires. •— Et pourquoi fermez-vous votre théâtre au peuple, nation orgueilleuse ou avare? Si vous jugez le spectacle utile, de quel drpit en privez-vous la partie la plus nombreuse de la nation ? Pourquoi la renvoyez-vous sur les boulevards entendre des pièces licencieuses, où triomphent le vice et la grossièreté? Vous en coûterait-il beaucoup de
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lui épargner un poison dangereux? Vous faites tout pour achever de flétrir et de corrompre ses mœurs, et Yous les calomniez ensuite lorsqu'elles sont devenues votre ouvrage. — - Vous éloignez le pauvre avec dureté! Le pauvre a cependant plus besoin qu'un autre de pleurer et de s^attendrir : quelques diversions à ses maux ne vous seraient pas onéreuses ; il apprendrait peut-être à souffrir avec plus de patience en voyant la nation assemblée ne point fermer son oreille aux accents de l'infortune. — 11 serait d'un bon gouvernement de veiller aux plaisirs du petit peuple : il a tant de fardeaux à supporter, qu'il faut être barbare pour lui refuser des fêtes et des amusements ; il aime naturellement le spectacle : il est même de l'intérêt de l'État qu'il soit content, parce que la joie est le meilleur soutien du travail. On empoisonne son âme de ces sales turpitudes, dont le peuple sent lui-même la grossièreté ; et la police protège un pareil scandale, qui sttfiSrait seul à avilir une nation ! Quel sera l'auteur qui songera à ce bon peuple, qui lui donnera une nourriture saine et agréable, qui saura le réjouir sans le corrompre, qui lui fera aimer son sort sans flatter l'autorité, qui présidera à ses plaisirs honnêtes et lui apprendra à les goûter? — Solon avait raison de punir ceux qui ne prenaient aucun intérêt dans les guerres civiles. L'homme qui peut rester iodififérent au milieu de si grands intérêts est plus ennemi de la patrie que celui qui s'arme contre elle.
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— Madame de Maintenon disait, en 1710, au moment où le trône et l'État étaient ébranlés : Tota est paisible à Paris parce qu'on x o la comédie et du pain, — Le poète ne doit pas être bercé sur les genoux des reines. — Sa plume doit être dans sa main ce que le sceptre est dans la main d'un grand roi.
— Elle doit se respecter elle-même. — Si elle s'abaisse à caresser des erreurs impies ou des vices infâmes, si elle couvre de fleurs les images de la dissolution et du libertinage, c'est un sceptre tombé dans la boue ; quel que soit alors le génie de l'auteur, on ne pourra séparer de l'idée de ses talents, l'idée avilissante de la corruption de son âme. »
Le livre de Mercier est entièrement rempli de maximes semblables : il semble écrit d'hier. Ne dirait-on pas qu'ifa prévu la venue de l'auteur de Bertrand et Raton et le Répertoire du Gymnase ? Â-t-on rien vu de nos jours qui soit plus vrai en général , et surtout contre M. Scribe en particulier ? Nous avons cité Mercier avec une sorte de crainte, tant il est effrayant de penser que les causes qui nécessitèrent le bouleversement de 89 existent encore en partie; puisqu'on borne la littérature et le théâtre à n'être que des effets, à n'être que des miroirs, n'est-il pas cruel d'avoir à faire entendre une seconde fois les mêmes avertissements ? Qu'on juge l'honnête homme que la Harpe poursuivait de sa haine, malgré ses efforts à la déguiser par des airs de mépris; on voit Mercier remplir son devoir.
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C'est ainsi qu'en remplissant le sien à présent, on doit être fier de la haine et même du mépris de M. Scribe. Mercier fut entravé dans sa carrière dramatique par les Scribes de son temps. Cependant ses nombreux écrits, tout déclamatoires qu'ils fussent , produisirent l'effet qu'ils devaient obtenir. Les hommes comme la Harpe et M. Scribe ne font pas de révolution ; Mercier contribua beaucoup à en faire une dans l'ordre social comme en littérature ; et , sous ce dernier point de vue, si elle ne tourna pas en faveur du goût, c'est parce que les gens qui ont du talent , préfèrent leur intérêt personnel à Tintérét général.
Le mélodrame sortit du désordre révolutionnaire, de la confusion de tous les états et de tous les genres; car les esprits étaient depuis longtemps, sinon préparés à des réformes, du moins très-disposés à des changements. Dans le malaise social toutes les déclamations sont bien accueillies ; et si celles de Mercier choquaient la susceptibilité des gens qui se proclamaient les arbitres de la littérature , elles séduisaient le grand nombre. Après les éniotions de la place publique on voulut les émotions du théâtre ; mais celles-là du moins devaient distraire des scènes sanglantes, et consoler , par l'idée de la vertu triomphante , des crimes qui s'étaient commis et qui se commettaient chaque jour aux regards de tous. Alors le Théâtre du Marais prospérait avec une imitation du drame de Schiller , les Brigands , sous le titre
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de Robert j chef de brigands. La devise de Robert , fommlée par ces mots terriUes : Guerre aux châteaux, pais aux ekaumièree, était à Tordre du jour, et cette pièce révéla en quelque sorte aux auteurs le goût du public pour les grands effets de scène et les sujets bizarres.
Le mot de mélodrame fut donné par Jean-Jacques Rousseau au monologue scénique de PygnuUion, dans lequel il entremêla la prose et la musique, genre qui semblait inconnu avant lui , et dont on a depuis tiré parti dans presque toutes les pièces où Torchestre est appelé à fonctionner comme accompagnement. La musique fort dissonante, il faut le dire, des théâtres du boulevard n'est guère prq>re à impressionner le public ; les cris de violon et les trois coups de tymbales qui annoncent et accompagnent rentrée en scène d'un personnage et sa sortie, ne sont ridicule que parce qu'ils manquent de caractère; cependant, tels qu'ils sont, ils ne laissent pas d'aider l'acteur dans son m»ntien, dans sa mimique; et parmi les nombreuses conventions indispensables à l'art dramatique et à Tart théâtral , cette intervention constante de la musique seraât une source d'eflfets , si des chefs d'orchestre lud>iles se pénétraient vivement de l'esprit du drame etdes situations. Rossim composa les entrées de Marina Faliero de M. Casimir Delavigne, quand cette tragédie fut représentée sur le théâtre de la Porle-Saint-Martin ; et le drame deM. Martinez de la Rosa , joué sur le même théâtre, eut aussi
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une musique bien appropriée à son sujet. Toutes les fois qu'un orchestre se fera entendre , si la foule est attentive , il servira , il ajoutera même à la situation. Dans le vaudeville on sauve la froideur d'une sortie ou d'une fin d'acte par un petit chœur; dans le mélodrame , on a soutenu des monologues entiers par une sorte de trémolo qui , sans couvrir la voix de Facteur , le soutient dans son débit , et occupe les temps ou pauses naturelles à toute diction bien sentie. Si le mélodrame était écrit simplement et joué sans emphase, ce serait une des combinaisons les plus heureusement conçues pour émouvoir la foule. Qu'est-ce, en effet, sinon la tragédie grecque? Les acteurs dans l'antiquité ne récitaient pas sans être accompagnés par des instruments ; la mélopée était une espèce de récitatif, et les chœurs étaient chantés. Une représentation d'Jthalie ou d^Es^wr, avec les chœurs de Gossec , produira toujours un effet théâtral plus sérieux , imposera plus vivement à l'âme, que dénuée de la puissance musicale; la scène de la prophétie est froide sans accompagnement : on se rappelle la sublimité de Talma , et la magie de son enthousiasme dans cette scène. Rous^ seau n'avait donc rien inventé avec son Pxgmalion^ et le mélodrame a pris naissance dans le chef-d'œuvre de Racine.
Quand on réfléchit à la situation morale et intellectuelle du peuple en France , et à son goût pour les spectacles , le mélodrame , qui semble lui être
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particulièrement destiné , devient pour la philosophie une importante et grave question à résoudre dans rintérét des masses. Les théâtres de la Gaieié et de l'JmhigU'C&mique sont pour nos regards des monuments devant lesquels il n*est plus permis de passer froidement, car cette fois c'est une classe ignorante et pauvre qui s'agite pour avoir des émotions , qui les achète en se refusant parfois le pain nécessaire à sa subsistance ; et la crédulité , la bonne foi qu'elle apporte, exigent, en retour, des ménagements et des précautions de la part de tous ceux qui vont parler à ses sens et à son âme. Il faut respecter le peuple , comme il faut respecter l'enfance , comme il faut respecter le malheur.
Les preâfiiers mélodrames, ceux du fameux Loasel Thréogate, non complètement oublié malgré sa siiH gularité et la Forêt périlleuse; ceux de Ribié, le MoinCy les Pénitents noirs; ceux de Caignez et de Guibert de Pixérécourt, les classiques du genre ; enfin, le Jugement de Salomon^ la Forêt d'Hermanstadt, Tékéliy la Femme à deux maris, Hariadan Barherousse, et cinq cents autres chefs-d'œuvre de cette espèce, ont été conçus sous l'inspiration d'un sentiment populaire favorable à la vertu: un traître, une femme malheureuse, un niais et un honnête homme protecteur de l'innocence; de pompeuses maximes, de grosses bouffonneries, des larmes, du sang et des remords, et le triomphe du bon principe, c'étaient là le texte, le personnel et les moyens ordi-
ratSIOLOGIE DU TBÉATKE. 47
naires de toat mélodrame, quels que fussent son titre et son auteur. Sans doute, au point de vue littéraire, tout cela était passablement ridicule et grotesque ; mais, après la tourmente révolutionnaire, les émotions devenaient douces au spectacle de la vertu persécutée, et le malheur a toujours de la poésie pour l'âme des pauvres gens. La simplicité^ la vérité naïve de rhonnête et bon Sedaine convenaient à merveille aux Parisiens, avant les grandes catastrophes du drame social ; après Torage, le roman noir et terrible d'Anna Radcliff, et le mélodrame plus terrible et plus noir, étaient des transitions nécessaires pour ramener les esprits aux impressions touchantes de la vie intérieure, aux bons conseils de l'exemple, aux sages et salutaires effets de l'expérience. Nous n'y sommes pas encore arrivés.
' Un romancier qui semblait être le type du mélodrame à l'époque du consulat, Ducray-Duménil, qui, pour écrire sous l'inspiration d'un cœur honnête , n'en écrivait pas mieux, contribua singulièrement à consoler les bonnes femmes et à impressionner vivement les jeunes âmes qui s'ouvraient à la vie; ce qu'il faisait pour 1^ France lisante^ le mélodrame le produisait pour les yeux et les oreilles de ceux qui ne savaient pas lire ; et sous le régime inquisitorial de la censure de Napoléon, l'œuvre révolutionnaire du théâtre du dix-huitième siècle se continuait, sans qu'on s'en doutât, par la lutte du bien et du mal, du faible contre le fort, sur les boulevards et dans les
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volumes iii-18 de Fauteur ^Alexis ou la Maisonnette dans les boiSy et du Pèlerin blanc. Sans doute le style était ridicule, mais le peuple n*est pas un juge littéraire, nous l'avons dit ; il sent vivement ; il apporte toutes ses facultés au secours de ses sentiments, et il comprend bien ce qu'on veut lui dire. Les petits apprenaient à cette école à se réconforter par l'idée de la Providence; la justice divine, mise en regard avec la force brutale, exercée par le plus puissant, le plus riche ou le plus habile, surtout avec la justice souvent aveugle des hommes, donnait au mélodrame l'ascendant de ce sacerdoce, ou plutôt de cette magistrature que la tragédie avait exercée sur les hautes classes. C'est ainsi que le travail de l'émancipation sociale se poursuit sans cesse, alors que le despotisme croit l'arrêter. C'est ainsi que les idées passent de degrés en degrés pour réaliser un jour l'égalité morale que le Christ a promise au monde.
Mais aujourd'hui, après la chute du trône impérial, après les efforts de la restauration, après la borne posée par le peuple en 1850 pour marquer la limite du pouvoir, aujourd'hui que le peuple est admis, par la force des choses, aux bienfaits de l'instruction, dans l'intérêt général, il lui faut l'éducation; s'il ne la cherche pas dans l'église, et s'il ne pouvait l'y trouver ce qu'elle doit être pour son avenir, c'est ao théâtre qu'il vient, c'est là qu'elle doit lui être donnée ; c'estlà qu'il la recevra dès que les directeurs de spectacles et les auteurs dramatiques sentiront la
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sainteté de leur mission. Ce n*est donc pas Tabsnrde, le terrible, le noir, le niais qm oonyiennent au mélodrame. Les Gaignez et les Pixéréconrt, détrônés par les Victor Hugo et les Alexandre Dumas et lears imitateurs, doivent renoncer, les premiers, à la banalité des lieux communs de leur morale emphatique — le peuple les a dépassés ; — les seconds, à cette fièvre épidémique de Tamour sensuel et brutal : le peuple n'a point encore Tantidote d'un pareil poison. L'art dramatique a-t-il ou n'a^t-il pas été un art moral, bien qu'il fût un art nécessaire ou du moins un moyen utile? Laissons cette question indécise, s'il le faut. Mais quel que fût son rôle dans le passé, sachons ce qu'il doit être aujourd'hui. On a cité l'autorité de Bossuet contre le théâtre. Admettons que Bossuet ait eu raison. Dans la nécessité des spectacles, partons de Bossuet pour réformer les spectacles destinés au peuple. Rendons le théâtre ce qu'il a été en Grèce. Qu'y a-t-il d'impossible aujourd'hui à la volonté de l'honnête homme, sous le point de vue littéraire, quand tout ce qui est matière subit sa loi? Évidemment il y a inégalité dans la condition sociale de l'homme : l'un possède au berceau, l'autre meurt sans avoir rien pu acquérir. A mérite égal, c'est le jeu du hasard. Tous les jeux du hasard doivent disparaître. Ne soulevons pas la question de la propriété ; ne changeons rien à la loi sur l'héritage : laissons le passé faire l'avenir à cet égard. Le moyen d'égaliser peu à peu les conditions sociales, est, grâce 2. 5
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aa ciel, dans le code et dans les mœurs ; dans le Code, par ces mots : Les Français sont tous également admissibles aux emplois civils et militaires; dans nos mœurs, par le seul fait de la possession, quelle qu'en soit d'ailleurs la source. Une grande fortune en fait oublier jusqu'à l'illégalité. Avec cette idée de la suprématie de la richesse, il y a donc une égalité incessante, progressive, souvent immorale, soit; mais, nous l'avons dit, le mal est le chemin qui mène au bien. Il n'y a pas de société possible sans morale publique; les abus mènent au désordre, le désordre enfante les révolutions, les révolutions font les lois nouvelles, et c'est ainsi que les classes d'en bas s'élèvent. L'éducation seule peut parvenir à effectuer sans trouble le flux et le reflux de la masse sociale ; cette inévitable émancipation de toutes les classes, ou si l'on veut cette éducation, il faut la diriger, pour qu'elle arrive sans secousses ; il faut la faire descendre par toutes les voies possibles du haut de la pensée universitaire ; il faut qu'elle anime les plaisirs du peuple; et ses travaux ne lui permettant que des distractions, il faut qu'elle lui parle par le théâtre, puisqu'il aime le théâtre. C'est surtout dans ce sens que la philosophie de Fourier est d'une application facile : se servir de l'attrait, faire fonctionner les passions pour améliorer moralement et physiquement l'homme du peuple, ce n'est pas rêver, c'est gouverner; et ne pas employer l'art dans ce but, c'est corrompre.
PHYSIOLOGIE DU TUtATBE. 51
Quand on aura bien distingué et apprécié la différence qui existe entre le public qui va dormir quelquefois au Théâtre-Français et celui qui se presse aux théâtres des boulevards, on comprendra que ToeuTre dramatique qui convient dans une localité ne peut convenir au même degré dans l'autre. Il importe peu, en définitive, que le Théâtre-Français donne une comédie libertine au fond, pourvu que la manière de dire y ajoute du prix : c'est continuer la manière de Crébillon fils. Le Sopha et Mademoiselle de Belle-Isle sont deux ouvrages destinés à faire bien entendre tout ce qu'honnêtement on ne peut pas dire. Nous le savons, pour le citoyen élevé au collège de Henri lY, qui compte sur l'héritage de son père ; pour des femmes blasées, pour des jeunes gens qui veulent imiter les vieillards sans scrupules, il faut un ragoût piquant. Après tout, l'éducation met en garde contre le danger pour quiconque peut le craindre; la richesse doit d'ailleurs mettre une sorte de baume sur les plaies morales : dans cette léproserie, les regards ne voient plus les pustules du vice.
Mais tout change quand il est question du peuple, lui qui ne sait rien et qui peut tout. Ardent à la destruction, on ne le fait concourir à l'ordre qu'au prix de sa dignité. C'est dans le but de le corrompre et de l'énerver qu'on accorde le privilège des théâtres où il se presse, à de pauvres hères bien afiGaimés, bien complaisants pour le pouvoir, qui ne voient dans la
bS PHYSIOLOGIE W TfliATAS.
foule qu'une matière à pressurer. Aussi, pour Tattirer, tout est-il bon, l'ignoble, Fobscène. Eux seuls sont juges, et la censure autorise dès qu'elle ne rencontre aucune de ces idées morales qui pourraient éclairer les petits sur leurs droits et sur leurs devoirs, qui pourraient germer dans leur âme pour y produire des fruits. Que s'il arrive de se plaindre à ces directeurs éhontés, leur réponse est prompte : ce qui fait recette seul est moral, seul leur convient comme au public. C'est donc sur le pouvoir que retombent les graves reproches que tout citoyen est en droit de faire entendre à propos du système de direction des petits théâtres ; le pouvoir seul est responsable des hommes qu'il investit d'un privilège; ce n'est pas uniquement à des conditions de police matérielle et personnelle qu'il fallait confier le droit d'attirer la foule. L'homme ne se nourrit pas seule" ment de pain^ei cette grossière ignorance du peuple que vous entretenez par un aveuglement bizarre, vous menace incessamment de ces révolutions sanglantes dont le passé ne parait pas vous effrayer. Cette exaltation farouche que vous fomentez dans les sens des classes laborieuses ne s'assouvit que dans le crime : la cour d'assises est le lendemain des spectacles offerts par les théâtres du boulevard. «< Nous nions que l'art dramatique puisse être un enseignement moral, » s'écrient les intéressés à cette œuvre de corruption. Mais c'est un enseignement d'immoralité, les preuves en sont là, chaque soir; et, puis-
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que c'est un enseignement funeste entre vos mains, directeurs, auteurs, acteurs, pourquoi nier que des esprits sérieux ne puissent produire des résultats tout opposés? Les hommes de talent dédaignent le mélodrame, qui ne rapporte pas assez d'argent. Soit; la chose est [H^bable ; mais en fait de sentiments et de moralité, les auteurs à grande renommée valent bien les auteurs qui ne Font pas. M. Scribe a fait Bertrand et Raton, la pièce la plus immorale de répoqne; M. Casimir Delavigne est devenu un docteur Pangloss, et tout est bien, pourvu que Ton joue souvent ses pièces, et surtout pourvu qu'on n'en laisse pas jouer de meilleures. Parce que les écrivains célèbres, à tort ou à raison, dédaignent de parler au peuple, il faut ne lui donner que des ouvrages informes ! Croire qu'il ne faille pas des œuvres littéraires sur les théâtres du peuple est une impiété punissable en bonne police. Sans doute des pièces qui n'avaient rien de littéraire ont obtenu un grand succès ; mais si cette foule afEamée se contente d'une nourriture malsaine qui vicie le sang, s'ensuit-il qu'elle ne trouve aucun goût à des mets délicats? Parce que vous l'abreuvez de vins frelatés, ne doitelle pas trouver de saveur à des vins naturels et généreux? Parce qu'elle parle un mauvais français, faut-il que vous écriviez comme elle parle? Par cette innombrable quantité de pièces sans but, sans direction, mélange d'ignorance et de turpitude, qu'on lui offre chaque jour, on embrouille tellement les
dby VjO
île
54 Pif SMLOCU ra tKatu.
esprils de l'homme du peuple, qu'il ne doute de rien ou qu'il peut douter de tout. Cest un pêle-mêle d'opinions divergentes, un tohu-bohu de maximes qui se choquent et se contredisent, une extravagance historique sans nom, un chaos d'invraisemblances; les effets scéniques y sont amenés malgré le sens conmiiun ; des câbles grossiers y lient les événements ; tout y est forcé et hors de raison ; tout y tend à fausser le jugement du spectateur, à corrompre son cœur, à énerver ses facultés. La droiture de son esprit, sa justesse de sens résistent mal à des impressions si multipliées et si propres à l'égarer de la route qu'il doit suivre comme père de famille, comme fi]s et comme citoyen.
Le mélodrame actuel n'est plus , comme à son origine , le mélange des hautes conventions scéniques de la tragédie et de la vérité d'observation de la comédie, mélange où les calamités des grands étaient réunies à celles des petits; ce n'est plus le rapprochement , faux sans contredit , mais consolant pour le peuple , du prince et du berger, la mise en action de la fable de la Fontaine où le rat délivre le lion ; le spectateur n'emporte plus chez lui la douce pensée d'une providence qui préside à notre vie et qui assure le triomphe du juste : c'est un cauchemar d'idées incohérentes, incompréhensibles, qui le suit sur son grabat ; faute du bonheur qui lui manque dans son existence nécessiteuse, sa raison troublée ne le rappelle plus à son devoir; il rêve un monde
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qu*il ne peut atteindre, et qui d'ailleurs n'existe pas ; et, sous l'appât du plaisir et d'une heureuse distraction , il a trouvé un malheur réel . Car il ne faut pas penser que l'homme du peuple, parce qu'il ne sait rien, ne soit pas apte à tout apprendre. Et c'est précisément par la raison que ses facultés le disposent à l'éducation aussi bien , sinon mieux parfois , que le riche , qu'il est important de ne pas lui donner des notions inexactes, de ne pas l'induire en erreur sur l'histoire , sur la géographie , sur les relations des rois , sur les vrais sentiments des peuples. Du moment que vous lui parlez à la scène ou dans un livre, il croit à vous, à votre supériorité morale , à votre savoir; il doit y croire, car il ignore tout. Et cependant combien n'aurait-on pas à reprendre , dans ces pièces auxquelles tout Paris accourt, sous le rapport de la correction grammaticale , de la vraisemblance et de l'exactitude historique! N'a-t-on pas fait de saint Bernard un fourbe , un hypocrite , un tartufe contre lequel le public se soulevait en masse? N'a-t-on pas placé Grenoble au pied du mont auquel ce grand homme a donné son nom ' ? Que n'a-t-on pas ima-
' Dans le mélodrame intitulé : Les Chiens du mont Saint- Bemard, l'auteur, M. le marquis de Fiers, référendaire à la cour des comptes, fait arriver à Grenoble un moine de l'hospice comme un voisin que tout le monde connaît. Gomment ignore-t-on la distance qui sépare Grenoble du Saint-Bernard ? Et quand on est marquis et référendaire , comment volc-t-on aux faiseurs de mélodrames leur tour, leur pain , pour ne pas faire mieux qu^eux ?
56 PHYSIOLOGIE DU TliATBS.
giné d'horrible sur le moyen âge ! Et ces ouvrages monstrueux sont presque toujours l'élaboration de deux auteurs , quelquefois de trois , qui n'ont pu s'éclairer ! Il est vrai de le dire, dans ces coUaborations souvent forcées, ce n'est pas celui qui peut savoir quelque chose qui l'emporte sur celui qui ne sait rien : l'ignorant a tant d'aplomb ! Et c'est à de tels précepteurs que l'avenir moral du peuple est livré en France, à Paris, dans ce centre de l'univers intellectuel! On rougit de l'écrire.
Cependant, tout homme sérieux doit le comprendre , c'est principalement sur le peuple que le théâtre agit et peut agir avec toute sa puissance : les facultés neuves de l'artisan sont facilement excitées ; il saisit tout avec passion; il veut des impressions, il en démande au mélodrame, et, loin de profiter de cette disposition favorable et de répondre à cette confiance , on l'enivre , on l'empoisonne ; on spécule sur sa bonne volonté à s'instruire. Mais comme il y a, pour ainsi dire, dans l'air, à toute époque, une sorte d'influence magnétique produite par la vérité, surtout par la force de l'instinct national , il est facile de remédier aux désordres que nous venons de signaler. Qu'un ouvrage soit conçu sous l'inspiration d'un sentiment sympathique avec la morale du peuple, et surtout en rapport avec ses véritables intérêts, et tout sera réparé... Nous avons cela de bon en France que nous sommes changeants et faciles à émouvoir. S'il n'est pas toujours possible de se tra-
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cerune route vers un noble but, il y a du moins quelques hommes qui tentent de le faire. On a représenté , il y a deux ans, sur un théâtre du boulevard, un drame intitulé Marcel ou l'Intérieur d'un inénagsy et le succès obtenu par cet essai prouve que la foule n'est pas insensible aux conceptions dramatiques simples et naturelles , quand elles sont soutenues , dans les détails , par la vérité d'observation, et par des sentiments de sympathie pour les douleurs des pauvres gens* Qu'on nous permette , au sujet de ce drame, une sorte de démonstration, non que nous le regardions comme un modèle, mais parce que cette tentative est une application de nos idées sur l'influence que doit et que peut exercer l'art dramatique sur les classes inférieures de la société.
Beaumarchais, à la fin du dernier siècle, avait pour habitude de répondre à ses critiques et de plaider sa cause dans l'esprit des lecteurs , au moyen de ses préfaces , quand il livrait ses ouvrages dramatiques à l'impression. Dans ce temps-là, le succès n'était complet que quand l'œuvre représentée sur un théâtre était supportable à la lecture : on en appelait de l'effet scénique à l'impression , et parfois un auteur mal jugé à la scène se relevait dans le calme du cabinet, comme souvent d'autres y venaient échouer. Beaumarchais, qui avait à lutter contre un grand nombre d'ennemis , semblait faire une pièce de théâtre tout exprès pour avoir l'occa-
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sien de publier une préface , car c'était un tçxte pour de nouvelles idées , et c*est ainsi qu*il finissait toujours par avoir raison. Avant lui, Voltaire aussi, à propos de ses tragédies , écrivait de tous les côtés avant la représentation , après le jugement , occupant l'Europe de ses drames et de lui-même, ne souffrant pas qu'on pût se distraire de ce qui l'intéressait. Malheureusement, aujourd'hui, il n'y a plus que les classes inférieures qui lisent les ouvrages dramatiques : ici, faute de pouvoir assister à leur représentation, et là, après les avoir applaudis, pour se graver dans la mémoire ce qui impressionne vivement au théâtre. C'est pour satisfaire à ce besoin qu'on imagina les publications à bon marché, si funestes dans leurs conséquences , ou si importantes par leurs résultats, selon l'esprit et la moralité des ouvrages mis ainsi à la portée des imaginations. Sans défense contre le mal , l'esprit du peuple n'est point cultivé pour faire fructifier le bien. On le voit donc : donner à bas prix les pièces de théâtre , c'est exclure les préfaces , c'est retirer à l'auteur le droit de causer avec son public, de combattre la malveillance du journalisme; et, de plus, c'est l'empêcher de donner cette sorte de complément nécessaire à toute œuvre littéraire , quand la critique ne remplit pas cette fonction , quand elle ne fait pas ressortir le but de l'œuvre et les intentions de l'auteur. Il faut qu'on en soit convaincu , tant que les journalistes traiteront sans importance la partie littéraire , que
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le public le plus nombreux recherche avidement, on aura de mauvais romans , des drames immoraux , des spectacles corrupteurs, des lectures dangereuses. Les élucubrations égrillardes de M. Paul de Kock poursuivront les travailleurs dans leurs moments de loisir , sur la scène , dans le cabinet de lecture , et dans le feuilleton.
Comprenant la force d'action du théâtre sur la foule, connaissant les qualités et les travers des spectateurs auxquels il s'adresse , voulant les ramener à des sentiments moraux, à des habitudes qui puissent leur permettre le calme de Tâme et le bien-être physique, l'auteur de Miurcel semble avoir choisi le sujet le plus constamment présenté par le théâtre, ridée la plus souvent agitée sur la scène, celle qui produit le plus de mal, l'adultère, car c'est un adultère dont il ofTre le tableau. Mais il en est du sujet d'un drame comme de l'influence générale du théâtre , elle est bonne ou mauvaise selon qu'on sait la diriger. C'est par les suites de la désunion dans un ménage que l'auteur de Marcel veut émouvoir le cœur de l'ouvrier, du mari, du père de famille. En général, les choses sont ce qu'on les fait : il n'y a pas d'idée vieille qu'on ne puisse rajeunir par les détails. — Marcel est un jeune homme , marié depuis quelques années , père de deux enfants , aimant sa femme. Le bonheur le plus parfait est d'aimer sous la sanction et la protection de la loi. Pauvre dessinateur de broderies, au-dessus d'un
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artisan , pas tout à fait artiste , il est jaloux , et ses craintes sur la conduite de sa femme Caroline détniisent sa santé , nuisent à la prospérité de ses affaires ; enfin , les douces espérances d'autrefois se sont changées en tristes réalités , et près de lui son père, bon homme que l'éducation n'a pas poli, chei qui le sentiment n'inspire pas les délicatesses du cœur , son père l'éclairé sur ses doutes , avec l'irréflexion de la probité , avec l'imprévoyance du résul* tatdes passions. Ce n'est pas que l'homme du peuple agisse ainsi pour nuire , mais parce que , dans sa franchise , il a besoin de se soulager promptement du poids qui l'oppresse ; il veut vite et fortement ce qu'il veut , il dit tout de suite ce qu'il craint et ce qu'il sait , sans songer aux conséquences. Mis en opposition avec Marcel, dont l'amour adoucit les mœurs , dont il exalte l'esprit , dont il éclaire la raison au point d'être l'égal de tout homme, quel que soit son rang , quand on touche à ce bonheur légal que la société doit respecter , le caractère d'un tel homme forme la base du drame. Ce père , d'ailleurs, a des raisons pour être inquiet; il les explique ainsi :
« Écoute-moi, Marcel; tu aimes la femme : oh! je sais ce que c'est...; et moi aussi j'ai aimé la mienne..., ta mère, ta pauvre mère... Écoute, mon fils... : elle était belle...; pardonne-moi ce que je vais t'apprendre... il arrive un âge où nos enfants
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ont presque le droit de nous juger : nous devrions le savoir et ne Toubtier jamais... Ta mère était belle, charmante, et... tu marchais à peine... Un jour sa conduite me devint suspecte; je fus jaloux, tour* mente, comme tu Tes en ce moment...; j'observai, et j'acquis bientôt la certitude affreuse..., j'étais trahi... je surpris ma femme avec son séducteur..., je le tuai.
HARGEL , avec effroi.
Vous l'avez tué !
GAUTHIER
Oui : c'était un de ces hommes élégants, qui se croient tout permis. Je l'ai tué. Après cette action , J'appris à connaître ta mère...; personne ne s'était trouvé là , près d'elle, pour l'éclairer sur ses devoirs, pour la sauver ; tout le monde l'avait aidée à se perdre , et moi-même , par faiblesse , par amour... Me comprends-tu maintenant? Vois-tu pourquoi je m'inquiète... Ah ! le temps marche vite, et ne change pas grand' chose.
■AICKL.
Ainsi vous pensez que Caroline me trahit?...
GAUTHIER
Je le crains... Si j'avais une certitude, ce n'est pas à toi que je parlerais, c'est à elle... et c'est dans son intérêt que je veille. .., tu comprends ? »
62 PIY810L0GII DU TBÉATai.
L'auteur, on le voit, aborde franchement les questions , mais il se garde bien de faire parler à ses personnages un style trivial et corrompu : car le but de Tart dramatique est de reprendre tous les vices pour les corriger, même ceux du langage. Molière, en faisant patoiser les servantes et les paysans , est d'accord avec la grammaire, tout en travestissant la langue ; Marivaux de même , Sedaine aussi, lui qui n'en savait guère plus que tout le monde à cet égard. On ne cesse pas d'être naturel pour parler correctement ; et , avec un tact habile , ces maîtres ont respecté les lois de la grammaire d'une manière fort plai> santé. Le peuple ne se corrigera jamais de ses habitudes de mauvais langage tant qu'on le fera parler au théâtre comme il parle ailleurs ; c'est , au contraire , en lui offrant un contraste à cet égard , qu'il peut , petit à petit , arriver à se réformer. Mais la vérité? dira-t-on. Au théâtre la convention est plus forte qu'elle , et c'est précisément par cette raison qu'on peut exercer une heureuse influence. Les aparté , les monologues , les positions scéniques , ne sont pas des vérités, et l'action dramatique ne peut se passer de ces conventions. Continuons l'analyse du drame :
Les craintes de Marcel et du père Gauthier ne sont que trop réelles : Caroline trompe son mari ; mais bon , faible , crédule , comme tout homme aimant , le pauvre ouvrier repousse le soupçon jusqu'au moment où , surprenant sa femme avec son rival , il
acquiert à soii tour une certitude accablante. Quel est ce riva] ? ce qu'on appelle un homme du monde, un riche oisif, un de ces merveilleux qui ne se font scrupule de rien , qui ne respectent ni leur position ni celle des autres, un M. de Francmesnil. Gauthier a tout découvert.
GAUTHIER , sortant du cabinet avec précaution.
Il n*y a plus personne... arrive, Marcel, ne crains rien... nous touchons au but de toutes nos recherches.
MARCEL, avec une vive émotion.
Mon père ! que faisons-nous , grand Dieu !
GAUTHIER
Voilà déjà la force qui te manque?... mais il s*agit de savoir ce que fait ta femme.
Depuis deux ans j'aspire à connaître ce secret , et c'est un abime que j'aperçois sous mes pas... je recule épouvante d'elle , de moi... Non , non , partons je ne veux plus rien savoir.
GAUTHIER
Oh ! ceci est trop fort.
MARCEL
Mais songez donc que je vais la perdre peut-être ! . . .
64 PBISIOLOGIE DU THtATaE.
c^est la tombe qui s'ouvre pour elle et pour moi... vivre sans son amour ce n'est pas vivre !
GAUTHIER
Marcel, pas de faiblesse; puisque ton père s'est mis de ton bord et de moitié dans tes chagrins , c'est à ton tour de prendre pitié de lui... Tu sais avec quelle persévérance j'ai épié toutes ses démarches depuis dix jours : bientôt je fus certain qu'elle ne venait pas seule ici. Le hasard fit qu'une chambre voisine fût à louer; en la visitant je vis qu'elle communiquait à celle-ci par une porte qui donne là , dans ce cabinet noir... alors j'ai sacrifié mes dernières économies pour qu'elle fût à moi cette chambre d'observation .. .
MARCEL
Vous voulez du sang , mon père ! vous voulez du sang!
GAUTHIER
Non pas, car celui que j'ai versé une fois n'est pas encore lavé dans ma conscience. Je veux que cette situation cesse ; criminelle ou non , je veux que ta femme te soit rendue, afin que tu retournes à la raison, à la santé. Songe que tu dois du pain à deux enfants, que leur avenir dépend de toi.
MARCEL
Mes enfants !
PHT8I0L0GM DU THÉATaB. 65
GAUTHIER
L'amour et la jalousie t'ont détruit, la misère t'assiège de tous côtés ; il faut une tempête , la foudre , le plus grand des malheurs pour séparer deux époques... Ah! tu m'obéiras, comme au jeune âge , car tu es plus faible qu'un enfant , plus irrésolu qu'un vieillard : il m*a fallu penser , prévoir , me souvenir , vivre en toi et pour toi depuis dix jours : mon courage te donne la mesure de celui que tu dois avoir. Ah! quand j'eus appris que, sous prétexte d'aller voir ses enfants , la perfide avait passé son temps à Paris , dans les plaisirs , qu'on l'avait aperçue dans les théâtres , alors je suis retourné à ma jeunesse; j'ai retrouvé une activité que je ne croyais plus avoir... mais c'était pour toi, mon fils, mon pauvre Marcel... C'était pour elle aussi... il faut la sauver d'elle-même s'il en est temps encore... Oui , toute ma vie s'est réveillée en mon cœur !
MAiGEL , en regardant l'appartement.
Ici tout sourit à ses regards, l'aisance, presque le luxe..., et dans mon ménage la misère va bientôt marquer sa trace au seuil de la porte; ici c'est pour elle le séjour du bonheur; dans mon ménage chaque heure a son désespoir et ses larmes... Oui, oui , vous avez raison , mon père , la vengeance ^ les émotions fortes , tout ce qui sortira ma vie de son engourdissement... Mais n'entendez-vous rien ?.^.
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GAOTHISR.
Non, c'est dans l'escalier. .. , soyons sur nos gardes : nous allons rentrer pour guetter , et , s'ils viennent, moi , dès qu'ils seront arrivés , je cours prévenir la femme de cet élégant monsieur... il n'est sorti que pour revenir , soyons-en sûrs... Il faut que la pierre fasse deux coups. Pourquoi le pauvre honnête honune ne se vengerait>il pas?
MARCEL
Mais comment espérez-vous parvenir jusqu'à madame de Francmesnil, et sous quel prétexte "pourrezvous l'amener ici ?
Je n'en sais rien encore , le ciel m'inspirera. Depuis que je suis enfiévré de ta jalousie , et que ton honneur et ton repos sont devenus les miens, j'ai fait plus de mensonges que dans tout le cours de ma vie , tant il est vrai que le mal enfante le mal, qu'un vice conduit à un autre vice... Chut ! cette fois c'est bien à la porte qu'on s'arrête ; viens, on met la clef dans la serrure... hâtons-nous.
Ils entrent dans le cabinet.
La situation devient terrible; on frémit de voir entrer Caroline, et, peu après, l'homme riche, cet ennemi naturel du pauvre. Marcel est là. Que vat-il se passer ? Alors commence une scène qu'on n'avait pas encore osé aborder aussi franchement au théâtre •
la femme surprise par son mari entre les bras d'un amant , l'adultère pour ainsi dire flagrant. Mais ici rinlention de Fauteur est si pure que cette situation délicate ne choque personne. On tremble, d^ailleurs ; et ce n'est pas quand le spectateur est sous l'impression de la terreur que l'exemple du vice peut devenir funeste. Quel sentiment l'agite en ce moment? La haine pour tout ce qui trouble le bonheur de Marcel. Car Marcel c'est l'honnête homme, et l'honnête homme c'est le spectateur, ou, du moins, ce doit être lui. Encore une fois , que va-t-il se passer? Lisons :
Marcel ouvre la porte du cabinet ; il entre en se soutenant à peine ; il s'appuie sur un fauteuil ; sa pâleur est effrayante et le soupir qui sort de sa poitrine annonce sa présence ; Caroline se lève précipitamment et pousse un cri.