‹ Physiologie Du Theatre, Par Hippolyte AugerChapitre 23 sur 29 · LA QUEUE · texte numérisé non relu

LA QUEUE

Fixé dans son ^choix, Thabitaiit de Paris, selon là vogiie des pièces, celle des acteurs ou celle du théâtre où il veut se rendre , se dirige vers le but de ses désirs , quelquefois plusieurs heures avant l'ouverture des bureaux. Là, il y a deux côtés, le droit et le gauche, celui du riche et celui du pauvre, comme à la chambre élective, à cette différence que la majorité des petites bourses fait ici la loi à la minorité des grandes.

La foule qui attend à ces bureaux de gauche et de droite, se nomme /a queue. Par un effet ^ naturel de iWdre, on se place deux par deux

dans une sorte de couloir à claire-voie dont les sinuosités sont préparées à cet effet par Tadminis^ tration des théâtres.

La queue des riches, le côté des grandes places , c'est-à-dire des loges, ne se forme guère qu'au moment de la vente des billets , car les gens prévoyants font acheter leur place à Tavance, soit par la location d'une loge , soit par celle d'une stalle à l'orchestre, aux balcons ou à la galerie; d'ailleurs, on le conçoit facilement, il y a plus de chance de trouver tardivement des places qu'où paye dix francs et six francs , plus ou moins , qu'on n'a d'espoir d'être placé , bien ou mal, à des prix modiques qui conviennent au plus grand nombre.

I^a quelle des petites places, celle du parterre et de l'amphithéâtre d'en haut, est la seule qui offre un aspect vrainxent pittoresque' par ses ondulations serpentées. D'abord contenu dans sa cage , le boa populaire dépasse souvent de beaucoup l'abri et la protection que l'administration' lui offre selon k disposition des localités. Alors il se dessine en replis tortueux sur les places , comme aux boulevards du Temple ; ou bien il enlace le monument , ainsi que les bras amoureux d'un jeune homme étreignent les contours

d^une belle jeune fille , style romantique , comme au Théâtre-Français et à l'Odéon ; d'autres fois , comme sous le vestibule de l'Opéra , il se replie sur lui-même dans des zigzags rapprochés dans une forme longitudinale ; et partout ses écailles bruissent d'impatience ; partout le sifflement aigu de ses désirs, jusqu'à ce qu'il puisse s'agiter librement , violemment , pour se calmer tout à coup sous la fascination magnétique de la voix , du regard et du geste de Tartiste.

Une chose digne de remarque et ,quî prouve en faveur de l'esprit de justice des Parisiens, ces grands perturbateurs de l'abus, ces briseurs de trônes, ces faiseurs de rois , c'est l'ordre qui règne aans la formation d'une queue, en tout temps, malgré les rigueurs de l'hiver , et sous le;;frêle abri ^e& parapluies ; c'est surtout la patience avec laquelle ils supportent le froid ou le chaud, le vent ou la neige. Mais, dans cette calamité , tous en souffrent indistinctement, il n'y a de privilège que pour le prévoyant : la place était au premier occupant comme à l'origine de la société. Il ne vient à l'idée de personne de dire arbitrairemeni : «Je suis le plus fort, ou le plus riche, ou le plus savant, céde&>moi la place. 9 Le faible y a

son droit, qu'on respecte; le plus habile seul, comrne toujours et comme partout , se faufile, et parvient où Ton s'ctonne de le voir. — D'où sortil celui-là? — Mais l'audace le protège, quand la ruse l'a fait arriver. Quant au maladroit , entendez ces cris : A la queue ! à la queue ! à la queue! C'est vainement qu'il veut escalader les barrières, forcer les rangs : la masse s'émeut et s'indigne contre le présomptueux. Queue rampait-il !

La police de la queue se fait donc d'une manière admirable et quelqufois bouffonne, sans que jamais l'intervention d'un sergent de ville ou d'un garde municipal soit nécessaire. Ce n'est pas qu'il n'y ait des abus dans cette jurisprudence, il s'en introduife^partout ; mais ils sont de ceux qui ne lassent jamais la longanimité des bonnes gens , car ils profitent aux nécessiteux, car ils procurent du pain à des familles indigentes. !^ous voulons parler de ces pauvres diables qui, depuis midi, se tiennent debout à la porte d'un spectacle où la misère leur défend d'entrer, pour acheter le billet quils revendent. D'autres cèdent le poste avancé qu'ils ont si vaillamment défendu et qui, en bonne justice, leur appartient bien, pour en tirer un petit salaire. Un abus, toléré et moins digne de l'être,

PHYSIOLOGIE DU THÉÂTRE. ast

c'est celui qui fait arriver au bureau du parterre , sans attendre, l'officier ou l'élève de l'École polytechnique, revêtu de son uniforme. La création des stalles n'est-elle pas la faveur de l'aristocratie? Tout le inonde fait queue : les femmes parées, quand elles n'ont point leur place marquée, les artistes, qui ont acquis le droit d'entrée gratuit par leurs travaux, les acteurs du théâtre euxmêmes, quand ils ne jouent point; nous ne voyons pas la raison d'un privilège en faveur d'un uniforme quelconque.

Une mesure fort sage et qui s'accorde avec le droit et la raison du public , c'est l'injonction sévère faite aux buralistes de ne donner qu'un seul billet à la même personne, les jours où la foule est considérable. Mais, malgré cette précaution, il arrive souvent qu'après avoir attendu longtemps on ne trouve plus de billets quand on touche au but. Un factionnaire, placé auprès du bureau, est chargé de veiller à l'observation rigoureuse de la distribution des billets, un seul par personne, de telle sorte quil n'y a jamais de réclamations à cet égard.

On le voit donc, il faut aimer passionnément les jeux scéniques, il faut attacher à l'art drama-

tique une importance qui dépasse l'attrait d'un plaisir, pour acheter ainsi le droit d'en jouir, non-seulement à prix d'argent , mais encore quelquefois aux risques et périls de la vie.

LES PliAGES GABDÉES.

La queue n'est pas le seul usage que le public ait introduit au théâtre dans l'intérêt réciproque de chacun et de tous à la fois; il y a encore, dans la législation traditionnelle des habitudes, relativement aux spectacles, le droit àes places gardées. Comme le champ ouvert qui porte la récolte du laboureur, sous la sauvegarde de la bonne foi publique, le possesseur d'une place bien et dûment acquise par l'attente et par le prix fixé, y dépose un gant., un mouchoir, un journal, et s'éloigne, soit avant la pièce, soit dans les entr'actes,

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sans craindre de trouver l'espace occupé ou le signe domanial enlevé. La probité est scrupuleuse sur ce point. Il n'y a pas de voleurs de mouchoirs dans un parterre. On les foule aux pieds , mais on les respecte comme une propriété.

L'urbanité française, si souvent oubliée dans les rapports d'intérêt, dans les relations politiques, se retrouve au théâtre dans sa pureté chrétienne et primitive. C'est là que le savoir-vivre se manifeste de part et d'autre d'une manière toute particulière; aussi combien d'intimités n'ont-elles pas commencé au spectacle , et par ces mots : « Monsieur^ si vous ne sortez pas, auriez-vous la bonté de garder ma place? — Volontiers, Monsieur.^ Voilà des gens qui se connaissent déjà; à la réciprocité du service, ils seront amis. On cause bientôt, car la glace d'une réserve naturelle se fond rapidement au contact des émotions; d'ailleurs, n'éprouvet-on pas le besoin de faire part de ses sensations? La pièce, les acteurs, le public, sont des sujets de conversations qui ne tirent pas à conséquence, et c'est ainsi que les sympathies se manifestent.

Quelle que soit la foule, quand une place est vide, l'usage veut que l'arrivant s'enquièrede sa vacance auprès des voisins : « Cette place est-elle prise? — Oui, Monsieur. » Ces mots suffisent,.

la place est respectée. « — Non , Monsieur. » li» place est envahie.

Après le lever du rideau , il n'y a plus de places gardées. L'obligeant voisin est dégagé de l'espèce de promesse qu'il avait tacitement donnée. Le retardataire survient-il une minute plus tard, il est réduit au silence. Ces échanges de soins et d'égards se passent sur cinquante points différents , sans bruit ^ avec tous les signes de l'affabilité la plus courtoise; si quelque contestation s'élève, mille cris : A la porte] couvrent la voix de quiconque méconnaît la législation de l'usage et s'insurge contre le code de la tradition. Car ces lois, pour n'être écrites nulle part, n'en sont que mieux observées : elles l'étaient dans le dernier siècle, même alors qu'il n'y avait plus d'autre volonté que la tyrannie des haillons révolutionnaires; elles l'étaient sous l'empire et sous la lance (lu Cosaque; elles sont aussi vieilles que la société française, et elles dureront autant qu'elle, du moins pour nos plaisirs, car, pour nos intérêts, nous en sommes arrivés à nous dévorer les uns les autres, tout crus, comme au temps du plus fort.

Le parterre est l'image de l'unité sociale, de sa

puissance; et ce que nous venons de raconter de ses mœurs journalières, quoique momentanées, autorise à croire que c'est le vieil esprit qui se conserve ainsi pour qu'on ne désespère pas de l'avenir.

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