‹ Physiologie du théatreChapitre 23 sur 28 · LE THEATRE FRANÇAIS A L'ÉTRAUCER · texte numérisé non relu

LE THEATRE FRANÇAIS A L'ÉTRAUCER

On peut apprécier la valeur philosophique de notre théâtre actuel par le seul fait de la faveur dont jouit le répertoire en Russie, en Autriche, en lUUe.

Cependant nous ne sonunes plus au temps où la grande Catherine accueillait Diderot à TËrmitage, où Tempereur Joseph II visitait Paris en philosophe : les révolutions ont fait réfléchir les gouvernants, et tout ce qui vient de France est suspect. Mais, quand il s*agit de plaisirs, dès qu'il est question du théâtre, c'est pourtant vers elle que tous les yeux se tournent. C'est le centre d'activité où les arts, tout asservis qu'ils soient, jettent encore les plus vives lumières. Les ponts-Ievis s'abaissent pour laisser pénétrer dans les ^tats despotiques les artistes, et surtout les interprètes de notre vieille renommée

dramatique. Quand oh entend nos pièces, on reconnaît que nous sommes plus noirs que diables, et que Tordre de choses sorti des barricades est beaucoup plus dans le système de la Sainte-Alliance qu'il n'en a Tair. Qu'importe , après tout, que le despotisme soit dans la loi ou dans la volonté de celui qui gouverne, pourvu qu'il maintienne le principe! Et si l'on voulait y réfléchir, hors des frontières, on verrait aussi que l'aristocratie, pour être celle des écus, n'en est que mieux privilégiée. C'est un autre principe maintenu dans le sens des États du Nord, car il doit peu importer que ce soit le préjugé de la naissance ou celui de la richesse qui règne : l'absurdité de l'un vaut celle de l'autre. On vient au monde sans savoir ce qu'on fait, mais on le sait parfaitement en s'enrichissant par tous les moyens possible^. Le vol prouve une supériorité de capacité sur le hasard qui fait naître tout riche; et comme la noblesse de tous les pays peut, sans déroger, réunir en elle une double aristocratie, la rancune gardée contre notre gouvernement doit s'effacer peu à peu par le moyen du théâtre.

C'est pourtant une chose certaine, on a voulu, après 1850, rompre toute communication avec la France ! Les monarques du Nord, dans leur prudence, ont cru pouvoir maîtriser l'influence naturelle de l'esprit d'émancipation ; ils se sont crus assez puissants pour dire aux flots de cette mer atmosphérique qui s'agite au-dessus de leur tête, au souffle

rHTSIOLOGU DU THtATlS. 157

du génie français : f^oua n'irez pas pluê loin» Mais rien de ce qui est impossible ne dure longtemps. Les idées pénétraient sous la forme d'un rétement avec le nom de mode; et, grâce i la nullité d'in* tention de» auteurs dramatiques, elles se glissaient à l'instt des surveillants, à Finsu des écrivains de théâtre eux-mêmes, dans le refrain du couplet le plus innocent, dans le dialogue le plus marivaudé ; car les esprits qui sentent le besoin d*une idée la trouvent partout, et Tinstinct est un Jeune premier qui joue chaque soir la Précaution inutile. Aussi vrai que la révolution anglaise n'a rien changé sur le continent, aussi vrai que la révolution française a ébranlé tous les trônes, l'esprit français est appelé à féconder les germes d'émancipation que chaque peuple porte en soi, d'après la logique de l'espèce humaine à qui Dieu a tracé la route et marqué le but. Si l'on considère l'esprit français sous sa forme dramatique, on le voit régner non- seulement sur l'Europe, mais encore dans cet antique berceau de ' la civilisation, sur ce sol où le feu de la révolution alla s'épurer auHlessus des ruines de Memphis; et dans Fantique Hippone, avec nos jeunes soldats ; et dans le nouveau monde, au souvenir des triomphes de l'indépendance, à laquelle nous avons contribué. Partout on la langue française fait connaître le mon«vemenide notre activité, notre théâtre laisse les traces de son passage. Londres, Saint-Pétersbourg, Lisbonne, la Haye, ont des théâtres français; une

159 PHTSIOLOQIB DU TBÉATHl.

troupe de comédiens promène notre répertoire de Milan à Florence; et Rome, dit-on, cet ancien cheflieu d'un département de la France, oubliera Foccupation d'Ancône, au souvenir de l'évacuation, en écoutant nos acteurs, par les soins de M. Doligny., que Dieu 'conduise. C'est avec le répertoire du théâtre de Madame que la bonne compagnie autrichienne s'amuse elle-même, grâce au zèle des élégants de la diplomatie de tous les pays : là, dans les salons de l'ambassadeur de Russie, en présence de M. de Metternich, les cinq grandes puissances se trouvent représentées dans une petite pièce où Ton chante plus ou moins faux, par esprit de corps. La grave république de Genève n'a-t-elle pas un théâtre, quoiqu'elle élève une statue à l'auteur de la Lettre sur les spectacles ? Toute la Relgique n'estelle pas aussi fran^^ise que la scène de l'Opéra- Gomique et celle du boulevard du Temple? Est-ce que les comédiens français connaissent des frontières? Interrogez la littérature actuelle dans tous les pays civilisés, et vous la verrez reproduire textuellement les élucubrations de la n6tre ; selon le goût des localités, on traduit le drame de MM. Victor Hugo et Alexandre Dumas, ou celui de MM. Scribe et Ancelot; enfin, tout faibles et petits que nous soyons, notre supériorité est encore le préjugé de tous les peuples; et le théâtre, en propageant la culture de notre langue, continue le catholicisme de la France en dépit qu'on en ait.

PHYSIOLOGIE DU TfltATRK. 159

L*indécision politique de l'époque explique naturellement celle des littératures ; aussi est-ce à la science, à la philosophie qu'il faut demander les secrets de l'avenir. Sous ce point de vue, les diverses écoles s'étudient réciproquement, en France, en Allemagne, en Angleterre ; et si nous ne connaissons pas encore d'école russe, en revanche le gouvernement du czar profite habilement de tout ce qui s'élabore dans le monde civilisé pour arriver à ses fins, tout en retardant le jour de l'émancipation populaire. A l'empereur Nicolas, à la noblesse russe arrivée presque au niveau des connaissances que nous avons acquises dans les arts et dans les sciences, il faut les plaisirs du théâtre ; et tant que les puissants pourront satisfaire leurs besoins intellectuels et en préserver le peuple, notre répertoire dramatique sera, sur les rives de la Baltique et de la mer Noire, le point de contact du moyen duqud l'esprit français stimulera le mouvement ascensionnel de la civilisation moscovite.

Page 1