‹ Physiologie du troupierChapitre 14 sur 17 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

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du premier boulet ; mais , au second boulet , il reprenait ses sens , et , .peu à peu , rentrait dans son état normal au fur et à mesure que le feu redoublait ; il fallait que la mitraille arri-

vât avec tous ses agréments pour qu'il se remit tout à fait.

Napoléon , qui s'y connaissait , répétait souvent :'

— Il ne faut pas dire d'un homme qu'il est brave, mais qu'il a été brave tel jour.

En effet , nos actions se lient tellement entre elles, nos sensations naissent quelquefois de causes tellement inconnues , qu'il nous est impossible de définir pourquoi ce que nous avons fait hier, nous ne pouvons le faire de même aujourd'hui.

Je ne sais plus qui disait du prince Eugène : — non de Beauharnais :

« Si son médecin lui donnait la... colique, il en ferait le plus grand. . . poltron de l'Europe. »

Voyez d'après cela à quoi tient la destinée d'un empire ! Une tranche de melon mangée mal à propos peut faire perdre une bataille.

Et puis le chapitre des antipathies !

S'il faut en croire les historiens, l'aspect d'une écrevisse crue faisait frémir Charles-le- Téméraire.

Alexandre pâlissait à la vue de deux pommes cuites.

César avait une aversion insurmontable pour le potage aux herbes.

Le fils de Marie Stuart s'évanouissait en voyant une épée nue.

Les érudits citeraient encore une foule d'autres exemples sur ces stupidités de la bravoure, sur ces poltronneries de gens courageux en diable !... Moi , je vais droit au fait , et je vous dirai que j'avais un cousin qui était un drôle de corps. — Tombé sur ce qu'on appelait alors un mauvais numéro , il fut fait dragon et expédié à Nancy. Quand on vit arriver à l'escadron cette lourde tête, ces grosses mains à gros doigts violets , et toute cette tournure de mardigras, les loustics se proposèrent de le tâler et de rire à ses dépens.

A cette époque , pour tâter un homme , on lui donnait quelques coups de poing dans l'estomac ou quelques coups d'éperon dans les mollets. — S'il avait l'air de ne pas y faire attention, on lui enfonçait une côte; — s'il se fâchait , on lui proposait un coup de sabre en partie liée.

Or, on tâta mon cousin. — Un prévôt (1)

(1) Voirie chapitre u.

le souffleta pour je ne sais quoi , — c'était de tradition , — el lui fit voir, comme on dit , trente-six bougies de l'Étoile; mais mon cousin , qui était Parisien pur-sang , né en plein faubourg Saint-Antoine, ne s'amusa pas aux bagatelles du code de caserne : il n'eut pas plus tôt le soufflet sur la joue , que le prévu t reçut un cruchon de grès sur la tête. — La tête et

le cruchon furent cassés du choc. — Dès ce

moment , mon cousin fut réputé brave , et on ne le tâta plus parce qu'on le reconnut pour bon enfant. — Dans un régiment , les bons enfants sont , en général , de fort mauvais coucheurs ; quoique très bon enfant , le prévôt ne fut regretté de personne.

Dans un bal champêtre , mon cousin se battait volontiers contre dix paysans pour que son

maréchal -des -logis pût, en toute sécurité, conter fleurette aux villageoises, et boire impertinemment le vin des malotrus sans payer.

— Il volait au besoin , dans les étables , des

cochons tout vivants , en dépit des cris atroces

de Tanimal et des grognements du propriétaire de Tanimal. — II aurait mis jusqu'à la poignée de son sabre de dragon dans le ventre de tous les brigadiers du monde, si ceux-là l'eussent gouaille sur quelque corvée contre son goût.

En un mot, mon cousin était un diable incarné, un braque , une véritable tête de bœuf: mais un hanneton l'effrayait ; il se fût trouvé mal en présence d'une araignée; une sauterelle l'eût fait fuir jusqu'aux confins du département de la Meurthe. — Mon cousin avait donc quelque analogie avec Charles-le- Téméraire , Alexandre , César, et le fils de Marie Stuart ; — ce qui est peu flatteur pour ces derniers.

Qui n'a vu quelquefois de ces grosses mouches azurées * toutes velues sur le ventre , luisantes et bourdonnantes? En tête-à-tête avec une de ces mouches-là, mon cousin se fût fourré dans un trou de souris , si déjà il n'avait eu une peur effroyable des souris.

Un beau jour donc , que ses camarades , qui avaient du temps de reste après les devoirs de l'écurie reraplfs et cent mille autres devoirs dont la litanie fait le désespoir du cavalier en général, et du dragon en particulier, lui proposèrent une petite promenade dans les environs

de Nancy, sur les bords de la Meurthe, qui sont charmants. — Tout le monde sait que la Meurthe se jette dans la Moselle , que la Moselle se jette dans le Rhin , et que le Rhin se jette dans la mer du Nord, qui ne se jette nulle part , — elle reste chez elle ; — mais tout le monde ne sait pas que la Meurthe foisonne de grenouilles , surtout aux environs de Nancy ; mon cousin l'ignorait complètement, le malheureux !

Or donc , les camarades lui proposèrent une joute en bateau ; lui , qui ne se doute de rien , parie , en comptant sur la vigueur de ses .muscles, devancer les plus gaillards à force de rames.

On accepte ; cinq minutes après , la barque qu'il conduisait allait s'engraver dans les sables d'un atterrissement sur lequel il avait été donner comme un furieux.

Aussitôt les camarades, dans leurs barques, font cercle, autour de lui; l'un d'eux ouvre une petite boîte , d'où il tire de ces grosses mouches que je vous ai décrites , attache chacune d'elles par une patte à un crin arraché à la queue des chevaux, puis s'amuse à faire voltiger ces infâmes diptères , sar-

costomes ou latéralisètes (1), a deux doigts

de la face de mon cousin, qui hurle aussitôt comme un démon exorcisé par un évoque.

A ses cris, à ses prières, à ses blasphèmes, l'eau se trouble; la vase du lit de la Meurtbe remonte à sa surface ; des croassements retentissent , et des myriades de grenouilles vertes , bleues, jaunes, grises, attirées par le gibier qui voltige et bourdonne , sautent comme des forcenées de ça , de là , en paraboles , en fusées , en travers , en droite ligne , de toutes parts , en escaladant la barque montée par mon

I') Insectes il ailes transparentes, sans étui. (Diction, d-hia. natm.).

infortuné cousin, qui, se croyant sur le poiut d'être dévoré par les grenouilles , — comme jadis un préfet par les hannetons, — recommande son âme à Dieu , car jamais il n'avait tant vu , tant entendu de grenouilles; c'était à se croire en Egypte , du temps de Moïse. Aussi promit-il tout ce qu'on voulut, pourvu qu'on le délivrât du reptile batracien.

Et lorsque, pour la première fois , mon cousin le dragon me raconta ses exploits, il passa sous silence l'épisode des environs de Nancy , qu'un ancien du régiment , qui avait fait la campagne d'Egypte — sous l'autre , — appela Grenouillapolis.

Maintenant, que j'ai indiqué une des trentedeux manières de pêcher les grenouilles , une autre fois je dirai la meilleure faconde les accommoder pour les manger.

Au temps de Napoléon, on fut pour les fricoteurs d'une sévérité terrible : on tirait sur eux comme sur l'ennemi, et lorsqu'on pouvait en attraper , on les jugeait et on les fusillait impitoyablement.

Comme on voit, la grande année eut aussi ses fricoteurs, mais leur type ne ressemblait en rien à celui des républicains : ceux-ci ne pensaient qu'à une chose , bien vivre ; n'importe à quel prix et par quel moyen. Je pourrai à l'appui de mon assertion citer une foule d'exemples, si je n'aimais mieux laisser parler un de ces fricoteurs émérites qui me raconta un jour de quel sacrifice on paya , dans son escouade , le plaisir de manger une soupe parfaitement faite.

« C'était au mois d'octobre 1813, me dit-il; nous étions aux environs de Leipsick : la nuit il avait fait très-faim et très-soif ; le lendemaiu matin , tout le monde se plaignait ; et cependant, on avait fait la veille, au régiment, une distribution de... % .. »

— Alors, interrompis-je à mon tour, pourquoi vous permettiez-vous de ne pas être con tents ?

» — Attendez, vous allez voir, reprit mon visiteur avec une sorte d'impatience : comme j'avais celui de vous le dire , on avait fait, la veille , une distribution du guêtres > une paire pour trois hommes. C'était bien pour la marche, mais pour l'appétit ce n'était pas suffisant. Nous possédions, il est vrai, dans l'escouade, une marmite en bon état; seulement ,

nous n'avions rien à mettre dans la damnée

marmite. Pour surcroit d' appointements le sergent s'approche de nous :

— » Camarades, nous dit-il, j'en suis réellement mortifié, mais, foi de gradé, je ne puis faire autrement que de manger la soupe avec vous ce matin ; je vous engage donc à mettre le pot-au-feu avec vivacité , et vous autorise , en outre , à le faire bon.

— » Hé bien , graissons la marmite ! s'écrièrent les camarades.

» Les amis se mettent en campagne et reviennent bientôt avec un superbe petit cochon d'Inde , une énorme galette, trois poires cuites et une tête de mouton parfaitement crue , enfin de quoi faire un potage excellent. Notre sergent , comme tout sergent de voltigeurs, était porté sur la bouche. Un de nos hommes, plus flatteur que les autres envers les chefs , a l'incohérence de dire en voyant ces provisions:

— » Il nous manque des légumes ; le sergent adore les légumes : comment faire ?

» Nous avions aperçu, au delà de nos ligues, un superbe champ de comestibles champêtres qu'un de nos petits tapins avait dépisté à la vue du feuillage ; mais ce champ faisait partie des

avant-postes ennemis; il était même gardé par un Prussien en sentinelle. N'importe ! j'y vais; j'ajuste le Prussien et je le descends sur luimême. Le poste prend les armes; moi , je tire les carottes , et j'arrive essouflé et triompant ! Ce n'était pas tout encore : le caporal d'ordinaire, très-gourmet de son naturel , prétend qu'il faut des poireaux. La possession de ce produit potager devait nous coûter un peu plus cher. Nous courons aux poireaux : les Prussiens nous reçoivent à coups de fusil; nous perdons deux voltigeurs , mais nous vendangeons impitoyablement, et notre intrépidité nous procure encore le légume généralement demandé.

» Je croyais la marmite au grand complet , lorsque le sergent s'avance vers moi, et me dit d'un air fort agréable :

— » Parisien, votre potage ne vaudra pas le diable si vous n'y introduisez un navet : le navet entre essentiellement dans la théorie du pot-au-feu.

» Le reproche était élégant.

— » Le sergent a raison ! s'écrient les amis, il nous faut un navet : un navet est de première nécessité.

- Hé bien , va pour le navet! leur dis-je

avec tranquillité ; le champ de légumes est en Tace : en avant, pas accéléré t . . .

» Ce qui est dit est fait : nous partons au pas de course , nous arrivons. Cette fois les Prussiens, qui s'étaient méfiés, étaient en masse. M'importe, nous attaquons le poste qui riposte ; nous fonçons , tête baissée et baïonnette idem , sur les Kinserlicks.... Il faut le dire pour la gloire des voltigeurs français , les

Prussiens reculèrent et le navet fut enlevé d'assaut et rapporté intact. Nous avions encore perdu trois voltigeurs cette fois; total, cinq hommes et un caporal de tués ; mais la soupe était excellente ! »

En campagne , aujourd'hui , les fricoteurs sont quelquefois traités avec sévérité. Leurs délits, toutefois, sont moins de la compétence du conseil de guerre que de celle de la chambrée. On ne les condamne que rarement à passer par les armes , mais souvent ils s'exposent à recevoir la savate. Si cette punition est plus rigoureuse qu'on ne se l'imagine, au moins ne compromet-elle pas leur tête.

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