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LE THEATRE EN PROVINCE

Pour bien se rendre compte de l'effet du théâtre dans nos provinces, il faut, avant tout, jeter un coup d'œil sur la situation des mœurs , sur les usages des habitants, sur leurs dispositions, sur la tendance des esprits ; il faut les opposer aux mœurs , aux usages et à la tendance des esprits des habitants de Paris, cerveau où tout s'élabore ; de Paris, vaste creuset où For s'épure , où se préparent les poisons ; place publique pour tous les charlatans ; monde où le mal et le bien se paralysent réciproquement ; de Paris, mangeur d'opium qui rêve, dualité qui dort et veille

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toujours, qui fait et défait sans cesse, qui avance et recule en même temps ; ville esclave et reine, esprit et matière, aggloniération abjecte et sublime; de Paris où tout est souvenir, où tout est espoir.

A Paris, les impressions se succèdent si rapidement qu'elles ont peu de prise au milieu de l'agitation continuelle de la vie des citoyens. Dans le bruit général tous les cris individuels se perdent; dans le mouvement de tout le monde , les gestes de chacun ne sont pas remarqués : tout se confond au flux et reflux de l'océan populaire, les rangs, les sexes, les âges, l'audace, le scrupule, la licence, l'ingénuité, le vice et la vertu ; les nuances s'effiicent au frottemrat de tous les états ; les mœurs se colorent presque des mêmes teintes, et la liberté s'exerce dans la foule où tous se coudoient sans se connaître. L'art du tailleur est l'égalité politique mise en oeuvre , quant à l'apparence, quant à la surface ; et, grâce à la simplicité des vêtements, tous sont égaux s'ils peuvent disposer de la même somme; tous sont admissibles au même rang, aux balcons et aux loges des théâtres, du moment qu'ils payent et qu'ils se taisent : le langage classe plus à lui seul que toutes les livrées des distinctions sociales.

Mais en province il n'en est pas ainsi; les habitants d'une ville se connaissent; et les degrés hiérarchiques y sont marqués par des lignes infranchissables. La naissance, la richesse, la magistrature, l'exercice des fonctions administratives, civiles, mi-

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litaîres , la profession , le métier , tout est appré-^ cié ; chacun a sa place, son vêtement, son maintien, non-seulement par sa propre condition, mais encore d'après celle de sa famille; non par ce qu'on est soimême, mais par ce qu'ont été les aïeux. Car on y compte toujours par les aïeux ; on y garde la mémoire des mésalliances , et Ton y vaut plus par réminiscence que par actualité.

Cependant, au sein de cette civilisation que les siècles semblent séparer des mœurs de la métropole, plus que les distances chaque jour rapprochées par la multiplicité et la promptitude des moyens de communication , il est un mot qui produit toujours un efiet magique : c'est le nom de Paris. Paris c'est la mode, c'est l'ordonnance dictée par le bon goût, c'est l'infaillibilité sous laquelle tous se courbent, de laquelle nul ne doute ; et, pour les villes où la hiérarchie des siècles passés se perpétue, le despotisme de Paris soumet à la fois toutes les volontés. Certes il est heureux qu'il en soit ainsi, pour détruire cet esprit des coutumes qui règne encore. Ainsi ce que le mouvement révolutionnaire de la convention n'a pu parvenir à effectuer , ce que l'unité du code civil ne dérobe pas entièrement à la force de l'habitude , le théâtre tend peu à peu à le produire ; et la réforme s'intronise en procédant de bas en haut, les classes mitoyennes étant celles qui, dans nos provinces, se montrent le plus avides de spectacles.

C'est donc au point de vue des provinces , et de

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Fesprit d'imitation et d'exagération qui y règtie, qu'il devient important de considérer le théâtre; car, ou le sent , le drame n'est point combiné selon le degré d'instruction et d'éducation des localités, et toute œuvre qui obtient quelque succès sur les différentes scènes de Paris , sauf quelques restrictions imposées par le pouvoir dans une sage prévoyance, mais seulement sous le rapport de la politique , est offerte indifféremment , à tous nos départements , quelle que soit, du reste, la teinte dont ils sont marqués sur la carte de statistique morale faite par M. Charles Dupin. Cependant, on doit le comprendre aussi, tous les habitants , sur la surface du sol français, ne sont pas également aptes à recevoir les enseignements donnés par les innombrables pièces de théâtre que chaque année fait éclore. Que les sujets de ces pièces soient moraux ou immoraux, que la forme et les détails secondent des intentions perverses ou les plus saines doctrines, le théâtre ne saurait produire des effets identiques, dans la bonne ou dans la mauvaise voie , sur des assemblées composées d'individus si distincts par le contraste de leurs idées, par l'opposition de leur savoir et de leur éducation. Il ne peut donc résulter de l'influence du théâtre exercée indistinctement par les mêmes moyens, à l'aide des mêmes maximes, sur des spectateurs, sinon d'une nature différente, du moins placés dans des situations intellectuelles et matérielles à des degrés divers , que des suites fâcheuses , soit

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par le développement trop prompt des idées chez ceux-ci , soit en faisant naître chez ceux-là des besoins qu'ils ne sauraient satisfaire ; soit , d'un côté , en nécessitant des interprétations funestes sur des questions insolubles dans certaines positions ; soit , d'un autre c6té , en donnant sur les moeurs étrangères à Vendrait une notion fausse, puisque les ouvrages manquent de vérité d'observation , à cet égard ; notion qui peut amener les plus tristes conséquences. Car, il faut le redire, avec le préjugé favorable à tout ce qui vient de Paris , dans l'oisiveté d'esprit où vivent en général les provinciaux , sans être prémunis, par l'expérience , contre les impressions d'une âme ardente et tendre, au contact de tableaux voluptueux et sous la puissance de l'exaltation du langage , il n'y a que des dangers pour la jeunesse , que des provocations propres à troubler les ménages, dans les classes mitoyennes. A Paris , répétons-le, les dangers existent, mais en général ils s'affiiiblissent par l'excès du mal ; la succession rapide et continue des impressions ne laisse, pour ainsi dire , pas assez de temps au germe fatal pour qu'il puisse se développer , et le mouvement de la vie ordinaire confond les émotions de la veille , et celle qu'on éprouve, dans des espérances pour le lendemain. Dans les villes de province, les émotions reçues occupent l'esprit, agitent le cœur, excitent les sens : tout est sérieux dans le calme d'une vie oisive et solitaire.

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Dans les villes de province, les séductions offertes par le théâtre sont d'autant plus graves , qu'il y a moins de rapport entre les moeurs du drame et celles des spectateurs. Ces mœurs du drame , qui sont des conventions pour Paris, qui forment une sorte de monde à part, créé tout exprès pour Tamusèment du public , personnel imaginaire de jeunes veuves, de colonels de hussards, de maris bénévoles, de femmes incomprises, d'Antonys de tous les étages, d*ingénues et de roués , ces moeurs sont , par l'instinct des Parisiens , des analogies de ce qu'étaient jadis les types des farces italiennes, l'Arlequin et le Scaramouche. Si rien n'e^t dit à cet égard d'une manière positive, tout est compris avec une grande justesse de sens, et chaque jour davantage, par l'effet naturel de l'invraisemblance des sujets de pièces, et par le peu de naturel des personnages mis en scène. On a sous les yeux la vérité ; les observations que chacun peut faire à part soi détruisent la partie dangereuse de l'œuvre, pour ne laisser que cette espèce d'attrait fugitif qui ne dure jamais au delà du moment qui le fait nattre. On voit dans la même soirée quatre pièces qui sont exactement les mêmes , quant au fond , quant aux détails , quant aux costumes , sans qu'on se lasse des variations du thème éternel, l'amour dans le mariage, hors du mariage, contre le mariage, pour le mariage, et malgré le mariage. Le Parisien a fait un tel abus du poison, comme Mithridate, qu'il n'en ressent plus les effets.

Mais, en province, rimagination livrée à elle-même, n'étant garantie par rien de réel contre les stimulants dont on la nourrit, l'imagination s'empare avidement de ces tableaux gracieux , où le piège est caché sous les fleurs ; et leur moralité en est si bien comprise, qu'on se garde de placer un billet dans le coin d'un mouchoir ; qu'on évite avec soin tout ce que l'exemple offre de dangereux dans les ruses découvertes. Ainsi l'enseignement profite aux femmes pour tromper leurs maris , aux filles pour se soustraire à la puissance paternelle, aux jeunes gens pour séduire les femmes mariées ou non, aux époux pour mettre en défaut la surveillance conjugale de quelque part qu'elle se manifeste. Les maximes adaptées à toutes les circonstances de l'œuvre dramatique deviennent celles de la vie ordinaire, et reçoivent leur application dans les rapports intimes. Et remarquons-le bien : s'il n'y a pas en général , au premier coup d'œil , de similitude entre la population de Paris et celle des villes de province , il s'en trouve quelquefois sous certains rapports, par exemple, sous celui de l'éducation d'une partie de cette population qu'on peut désigner par l'ancienne dénomination de noblesse. Cette fraction , la moins nombreuse, la plus riche, est sans contredit en garde contre toutes les émotions et les impressions du théâtre ; mais c'est précisément elle qui ne s'y montre jamais, ou du moins bien rarement; les fonctionnaires publics aussi dédaignent le spectacle,

parce qu'il est inférieur, au peint de vue de l'exécution, à tout ce qu'ils savent de Paris. Cependant ils forment le proconsulat départemental : préfet, receveur général, commandant militaire, etc. La magistrature hésite à paraître dans une enceinte où elle est exposée à voir applaudir ce qu'elle est appelée chaque jour à condamner , l'adultère, le crime sous toutes les formes ; enfin , l'inûuence du clergé, toujours puissante sur l'esprit de l'aristocratie , l'emporte sur les tentations du théâtre , sous la raison spécieuse de l'exemple et de la dignité du rang. Les célébrités provinciales s'abstiennent donc des plaisirs de la scène , par cette seule considération que rien ne confond plus les nuances qu'il importe de conserver entre les diverses classes , que d'ailleurs des applications malignes contre l'inégalité des conditions sociales y sont saisies dans les moindres circonstances, à propos des personnages représentés à la scène. £n effet, c'est surtout en province qu'on se venge de l'autorité par le moyen des^'^appiications toujours faciles à qui veut en trouver dans la comédie ; et cette disposition est un mal , parce qu'elle gène et contrarie l'action du pouvoir , parce qu'elle entretient un esprit d'insubordination funeste dans l'état arriéré des populations , au point de vue des mœurs, de l'instruction et de l'éducation.

Les agents généraux des auteurs dramatiques ont divisé les villes de France en trois catégories pour la fixation des droits pécuniaires, d'après la loi de 1 791 ,

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sur la propriété littéraire, et cette division a été établie selon l'importance de la population : Lyon, Bordeaux, Rouen , Marseille , offrent plus de res^ sources et plus de chances de succès pour les directeurs de troupes que les petits chefs-lieux de département et d'arrondissement. Aussi, dans ces grandes villes, le spectacle, devenu un besoin de tous les jours comme à Paris, exerce-t-il une influence morale tout autre que dans les villes où il n'a lieu que deux fois la semaine , à quelques époques de Tannée.

L'aspect d'une salle de spectacle en province, au moment d'une représentation ordinaire, marque pour l'observateur le degré de civilisation où les citoyens sont arrivés, et surtout par le choix des ouvrages. Ce thermomètre est presque infaillible. Et d'abord constatons que l'ancien répertoire, comme tragédie, comédie et drame, est exclu à jamais de l'aiBche, au grand désespoir de quelque vieil amateur du théâtre , connaissant toutes les traditions, dont la mémoire est remplie d'anecdotes sur les grands acteurs, dont la place est marquée dans la salle, autour duquel on se groupe dans les entr'actes, pour avoir son avis, pour entendre ses arrêts sur les ouvrages et sur les acteurs : c'est le feuilleton vivant de la bourgade. Le vieil amateur est la voix du passé, qui parle inutilement ; c'est l'expérience dont on ne suit pas les préceptes. Mais, il faut le dire, l'amateur n'est sage aujourd'hui que parce qu'il est

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vieux, et les jeunes gens ne manquent pas de le lui dire.

L'aspect de la salle de spectacle ne varie guère : qu'on aille du nord au midi, du couchant à l'aurore, comme disent les poètes de petite ville, à ça près de quelques différences de costume , il en est à Quimper-Gorentin comme à Thioaville , à Draguignan comme à Dunkerque ; quelque petite que soit l'enceinte, elle est rarement garnie. Au parterre^ les jugeurs par excellence, les clercs et les rentiers ; aux baignoires^ les femmes de cinquante ans qui ont été jolies ; aux premières loges, les négociants enrichis, rarement les notaires, quelquefois les avoués; aux avant-scènes, les filles du receveur, ou de l'officier de la gendarmerie, ou du procureur du roi, quand elles sont vieilles et laides ; ou bien encore les veuves riches ou les femmes élevées à Paris, quand elles ont quelque penchant à la galanterie, et particulièrement dans les villes de garnison ; aux secondes, les petits marchands et leurs femmes; au paradis, les ouvrières, les grisettes, les femmes du faubourg et les galants de bas étage. Le commis voyageur se distingue toujours par une toilette soignée et par son isolement dans une première loge. D'ordinaire , si le clergé de la ville est intolérant, le spectacle est bien suivi ; si le clergé a quelque tolérance, l'indifférence pour la comédie n'est pas troublée, et c'est presque une grande affaire que d'aller au spectacle; dans l'autre cas, c'est un besoin. En général, la composi-

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liou de l'affiche, et l'art d'exdter la curiosité, influent pour beaucoup sur la recette.

Dès que le bruit se répand, dans une petite ville, qu'il vient d'arriver des comédiens, les classes inférieures de la population s'en émeuvent ; c'est un événement, et les événements sont rares. On attend l'affiche avec impatience, on veut connaître le genre et le personnel de la troupe. C'est presque toujours le vaudeville, l'opéra-comique et le drame moderne. L'esprit de M. Scribe et la manière de M. Alexandre Dumas sont devenus ainsi une chaîne intellectuelle entre la basse Bretagne, la Champagne, la Lorraine, la Franche-Comté et Paris. Les provinces peuvent s'entendre au moins par le couplet ou par la tirade, par les petits mots de fnadame Pinchafiy et par les grandes phrases de Buridan, Si elles diffèrent de langage sur les questions importantes de la politique générale et de l'administration, et si, d'un côté, on penche vers la république, si d'un autre on regrette la branche déchue, si dans un troisième bourg on se trouve à merveille du gouvernement actuel, — et ces différences sont entretenues par l'influence du député de la localité, — on est ramené à l'idée de l'unité française par un refrain du Domino noir ou par le Postillon de Longjumeau. Les voix, toutes discordantes qu'elles soient, s'harmonient plus facilement encore par un refrain d'opéra-comique, que les opinions dans un collège électoral, que les vanités dans les salons de l'aristocratie du lieu , et sur-

tout, que les distinctions arbitraires des rangs dans l'enceinte de la cité. Le spectacle aurait dans nos provinces l'avantage d'amener peu à peu à la connaissance réciproque des droits et des devoirs du citoyen, si les pièces étaient conçues sous l'inspiration d'un esprit philosophique ou sous l'influence d'un sentiment général pour la conciliation ; mais, faites pour amuser Paris, pour y distraire des préoccupations politiques, elles contribuent à la prolongation de l'esprit provincial ; et cet esprit est l'antipode du goût et du progrès social.

D'un autre côté, la vie des comédiens en province rappelle trop le Roman comique de Scarron, pour donner une autorité au répertoire, — car dans une petite ville tout se suit —, si toutefois le répertoire n'était pas lui-même une sorte d'encouragement à cette existence équivoque et d'expédients, dont il ne faut pas publier les écarts, quelque plaisants qu'ils soient du reste. Mais l'art théâtral perd de son importance dans cette déconsidération de la vie individuelle des acteurs ; et un gouvernement sage, qui prendrait à cœur de faire arriver les diverses parties de la France au degré de perfectionnement où d'autres sont déjà parvenues, qui comprendrait que sa fonction est d'établir cette homogénéité de mœurs qui seule fait l'appui de l'unité nationale, devrait réglementer les comédiens de province dans leur répertoire; devrait leur venir en aide dans la vie privée, au moyen de secours , soit que les fonds en

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fussent prélevés sur le trésor public ou imposés aux villes. Sous la restauration on avait compris la nécessité de remédier au désordre des théâtres de département; mais à cette époque, où des sommes énormes subvenaient aux nécessités d'un clergé dont l'esprit secondait les intentions contre-révolutionnaires des gouvernants, on devait nécessairement se borner à établir une organisation facile à surveiller, sans aviser en aucune façon à l'amélioration du sort des comédiens. L'ordonnance du 8 décembre 1824 est encore celle qui régit le théâtre en province, et il sufiBt de la citer pour se convaincre de l'indifférence du pouvoir , dans tous les temps , pour un moyen qui serait si propre à seconder ses vues, pour diriger et enseigner les masses, pour peu qu'on cherchât à le faire concourir à cet effet. Voici cette ordonnance.

« Chablbs , par la grâce de Diea , rot de France et de Navarre, â tous ceax qui cet présentes Terront, saint.

Considérant que presque toutes les entreprises dramatiques des départements sont depuis quelques années en souffrance, qu'un grand nombre de villes ont fait de vains e£Fbrts pour soutenir ces entreprises, et que plusieurs directeurs y ont compromis leur fortune ;

Considérant que I^art dramatique est intéressé à la prospérité des théâtres de province, puisquMls offrent aux jeunes comédiens , avec les avantages d*otte instruction graduée, tous les moyens de se faire connaître et d'arriver un jour à nos théâtres royaux ;

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VoàlaDt faToriser les progrès cTun art qui a toujours été cultivé en France avec succès, et mettre les directeurs à même de conduire dans nos villes de meilleures troupes de comédiens ;

Vu la nécessité d*organiser sur de nouvelles bases les théâtres de département ;

Sur le rapport de notre ministre secrétaire d*État au département de Tintérieur,

Avons ordonné et ordonnons ce qui suit :

TiTAi 1er. ^ DisposUiofu générales.

Art. 1«r. Il y aura dans les départements des troupes de comédiens sédentaires, des troupes de comédiens d'arrondissement, et des troupes de comédiens ambulants,

3. Toutes ces troupes ne pourront exister que sous la conduite de directeurs , nommés pour trois ans par le ministre de riotérieur.

3. Un directeur ne pourra avoir qu^une seule troupe , quMl devra diriger en personne , à moins d'empêchement constaté.

4. Il ne pourra vendre ni céder son brevet sous peine de destitution.

5. Les directions de ces troupes ne pourront être confiées à des femmes.

6. Deux directeurs de troupes d*arrondissement et ambulante pourront, s'ils le Jugent convenable, changer temporairement de circonscription , pourvu qu'ils obtiennent l'autorisation des préfets, qui en informeront le ministre.

7. Au commencement de chaque année théâtrale, le directeur enverra au ministre de l'intérieur, par l'intermédiaire du préfet du cheMieu où il débutera, le tableau

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de u troupe, eoDteoaDt les noms et prénoms des acteurs, actrices et employés à ses gages, ainsi que son répertoire. La même communication sera faite à tous les préfets des départements composant chaque circonscription de troupe d*arrondissement ou de troupe ambulante.

8. Les pièces nouvelles et celles qui sont représentées à Paris ne pourront être Jouées dans les déparlements que d*après manuscrit ou eiemplaire visé au ministère de Tinlérieur, conformément à i*articie 14 du décret du 8 juin 1806 et à la circulaire du 99 octobre 1823. Le titre sous lequel elles auront été jouées ne pourra être changé.

9. n est fait défense aux directeurs d'engager aucun élève de TÉcole royale de musique et de déclamation, sans une autorisation spéciale.

10. Conformément à rarticle 13 du décret précité, tout directeur qui aura fait faillite , ne pourra élre appelé de nouveau à la direction d'un théâtre.

11. Les directeurs continueront à jouir de Tindemnité qui leur est allouée sur les spectacles de curiosité, de quelque nature qu'ils soient. Toute exception qui aurait pu être accordée à cet égard, est révoquée; en conséquence, aucun spectacle de ce genre ne pourra être autorisé par les maires qu'avec la réserve du prélèvement établi en faveur des directeurs privilégiés , qui restera fixé à un cinquième sur la recette brute , défalcation faite du droit des pauvres , ainsi que cela est indiqué par l'article 21 du règlement de 1815 , et conformément à l'article 15 du décret du 8 juin 1806.

12. Ce prélèvement appartiendra aux directeurs des troupes d'arrondissement dans les villes de leur itinéraire, et aux directeurs de troupes ambulantes dans toutes les autres villes ayant salle de spectacle.

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15. Au temps du carnaval, les directeurs jouiront du droit de donner des bals masqués dans les théâtres dont Texploitation leur est confiée.

14. Les maires veilleront , dans Tintérét des pauvres, à ce qu*il ne soit accordé d^entrée gratuite qu*à ceux des agents de Tautorité dont la présence est jugée indispensable pour le maintien de Tordre et de la sûreté publique.

15. Les préfets et maires veilleront à la stricte exécution des lois, décrets et instructions relatifs aux droits des auteurs et compositeurs dramatiques.

Titre II. — Troupes iédentaires.

16. Les troupes sédentaires sont établies dans les villes suivantes : bordeaux (Gironde) , Lyon (Rhône) , Marseille (Bouche8-du-Rh6ne) , Rouen (Seine-inférieure) , le Havre (idem), Toulouse (Haute-Garonne), Montpellier (Hérault), Lille (Nord), Strasbourg (Bas-Rbin), Metz (Moselle), Nancy (Meurthe), Toulon (Var), Brest (Finistère), Perpignan (Pyrénées-Orientales) , Calais (Pas-de-Calais) , Boulogne (idem), Versailles (Seine-el-Oise).

17. Sur la demande des autorités locales, le ministre de rintérieur pourra autoriser la formation de troupes sédentaires dans les autres villes qui, désirant avoir un spectacle permanent , assureront aux directeurs les moyens de s*y maintenir, en leur accordant la jouissance gratuite de la salle, et, si cela est jugé nécessaire, une allocation annuelle sur les fonds communaux.

18. Lorsqu'une de ces villes ne pourra entretenir une troupe sédentaire, le théâtre de cette ville sera du domaine delà troupe d'arrondissement qui exploite le département.

140 rarsiouwiB we tbUtu.

Tmi III. ~ jytmpts d'tammditêement.

19. Le nombre des troopet d*arrondisieinent est fixé à dix-hoit!

80. Toot directeur de troape d^arrondissemeDt, en rece- Tant son bre?et, désignera au ministre et aux préfets des départements composant sa direction, celles des Tilles dont il se chargera d^xploiter les théâtres , et indiquera les époques précises oii il donnera des représentations.

91. Il de?ra conduire sa troupe, au moins une fois tous les six mois, dans chacune de ces villes, et donner au moins quinxe représentations à chaque Toyage.

33. Lorsque deux foires se trouveront à la même époque dans Parrondissement théâtral , le directeur de la troupe d^arrondissement sera tenu d*indiquer, quinze jours dV ▼ance, au préfet du département, celles de ces deux foires ofi il nMra pas , afin que la troupe ambulante puisse s'y transporter.

33. Les directeurs avertiront, huit jours à Tavance , les autorités des villes où ils devront conduire leur troupe.

34. Les troupes d'arrondissement sont réparties de la manière suivante : (ici se trouve la répartition de la plus grande partie des départements de la France en dix-huit arrondissements).

Titre IV. Troupes ambulantes,

35. Les directeurs des troupes ambulantes exploiteront : 1« les filles qui ne feront partie d'aucun arrondissement ; 3o les théâtres des villes qui n'auront pas été comprises dans la désignation que les troupes d'arrondissement auront faite chaque année , par suite de l'article 30 dn titre 111 ; 3o les théâtres des villes dans lesquelles les directeurs des troupes d'arrondissement auront été plus de six

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mois sans donner quinze représentations , bien que ces villes eussent été comprises dans la désignation susmentionnée; 4o ils pourront en outre , et sur la demande des autorités , remplacer les directeurs de troupes d^arrondissement , lorsque ceux-ci auront donné les représentations fixées par leur itinéraire.

26. II sera organisé immédiatement des troupes ambulantes dans les départements qui ne fout point partie des arrondissements indiqués dans/le titre III.

37. Il sera organisé ultérieurement des troupes ambulantes dans les arrondissements indiqués au titre III. Le nombre de ces troupes et les lieux qu^elles devront parcourir, seront déterminés aussitôt que les directeurs des troupes d^arrondissement auront fait la désignation qui leur est prescrite par Tartlcle 30.

38. Le ministre de Tintérieur est autorisé à faire à la circonscription des arrondissements les changements partiels qui plus tard seraient jugés nécessaires.

39. Noire ministre secrétaire d'État au département de rinlérieur est cbargé de Texécution de la présente ordonnance.

Signé : Chables , et contresigné .* Cobbière. «

On le voit, tout est prévu pour que la France entière ait des spectacles, des comédiens et des comédies ; il ne manque à cette organisation, pour qu'elle soit celle d'une administration sage et prudente, qu'un but moral, qu'une pensée qui rende le mécanisme utile aux populations. Qu'on réfléchisse aux heureux résultats que pourrait amener le théâtre,

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s*il était littérairement approprié aux besoins des k>~ calités , dans le but de détruire les préjugés toujours si puissants dans les provinces , et Ton comprendra que l'accessoire est mis ici à la place du principal, et l'important n'est pas de procurer des spectacles à nos provinces, mais de leur procurer des spectacles sans dangers, sinon utiles. Le répertoire composé des drames nouveaux et des vaudevilles de M. Scribe est-il exempt de dangers? Qu'on résolve la question dans l'intérêt des spectateurs de département , et l'on aura la mesure des véritables réformes à entreprendre.

Il n'y a pas de foire de bourgade qui n'ait un théâtre improvisé dans quelque grange, pour la représentation d'un vaudeville à trois ou à quatre personnages, de la moralité ordinaire, pour l'édification de bons et honnêtes paysans tout étonnés de n'avoir pas songé aux petites ruses dont on leur donne encore l'exemple. Car il faut y réfléchir, plus les spectateurs sont arriérés dans ce qu'on appelle la civilisation, le progrès des lumières, moins ils sont en garde contre de si jolies choses, de si spirituelles tromperies. Il ne s'agit plus de ces farces extravagantes qui excitaient jadis le gros rire des paysans, qui leur faisaient se dire entre eux : Si c'était vrai pourtant ! ou bien , heureusetnent ce n'est pas possible; ni de ces mélodrames terribles, où la vertu persécutée finit toujours par triompher du crime. Aujourd'hui la sentimentalité décente en apparence s'empare des

facultés naïves de ces bonnes gens ; tout leur semble vraisemblable, et le spectacle, dans Tinstinct naturel des améliorations que tous éprouvent, à quelque degré qu'ils soient sur l'échelle sociale, produit un enseignement fatal : le ver s'attache au fruit avant qu'il soit mùr. Le drame de M. Alexandre Dumas a surtout des conséquences funestes dans les provinces avec Jntonxy Térésa, Angèle; soit qu'il efifraye, soit qu'il charme, également loin de la nature et de la vérité des mœurs, il retarde les âmes honnêtes dans la voie des améliorations chaque jour plus nécessaires; il pousse les âmes peu scrupuleuses dans le désordre des passions ; car il n'y a pas là, pour contre-poison, la vie ordinaire, comme à Paris : il faudra longtemps attendre pour recevoir des émotions nouvelles ; le mal peut germer dans la monotonie d'une existence vague et devenue insupportable par l'effet de ces mêmes impressions.

évidemment le théâtre est corrupteur en province, s'il ne l'est pas absolument à Paris ; il produirait beaucoup de mal, si le bon sens des pères de famille ne le faisait proscrire, si les classes élevées ne contribuaient à donner l'exemple de s'en abstenir. 11 résulte de l'observation , que la situation des entreprises dramatiques n'est pas plus prospère aujourd'hui qu'à l'époque de l'ordonnance précitée ; et c'est providentiellement que le mal ne se propage pas; mais le mal est toujours grand de ne pas faire le bien, et le théâtre mieux dirigé, sous le point de vue

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moral, serait appelé à produire d'heureux résultais dans nos provinces.

Dans les villes où le mouvement de la population nécessite une troupe de comédiens sédentaires , les exigences des spectateurs, pour suivre la marche de Paris, ne permettent guère au directeur de mener à bien son entreprise. Il faut monter sur un même théâtre les ouvrages représentés à Paris sur vingt théâtres différents ; et pour satisfaire au besoin d'émotions et à l'impatience d'un public qui se renouvelle peu, on joue les pièces nouvelles sans laisser aux acteurs le temps qui doit sufiSre à l'étude de leur rôle : huit jours suffisent pour un ouvrage répété pendant plusieurs mois à Paris , avec les soins de .l'auteur, par des artistes de talent. Ajoutons que cette exécution n'est soutenue ni par les décorations, ni par les costumes, ni par la musique, ni par l'intelligence de la mise en scène, qui entrent pour beaucoup dans le succès des ouvrages modernes. 11 résulte de cette précipitation, que les pièces ne produisent aucun effet, et qu'il faut sans cesse recommencer pour d'autres nouveautés. Les jeunes comédiens, loin d'arriver è{ une instruction graduée pour paraître un jour sur les théâtres royaux, d'après les considérants de l'ordonnance de 1824, se perdent par des études superficielles; aussi voyons-nous rarement réussir à Paris les artistes de province. Les villes qui possèdent les plus distingués d'entre eux leur font une réputation qui d'ordinaire vient échouer

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à Paris, et Tengouement k lear égard, jnstifié et mérité par des complaisances pour des cootnmes de localité, devietit, sons le rapport du goût et de l'art, une source d'habitudes qui ne sauraient être tolérées sur les théâtres de la capitale. Nos talents les plus appréciés à Paris ne sont pas ceut qui produisent le plus d'effet sur les théâtres de département. En général, l'exagération est le tice qui s'y montre le plus commun , parce qu'il y tient lieu des qualités essentielles.

D'un autre côté, quelques-unes de nos grandes villes, et Rouen notamment, ont une prétention toute particulière à juger sainement de l'art théâtral, sans avoir égard le moins du monde aux arrét;^ des juges parisiens sur les ouvrages et sur les acteurs. Les artistes et les pièces qui obtiennent le plus de succès au centre des beaux-arts sont parfois maltraités par le public de ces villes. Mais quoi que fassent nos Aristarquesde province, s'ils ont raison pour ces succès éphémères achetés à Paris, ils subissent tôt ou tard la supériorité , quand elle est reconnue et sanctionnée par le temps.

Sous le rapport du répertoire, les troupes d'arron dissemcnt et les troupes ambulantes sont plus avantageusement placées, en ce sens qu'elles peuvent suffire aux représentations dans chaque ville, par un nombre de pièces bien apprises et dont on possède le matériel. On exige aussi moins à leur égard, parce que le public n'éprouve pas la même impa-

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tience de noayeautés. Les jeunes artistes des troupes d^arrondissement et des troupes ambulantes sont, sous ce point de vue, plus près de Paris. Aussi les y Toit-on venir débuter modestement pour réussir. C'est dans les troupes provinciales que se perpétuent la désignation et la circonscription des emplois. Donnons, à cet effet, le tableau d'une troupe sédentaire et d'une troupe d'arrondissement.

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