‹ Physiologie du troupierChapitre 11 sur 17 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Va récit de viens Troupier.

e vieux troupier s'exprima ainsi:

« C'était du temps de l'invincible République, a cette époque où.

i le grand Empereur n'était encore que le

'"""" -■ . -.=, PetitCapo-

ral. Un bataillon de volontaires parisiens ,

dont jefaisais partie, venaitde frotter un peu crânement le général Wurniser dans la personne des Autrichiens , lorsque mon bataillon est envoyé en cantonnement dans la Lombardie. Nous nous éparpillons dans la vallée, comme une fourmilière. J'avais reçu un billet de logement pour un villagç dont le nom a déserté de ma mémoire , et j'arrive chez le Lombard qui se trouve être deux Lombardiennes. L'une avait bien mérité les invalides, tant elle avait de services effectifs, la pauvre vieille; mais l'autre était une charmante petite enfant de troupe avec des nattes pommadées, astiquées et retroussées en guirlandes derrière le chignon, comme celles des ci-devant hussards de Berchigny ; elle possédait, en outre, des yeux châtains et un corsage entièrement occupé, enfin un vrai petit flanqueur. Ma présence semble d'abord les effaroucher ; c'était à tort ; — aussi, me dis-je à moi-même — :

» — Attention, Mandarou! la beauté va te passer en revue ; — et retroussant modérément ma moustache naissante Je leur demande des nouvelles de leur santé en ajoutant : — Si vous croyez que je viens dans ce séjour pour y mettre tout à l'envers, c'est une erreur : voilà mon billet de

logement Si je pouvais changer de caserne, je vous débarrasserais de moi ; mais le fourrier m'a cloué chez vous peut-être pour huit jours, la valeur d'une semaine, mesure de France ; je m'y conduirai comme chez les indigènes qui ont déjà eu l'avantage de loger un de leurs vainqueurs ordinaires. Une place à votre feu , si vous consommez du bois; item à votre luminaire , si vous en possédez ; la petite goutte de coquette-joyeuse, si vous la pratiquez; le tout avec un peu de paille, si vous en avez de reste; voilà tout ce que le règlement de la République m'alloue par jour; je ne réclame pas autre chose de vous , car les femmes sont un sexe que je révère lorsqu'elles font tout ce que je veux.

» La vieille ne répondit pas à mon discours parce qu'elle était aveugle ; mais la jeune, — qui était sa petite- fille , à ce que j'appris , — me dit avec son petit nez en l'air et les yeux baissés :

» — Monsieur le Français, soyez le bienvenu.

» A ces mots, je crus que c'était du trois-six qui coulait dans mes veines, et que j'avais un cataplasme de poudre à canon sur l'estomac, tant mon cœur y dansait la carmagnole.

■ Après avoir partagé avec moi une espèce de bouillie pour les chats, qui était excellente tant elle était sucrée, chacun se retira dans son logement respectif : c'est-à-dire que les femmes ne bougèrent pas ; mais la plus jeune, que la vieille avait appelée Nelly, me fit signe d'entrer dehors, où avait été préparé mon bivouac. Je commençai par consommer quelques bouffardes de simple caporal, histoire de profiter du grand air, dont j'avais grand besoin , pour me rafraîchir. J'allai peu après me coucher sur de la

paille fraîche, sous un hangar qui servait en même temps de poulailler; à preuve que je vis perché sur un bâton , au-dessus de ma tête, un superbe coq, véritable coq républicain, avec le plumage bleu, les revers blancs sur l'estomac, et sur la tête une aigrette rouge qui lui retom- t bait sur l'œil gauche comme aux grenadiers de notre bataillon. C'était d'un bon augure, d'autant que j'étais certain d'être réveillé de bonne heure, le lendemain, par le camarade de chambrée. Je m'endormis donc en pensant machinalement à la jeune bourgeoise.

» Mais pas du tout ! voilà que des sournois de Kinzerlicks, après s'être dissimulés dans le village, s'amusent tout à coup à y mettre le feu au milieu de la nuit, pour nous transformer en grillades. Bientôt toutes les maisons flambent ettous les naturels du pays s'éclipsent Moi, je me précipite dans la chambre de mes particulières hospitalières : la jeune criait comme un fifre du roi de Prusse qu'on frictionne avec le fourreau d'un sabre ; quant à la vieille , elle avait abusé de la circonstance pour s'évanouir. Cette vue me fendit le cœur. Cependant il était temps que j'arrivasse, le feu gagnait. N'ayant pas la force de les emporter toutes les deux, en un

tour de main je vide le mobilier dans la cour et je le fais passer par le soupirail de la cave, y compris la mère, que le feu avait déjà légèrement roussie; puis je rentrai.

» — Eh ! eli ! mademoiselle Nelly , dis-je a la jeune fille, qui se désolait toujours en augmentant; il faut se sauver plus vile que ça!

» Et je l'emporte dans mes bras a travers les

flammes, à preuve encore Qu'elle se cramponnait

à mes tresses et que, depuis ce jour, j'ai compris de quelle utilité les cheveux pouvaient être en campagne. £f cependant on disait alors que le général en chef voulait nous retrancher ce plus bel ornement de la nature, non compris ses autres accessoires.

» Je déposai provisoirement Nelly à quelques pas de la maison entièrement submergée par les flammes, dans l'église qu'on avait ouverte pour sonner le tocsin , et je me rendis au logement de mon capitaine. Le lendemain , l'ordre le plus parfait régnait dans le village : tout y avait été pillé ou brûlé!... J'allai aux informations:

j'appris que la petite bourgeoise s'était casernée à un quart de lieue de là , chez une de ses parentes. J'y allai. . . et voilà justement la bêtise !. . je n'aurais jamais dû la revoir, connaissant parfaitement mon cœur de tropique; j'avais déjà été amorcé la veille , le lendemain je fus harponné comme un conscrit de marsouin.

» — Mandarou , me dis-je à moi-même , en récidivant , tu vas t'enfoncer dans les manœuvres ; autant te vaudrait-il être amoureux de l'épouse du roi de Sardaigne! Eh bien, pas du tout ! je m'égarais considérablement ; vous allez en juger :

»Je continuais de fréquenter la Lombardienne sous le prétexte de m*informer chaque jour de sa santé qui était excellente. Un beau matin, elle m'apprend en pleurant comme plusieurs Madeleines qu'elle avait perdu sa mère la veille au soir.

» — En cherchant bien , lui dis-je dans ma simplicité, on peut la retrouver.

» — Hélas ! répliqua-t-elle , elle a cessé de vivre.

» Ce fut alors la désolation des désolations, car en effet la vieille bonne femme était morte de l'incendie rentré qu'elle avait attrapé dans la cave.

» Quand Neily se fut un peu calmée, je lui dis avec sensibilité :

— » Mademoiselle, je voudrais pouvoir vous servir de mère, car vous êtes un pauvre ange.

» — Ah ! monsieur le Français , répliqua-telle en braquant sur moi deux grands yeux brillants de larmes qui me firent plus d'effet que la bouche de deux obusiers de vingt-quatre ; si pour être un ange il suffit de bien aimer quelqu'un, vous avez raison, car après ma grand'mère , c'est vous que j'aimais le plus au

monde; et maintenant tous le voyez, je n'ai plus de mère...

» En disant ces mots ce cher ange du paradis moresque avait pris une de mes mains qu'elle

serrait en tremblant dans les siennes, toujours avec continuai ion du même regard, et par conséquent même feu.

»On m'eût jeté une poignée de cendre chaude dans les yeux , que cela ne m'eût pas stupéfié davantage. Cependant je conservai toute ma présence d'esprit pour lui répondre :

» — Nelly , en vérité, vous me con fusez.

Parole d'honneur!...

t — J'ai dit la vérité , ajouta-t-elle pour achever de me mettre la cervelle à l'envers. .

»Oh1 c'est-à-dire, c'est-à-dire qu'à dater de cet instant je fus complètement toqué ; je devins possesseur des deux plus méprisables maladies ; je n'avais plus ni faim ni soif. Cependant je ne pouvais avoir la crânerie de croire que je pusse jamais inspirer de l'amour à une jeunesse semblable... Eh bien ! voilà la controverse, car mes chefs ayant appris que je montais tous les jours de fameuses factions chez une jeune Lombardienne douce, honnête, riche et nullement grêlée du visage, que j'adorais perpétuellement, me firent jaser, et sur mes réponses, qui ne furent point évasives, ils prirent sur Nelly des renseignements satisfaisants, et, un jour, après l'appel du matin, mon capitaine me fit dire par le fourrier d'avancer à l'ordre à son logement; il m'offrit la goutte ; moi, pas fier, j'accepte.

» — Mandarou , me dit-il , tu as fait un bon choix, quoique tu ne t'en sois pas rapporté à l'ancienneté : il faut te marier avec la Lombardienne. J'ai obtenu pour toi, du gros major,

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une permission de vingt-quatre heures pour le jour nuptial.

» Puis il m'offre la goutte derechef : j'accepte en réitérant. Enfin avant de retourner à la chambrée, il m'articule ces paroles que je n'ai jamais oubliées :

» — Mandarou, souviens-toi que le mariage est la salle de police du sentiment : tel est l'avis du général en chef pour lequel tu feras une chose agréable en épousant indéfiniment ta fiancée qui est étrangère , mais que tu naturaliseras naturellement.

» Je me mariai donc avec ma chère Nelly qui, jusqu'à présent,, a été la crème de la fidélité, la reine des épouses. Quoique je n'aie pas toujours été présent, je crois avoir été son seul sultan, lors même que j'étais en Egypte; et, si j'ai du chagrin quelquefois , c'est qu'en supposant que je vienne à passer l'arme à gauche un de ces quatre matins, madame veuve Mandarou n'aura pas la moindre chique à mettre sous sa doit : n'est-ce pas dura avaler ? »

Et es disant ces mots , le vieux troupier essuya furtivement une larme tombée sur sa moustache grise.

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