DISTRIBUTION DES BILLETS EN FBANGE ET A
L'ËTBANGEB*
La France est certainement la nation qui attache le plus d'importance aux jeux scéniques^ et ce n'est pas à tort qu'on nomme Paris l'Athènes de la société moderne. Nos mœurs se sont sensiblement améUoréeSy du moins quant à l'extérieur^ quoique nous jne soyons pas encore arrivés à l'état de l'Angleterre, pays où l'empereur Alexandre, pendant sa visite de 1 8 14 y s'étonnait de ne pas voir le peuple, c'est-à-dipe , les haillons. L'adoption récente de la blouse bleue par le plus grand nombre des artisans, sera longtemps chez nous un
signe de rinégalité des conditions, la livrée volontaire du travail. Cependant notre perfectionnement social ne s'est pas manifesté en raison des besoins, ni sur certains points d'après' Tincommodité signalée pourtant chaque jour à la foule. Nous voulons seulement parler ici de la distribution des billets d'entrée dans nos théâtres.
Il n'y a pas de peuple qui ait de lui-même une opinion plus avantageuse que le peuple français. Nous pensons qu'il est autorisé dans l'indolence de sa satisfaction , moins par savoir que par sentiment, plus par ce qu'il peut et par ce qu'il fait dans l'occasion que par l'effet de la persévérance de sa volonté. Il supporte le temps qui vient avec une insouciance toute philosophique; il tolère labus jusqu'à la résignation la plus chrétienne; comme le boa, replié sur lui-même, il dort sa vie ordinaire jusqu'au jour où la loi de sa nature lui fait briser un trône dans les étreintes de ses anneaux, pour dévorer une famille royale et quelques autres hors-d'œuvre , pour se. délasser de son repos séculaire. Dans sa somnolence habituelle, il n'y a pas d'être plus indifférent aux améliorations physiques, il les repousse même; il suit la routine, et s'il n'y avait pas une idée morale attachée aux machines à vapeur et aux chemins de
fer, il s'accommoderait encore de la lenteur des coches d'eau et des turgotines, aussi bien qu'il se bat toujours chaque soir pour pénétrer dans un théAtre, quand il lui serait si facile d'adopter Tusage des pays étrangers à cet égard.
Cet usage, le voilà: en Italie/ en Allemagne, en Russie, les billets d'entrée, se distribuent dès le matin ; ils portent tous un numéro qui correspond à une place marquée pour le parterre, comme pour l'orchestre et autres désignations. Les loges ne se partagent pas; on achète la clef d'une loge pour la saison ou pour la soirée, de telle sorte qu'il n'y a jamais d'encombrement , et qu'on arrive à l'heure du spectacle avec la certitude d'en jouir. £n Italie, il n'y a qu'un seul prix d'entrée, seulement il est diminué de moitié pour la piccionaja (le colombier), c'est-à-dire le paradis, ou ce que nous nommons vulgairement \e poulailler on tout est péle-méle, comme chez nous.
En Angleterre, les choses se passent à peu près comme en France : si l'on n'a pas loué à l'avance certaines places particulières réservées à cet effet, on est obligé d'attendre à la porte l'heure de l'ouverture des bureaux. Il y a seulement cette différence qu'après neuf heures on peut entrer à toutes les places à moitié prix , en prenant son
billet au bureau. Cet usage est, en quelque sorte, commandé par Thabitude de dîner très -tard.
Mais aussi les entrepreneurs font--ils commencer le spectacle par la pièce qui peut attirer la foule. £n Angleterre , tout le prouve du reste , le théâtre n'est qu'un objet de luxe dont on se passe volontiers, dont on n'éprouve pas le besoin : après un repas, d'ordinaire copieux, on attend le thé dans l'intérieur d'une maison bien confor* table. L'opéra italien est le seul théâtre â la mode. Le moindre prix d'entrée est d'une demiguinée (douze francs) : l'on s'y rend en toilette et fort tard. Les autres théâtres sont destinés aux classes intermédiaires et aux classes pauvres.
L'usage des places séparées et numérotées à l'orchestre, dans les balcons et dans les galeries, ne date pas de fort loin en France. A i'Odéon , le directeur Bernard , qui avait beaucoup voyagé à l'étranger, voulut introduire le numérotage du parterre et la distribution des billets dès le ma* tin; mais le public ne se prêta pas à cette innovation, et les. inconvénients y firent renoncer.
Il y a des, causes à ceci , et nous tenons à les signaler.^
Et. d'abord, au théâtre, le public 'est le maître , il règne : c'est une tradition aussi bien que l'en-
combrement et le désordre de l'entrée. Ou jouait, du temps de Louis XIII , une pastorale intitulée Silifie : Corneille signalait à Fauteur les défauts de cette pièce , en la comparant au Cid. « Mais le Cid n'a pas fait étouffer deux portiers, » répondit le père de la pastorale^ C'était un argument digne de nos jours. Il y eut aussi un homme étouffé à la première représentation du Mariage de Figaro. Quant à la souveraineté du spectateur, fioileau le dit :
Cest UD droit qu'à la porte on achète en entrant.
On peut répondre aux traditions, que le monarque et le juge exercent leur juridiction sans courir de dangers pour monter, l'un sur son trône, et l'autre à son tribunal ; mais une telle impatience de la part du public à s'emparer de sa place et de son droit, est la preuve de l'importance qu'il y attache, et de sa faim , de sa soif des émotions qu'il espère , comme c'est aussi une preuve de la satisfaction qu'il y trouve.
Quant aux raisons qu'on pourrait faire valoir à l'égard de la faculté de se pourvoir, à toute heure de la journée , du billet d'entrée qui garantit une place, elles se trouvent combattues par deux causes sans répliques : la rapacité des entrepre-
neurs de spectacles et riiidécîsion , c'est-à-dire , l'embarras du choix où se trouvent les futurs ^tateurs. Car il n'en est pas de Paris comme tpitale des autres nations européennes icepté), où un, deux, ou trois théâtres suffisent S^kiveté ou à la curiosité de la population : à ParisWe besoin des spectacles est impérieux ; vingt-w théâtres étalent dans toiites les raesY^jjjj^^/f leurs affiches ; à Paris, les distances
et le temps manque quelquefois, 'ailleurs le Parisien aime à jeter la paille au vent , lur savoir le parti qu'il doit prendre ; il semblé bercer de l'idée de ses amusements par l'es- )\r et l'appréhension; comme le chasseur se 'e aux chances du gibier , il veut, pour ainsi *e , suivre un plaisir à la piste , et s'exposer à Ichercher de gîte en gîte. Voyez ce petit rasiblemeht qui, à chaque heure du jour, se •me et se succède devant la mosaïque de Taffilage; comme les regards sont ouverts! comme l'esprit travaille ! A qui répondra, dans cet appel , le citadin flottant? Entre la comédie et l'opéra, entre le drame et le vaudeville, qui décidera ? C'était là que , souvent , en différents quartiers, feu Deirieu , l'auteur Xjirtaxerce , tragédie, et Açi Michel^Ânge ^ opéra-comique , venait, à son
époque de gloire et d'abondantes recettes , encourager le public du matin, les citoyens irrésolus. — te Ah ! ah ! disait-il entre ses dents, on dorme Artaxerce aux Français ! Talina y est beau, Duchesnoisyestpathétique,j*irailà. . Mais à Feydeau Michel-Ange] c'est bien tentant, le poème est plein d'intérêt, la musique de Nicolo est vive et gracieuse.... Me voilà dans, un grand embarras.... Que faire ? Une belle tragédie est une chose rare. . . . mais un joli opéra comique a son priic.... Diable ! diable !... ah ! je puis tout concilier : aux Français on commence par Artaxerce, et on finit par Michel-Ange à Feydeau : j'irai dans les deux théâtres. »
Après ce petit soliloque dit avec la complaisance d'un auteur, le bon Delrieu laissait son auditoire plus embarrassé qu'auparavant. Mais on ne réussit pas toujours dans la mission de s'apologiser soi*méme : un matin qu'il venait de jouer sa scène en plein vent, au milieu de la foule, un de ses admirateurs l'aborda en le nommant , et la foule en s'éloignant le siffla. Qu'on dise encore qu'on fait bien ses affaires soi-même.