III
On comprend donc, par ce que nous venons de dire, que l'enseignement philosophique de Tart architectural est un moyen préparatoire pour l'enseignemeitt des grandes vérités sociales qui nous attendent. Aujourd'hui, le monument est une construction sans pensée, sans aucun rapport avec les autres parties du tout; c'est une imitation selon le goût ou le caprice de l'homme chargé d'en diriger les travaux: l'église a les proportions mesqtjines du temple grec élevé pour loger ime statue et non pour réunir l'assemblée des fidèles; la bourse, c'est-à-dire un comptoir, étale une magnificence ridicule. Cost encore du grec. Partout une idée morte. Comment en serait-il autrement, quand o^n n'a point révélé aux citoyens les secrets que recèlent les monuments du passé, quand on ne leur en*a point expliqué la langue symbolique, la valeur scripturale dans la vie des nations? Le manœuvre, spécialement occupé de la science de bâtir, y est tout aussi étranger que ïes masses auxquelles il . n'a rien à dire, lui qui ne sent rien.
Beaucoup de gens froids regardent la symétrie,^ la régularité comme l'expression de l'ordre , et alignent dans le but d'assainir une ville et de la rendre plus commode. Aussi est-on parvenu àdon-
nefànoshabitationsetauxruesdanslesquellesnous vivons, toute l'apparence de la civilisation; mais, ail sein de ces demeures si analogues, il n'y a pas deux volontés identiques. L'individu est son dieu et son roi, d'étage en étage; l'architecte a tout combiné pour cela. 11 n'y a de différence, enti'e le palais du prince et l'appartement du petit rentier, que lespàce et le luxe; du reste, salon, boudoir, y ont de part et d'autre les mêmes destinations. Les vestibules, les escaliers de nos maisons sont souvent aussi vastes et plus somptueux que les temples : les colonnes, les statues s'y trouvent aussi comme ornement. Quelle force d'impression a donc aujourd'hui l'architecture? aucune! On comprend de plus en plus
la nécessité de rendre à cette spécialité des beauxarts sa puissance sentimentale sur l'esprit de la génération qui s'élève, afin de préserver l'avenir d'une démoralisation de plus en plus grande. L'architecture est un art moral dont le but est d'associer les hommes à une même pensée; l'entrepreneur de bâtiments est im spéculateur dont les travaux ne tendent qu'à nous individualiser. Si nous portons nos regards sur les monuments cyclopéens, sur les pierres druidiques , sur ces monutnents informes de l'enfance des peuples j
nous aurons déjà, sur les mœurs et Ifs lois, des notions entièrement favorables à la sociabilité. Mais c'est en présence des travanx desÉgyptiens, (les Indous et des Mexicains; c'est à les juger par leur ensemble et par leurs détails, dans leur masse imposante et dans la perfection des moindres parties, qu'on sent grandir tout à coup l'idée de la puissance sociale. C'est devant ces temples, qui contiennent dans leur enceinte l'espace d'une ville moderne, qu'on éprouve un respect involontaire pour la croyance religieuse; c'est dans leur forme symbolique qu'il faut interroger les époques-mères. Ainsi la pyramide et la pagode, comme le buisson ardent, expriment cette idée typique de l'unité d'un dieu dont la tête est au ciel. L'explication des monuments de l'architecture égyptienne et indoue serait, dans les collèges, un enseignement qui conviendrait d'autant mieux, que ceux à qui on la donnerait se trouveraient eux-mêmes dans une époque correspondant moralement à l'époque de l'humanité qu'on leur ferait connaître par ses débris.
De ces grands temples de l'Egypte et de l'Inde sortirent les dieux d'une autre époque , et ces migrations de peuples dont la dérivation s'annonce par la langue, par les mœurs et par les
croyances. Ainsi la Grèce et l'Italie, qui ont fburièi les types de notre architecture actuelle, n'offrent par leurs monuments que des imitations mesqui» lies du temple égyptien; on comprend que le grand dieu s'est divisé en autant de dieux qu'on reconnaissait de facultés humaines, et qu'on a supposé à chacune de ces divinités secondaires lu surintendance de l'une de ces facultés, si Ion nous permet cette expression. I^ mythologie grecque nous explique k merveille ce morceller ment de l'idée-mère. Pour arriver au christianisme, il fallait qiion abusât du sensualisme; i-l fallait que le tripotage de l'imagination grecque rendit uécessairç une morale nouvelle ; la vérité de l'avenir devait surgir de la vieille erreur.
U est impossible de bien comprendre et de bien juger l'antiquité sans le secours de l'architecture^ toutes les autres spécialités des beaux-arts, toutes les expressions du sentiment viennent s'y résu-r mer, dans le but de rappeler sans cesse leur fonc** tion directoriale aux hommes qui sont admis dans le temple. Les sciences même impriment aux monuments un caractjère solennel et sacré : l'as* tronomie, la médecine , font de chaque fragment de pierre une relique précieuse ; et les avenues du Sphinx, les quinconces de colonnes, les obét-
tî» PHYSIOLOGIE DU THÉÂTRE.
nous aurons déjà, sur les mœurs et Ifs lois, des notions entièrement favorables à la sociabilité. Mais c'est en présence des travaux des Égyptiens, des Indous et des Mexicains; c'est à les juger par leur ensemble et par leurs détails, dans leur masse imposante et dans la perfection des moindres parties, qu'on sent grandir tout à coup l'idée de la puissance sociale. C'est devant ces temples, qui contiennent dans leur enceinte l'espace d'une ville moderne, qu'on éprouve un respect involontaire pour la croyance religieuse; c'est dans leur forme symbolique qu'il faut interroger les époques-mères. Ainsi la pyramide et la pagode, comme le buisson ardent, expriment cette idée typique de l'unité d'un dieu dont la tête est an ciel. L'explication des monuments de l'architecture égyptienne et indoue serait, dans les collèges, un enseignement qui conviendrait d'autant mieux, que ceux à qui on la donnerait se trouveraient eux-mêmes dans une époque correspondant moralement à l'époque de l'humanité qu'on leur ferait connaître par ses débris.
De ces grands temples de l'Egypte et de l'Inde sortirent les dieux d'une autre époque, et ces migrations de peuples dont la dérivation s'annonce par la langue, par les moeurs et par les
PHYSIOLOGIE DU THEATRE. fi»
croyauces. Ainsi la Grèce et Tltalie, qui ont fburièi les types de notre architecture actuelle, n'offrent par leurs monuments que des imitations mesqui» nés du temple égyptien ; on comprend que It?
grand dieu s'est divisé en autant de dieux qu'oN -^reconnaissait de facultés humaines, et qu'on a supposé à chacune de ces divinités secondaires la surintendance de l'une de ces facultés, si Ion nous permet cette expression. La mythologie grecque nous explique a merveille ce morceller ment de l'idée-mère. Pour arriver au christianisme, il fallait qii'on abusât du sensualisme; i-l fallait que le tripotage de l'imagination grecque rendit nécessaire une morale nouvelle ; la vérité de l'avenir devait surgir de la vieille erreur.
Il est impossible de bien comprendre et de bien juger l'antiquité sans le secours de l'architecture^ toutes les autres spécialités des beaux-arts, toutes les expressions du sentiment viennent s'y résu-: mer, dans le but de rappeler sans cesse leur fonc** tion directoriale aux hommes qui sont admis dans le temple. Les sciences même impriment aux monuments un caractjère solennel et sacré : l'astronomie, la médecine , font de chaque fragment de pierre une relique précieuse ; et les avenues du Sphinx, les quinconces de colonnes, les obét-
70 PHYSIOLOGIE DU THÉATIŒ.
lisqiies ue sont pas là seulement des choses de goût, mais autant de pensées qui, sorte de prodrome, devaient conduire, d'enceinte en enceinte, jusque dans le sanctuaire de 1^ divinité, c'est-àdire au summum de la science sociale dont Tar-
phitecture nous offre le premier livre. C'est elle, en effet, qui nous fait connaître, par l'état des autres parties des beaux arts , sculpture et peinture, les mœurs, les usages et la situation des arts industriels; c'est elle qui vient appuyer ou détruire les traditions historiques et les hypothèses des écrivains modernes sur ces époques-mères. Mais , chez les peuples dérivés , elle perd insensibleinent de son importance. En Grèce, le temple d'Eleusis élait peut-être le seul où l'artiste eut à protéger une pensée; tous les autres ne sont que des abris. En Italie, 'c'est dans les cirques, dans les théâtres qu'il faut étudier l'art architectural des Romains; leurs constructions d'utihté matérielle sont empreintes de cette puissance qui conquit le monde , et l'on y sent le dernier terme d'une idée. Le ^énie de l'artiste est ailleurs ; le Christ est contemporain de ces arcs sans grandeur où l'architecte n'a plus rien d'universel à traduire, mais seulement un fait à signaler. Nos voitures auraient peine à passer sous l'arc de Titus; et ce-
PHYSIOLOGIE D\] TBÉATRE. 71
pendant^ l'image du chandelier à sept branches, qui s'y trouve comme un trophée, lie ce petit monument à toutes les basiliques de la Rome actuelle.
Mais c'est surtout dans le christianisme qu'il faut étudier et admirer l'art architectural ; c'est l'architecte chrétien qui doit élever en pierre la pensée nouvelle et l'exprimer avec tant de grandeur, d'élégance et de variété, que la seule description d'une cathédrale gothique est le livre le plus complet de l'humanité, lé poëme le plus merveilleux, l'histoire la plus exacte, la métaphysique la plus ingénieuse, la logique la plus serrée que puisse concevoir l'imagination humaine. Là tout est neuf, tout est pensée, tout est social , tout se lie et ne fait qu'un , depuis la flèch^. qui se perd dans la nue jusqu'à la base qui s'étend sur le sol. Là tout est dévouement, depuis celui du dieu jusqu'au travail du dernier maçon. Pour construire ces monuments admirables, les hommes se réunissaient pendant plusieurs siècles, el nulle individualité ne songeait à survivre, en accrochant un nom aux chefs-d'œuvre enfantés avec cette conviction si profonde, îqu'elle donne de la puissance et de la durée aux conceptions de rhonime.
1 /étude philosophique de l'architecture des
chrétiens serait, pour les jeunes gjens, un résumé de Tétat des arts et des sciences antérieur à l'ère nouvelle, et de plus le sommaire des travaux à entreprendre dans le cours de leur jeunesse : par exemple, ce qui vient y rappeler la Genèse conduirait à la science géologique de M. Cuvier, etc., et le style particulier des monuments ferait sentir le besoin d'investigations sur le caractère des peuples et des époques, et ces travaux de détail par lesquels on arrive quelquefois à la solution de quelques problèmes importants. En ce moment, nous tenons à prouver que les beaux-arts ont une valeur sociale, à convaincre de la nécessité de les considérer comme une expression sociale. L'architecture, av€csa larigue mo« numentale, différencie les époques d'une manière trop précise pour qu'elle ne soit que Fart de bâtir : la forme gigantesque des monuments sous Tunité religieuse des Égyptiens et des chrétiens , l'exiguïté des jolies maisonnettes de la Grèce et de Rome, appelées Parthénon , temple de Vesta, et près de ce dernier, les resles imposants ' du palais des Césars, des thermes de Caracalla et de Vespasien, tout vient nous prouver que les constructions ne sont pas seulement des effets du caprice ou du goût, de la part des Soufflot, des
Brogniart ou des Fontaine de chaque époque. Il y avait encore à Rome une pensée de grandeur, quoique matérielle, qui conduisait tout; car les hommes n'agissent que par la puissance de ce moteur , et secondent plus ou moins bien l'artiste selon qu'ils le comprennent Mais, quand vient l'imitation, il n'y a plus que du raisonnement clans l'art. Les arts romains ne sont que des imitations des arts grecs, qui eux-mêmes étaient des imitations égyptiennes ; ainsi , le sentiment qui y présidait avait complété sa fonction et répondu aux trois séries des facultés humaines, quand le Christ apporta une nouvelle idée générale, une doctrine toute morale. Bien d'ailleurs ne saurait mieux conclure en faveur de cette opinion, que la description de la Villa A^drianaj où le maître du monde, de retour d'un long voyage, avait réuni les différents dieux de son vaste empire avec leurs autels; où les artistes faisaient de Téclectisrae à coups de ciseau , pour arriver à un Antinoiis parfait; où les philosophes d'Alexandrie et de la Grèce, platoniciens, stoïciens, épicuriens , embrouillaient à qui mieux mieux le cerveau de l'empereur, tandis que les disciples de Jésus, depuis près d'un siècle , prêchaient la parole que l'architecture devait élever en pierre au-dessus de
74 PHYSIOLOGIE DU THÉATOE.
tous les inoiuiinents connus; car lé révélateur de la fraternité des hommes avait dit à son apôtre : Ta es la pierre sur laquelle f élèverai fnon église. Cette idée sociale devait se traduire par un caractère artistique différent de tout ce qu'on connaissait jusqu'alors : en effet, Tarchitecte bâtit la cathédrale.
Cette longue et sérieuse dissertation sur Tarchi^ tecture nous a semblé indispensable pour appuyer nos idées relativement a la fonction sociale du théâtre; car le théâtre, nous l'avons dit, est fils du sacerdoce. Si l'on se rappelle quelle a été $a marche et son influence; si l'on comprend bien ce qu'il est encore chez nous, on attachera à la structure extérieure d'une salle de spectacle l'importance d'une idée, et^ pour sa distribution inté* rieure,on exigera des combinaisons qui permettent aux spectateurs de voir et d'entendre tout ce qui se passe sur la scène où le drame est représenté.
ÇSCTÉRIEUn DU THÉÂTRE.
Dans la société moderne, le théâtre est un monument qui exprime au moins un de nos usages quotidiens.
Assister à un spectacle dont Tesprit fait les frais, c'est satisfaire et exercer nos facultés intellectuelles, selon leurs besoins. Ce résultat -doit tourner au profit de la morale , par les larmes ou par le rire. Un gouvernement ne peut pas admettre d'autre conclusion.
La littérature dramatique se divise et se subdivise en différents genres; chaque genre a ses attributs particuliers, chaque théâtre a sa spécialité de genres.
Voilà certes, pour l'architecture, un programme qu'il lui devient facile de remplir.
Le monument ne doit pas rester muet au sein des villes ; il est chargé de réveiller des sentiments, car, nous le répétons, Tarchitecture civile est le vêtement d'une idée , et l'artiste doit l'écrire en signes, pour qu'elle se révèle à tous à toute heure. . Nous avons dit que le théâtrie était le temple moderne; pour bien faire comprendre quel doit être son langage, en tant que monument, examinons quel était le langage du temple alors qu'il réunissait les fidèles dans l'unité de la croyance religieuse.
LES CATHÉDRALES ET LES ÉGUSES MODERliES.
Évidemment le but de fartiste du moyen âge , en construisant la cathédrale, était d'écrire, ainsi que nous l'avons dit,» le livre de l'humanité. Ce monument surpassait tellement en grandeur et en élévation la demeure des princes et celle des individus , qu'il entretenait l'idée de la toute-puissance divine^ C'était un guide pour le voyageur le }our et la nuit, et les pauvres trouvaient un asile et des secours sur le parvis sacré. De loin, l'aspect de la cathédrale imposait le respect; de près , elle excitait l'adrairalion; à l'in*
térieiir, elle inspirait le recueillement. Tout était symbolique dans cette œuvre. Le prêtre, du haut de la chaire , expliquait la valeur des signes, l'emploi des richesses , et les fidèles recevaient ainsi un enseignement à la portée de toutes les intelligences. Le prêtre était le guide pour l'emploi de la force brutale : l'homme qui croit fermement inspire toujours une ferme croyance.
Et qui nous dira le nom de ces artistes dévoués qui transformèrent les voûtes des cathédrales en des firmaments étoiles ? Qui nous dira le nom de ceux qui, donnant à Dieu ses couleurs, dans le blason sacré de l'Église , venaient , par le seul emploi des teintes devenues un langage, parler aux chrétiens rassemblés ? Et ceux qui , ne voulant pas qu'un rayon de jour arrivât inutile dans le lieu de l'assemblée^ attachaient des idées immuables à de fragiles vitraux, qui racontaient ainsi aux distraits, en supposant qu'il y en eût alors, l'Évangile que la voix du prêtre faisait entendre; qui promettaient des récompenses et des châtiments , et aussi rappelaient des maximes , des règles de conduite pour les circonstances de la vie sociale: ceux-là, comment se nommaient-ils ? Un millésime répond seul à nos recherches. Aucune individualité ne venait troubler la croyance religieuse,
et c'était sur les grandes pierres foulées aux pieds qu'un nom propre parlait seul aux regards abaissés : Ici repose très-haut et très-puissant seigneur , très-noble et très -charitable dame , sous les genoux du serf en prière ; la pertuisaue du guerrier ne fait plus relever leurs fronts orgueilleux ; la poussière de leurs os ne se meut pas dans la tombe au chant solennel de tout un peuple, alors qu'au delà du temple ce chant retentit, et que, du haut de l'édifice, la cloche répète au loin la bénédiction de l'homme de Dieu.
Aujourd'hui oa construit encore des églises ; niaisquelsentimentfont-elles naître dans l'âme des citoyens? Aujourd'hui on appelle aussi les beauxarts à concourir à l'ornement extérieur et intérieur du temple, on y emploie de grandes richesses , l'or y brille de toutes parts ; mais Findifférence de la foule est-elle jamais vaincue par l'effort de l'artiste ? L'artiste n'a aucune foi , il n'inspire rien de solennel, rien de social , rien d'unitaire. Libre de tout lien et de tout but, il ne veut que pour lui; il i^e combine que dans son intérêt particulier; il attache son nom aux moindres choses, il se croit immortel alors que par Fagencement d'une draperie ou la hardiesse d'un Faccourci , il s'est distingué de ses concurrents ;.
80 PHYSIOLOGIE DU THKAÏRE.
alors qu'il attire les regards de la foule y de cette foule qui voit sans comprendre, ou qui doit recourir au livret pour comprendre. Est-ce là le but de Fart ? La page écrite par l'artiste a-t-elle besoin de commentaire, comme pour un monument des siècles les plus reculés, comme pour un auteur dont la langue est perdue ?
Les gouvernants, après le cataclysme révolutionnaire, ont compris ce que Robespierre avait affirmé , qu'une religion est le plus serré de tous les liens sociaux , et plus encore, qu'elle est l'idée sociale elle-même. On ne s'explique pas Charlemagne sans le pape. L'empereur Napoléon voulut la consécration religieuse. Il savait d'instinct, comme il savait par l'histoire de tous les peuples, qu'il faut engager les consciences dans l'idée de la vie éternelle. Alors le signe chrétien reparut au sommet de l'ordre; la solennité du Sacre et des Te Deum rappelèrent aux enfants du dix-huitième siècle que Voltaire n'avait pas tué Dieu. Le pontife romain, le successeur de l'apôtre , le vieillard candide et résigné vint bénir le peuple conquérant et son heureux chef; Paris reçut l'huile sainte sur le front de l'empereur, pour régner plus despotiquement que jamais sur les nations. Napoléon ouvrit Té-
PHYSIOLOGIE DU THÉATRK. 8t
glise, comme les Césars dans i antiquité ouvraient le temple de Janus; et à leur exemple, s'il ne se déclara point pontife , comme Tavaient fait Henri VIII d'Angleterre et Pierre 1**^ de Russie , il fikut reconnaître dans ce respect des traditions (le la France le sentiment de grandeur qui est le partage du génie. En repoussant le conseil de poser sur sa tète les deux couronnes <lu spirituel et du temporel, Napoléon fut véritablement empereur des Français; au reste ^ l'instinct politique ne Ta jamais trahi , que quand il laissa prise à la vanité. Le soldat qui disait, en parlant de Louis XVI : fe roi mon oncle ^ qui retenait Pie Vlï prisonnier, était sur le versant de sa puissance morale.
Le culte rétabli, on regratta les vieilles églises ^ on vota des fonds pour en construire de nouvelles. Puis la restauration rendit au clergé le droit de promener par les rues la pompe des rits chréûens, rappela l'antique usage des processions , dans cette ville et en présence d'une génération , qui se souvenait d'avoir vu dans les fêtes révolutionnaires, le président de la Convention parcourir aussi processtounellement les rues, un bouquet à la main , pour célébrer l'Être suprême. Les Bourbons ne comprenant pas qu'il ne pou- IIL G
vait exister en France aucune sympathie pour ceux qui avaient fui au moment du danger, compromirent leurs projets par une trop grande précipitation à les réaliser. La conduite du comte de Provence, avant la révolution, démentait celle de Louis XVIll ramené par des vainqueurs ; et il y eut contre la réaction religieuse faite par la cour, un mouvement de mauvais vouloir national qui nous valut les éditions compactes de Voltaire et de Rousseau , et cette lutte, du jésuitisme qui donna trente mille abonnés au Constitutionnel.
La France y trahie par la victoire, reprit, par rindustrie et surtout par la pensée d'émancipation, son vieil ascendant sur le monde. La paix Kii donna des richesses; ses richesses furent distribuées aux prêtres, on fit des missions ridicules, k:9\\ fonda de nouvelles églises, et rien ne prouve mieux l'inutilité des efforts des hommes de la restauration que la petitessedeleurseffels. On est donc autorisé à penser que le sentiment chrétien n'est plus compris, ni le sentiment social, quand on jette les yeux sur les monuments récemment construits, et principalement sur les églises. Si l'architecture ne doit rien dire, pourquoi parle- t-elle grec? !^ais si elle doit parler, pourquoi ce langage d'une époque éteinte, pourquoi Timitation mesquine
d'un art païen? Les barrières destinées à roctroi^ la Bourse 9 le palais des députés, les théâtres et les églises ont, sans distinction, le même caractère architectural, le même style, et les mêmes proportions : des colonnes^ deS lignes droites et froides sur un sol plat; un monument plus bas que les constructions qui l'environnent, qui l'obstruent, qui l'écrasent!... L'artiste ne sait donc pas que le Parthénon était au sommet d'un rocher, qu'il dominait Athènes? que le temple de Thésée, dont ^église de la Madeleine est en quelque sorte la reproduction, était isolé, sur une éminence? Le co-^ piste de Sainte-Marie Majeure de Rome avait-il l'espace et les richesses des débris antiques pour bâtir la mesquine basilique de Notre-Dame de Lo-* rette, avec les quatre petites colonnes de son portail, avec un fronton sans majesté, avec trois mauvaises statues et un campanile qui ne dépasse point les maisons voisines? Est-ce un point de vue pour la rue Laffitte, qu'on a voulu faire, ou un temple chrétien? Est-ce un boudoir de petite maîtresse qu'on a consacré sous l'invocation de la Vierge, ou le lieu de l'assemblée pour la prière et pour le culte? Si nos églises gothiques ont été élevées sous l'inspiration du sentiment chrétien, ne faut-il pas mieux les imiter, même servilement,
dans les constructions nouvelles^ plutôt que de s'exposer à confondre les sentiments et les impressions par de mauvaises copies de l'art antique i^ C'est l'espoir d'un gain sordide qui conduit à la Bourse; c'est la charité, c'est le dévouement qui dirigent vers l'église. Rien ne prouve mieux la confusion des idées, iiujourd'hui, que la similitude des styles pour tous les monuments. Les églises de Saint-Sulpice, de Saint-Roch, et antres du même caractère, sont sans puissance dans le but d'impressionner par une idée chrétienne, comme Notre-Dame, Saint-Germain des Prés, Saint-Scverin, et les vieilles églises de Paris; mais encore ont-elles un caractère plus propre à imposer le recueillement que les constructions récentes. La dernière église chrétienne élevée à Paris, c'est celle de Saint-Eustache. Le style de la renaissance y est noble et gracieux , élevé comme la pensée , varié comme la réunion de toutes les individualités car l'église, c'est l'assemblée des chrétiens.
FAÇADES DES THÉÂTRES DE PABIS ET DES THÉÂTRES DES PROTGIPAIXS VILLES DE L'EUROPE;
Dans les villes modernes , et dans les vieiltes villes au sein des quartiers nouveaux , la régula-* rite, l'espace, le luxe des constructions^ annoncent les améliorations advenues dans nos mœurs; surtout ce besoin de bien-être qui est le désir (le TAnglais, et qui forme les beaux-arts réunis de la Grande-Bretagne sous le nom de confortable , mot devenu français faute d*expression pour le traduire : quand le mot manque, c'est que la chose n'existe pas. Depuis nos relations de bon voisinage avec TAngleterre, on ne peut le nier, la distribution intérieure des maisons ^est plus
commode, mieux entendue; la forme des meubles ne se règle plus d'après les conventions du goût,
en d'autres termes, sur une imitation ridicule des usages grecs, qui .ne sont pas les nôtres; enfin Tégoïsme se prélasse plus à l'aise dans sa demeure. On y donne moins à l'apparence, car on y vit davantage pour soi. En valons-nous mieux? Il importe de poser cette question ; le lecteur philosophe la résoudra. Pour ce qui touche le théâtre, dans la question, remarquons-le, nous avons des escaliers et des couloirs chaudement tapissés; le parterre des salles de spectacle est garni de banquettes à dossiers, les stalles sont élastiques, on se trouve assis, sinon commodément pour dormir, 9U moins pour écouter, et ce serait le principal^si nous ne nous rappelions pas les vers delà Fontaine :
» Quand Jupiter était de bois, <i A nos vœux il daignait se rendre ; « Depuis c|u'oA Ta fait d*or, jl est sourd à nos voix. »
Les édiles, il faut le reconnaître , ont assaini nos cités, ont facilité les relations des citoyens en jetant des ponts sur les fleuves, en perçant des rues, en construisant des trottoirs, eri éclairant les places, en dégageant le monument autant qu'il a été possible de le faire: le goût, la sa-
PHYSrOLOGlË DU THEATRE. 87
liibrité, quelquefois même des raisous de moralité publique, s'accordaient en cela. Nous ne leur devons que des actions de grâces. Les villes ont perdu de leur aspect historique et pittoresque, il est vrai, mais il est bien difficile de respecter le pignon du moyeu âge, l'auvent, la rue tortueuse, et d'élargir la voie publique. On est arrivé à comprendre que, dans l'adjonction de parties nécessaires à l'agrandissement des édifices publics, il fallait imiter leur style , conserver leur caractère primitif, et c'est beaucoup. Dans le dernier siècle, ^t même sous l'empire, on n'y regardait pas de si prés. Le portail de l'église Saint^Eustache, même celui de l'église Saint-Gervais, quoiqu'il passe pour une belle chose, sont aussi mal compris que '^ fronton toscan de l'Hôtel-Dieu , sur le parvis de ^otre-Dame. C'est surtout dans les provinces que ^^ plus beaux monuments ont été mutilés et dés^isés par le mauvais goût des architectes, soit ^^* Us eussent à démolir ou à conserver.
^^ns doute, dans des cités populeuses, lorsque
églises ne peuvent pas apparaître isolément,
^^^ition si importante au point de vue du sen-
^^nt, pour l'impression architecturale, il n'est
P^^ étonnant de voir le théâtre n'offrir à la foule
^^^^ le cherche qu'une façade quelquefois imper-
ceptible. Si nous nous rappelons son origine, c'est d'abord une sorte d'annexé du temple pour reproduire l'idée religieuse; ensuite le héros y remplace le dieu, enfin l'homme y succède au héros. C'est un chariot qui promène dans les bourgades Thespis et son chœur ; puis c'est une enceinte de planches qui croule sous le nombre des spectateurs; puis c'est un édifice solidement construit en pierre , pour y rassembler tout un peuple, s'il est possible. C'est par la tradition re-r ligieuse, puis par la tradition historique, puis par la critique des mœurs, que le drame attire, et toujours au nom de la société; c'est un souvenir ou un conseil ; c'est le passé qui s'y ranime ou l'avenir qui s'y prépare. I-.es événements y jettent leur ombre sous le flambeau de la pensée , soit qu'elle parte du couchant ou de l'aurore.
Dans la société grecque et romaine, avec la division d'un polythéisme panthéistique, le théâtre dut être, dès sa naissance, une expression généralement comprise; il dut se poser monumentaiement au sein des villes. Aristophane y appelait les citoyens pour y délibérer de la paix et de la guerre; il n'avait pas besoin , lui , comme Démosthène, de recourir au pouvoir des fables pour fiaire entendre aux Athéniens le danger qu'ils cou-
raient à l'approclie de Philippe; tout était fahic et vérité dans le moyen qu'il mettait en action ; il semblait dire à ses concitoyens : « Venez vous amuser à savoir ce qu'il vous convient mieux de faire, dans l'intérêt général. » A Rome, c'est l'empereur qui joue de la lyre. Le forum se resserre entre le Capitole et le Colisée; si la maison de Néron couvre à elle seule le Palatin , l'enceinte de Rofnulus, l'amphithéâtre a presque l'étendue d'une des sept collines ; le théâtre de Pompée doit contenir le peuple : le Panthéon ne contient que les (iieuxy et le temple de Yesta, si gracieux dans ses proportions^, est tout ce qu'il faut pour le réchaud et pour la pré tresse. Mais voyez dans les gigantesques décombres du palais de Caracalla la place qu'y tenait le théâtre , car l'empereur veut le peuple à ses fêtes : c'est immense!
Dans la société chrétienne , sous la force unitaire de l'idée, le théâtre, d'abord auxiliaire du culte par la morale, devient peu à peu un moyen de critique avec le prince des sots , roi narquois et débonnaire ; de l'hôpital de la Trinité , les confrères de la Passion vont dévotement s'établir a l'hôtel de Bourgogne, entre les murailles élevées pour l'un des grands feudataires de la couronne de France; l'édit royal de Charles VI est confirmé par Ses successeurs , et quand Louis XII , le père
du peuple, vient se donner la récréât iofi d'ouïr une ingénieuse moralité , une spirituelle sotie, il peut, sur la pierre qui couronne la porte d'entrée, apercevoir, d'ans Técusson des comédiens, les insignes de la passion du Seigneur , devant les quels tout chrétien s'incline. Mais cette pierre sculptée seule révèle extérieurement l'édifice public, et ce n'est ainsi que les églises voisines, Saint-Leu, Saint-Nicolas, Saint-Méry, apparaissent aux regards des citadins: la tour de Saint-Jacques la Boucherie s'élève fièrement au-dessus de toutes les têtes ; que de théâtres brûleront avant que ce signe de la puissance catholique du moyen âge cède sa place à un nouveau signe de puissance et d'unité! Nicolas Flamel, dit-on , ce pieux alchimiste, s'y enfermait pour y transmuter les métaux; cet écrivain public, enlumineur d'images, ce libraire du temps, a doté l'Hôtel-Dieu où mourut Gilbert et tant de poètes, et de libraires aussi! Mais le laboratoire existe encore , et la fondation charitable subsiste; elle s'alimente en prélevant un tribut chrétien sur tous les théâtres. On le voit, tout se lie dans la pensée sociale. L'hôtel de Bourgogne est devenu une halle; plus d'une église fut transformée en théâtre : mais je serai parmi ceux qui s'assemblewnt en mon nom, a dit le divin maître. Les mots changent , voilà tout.
PHYSIOLOGIE DU THKAÏUK. 9«
En France, avec la force des traciilions, niénuî durant la tourmente révolutionnaire, le théâtre a toujours été regardé comme un moyen de réforme , et non comme une de ces idées-mères , une de ces causes générales qui fondent les sociétés, qui font les croyances. Expression vive, soit; manifestation du sentiment, il a contribué à renseignement public^ mais il n'a pas détrôné la pensée, aussi vieille et aussi forte que la France, la pensée de l'unité d'un Dieu, de l'unité d'un culte. Il était donc logique, en quelque sorte, de ne pas donner à la forme extérieure du théâtre ce caractère monumental que doit avoir l'église. Cependant, aujourd'hui que le palais des députés est un monument, que la Bourse est un monument, le théâtre peut être un monument. On croit aux intérêts matériels comme aux jouissances intellectuelles ; et quand les majorités deviennent les arguments de la politique, il ne s'agit plus que de compter : vingt-six théâtres s'emplissent chaque soir de citoyens , et les églises sont désertes , si l'on en excepte celles de Saint-Boch et de Notre-Dame de Lorette, par des considérations mondaines que nous ferons valoir pliis loin. Le théâtre est donc la chaire quotidienne, la voix toujours retentissante qu'il faut abriter et garantir d'après les services qu'elles peuvent rendre à la société.
A ce point de vue, bi nous regardons nos salles de spectacle, nous n'en voyons pas une seule qui soit digne de Paris; pas une qui rappelle le but et l'action des jeux scéniques, qui réveille dans le souvenir du citoyen les émotions qu'il a reçues.
Le Théâtre-Français , enclavé dans le Palais- Royal, est d'un abord difficile; son péristyle sans saillie y sans renfoncement, s'aligne avec la rue Richelieu , sans donner à l'étranger l'idée que c'est le corps actuel des merveilles de Molière, de Racine et de Voltaire; que c'est de là d'où nos écrivains dramatiques s'élancent encore pour faire le tour du monde, pour agiter les cœurs partout oïl notre langue pénètre avec nos arts.
A cette enveloppe obscure <lu génie dramatique français, si nous opposons les théâtres de Saint-Pétersbourg, nous serons surpris de tout ce que peut élever de majestueux la volonté d'un homme qui commande à des esclaves et qui trouve l'or, le fer, le cuivre, le granit sous ses pas. Dans une -ville où les rues et les places publiques réalisent les plus belles décorations qu'on présente à nos yeux sur notre scène de l'Opéra, le Théâtre (le pierre et le Théâtre de la perspective de Newski sont des édifices qui annoncent la majesté de l'art dramatique. A la rigueur, le style grec convient à ces constructions, et les colonnes du temple de
Jupiter ou de Minerve peuvent orner le monument où des chrétiens s'assemblent pour leurs plaisirs. D'ailleurs, en Russie, la civilisation correspond encore à l'antique organisation romaine : le patriciat y domine des esclaves, et le pouvoir impérial y fait courber le front des patriciens. L'émancipation de la pensée n'y a pas produit laffranchissement. Les révolutions qui s'y sont faites ressemblent à celles du prétoire , mais une tète couronnée n'y a pas roulé sur Téchafaud, au nom de la loi , pour crime de lèse-majesté populaire. Le théâtre russe est une importation étrangère; il ne dit rien par lui-même, car il n'est rien dans son passé qi»'une volonté du trône ; tandis qu'en France, et pour le Théâtre-Français surtout , l'édifice peut raconter l'histoire de l'art , et joindre l'écusson des confrères de la Passion aux statues de Corneille et de Molière.
Quand Pierre 1®^ fondait Saint-Pétersbourg, quand l'électeur de Brandebourg Élisait de Berlin la capitale d'un royaume , le théâtre avait déjà en France l'autorité de la puissance sociale, par l'exercice des facultés intellectuelles. Ces princes pouvaient, dans le champ où leur volonté élevait une ville, marquer la place où serait le théâtre. Leurs successeurs purent appeler les architectes les plus renommés ea Italie ou en France pour donner un
caractère monumental aux édifices; rien ne manquait, ni l'espace, ni les bras, ni la crainte qui fait mouvoir les hommes y si ce n'est le génie de l'unité, qui lie la volonté du prince aux besoins et à l'avenir moral du peuple. Une arcbitectonographie de Saint-Pétersbourg et de Berlin ne nous offrirait que des imitations, et rien qui eût la valeur originale d'une fonction particulière^ d'une idée nationale : les théâtres y sont élevés sur des places spacieuses, y montrent de belles façades^ comme les églises, mais sans caractériser par le but et par la pensée. L'église métropolitaine de Notre-Dame de Kasan, à Saint-Pétersbourg^ qui tend ses colonnades comme deux bras entr'ouverts pour enlacer le peuple, n'est qu'une imitation mesquine de Saint*Pierre de Rome; mais les deux théâtres sont de beaux monuments.
La salle de l'Académie royale de musique de Paris est, dit-on, une salle provisoire, et l'emplacement qu'elle occupe ne permettait guère de faire mieux que l'on a fait. A Paris, le terrain n'est point à l'État; quand il doit l'acheter, on le lui vend cher. La construction d'une salle de spectacle n'autorise pas l'expropriation pour cause d'utilité; il faut consulter la convenance du quartier, enfin l'on n'y peut rien construire sans démolir.
La façade de la rue Lepelletier offrirait quelque
chose (le monumental, sans l'auvent qui règne sur foute la largeur de l'édifice et qui cache en partie son vaste vestibule: les dimensions seules annoncent que ce n'est pas là une maison ordinaire. Sur un terrain libre, peut-être l'aspect de cette construction auraU-il quelque noblesse par la disposition d'un grand ordre ionique de huit colonnes lisses, sur lesquelles l'entablement à modillonsfait ressaut, et qui portent les statues des muses. Dans les entre-colonnes de cette ordonnance ionique, règne un petit ordre dorique dont la corniche architravée forme imposte et supporte les retombées des arcs dont les tympans sont décorés de figures en bas-reliefs, avec les attributs de la musique. Quoique cette façade soit une imitation d'un beau monument de Palladio, elle ne produit pasl'effet qu'on en devait attendre, parce qu'elle ne caractérise pas suffisamment un théâtre. Ce peut être un restaurateur, un café, une galerie de curiosités pu de vente, mais rien ne symbolise l'Opéra, cet Opéra de Paris, dont on parle sur toute la terre; et, provisoirement, il eût été facile de mieux révéler aux regards le but de cette enceinte. Si, avec les arts qui composent le drame lyrique et le ballet, on ne parvient pas à figurer un symbole, c'est qu'on y met de la mauvaise volonté.
Le théâtre de San^Carlo^ à Naples, malgré la simplicité un peu sévère de sa façade, a quelque chose de solennel et d'imposant, bien que sa situation se prête mal à la faire valoir. Cette façade semble s'avancer tout exprès pour former un bout de rue entre deux larges places, celle du Castello et celle du Palazzo; et l'impression fâcheuse qu'on, en reçoit s'augmente encore à voir son large fronton de lave grise, teinte monotone, où les ombres ne feraient rien saillir, même si la surface de l'édifice . n'était pas plane et nue. Avant cette façade il en existait une autre qui disparut après le dernier incendie; elle était décorée de bas-reliefs et d'ornements relatifs au but de l'édifice.
Le théâtre de la Scala^ à Milan, quoiqu'il n'ait pas l'apparence d'un monument destiné aux arts scéniques, se fait cependant remarquer dans cette ville de palais, non que son dessin architectural soit très- différent de la simplicité des habitations particulières, mais il offre une masse imposante. D'ailleurs , que pouvait faire l'artiste Pier, Marini, si près du Dôme^ dont les milliers de flèches de marbre élèvent des statues verà le ciel ?
A Rome, les théâtres, renfermés dans des maisons, ne se trahissent par rien d'extérieur, et cette espèce d'incognito révèle moins la sévérité dugou-
vernement papal à cet égard ^ que la réserve des habitants. Il pouvait venir à l'idée du Bramante de placer le Panthéon d' Agrippa dans les airs; mais aucun artiste, dans la ville éternelle, ne devait songer à rapetisser l'amphithéâtre Flavien ou le théâtre de Pompée. A Florence , cette ville de la liberté et des arts modernes , les théâtres n'ont aussi rien d'apparent à l'extérieur. A Turin, le grand théâtre se trouve pour ainsi dire enclavé dans le palais du roi. Mais à Gènes, le nouveau théâtre de CarlofelicCy construit récemment sur une place faite exprès pour faciliter ses abords, offre, dans un assez bon style, une idée de sa destination.
L'art dramatique n'était pas encore un besoin quand les villes italiennes se gouvernaient, sous le nom de républiques, par leurs propres citoyens; quand, jalouses de leur liberté, elles paraissaient uniquement occupées de la défense du droit de souveraineté. Mais cet amour d'indépendance devait bientôt s'éteindre dans la mollesse, et Florence se consola du joug des Médicis par l'étude des poètes anciens et par la culture des arts. Alors, à la fin du seizième siècle, quand les confrères de la Passion n'avaient en France que les tréteaux de la rueMauconseil, deux théà- III. 7
très s'élevaient en Italie, à Vicence et à Panne, pour rappeler la majesté des théâtres antiques. Le célèbre architecte Palladio^ qui était né à Vicence, y déploya ses talents d'une manière si brillante, qu'il inspira à ses concitoyens le goût le plus vif pour la belle architecture. Ce fut particulièrement par la construction du théâtre olympique qu'il montra son génie. \2 Académie olympi' que établie à Vicence, et l'une des plus anciennes dltalie, avait fait élever ce théâtre pour donner une idée des spectacles de l'antiquité , et Fartiste se montra digne des plus beaux temps de Rome. C'est à Palladio que Vérone doit aussi le superbe portique de son théâtre, orné d'inscriptions étrusques et de bas-reliefs grecs et romains. Quant au théâtre de Parme, il fait partie du pabis ducal de cette ville, et nous parlerons plus tard de son intérieur, ainsi que de la salle du théâtre olympique de Vicence^
A Paris, le théâtre de TOdéon est sans cotitredit le seul qui ait une importance extérieure : encore tout y manque d'élévation. Son aspect est triste, et la galerie voûtée qui l'entoure est sombre comme un cloître, dont elle donne plus une idée que celle d'un lieu destiné à nos plaisirs. Cette salle « bâtie sur les plans de MM. Peyre et Wailly ,
pour les comédiens français, qui jouaient à la salle des Tuileries, après avoir quitté celle de la rue des Fossés-Saint-Gerrnain des Prés, fut ouverte en 178a. Elle fut l'objet d'un grand nombre de critiques : a Un bâtiment tout nu, une masse lourde, une colonnade d'ordre dorique, disait-on alors , on ne peut rien faire de plus simple et de plus pesant. £t ces deux maisons collatérales qui •'élèvent bien au-dessus du principal édifice, comme elles choquent la convenance ! Et ce pla*fond du portique, si bas, qu'il semble écraser ceux qui passent dessous, peut-on rien faire de plus inconséquent?» On avait raison.
Ce fut un peu plus tard , en 1783, qu'on ouvrit la salle des Italiens. Nous avons sous les yeux un petit dialogue entre cette salle, appelée salle Fa-*
vart, et celle du Théâtre-Français à cette époque, aujourd'hui l'Odéon. Comme cet écrit, de Dulaure, est inconnu, nous allons le reproduire,—
LA. SALLE DES FRANÇAIS
Vous allez donc grossir encore le nombre de vos admirateurs, et mettre le comble à vos succès? Vous voilà comme moi revêtue d'une forme nouvelle. Il ne vous manquait que ce pas pour oser vous dire mon égale; et vous l'avez fait. Bientôt n'aspirerez-vous pas à l'honneur de m'éclipser par
une fortune plus brillante? Je ne vous l'envierai point en vérité ; je déplore seulement le sort de la bonne comédie : vos vieux madrigaux rajeunis, vos épigrammes tant rabâchées , vos fades chansons, vos vaudevilles insipides qui causent votre triomphe, n'accélèrent que trop rapidement la destruction du bon goût.
LA. SALLE DES ITALIENS
Comme vous prenez de l'humeur ! comme Tintérét du bon goût vous enflamme ! En vérité , ma chère sœur, si l'on ne vous connaissait pas, on penserait que vous défendez votre propre cause.
LA SALLE DES FRAITÇAIS
Moi , votre sœur ! vous, ma parente! je vous méconnais pour être de ma famille. Enfant issu de sources étrangères , obscures et méprisées, vous vous prévalez d'une gloire éphémère qu'un instant de folie détruira, comme un instant de folie l'a fait naître. Vous avez tout mis en usage pour vous élever jusqu'à moi ; peu contente de vos propres fonds, vous vous êtes insensiblement emparée de ceux qui naturellement devaient m'appartepir ; vous avez eu l'audace de chausser le brodequin, et peut-être ^m jour le cothurne... J'en frémis. Les drames me donnaient encore un
PHYSIOLOGIE DU THÉÂTRE. loi
caractère de distinction. Et Ton en voit chez vous d'aussi sombres, d'aussi effrayants, d'aussi excellents que chez moi. Il me restait pour dernière consolation une ombre de gloire que me donnait ma nouvelle structure ; je semblais conserver encore mon antique suprématie, et voila que vos efforts pour m'égaler m'arrachent cette dernière prérogative. Quoi ! yerra-t-on de sangfroid le sabre d'arlequin le disputer au poignard de Melpomène, la houlette des bergers au sceptre des rois ? Tout est perverti ; il n'y a plus de dignité , plus d'ordre , plus de mœurs. Oh ! quel siècle l o tempora !
LA SALLE DCS ITALIENS
Il ne faut pas vous mettre si fort en colère : aije tort d'employer tous les moyens capables de fixer mon sort et d'agrandir ma fortune? Vous me reprochez ma naissance. Ah ! que cela est pitoyable ! laissons aux gentiilàtres de semblables disputes. Croyez-vous d'ailleurs que gli Gelosi ne valaient pas certains Confrères dont vous descendez en ligne directe? ils étaient moins tristes. Vous réclamez quelques drames qui ont malheureusement paru chez moi. Je vous les abandonnerais de bon cœur, si je ne savais pas qu'il faut souvent varier , s'accommoder à tous
102 PHYSIOLOGIE DU THÉATBE.
les goûts , même aux ridicules : il y a des gens qui veulent pleurer pour se divertir. Et quant à ma nouvelle construction, de quel droit vous en plaignez-vous ? N'est-ou pas maître de se loger, de se vêtir à sa fantaisie? En vérité, ma très-chère soeur, je crois que vous avez efivie de rire,
LA SALLE DES JPAANÇA1S
Apprenez que depuis longtemps on ne rit plus chez moi.
LA SALLE DES ITALIENS
Al) ! pourquoi vous dopner ce travers ? on y rit, j'en suis certaine, surtout à vos nouvelles tragédies.
LA SALLE DES FRANÇAIS
Ce n'est pas à vous, non plus qu'à tant de gen^ qui s'en mêlent, de juger de mes tragédies nouvelles : mes auteurs savent bien ce qu'ils ont à faire.
LA SALLE DES ITALIENÇ
Mais on ne sait guère ce qu'ils font.
LA SALLE 9ES EHANÇAIS
Il vous appartient bien de critiquer de semblables productions... Je suis encore trop indulgente de m'abaisser jusqu'à vous répondre. Vous qu'or^ a vue jadis bannie, rappelée, interdite, et pro-
luenaut de tréteaux en tréteaux votre misère et vos fades quolibets, vous avez Timpudence de vous mesurer avec moi ?
LA 8A.LLE DES ITALIEITS
Vous revenez encore sur les prérogatives de votre ancienneté : avouez que cela ne s'accorde guère avec cette sévère philosophie dont depuis quelque temps vous égayez vos comédies ; mais ce qui émeut si fort votre bile dramatique, je le vois bien, c'est l'élégance de ma nouvelle cons* truction; n'est«il pas vrai ? par lez sincèrement.
LA SALLE DES EEANÇAIS
L'élégance! en vérité , cet amour-propre vous convient à merveille : l'élégance ! vous vous croyez peut-être sans défaut ; vous ne vous connaissez guère. Croyez-vous qu'il suffise que votre façade soit décorée d'un ordre colossal pour avoir le caractère qui vous convient ? croyez-vous que votre attique énprme qui pèse si lourdement sur vos frêles colonnes ioniques offre un coup d'œil bien satisfaisant ?
LA SALLE DES ITALIElfS.
Cet attique que vous blâmess sert à cacher le comble et dérobe aux yeux les tuyaux et les cheminées qui font che?; vous un si mauvais effet.
LA SALLE DES FRANÇAIS
Croyez-vous que votre place étroite et mesquine donne une grande idée de votre magnificence ? il semble que vous ayez craint que votre frontispice ne fût examiné trop attentivement. Pour le bien observer, il faudrait être placé au troisième étage des maisons qui lui font face ; aucune des rues nouvelles ne vient y aboutir , comme chez moi; vous vous êtes cachée, et c'est dans un cul-de-sac.
LA SALLE DES ITALIENS
J'avais mes raisons pour me placer de cette manière,
LA SALLE DES FRANÇAIS
A^ous pouviez sans peine tirer un bien meilleur parti de votre emplacement ; mais c'est à ces mêmes raisons, ou plutôt à une vanité bien ridicule, à un amour-propre bien puéril, que vous avez sacrifié une situation beaucoup plqs avantageuse et plus naturelle, Qui vous empêchait de présenter votre façade aux boulevards ? qui vous empêchait de laisser entre vous et eux un espace vaste et commode qui eût bien mieux fait valoir votre architecture ? La perspective de votre colonnade se confondant dé loin avec les arbres du
' boulevard , eût offert aux passants le spectacle le plus riant et le contraste le plus agréable ; mais vous avez honteusemeut tourné le dos à cette promenade charmante ; et la face que vous lui présentez , bien loin d'annoncer un édifice public , ne diffère en rien des bâtiments particuliers.
LA SALLK DES ITALIENS
Je VOUS le répète , j'avais mes raisons pour tourner le dos aux boulevards.
LA SALLE DES FRANÇAIS
Je les connais ces raisons : vous avez eu la petitesse de craindre que l'on ne vous assimilât aux spectacles forains qui jadis eussent été vos égaux. Vous vous rappelez votre origine ; mais c'est pour en rougir. Ingrate que vous êtes! vous méprisez votre famille.
LA SALLE DES ITALIENS
Ah ! vous moralisez , vous prêchez. On ne s'attend pas à ces choses-là ^ en vérité. C'est une trahison horrible. Il me semble entendre déclamer quelques scènes de vos drames larmoyants. Quand il s'agit de me placer, apprenez que je suis toujours mon caprice ou mon intérêt y et que je tourne le dos à qui bon me semble.
LÀ SALLE DES FRANÇAIS
Ce n'est pas tout.
LA SALLE DES ITALIENS
Encore ?
LA SALLE DES FRANÇAIS
Ije luxe et Fini^onséquence semblent avoû* tout réglé chez vous : votre parterre a trop peu d'étendue, et vous avez conservé l'usage ancien .et barbare d'y laisser les spectateurs debout. L'éclat de l'or dont tous vos reliefs brillent nuira certainement aux effets du théâtre, et absorbera l'éclat de vos belles spectatrices.
LA SALLE DES ITALIENS
Les femmes aimables, même les petites maîtresses, viennent chez moi pour voir plutôt que pour être vues : quant à mes spectateurs debout, pour être contents 9 ils n'ont pas besoin d'être assis.
LA SALLE DES FRANÇAIS
Je vous le souhaite. Croyez-vous encore que votre couleur marbrée , qui remplit tous les fonds de votre salle , fasse toujours de bons e(fets ?
LA SALLE DES . ITALIENS
Que m'importe? je suis de I9 couleur à la mode,
PHYSIOLOGIE DU THËAXaE. 107
LA SALLE DES FRANÇAIS
Mais pensez*vous que votre couleur à la mode ne {Contrarie pas les règles du bon sens et des convenances, en représentant en marbre ce qui doit naturellement être en bois ou de quelque autre matière ?
LA SALLE DES ITALIENS
Encore ! vous parlez raison (Elle chante)
Et qu'est-ce que ça méfait à moi y quand je chante et quand je..,,.?
LA SALLE DES FRANÇAIS
Vous vanterez-vous de la disposition de vos loges? Des places de côté des troisièmes et des secondes on ne voit pas absolument la scène : mais c'est bien pis encore aux quatrièmes loges , où du nombre des spectateurs qui sont jucbés audessus de l'entablement qui couronne votre salle, les deux tiers ne peuvent absolument porter la vue sur le théâtre , que la saillie de la corniche leur dérobe entièrement. Si des objets utiles on passe aux objets de décoration, on n'est pas moins révolté. Est-il rien de plus gauche que ce vaste et pesant rideau, qui, de l'inténeur du théâtre^ vient se retrousser avec effort au-dessus de lavant-scène? Un seul bras en soutient tout le poids, et c'est le bras d'une fenune, d'une Renom-
niée, très-lourde elle-même par le métal dont elle paraît formée , et qui d'ailleurs est Irès-occupée à publier la gloire du Théàtre-ItaUen.
LA SALLE DES ITALIEITS
Ah ! ne vous moquez pas de ma Renommée , vous en avez deux che^ vous, qui, certainement, ne font pas plus de bruit que la mienne toute seule; chez moi, elle représente une allégorie ingénieuse. Accompagnée du génie de ce théâtre, elle semble lever le voile et annoncer elle-même...
LA SALLE DES FRAITÇAIS
Elle semble dire aux spectateurs : Foyez et admirez; cela est fort modeste.
LA SALLE DES ITALIENS
Vous m'avez donné l'exemple de cette modes^ tie. Mais ne me faites pas de plus longs reproches, parce que si je passais en revue tous vos ridicules, et que ma mémoire pût me suffire à les retenir, je vous accablerais sous le poids de ma censure, et je rabaisserais un peu votre morgue ordinaire. Je vous parlerais de vos signes du zodiaque, de vos figures de monstres marins, de votre foyer où il n'y a plus de place pour les futurs auteurs dramatiques, etc., etc., etc. Je répéterais tout cequ'on vous a reproché dans le temps. Je vous citerais surtout vos corridors dans les-
quels, après la pièce, on voit vos acteurs tout costumés se sauver au milieu de la foule pour rejoindre leurs loges. C'est Mahomet^ c'est défunte Zaïre ^ c'est Auguste^ c'est Crispin^ c'est tout ce que vous voudrez; mais il est indécent de confondre avec un public, toujours peu respectueux, des personnages de cette distinction, (les héros , des têtes couronnées. Chez moi , mon Arlequin j mes Bergers ^ ne seront jamais exposés à cet inconvénient; sans être vus, mes acteurs pourront paisiblement regagner leurs retraites. Mais taisons-nous sur nos défauts; les yeux perçants de la critique ne les découvriront que trop bieir. Le monde est rempli de ces esprits inquiets et caustiques qui ne cherchent le mal que pour le plaisir malin de le publier : repoussons leurs traits satiriques, en leur répondant par ce vers qui console si bien les petits talents :
« La critique est aisée, et l'art est difficile. »
— Il nous a semblé utile de citer ce morceau de critique, non qu'il soit bien saillant^ mais pour donner une preuve de la stagnation du progrès en fait d'architecture, car toutes les fautes du passé ne servent guère aux hommes d a présent. Une note de cette brochure est relative
au théâtre de la Porte-Saint*Martin , qui , comme on le saityfut construit en soixante-quinze jours pour y placer provisoirement l'Opéra, après l'incendie de la salle du Palais*Royal :
« Voilà, dit Dulaure, depuis »deux ans, trois salles de spectacle nouvellement construites; deux ont une existence durable, la troisième n'en a qu'une momentanée. Oserai-je le dire? C'est cette dernière, qui, malgré la promptitude extraoïxlinaire de son exécution et les matières peu solides qui y ont été employées, offre le moins de défauts et une architecture plus caractérisée. On s'occupe aujourd'hui de la construction d'une nouvelle salle d'Opéra; entre autres projets, le sieur Poyet, architecte, vient d'en proposer un au public, dans lequel il promet, page 9, que a la ce décoration extérieure sera simple, mais impo- « santé et majestueuse. • . . sans cependant y emc( ployer de colonnes, qui se lient toujours mal avec a les besoins que doit indiquer la seule vue d'un « théâtre. » Sans examiner quels sont ces besoins qui se lient mal avec des colonnes, je ne pense pas, comme le sieur Poyet, que le temple des grâces et de l'amour, le rendez -vous des arts d'agrément et de frivolité , doive être décoré d'une manière' simple , imposante et majestueuse.
PHYSIOLOGIE DU THÉÂTRE. l ! l
M. Poyct assure que c'est là le vrai caractère d'un pareil monument. Notre moderne Yitruve continue: ce Un soubassement mâle et sévère. . . » Stle sieur Poyet eût proposé de construire un hôpital , un hôtel des invalides , un arsenal , une prison , etc., il ue se serait pas exprimé d'une manière plus caractéristique.
Aujourd'hui, il faut bien le dire, l'architecte Poyet a raison contre le critique Dulaure. Au reste, ce n'est pas là une singularité.
Le théâtre provisoire de la Porte-Saint*Martin est resté une chose définitive^ comme d'ordinaire, malgré les inconvénients sans îiombre de son emplacement. La façade est privée des grands ornements de l'architecture, mais elle est cependant décorée avec une sorte d'élégance. Huit figures en termes accompagnent les trois entrées, et des colonnes ioniques, correspondant à ces cariatides, portent trois grande^ arcades, au-dessus desquelles est un ba^relief qui contraste d'une façon bizarre, aujourd'hui, non-seulement par leur forme, mais encore comme attributs, avec le drame sanglant qui ruisselle à l'intérieur, et les inisè^es de cette scène déchue d'une ancienne splendeur. Rien ne justifie mieux le sic transit ghria mundi que l'aspect du directeur guettant
chaque soir ies spectateurs. Mais tous passent, aucun ne s'arrête au bureau : Lucrèce Borgia a empoisonné le public ; la Tour de Nesle est un coupe-gorge où l'on ne se risque plus à entrer. Le drame extra-naturel a donné la mort à cette malheureuse scène; l'agonie est longue, et ce ne sont pas les médecins appelés à sou secours qui pourront la guérir. Le peuple, c'est-à-dire, les gens laborieux, pour lesquels les ^lirecteurs des théâtres de mélodrames combinent leurs atrocités antilittéraires y ne vont au spectacle que le dimanche et le lundi; les cinq autres jours fournissent un public plus élevé dans la hiérarchie sociale, dont l'éducation exige des ouvrages mieux conçus et surtout mieux exécutés. Ces spectateurs de grandes places y et ce sont les grandes places qui font les fortes recettes, ne se laissent plus si facilement prendre au cliarlatanisme de l'affiche et de la réclame : à la rigueur on va voir les lions de M. Van Amburgh, maison se fait un scrupule, quelquefois même un cas de conscience, d'aller aux va-tout de M. Harel.
Tous les autres théâtres de Paris sont nouveaux, L'aîné, le théâtre des f^ar/^/e^, est sans contredit le plus élégant et le mieux construit. Sa/ogj^/a, comme diraient les Italiens, est un joli balcon qui se mêle
PHYSIOLOGIE DU THÉÂTRE. lis
aux arbres du boulevard et dont l'aspect est gracieux.
La &çade du Gymnase Dramatique ne produit aucun effet. Celle du théâtre de l'Ambigu -Comique est prétentieuse et ridicule, pour sa situation, avec ses trois ordres de colonnes superposées et ses statues: elle rappelle le mot de Sophie Ârnoud, à propos de l'ancien hôtel de Thélusson, rue (le Provence : « C'est une graude bouche qui s'ouvre pour dire une bêtise. » L'architecte de l'Ambigu s'est dit, comme Figaro : « Il faudrait quelque chose qui eût l'air d'une idée. »
Plus loin, en suivant le boulevard, nous arrivons au Cirque-^Ol/mpique. Cette grande masse de pierre pouvait avoir toute autre forme indifféremment; cependant les groupes de chevaux qui figuraient aux deux angles élevés de cette façade avaient le mérite. d'exprimer nettement la destination de ce théâtre. Pourquoi lesa-t-on supprimés? La façade de la Gaieté contient son histoire ; on y lit d'un côté : fondé en i 670 par J.-B. NICOLET, reconstruit en i8o8. Et au-dessus : DRAME puis VAUDEVILLE. De l'autre côté , de la même manière : INCEITDIÉ LE 21 FKVBiKR i835, réédifié en fer la même année. Bourlat, architecte. MÉLO- DRAME puis FOLIE.
IIL 8
If4 PHYSIOLOGIE DU THÉÂTRE.
Si Paris Dépossède pas un seul théâtre en rapport de la beauté de ses autres monuments, c'est dans les provinces qui! faut en chercher un digne de la France; et le grand théâtre de Bordeaux mérite qu'on en parle ainsi. Architecture, situation, beautés extérieures et intérieures, il réunit tous les avantages. Paris, Londres, Vienne, Tltalie, Naples, possèdent des salles plus vastes et plus magnifiques intérieurement, mais aucune n'approche de la majesté extérieure de celle de Bordeaux.
Le grand théâtre de Bordeaux a été construit sous le règne de Louis XVI, par le célèbre architecte Louis, sur l'emplacement du temple antique de Tutelle, détruit en 1677. 11 est entièrement isolé et occupe un des côtés d'une belle place carrée. Le péristyle, en voûte plate, est décoré de douze magnifiques colonnes d'ordre corinthien; la frise qui est au-dessus est couronnée d'une balustrade qui porte douze statues, répondant à chacune des colonnes. Les trois autres façades sont ornées de pilastres de la même dimension et du même ordre que les colonnes du péristyle. Du portique, on passe dans un vestibule majestueux et d'ime ex* Irème hardiesse» dont la voûte plate, ornée de belles rosaces , est soutenue par des colonnes can-
nelées d'ordre dorique. Dans le fond, de cet immense vestibule se développe, à droite et à gauche, un double et vaste escalier , d'une forme noble et hardie, éclairé par la coupole ^ et non moins riche de sculpture et d'architecture : il conduit à un second vestibule soutenu par uu péristyle de huit colonnes ioniques^ d'où le public se distribue dans les diverses parties de la salle. Douze colonnes cannelées , d'ordre composite , et du plus grand module, élèvent , dans cette salle, leurs chapiteaux dorés jusqu'au plafond, en séparant en autant de balcons chaque rang de loges. Le théâtre, par son immense étendue, répond parfaitement au beau style de l'édifice, et ne le cède en grandeur à aucun autre théâtre connu. Le jeu des machinés s'y exécute avec facilité; on y admire surtout les quatre étages placés au-dessous du théâtre, et l'ingénieuse machine qui sert à exhausser à volonté le plancher du parterre au niveau du théâtre. Audessus du vestibule est une belle salle de concert, de forme ovale , distribuée en trois rangs de loges, et ornée de belles colonnes cannelées, d'ordre ionique. Un foyer d'hiver, une galerie d'été, ornée] des bustes des grands maîfres de la scène française, deux cafés et divers appartements occupent le reste de ce vaste édifice, qui fut cons-
ri6 PHYSIOLOGIE DU THÉÂTRE.
fruit par les soins du duc de Richelieu , et ouvert le 8 août 1780, par la plus belle de nos tragédies,. ^^//a//^^ qui fut représentée trois jours de suite.
Nous avons donné cette description complète, pour n'avoir plus à y revenir, et aussi pour servir en quelque sorte de point d'appui k nos jugements.
Quelques autres grandes villes de France, notamment Dijon, Lyon et Nantes, possèdent chacune une salle de spectacle plus belle, proportion gardée, qu'aucune des salles de Paris, si l'on en excepte celle de l'Opéra, à l'intérieur; et nos observations à cet égard affirment ce que nous avons dit de la fonction de Fart dramatique et de la ^possibilité de le faire concourir au développement intellectuel des citoyens, dans les provinces.
Maintenant si nous portons nos regards sur l'Angleterre, si nous cherchons à Londres des théâtres en rapport avec cette immense ville, nous voyons le tkédtre-^rojral ou l'Opéra enfermé dans un pâté de murailles, vis-à-vis de maisons particulières magnifiquement ornées, et près de la petite salle de Hay-Marketty qui voudrait bien former un péristyle avec quelques colonnes. I^s théâtres de CovenUGardcn et do Drury-lanej%\i\\éS'
dans des rues étroites et commerçantes, prësen* tent cependant un extérieur plus imposant qu'aur cun de nos théâtres parisiens. Au reste j chez les Anglais, il ne manque à Tarchitecture que le goût, et les monuments en général pèchent plus, par la pensi^ée que par l'exécution.
A Vienne et dans toute l'Allemagne, les théâtres ne sont nullement remarquables; mais si l'artiste n'a rien donné à l'extérieur qui pût satisfaire la vue , le spectateur étranger trouve un dédommagement durant la représentation^ par l'observatioii du caractère germanique.
En Espagne, les théâtres sont de misérables bouges, et la plus belle salle de Madrid ressemble à celle de madame Saqui sur notre boulevard, du Temple.