‹ Physiologie Du Theatre, Par Hippolyte AugerChapitre 4 sur 29 · DÉCORATION · texte numérisé non relu

DÉCORATION

Le théâtre proprement dit , c'est la scène. On demandait à J. J. Rousseau par quel motif il se refusait à voir les dispositions intérieures de la scène : ce C'est, répondit-il, parce que je ne désire pas « de connaître les grands moyens que l'on em- « ploie pour produire de petits effets. » Il faut l'avouer, rien n'est plus compliqué que les rouages , les machines , les poids , les contre-poids , qui font mouvoir les décorations, les gloires , les nuages et tout le matériel du spectacle.

PHYSIOLOGIE DU THÉÂTRE. nu

Le théâtre est divisé en trois parties : la première est l'espace qui existe entre la ligne supérieure du cadre et le comble ; la deuxième est celle qui s'offre à la vue du public ; la troisième est la cavité qui est entre le plancher et le niveau du sol sur lequel 1 édifice repose. Ces trois parties, dans les théâtres bien construits, ont entre elles une hauteur approximativement égale pour suf^ fire aux besoins du mécanisme. La cage ou uuir d'enceinte est çt doit être d'aplomb. Les murs doivent être en briques pour ne pas redouter les effets du feu. Le plancher est divisé par plans ; chaque plan a sa coulisse. La largeur de l'avantscène sert de module à toutes les dimensions de la salle et du théâtre même. Car c'est sur ce cadre que se dirige la vue des spectateurs, c'est de ce cadre que toutes les illusions partent;, pour arriver à la salle.

Nous nous bornons à ces indications sommaires : une description détaillée n'offrirait aucun attrait; l'immense quantité de détails techniques nous entraînerait trop loin. D'ailleurs le public doit ignorer tous ces détails, soyons pour lui de l'avis de Rousseau.

L'exécution dramatique est le concours de tQUs les beaux arts , ainsi que nous l'avons, dit : K'

poète' fournit Tinvention et la contexture de la fable/ le musicien le soutient clans ses efforts y et les. talents de Tacteur^^ du directeur et des machinistes, animent Toeuvre et lui donnent cette force d'impression qui agit sur Tàme des spectateurs. Mais on ne comprend pas assez que la construction d'un théâtre est aussi importante à la perfection dramatique que chaque art particulier des parties diverses qui concourent à ce spectacle : la construction d'un théâtre n'est donc pas un simple problème d'architecture.

Tant que le mérite des oitvrages et le jeu des acteurs ont suffi pour intéresser aux représentations dramatiques, on a pu supporter les défauts de construction et de distribution des salles , et le matériel scénique vicieux et discordant :

une puissance inconnue n'excitait pas de regrets ; on ignorait toujours jusqu'à quel point la vérité de la mise en scène peut augmenter rémotion que nous allons chercher dans les spectacles. Au temps des mystères, la foi vive de l'auditoire ne demandait qu'un signe, qu'un mot; plus tard l'imagination des spectateurs fit encore une partie de l'illusion; mais la foi a disparu, rimagiuation s'est refroidie, et les pièces ne parlant plus qu'auxyeux, on a senti la nécessité de recourir

à Famélioration des détails j à la commodité des places. Le parterre debout est trop turbulent, il s'impatiente et ne supporte rien de médiocre. La décadence de l'art moral nous a donc valu le perfectionnement de Fart physique.

L'architecte en construisant un théâtre, au lieu de se laisser aller au gré de son imagination, devrait fixer d'gbord la théorie de construction de la salle, de sa forme, de ses dimensions, et principalement leurs relations et leurs convenances avec le théâtre ou la scène , partie la plus essentielle par ce qui doit s'y passer, pour ce que tout le monde doit y voir. Le théâtre le meilleur est celui où l'illusion la plus grande sera possible par la méthode la plus simple, et la meilleure des salles est celle où les spectateurs jouiront plus complètement et plus commodément de cette illusion. La belle salle , c'est la bonne salle.

Si à l'extérieur la façade doit donner une idée de la destination du monument, les accessoires intérieurs, le vestibule, les escaliers, les corridors qui conduisent aux loges , doivent par leur distribution faciliter l'entrée et la sortie des flots de la foule. Le foyer , presque exclusivement propre aux salles françaises, doi| tenir lieu des promenoirs que les anciens construisaient à proxi-

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mité de leurs théâtres : il est consiicré aux con- 'versations, sans que les jouissances du public puissent être troublées. Avant toute chose, il faut que l'architecte envisage la forme de la salle sous le rapport de la distribution et de l'acoustique. 11 est urgent que les spectateurs soient placés de manière à bien voir et à tout entendre. Malheureusement les architectes écoutent souvent plus le mercantilisme des spéculateurs dramatiques que l'intérêt de l'art : on veut placer plus de monde que l'enceinte n'en peut raisonnablement contenir, et surtout on veut satisfaire la vanité de ceux des spectateurs qui viennent plutôt pour être vus que pourvoir. De là la nécessité des loges davant-scène, des balcons et des galeries, qui nuisent à la sonorité des salles.

La décoration intérieure d'une salle de spectacle est d'une grande hnportance. C'est là que l'artiste peut se livrer à son imagination, et se rappeler ce qu'était le temple, dans le but de parler aux sens , pour disposer l'âme aux émotions du drame, pour l'entretenir durant les heures consacrées au spectacle. L'art du peintre et du sculpteur peuvent intervenir pour raconter l'histoire du théâtre, pour occuper le public pendant les entr'actes, sans trop le distraire de la pensée

.qui le retient dans cette enceinte.Tous les détails d'une salle devraient présenter aux regards lesemblêmes de la spécialité à laquelle elle est destinée , les attr^uts du genre , les tableaux qui peuvent prouver son degré d'importance , enfin tout ce qui lie cette individualité à la nation et à l'humanité.

En général, l'impression qu'on reçoit en entrant dans un édifice prépare naturellement pour ou contre les sentiments qui nous y attendent, et c'est là l'effet admirable des cathédrales gothiques : le premier aspect y invite au recueillement. Quand l'âme est d'abord impressionnée par les objets qui s'offrent aux regards , elle se prête plus volontiers à ce qu'on exige d'elle; elle reste attentive, elle suit, sans chercher à se soustraire à l'influence qu'on exerce sur elle , les incidents du drame le plus compliqué : elle comprend tout. Dans les théâtres destinés aux grands ressorts scéniques, cette première émotion est donc chose nécessaire, importante; et dans les théâtres de vaudevilles elle y est même d'un bon effet. Le théâtre des Variétés et celui du Gymnase, dans la décoration primitive de leur salle, offraient à l'œil une série de petits tableaux qui représentaient les principales pièces du genre

qu'on y devait jouer; mais au premier badigeonnage ^ le petit musée a disparu. C'est ainsi que des ornements sans goût et souvent étrangers aux localités, comme attributs, remplacent toujours les idées de l'artiste; car rien ne peut égaler l'insatiabilité du gain que manifestent les entrepreneurs de spectacles, si ce n'est leur parcimonie pour les dépenses indispensables aux jouissances du public.

Qu'on ne croie pas que la décoration d'une salle de spectacle, que le choix des teintes, que la variété et le goût des ornements soient des choses indifférentes en elles-mêmes; tout ce qui flatte ou choque le regard influe sur l'âme : savoir contenir les aspérités individuelles sous un même niveau, les façonner par la force du sentiment^ c'est le but de l'art et le talent de l'artiste. En général, pour les salles de spectacle, le décorateur ne se rend pas un compte assez scrupuleux de ses intentions ; il prodigue parfois les couleurs et les dorures sans obtenir de bons résultats; ses calculs portent trop sur la puérile considération de la toilette des femmes, à une époque où les femmes ont compris tout le ridicule de se couvrir de diamants pour assister à une représentation dranutique. Le plaisir moral qu'on va recevoir au

théâtre exige un laisser-aller qu'une grande parure ne permet pas toujours.

Malgré ce désir de flatter , au point de vue de la toilette des femmes, les salles françaises sont défectueuses, en ce sens y quelles sont presque toutes tapissées d'un fond rouge qui s'éclaire mal. Les nuances vagues et fausses , seules, se prêtent bien à&ire valoir les variétés de couleurs, mais elles manquent de caractère , et l'aspect général de la salle y perdrait; aussi est*ce pour obvier à cet inconvénient que les salles, en Angleterre, sont presque toutes blanc et or, sur un fond d'une teinte excessivement claire. Nous donnons ces détails pour qu'ils soient pris en considération par les hommes spéciaux*

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