‹ Physiologie Du Theatre, Par Hippolyte AugerChapitre 24 sur 29 · LES LOGES LOUÉES · texte numérisé non relu

LES LOGES LOUÉES

L'esprit moderne, Tinégalité qui règne toujours au temps du plus riche , TefFet inévitable des mœurs constitutionnelles , dans leur acception anglaise et française de chambre haute et de cens électoral, sont naturellement représentés au théâtre par les loges louées, La possession assure ainsi le droit de se procurer des jouissances de vanité. Mais les spectateurs privilégiés, quoique plus commodément assis dans leur boite particulière, sont devenus les esclaves de la bienséance ; ils n'exercent plus là un droit législatif comme au Palais-Bourbon, comme au palais d u Luxembourg ;

ils savent que, dans le siècle des majorités , les petits écus font quelquefois la loi au théâtre. L'art dramatique en va-t-il mieux? Nous signalons le fait sans résoudre la question.

L'homme collectif ou le parterre, cet individu meilleur que l'homme isolé, se trompe tout comme lui, et il se laisse facilement duper, par cela même qu'il est d^e bonne foi. Le citoyen semble déposer à l'entrée de la salle, avec sa canne ou son parapluie, ses soucis, ses rancunes, sa malveillance politique et quelquefois même son libre arbitre. L'habile auteur dramatique et l'acteur aimé en font ce qu'ils veulent : du moment qu'il s'amuse, le parterre est bon enfant; on lui casse les dents, on lui rogne les griffes sans qu'il s'en aperçoive.

Personne ne connaît mieux que M. Scribe Tari du chantage (ç^VL ou nous pardonne ce mot hideux, ce terme d'argot, mais il exprime à merveille l'adresse à extorquer l'argent du public). Personne ne l'emploie plus habilement que cet académicien. C'est de lui qu'on serait en droit d'attendre un traité sur les loges louées , commençant et finissant par dire qu'elles grossissent la recette d'un tiers. Il profiterait de la dissertation pour faire valoir l'avantage d'avoir ce public d'élite, qui, outre

l'argent qu'il apporte , se doit un peu à lui-même (le ne pas siffler, de ne point bâiller, et de comprendre à demi-mot les petites roueries et les passe-passe d'une bonne intention perverse : estce que les loups se mangent? D'ailleurs, le matin , avec son journal, le citoyen, fort brutal à V endroit des tyrans, se règle assez volontiers, le soir, pour son plaisir, sur Topinion des loges louées; loin de blâmer cette disposition, nous la croyons salutaire; mais elle engage le haut monde y comme disent les Anglais, par la responsabilité de l'exemple; et la logique entraîne l'idée de complicité. Ce furent les classes élevées qui protégèrent la philosophie dans le dernier siècle , qu'on y pense; les loges louées prirent le Mariage de Figaro sous leur protection; et, avec la terrible conséquence des faits , il arrive un jour où l'historien dit aux victimes : Vous l'avez voulu.

Ce n'est pas sans dessein que nous avons cité le nom de M. Scribe , à propos des loges louées , 6t que nous argumentons ainsi à son égard : l'auteur de Bertrand et Raton est le prototype de la société de i83o. Son répertoire au théâtre de Madame la façonnait depuis dix ans, en prenant le coDtre-pied de toutes les idées reçues , en faisant ^^ Pourceaugnac l'homme d'esprit et d'avenir, eh

montrant la richesse comme l'unique source de l'indépendance 9 en plaçant une bourse à la place du cœur, en faisant des règles de Tarithmétique les seules règles de conduite ; enfin en réduisant à l'esprit de calcul le dévouement français;, en subordonnant l'intérêt de tous à l'intérêt particulier. Les hommes de la restauration le laissaient dire et faire , parce qu'ils regardaient l'égoïsme privé comme un moyen de gouvernement; ils ne comprenaient dans leur aveuglement ni le passé de la France , ni sa fonction européenne , ni sa destinée future.

Après avoir été l'auteur dramatique favori des loges louées y sous la protection de la mère de Henri V, M. Scribe, pendant la fièvre de l'indépendance, préparait le sulfate de quinine qui devait la couper, comme disent les docteurs. L'auteur du Charlatanisme fit éclore Bertrand et Raton, la satire la plusamère, la dérision la plus spirituelle, le miroir le plus fidèle de tout ce qui s'était passé pour le bien général, pour la gloire de la France. Avec une connaissance des hommes plus profonde qu'on ne devait l'espérer du vaudevilliste, ou, ce qui est plus vraisemblable, éclairé et guidé par l'instinct et par l'amou r des richesses, M. Scribe, pour devenir

encore le Jaiseur des loges louées , eut i'habileté^ de flatter C homme habile , c'est-à-dire, l'ambitieux sans foi , sans conscience , qui se sert de tous les partis pour les trahir tous. Il attendit patiemment que les larmes fussent essuyées, qu'on ressentit le besoin de rire ; et sûr d'avoir pour lui les hommes au profit desquels il travaillait, pour dompter le lion populaire, le parterre qui secouait encore sa crinière d'un air terrible, il employa le moyen qu'on suppose employé par MM. "Van Amburg et Carter avec leurs amis ia^ timeSj ces majestés à Ta ppétit brutal : il caressa, il chatouilla Tamour-propre des petits écus. Pendant les trois premiers actes, le parterre se gaudit des épigrammes lancées contre les loges louées. Quand il eut bien ri des autres et de lui-même, le juge désarmé fut forcé d'accepter les conclusions de l'auteur, et d'admettre cette morale désespérante , qu'il ne faut vivre que chez soi, que pour soi, sous peine d'être la dupe de Thomme habile. Les loges louées le furent doublement ce soirlà, par les gros écus d'abord, puis par le triomphe de ceilx qui les possèdeitt. Après un succès tel, ce n'est pas M. Scribe qui niera l'influence du théâtre. Le cercle tracé par les grands maîtres, il

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l'a fermé , en détruisant toutes les illusions qui font l'avenir des citoyens; et la Camaraderie^ les Indépendants y ont été de nouvelles occasions de procéder à cette oeuvre de désenchantement.

I^ peuple français , après les trois journées, a^-t-il renoncé au rôle d'initiateur ? ne marcherat-il plus à la tête des nations, dans la route qui doit mener au but ? Tournera-t-il contre lui-même son activité ? n'aura«t-il d'autre besoin que celui de se vouer un culte à soi-même, que d'amasser de For? Sera-t-il attaché à ce qu'il possède, comme il le fut jadis à la glèbe ? Et si la richesse est tout, ne craignez-vous pas qu'un jour celui qui n'a rien, et qui, comme vous, éprouve le besoin de jouissances, qui à des appétits plus impérieux que les vôtres, que ceux-là, comprenant bien vos maximes, ne les mettent à profit, et n'envahissent vos loges louées ? Vous avez fait rire du dévouement , parce que des vanités puériles quelquefois l'accompagnent ! Vous avez présenté l'égoïsme et l'habileté comme les seuls moyens de bonheur et de réussite sur la terre , et vous ne tremblez pas que la leçon profite à votre détriment au premier jour de colère ! Mais il en est temps encore , le parterre est attentif, rétractez-vous; redonnez à la

foule toutes ies illusions qui font briller les vertus sociales. Vous avez un talent qui nous porte malheur, M. Scribe , et la restauration est encore tofite vivante dans notre mémoire : vite , vite un <k*afoe où le désintéressement , la réciprocité de secours, «nissenlt les spectateurs de loges louées à ceus ^e Tamphithéâtre ; rendez*nous la charite , la foi , l'espérance , ces trois pointsdu trépied sacré, cette base chrétienne qui seule peut porter la société dans son unité, avec l'ordre qui lui est nécessaire pour demain ; Car demain c'est la pensée du^ philosophe. Nous sommes calmes, louons Dieu , et plus d'enseignements funestes ! Vous êtes riches? eh bien, restez riches. Nous respecterons demain comme aujourd'hui cet écriteati qu'on lit à la place que vous occupez au ihéâtt^ : I/)ge à Farinée — loge louée. Nous sommes fatigués du désordre plus que vousmêmes, car nous avons compris le trait de votre sMire : nous ne voulons plus qu'on nous repro* che d'avoir fait le bien , mais ne nous forcez p&s à ne plus vouloir le faire.

Pourquoi cette agression constante ? demanderont les gens faciles qui se contentent volontiers des choses qui ne lés gênent pas : le succès jus-

lifie tout. A ceux-là nous ferons lire un passage extrait d'un mémoire de le Kain sur la comédie française et sur le moyen de lui donner autant de célébrité qu'elle peut en être susceptible : « En vain « m'objectera-t-on que tout est le mieux du monde, «que le public est content, qu'il s'amuse; je ré- « pondrai à cette sublime objection que le public « se mène comme l'on veut , qu'il rit aux farces de ce Nicolet comme au Malade imaginaire; mais que icle petit nombre de gens de goût, qui forment ff réellement le public, gémissent sur la décadence «d'un art qui ne peut être apprécié et jugé que «-quand on accordera au public la liberté déjuge ger une pièce et un acteur. »

Avant de finir ce paragraphe , disons que les loges louées devraient au moins , par respect dramatique , tourner moins bruyamment sur leurs gonds 9 se fermer sans fracas , en un mot , ne pas troubler si souvent le spectacle. Les gens riches dînent tard : à eux permis ; mais ce n'est pas une raison pour faire sonner ainsi leur arrivée dans la salle.

LES OUVBEU8ES.

Nous avons , dans nos théâtres , nos mastigo^ phores ^ représentés par l'officier de paix avec les gardes de police, et nos designatores qui le sont, à l'entrée du parterre, par des hommes, et, pour toutes les autres places, par des femme» connues sous le nom ai ouvreuses. C^^X. une de ces fonctions qui sont réservées aux femmes, et pour lesquelles, Texpérience le prouve, elles montrent une énergie, une activité qui les relève, parfois trop même, de l'infériorité sociale sous laquelle ©n les oblige à se courber.

Au théâtre, il est vrai , il s'agit de nos plaisirs,

et les femmes y sont , à bon droit , dans une sphère où elles exercent un empire contre lequel nul songe à s'insurger : leur autorité y est plus respectée qu'elle n'est souvent respectable ; mais, nous le savons, la ruse est l'arme du faible, et dans notre état social où tout est lutte, quand il est question d'intérêt pécuniaire, il semble que l'audace et le mensonge soient justifiés , puisqu'ils peuvent changer de nom. — Nous voulons signaler un abus qui se prolonge, comme tant d'autres, parce qu'il profite à ceux qui l'exercent et à ceux pour qui il s'exerce.

Nous avons dit que faire queue était le moyen de pénétrer dans la salle pour y être bien placé, et que la patience y constituait à la porte le droit du premier occupant qui doit exister également dans l'intérieur ; nous avons vu que le riche avait le privilège delà loge louée ; nous savons aussi que de pauvres gens vendent leur temps en cédant leur place d'extérieur, abus ou plutôt usage respecté, car il importe peu, dans le nombre, que la veste soit remplacée par l'habit. Mais un véritable leurre, une injustice criante, et qui vient glacer d'effroi les impétrants morfondus par deux heures d attente , c'est la réponse de l'ouvreuse : Toui est loué ; voyez les cartons. En effet, le signe

fatal , cette carte sur laquelle Toeil étonné lit l'arrêt ; loge, louée , s'offre partout , non pas comme le spect^re de Banco , pour motiver l'exclamation terrible de Macbeth : la place est prise ! mais comme une sorte de supplice de Tantale : a partout le vide, partout des places, et pas pour nous qui avons attendu longtemps et qui avons payé!» C'est du moins la déception du citadin sans ei^périence, qui s'est fait une joie de conduire sa femme au spectacle ; c'est la déception du provincial dans une situation pareille. Serait-ce effectivement que, d'étage en étage, toutes les loges fussent louées ? Nullement : c'est un subterfuge des ouvreuses. Aux balcons, aux galeries, à l'orchestre, les stalles sont également le domaine provisoire dont elles disppsent à leur gré , selon le profit qu'elles en attendent. C'est ainsi que les derniers venus trouvent toujours des places. On est toujours généreux quand on obtient ce qu'on

n'a pas le droit d'exiger : spéculer sur l'abus et compter sur l'abus sont des moyens certains de parvenir, au théâtre, comme ailleurs.

Cette manoeuvre , que nous venons de spécifier comme une fraude répréhensible, et [>our laquelle du leste l'autorité de l'officier de paix n'est jamais vainement réclamée , cette jonglerie a deux

us PHYSIOLOGIE DU THÉÂTRE.

•causes, et notre devoir nous fait une loi de les signaler dans cette analyse. L'ouvreuse achète et chèrement Finvestiture de sa fonction ; cette vente proBte à l'administration du théâtre ou aux sociétaires ; c'est Tanalogue d'un titre de notaire , d'agent de change, d'avoué ou de commissaireprîseur, charges qui ne s'exercent pas gratuitement, chacun le sait. Il est reçu qu'en fait de charges, celles qui s'achètent doivent rapporter. Or, si l'on juge sur l'apparence, on peut croire que ce poste, où l'on est aux ordres de chacun, à tout propos , est occupé par des femmes actives aux frais de l'administration : nous venons de prouver le contraire. Sans doute, elles ont des appointements fixes , mais si minimes , qu'ils ne peuvent compenser les fatigues éprouvées chaque soir régulièrement, depuis six heures jusqu'à minuit. Il y a bien le casuel du petit banc placé officieusement sous les pieds des femmes, et la garde du chapeau . du manteau , etc. ; mais rien de tout cela n'équivaut au rapport des loges soidisant louées : plus la foule est grande , moins il y a de chance pour être placé, et plus les retardataires sont certains de l'être avec un écu. En général, le moyen le plus sûr d'arriver tout de suite où l'on a le droit de se placer, c'est de mon-

trer avec sa carte une pièce de monnaie blanche, dix sous ou vingt sous, selon la circonstance, et ia loge louée Test immédiatement à votre profit. Dans certains cas même , si votre générosité satisfait l'ouvreuse , elle vous laissera jouir paisiblement et individuellement delà boite, fût-elle de six places. Mais c'est aux loges grillées, aux loges (lu cintre, dans toutes les places où le téte-à-téte peut avoir des conséquences qui demandent de la discrétion, que l'ouvreuse a des bénéfices en proportion des services qu'elle rend par sa complaisance ou par son inflexibilité; ce sont les bons postes, et quand une ouvreuse ne peut occuper un balcon pour exploiter la vanité, elle n'a plus d'espoir que dans les combles de la salle.

Mais, dira-t-on, l'administration d'un théâtre ne peut ignorer le manège des ouvreuses , et comment le tolère-t-elle? L'administration n'ignore rien à cet égard , elle tolère tout, et c'est la seconde cause de l'abus. Chaque théâtre a ses jours de recettes et ses jours de solitude. Dans ces derniers , les ouvreuses ont carte blanche ; elles régnent, sans lever de contributions, c'est vrai, niais en se faisant des amis, en cajolant les habitués dans l'attente du jour de l'an , et le jour de l'an dure tout le mois de janvier pour les ou-

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vreuses, envers ou contre les entrées et les abonnés d'un théâtre. Aux jours de recettes, les ouvreuses sont surveillées par les contrôleurs ; elles le savent , et, habiles tacticiennes, elles combinent si juste, qu'elles servent les intérêts de Fadmintstration et le leur en même temps. Voici conlme les choses se passent d'ordinaire : toutes les loges sont louées, c'est-à-dire qu'elles portent toutes le carton qui l'indique au public, sauf toutefois les deux loges qui de chaque côté de la salle touchent aux loges d'avant-scène , loges de souffrance , d'où l'on entend peu et d'où l'on ne voit pas. Au moment de l'envahissement de la salle, le parterre s'emplit d'abord ; les hommes qui en reçoivent les billets, impassibles comme des gens désintéressés , laissent entrer et sortir , et crier et se battre ; que leur importe? car c'est un employé spécial qui est chargé d'entasser les spectateurs , de les faire passer au milieu , de les presser les uns dans les autres, quelquefois au point de ne plus pouvoir se bouger. «Que diable! mon bon ami, » disait à l'employé entasseur du Théâtre-Français, le tragédien Lafon, dans la naïveté de la bonne opinion qu'il avait de lui-même; « tu martyrises ces gens qui se pressent pour me voir ; tu les mets au supplice, bourreau; ils ne peuvent remuer les bras

pour manifester leur enthousiasme : laisse-leur la liberté de ni'applaudir, je t'en prie pour eux. n

L'amphithéâtre du paradis reçoit également ses hôtes , sans autre difficulté que celle de monter cinq étages. Mais tandis que, les lieux ouverts, les places publiques de la salle se garnissent dans le péle-méle de.lsi précipitation, les corridors retentissent des explicajtions des ouvreuses et des réclamations de ce public mitoyen qui veut jouir à son aise : aux premières loges, l'ouvreuse, après avoir prouvé que tout est loué , conseille bénévolement de monter aux secondes. 11 est désagréable de payer des premières pour aller aux secondes^ mais que Ëiire? on est entré, le temps est mauvais, le spectacle est tentant : on monte. L'ouvreuse des secondes , en voyant des billets de premières , se confond en excuses ; ses loges sont louées; cependant elle a presque]'^ liberté de disposer de tel numéro; c'est sa meilleure loge: elle ouvre , on s'assied , et voilà des places de quatre francs qui en rapportent six. L'ouvreuse est si gracieuse , si obligeante avec ses petits bancs et ses précautions pour la pelisse, etc., que des spectateurs de premières ne peuvent pas se dispenser de reconnaître de si bons procédés. Mais aux billets de secondes qui se présentent , c'est

i&i PHYSIOLOGIE DU THÉÂTRE.

un tout autre accueil; le terrible : Tout est loué, vo/ez aux troisièmes y retentit dans rame de chaque femme sensible et parée, selon l'étage. — « Les troisièmes , c'est trop haut. — En ce cas , voyez aux premières. » Descendre ainsi , c'est monter. On ne va pas au spectacle tous les jours; les mille petites considérations de la vanité parlent plus fort que l'économie. On arrive à l'ouvreuse des premières : a Tout est loué , à l'exception d'une seule loge. » Elle est ouverte ; le bureau des suppléments est si près! d'ailleurs il n'y a pas de temps à perdre : hésite-t«on, un dimanche ou un jour de représentation extraordinaire ? C'est ainsi qu'on augmente la recette d'un tiers en confondant les loges et les prix, en spéculant sur l'amour du plaisir , et surtout sur l'embarras naturel qu'éprouve tout homme galant qui conduit deux femmes au spectacle.

Que si quelque bourgeois plus rusé qu'un autre fait tapage, nie la location des loges ou des stalles; que s'il réclame le contrôleur, et mieux encore l'offîcier de paix, tandis qu'on prolonge l'explication, un employé court remplir les blancs de la feuille justificative, et la rapporte d'un air de triomphe, au grand déplaisir du tapageur; mais comme l'administration tient à contenter

tout le inonde, elle a toujours quelque coiu en réserve, et pour sauver le principe de l'infaillibilité, elle offre au récalcitrant, roais au prix du bureau , une place plus chère que la sienne, ou une place inférieure. Quand on a fait du bruit, on finit par n'avoir plus de volonté ; ainsi les ouvreuses ont toujours raison. Supportons l'abus , puisque nous ne sommes pas assez habiles pour l'esquiver, ou assez forts pour le vaincre. Entre le parterre et les loges louées, entre le droit du peuple et celui du riche, il n'y a souvent que le mensonge , qu'une vaine illusion.

UB POTEA.

C'est en France seulement que le foyer est un promenoir public durant les entr'actes, un lieu de rendez-vous, où les jugeurs se trouvent et discutent sur le mérite des ouvrages et sur celui des acteurs ; où les journalistes , les auteurs rivaux , les prôneurs et les détracteurs s'escriment à qui mieux mieux, pour ou contre la débutante ou la pièce nouvelle. Les gens du monde y paraissent un moment, les bourgeois s'y pavanent; c'est un désert ou une réunion bruyante. L'hiver, un âtre brûlant y attire les habitués pendant la représentation; l'été, on y vient chercher un air frais.

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C'est là qu'on transporte les femmes qui s'évanouissent; enfin c'est un écho^ un reflet ^ une ombre de la salle : le foyer reçoit tous les contrecoups du théâtre.

L'usage n'autorise pas les femmes à se montrer au foyer; c'est tout au plus si elles le traversent fiu*tivement au bras d'un homme, à moins qu'elles ne se soient faites hommes, comme celles qui écrivent, et qui parfois y comparaissent par droit de conquête, nous pourrions les nommer.

Le foyer est au théâtre, ce qu'est la salle des Pa^perdus au Palais deJustice; les champion s opposés s'y donnent le bras, quelquefois même ils y combinent leurs querelles du feuilleton. On est toujours certain d'y rencontrer le même monde, surtout aux premières représentations, carie public du foyer est composé des mêmes jugeurs, quelle que soit la localité. Ces représentants de la presse parisienne et de l'opinion générale ont leurs jours de règne, et c'est au foyer qu'ils discutent avant de lancer leurs décrets. Mais c'est dans la vie ordinaire que le foyer d'un théâtre a sa physionomie particulière; on peut observer son caractère par celui du limonadier qui s'y trouve établi , et principalement par ce qui se consomme à son comptoir : ainsi , au foyer de l'Opéra , comme

au foyer des Italiens , les glaces et le thé témoignent d'une population bien nourrie et bien mangeante, et des habitudes de luxe, et de la nécessité des préparations toniques aussi bien qu'agréables au palais : l'odorante vapeur du pécko arrive délicieusement à l'odorat des fashionables cosmopolites, sans qu'elle soit perçue par les sens épais des bourgeois tout surpris de ne trouver ni vin ni bière.

Au foyer du Théâtre-Français , ce sont des limonades un peu aigres et de l'orgeat bien fade qu'on voit manipuler par les soins d'un vieux garçon. Dans tous les autres théâtres , les liqueurs fortes ou le cidre et la bière annoncent des estomacs robustes , et les effets dramatiques qui, comme nous l'avons dit, réagissent au foyer par la soif des spectateurs.

Le foyer du Théâtre-Français , outre sa galerie de bustes et son aspect solennel, a quelque chose de particulier, et qu'on ne trouve dans aucun autre des foyers parisiens : c'est l'aréopage qui vient y siéger chaque soir, pour deviser sur l'art, pour perpétuer des souvenirs , pour établir le lien traditionnel des usages scéniques, par des récits souvent pleins d'intérêt. Là présidait; il y* quelques années, M. de Nugent, homme de qu^'

lité , que lamoiir de la comédie avait constitué le champion du goût, et qui, depuis la n)ort du marquis de Ximenès, était devenu le doyen des habitués. M. de Nugent avait vu le Kain , mademoiselle Clairon , Préville; il avait vieilli avec Mole, avec Monvel, avec mademoiselle Comtat; il avait connu Beaumarchais, il avait encouragé Tahna : c'était la voix du passé. Elle s'est éteinte à son tour, et c'est d'après les souvenirs déposés dans la mémoire des débris de la vieille société, qu'on entend soutenir encore des opinions peu favorables aux innovateurs modernes. MM. Victor Hugo, Alexandre Dumas et autres, ne se sontils jamais assis au foyer du Théâtre-Français? il faut le croire.

Dans la révolution, M. de Nugent ne s'était décidé à émigrer qu'après l'incarcération des membres de la comédie-française ; mais aussitôt la réorganisation de ce théâtre, il s'était empressé de revenir occuper sa place dans la salle et au foyer. Sous la restauration , il avait fait partie du comité de lecture de l'Odéon, et après i83o, c'està-dire après la représentation du drame le Roi s^ amuse ^ et surtout après le succès ^Àngélo^ il mourut en s'écriant : Les dieux s^en vont.

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