‹ Physiologie du troupierChapitre 8 sur 17 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

e Troupier d'aujourd'hui est un troubadour qui acompte tout au pjus vingt ans de services , ce qui représente un ex-l>iou-Pioudc l'an de grâce 1820. Quoique parfaitement au courant des faits et gestes militaires qui se sont passés depuis cette époque, y compris la pro-

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menade d'Espagne, l'escapade de Morée, le tremblement de Navarin , la mystification d'Ancôue et la continuation d'Alger , le Troupier est d'une faiblesse de première force sur les exploits de la grande armée napoléonienne.

Il est ordinairement sergent, — accidentellement décoré , — dans une compagnie d'élite. Il est reconnaissant à sa moustache grisonnante, aux chevrons dont sa manche est tatouée , à son regard plein d'assurance et à ses pieds difformes. Quand il se promène escorté d'une demi - douzaine de Jeans-Jeans, on le prendrait pour un coq , — non gaulois , — qui se pavane au milieu de ses poules ; car le Troupier a une prodigieuse affection pour les Jeans- Jeans , dont il s'érige en cicérone obligé de la discipline du corps-de-garde , et en historien impartial de la salle de police.

Le Troupier sachant par tradition que les durs à cuire de l'Empire , ses prédécesseurs , n'étaient jamais contents et grognaient toujours, se plaint volontiers , lui , pour ne pas renoncer a l'honorable sobriquet de Grognard qu'il ambitionne. Il se plaint de ses supérieurs, de la garnison et de l'ordinaire, qu'il trouve extraor-

U9 dinaire ; il se plaint du soleil , de la lune , des choses, et des hommes. La plainte est chez lui comme un refrain inévitable , excepté lorsqu'il tientson amoureux brûle-gueule entre lesdents; alors il n'a plus de paroles de blâme ,'si ce n'est contre le tabac de la régie qu'il fume et qui le fait fumer, lui , parce qu'il le trouve détestable et trop cher.

C'est un point sur lequel le militaire se trouve être parfaitement d'accord avec le civil.

Le Troupier a trouvé le merveilleux secret de boire du matin au soir, et d'entretenir sa pipe du soir au matin sans bourse ni blague délier; à lui seul il a résolu le problème cherché par les membres de Y Institut historique : de vivre confortablement sans débourser un sou.

Dans les haltes et les séjours que fait un régiment en marche, le Troupier a sans cesse l'adresse de se faire délivrer le meilleur billet de logement ; et . avec une intention d'un vernis tout philanthropique, il se fait adjoindre un Jean- Jean, un Piou-Piou , quelquefois même un Tourlourou inexpérimenté , sous le prétexte plausible de le perfectionner dans la pratique des devoirs militaires ; tandis que cette -sollici-

tude n'est chez lui que calcul, paresse et êgoïsme. C'est un moyen économique d'avoir à son service tout a la fois un valet de chambre , une cuisinière et un groom ; car à peine s'est-il installé au foyer de son nouvel hôte , que , véritable satrape , il le traite en esclave de la Mar-

tinique. Il lui fait blanchir ses bufOeteries ,

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nettoyer son fusil, astiquer sa giberne, laver ses guêtres, dégraisser son bonnet de police , etc. , etc. ; en un mot , le Troupier sait, — en termes de métier, — faire la queue aux conscrits avec la {dus grande exactitude.

Tout en remplissant ponctuellement ses devoirs , le Troupier s'arrange de façon à mettre de son côté la plus large part de loisir. Désenchanté des prérogatives du grade, il n'ambitionne ni le double galon de sergent-major, ni même l'honneur de l'épaulette; il se contente de ses chevrons et , de même que le sceptique Diogène , se renferme hermétiquement dans sa capote ; il n'engendre pas plus de mélancolie qu'il ne conserve de scrupules , et à preuve :

A une affaire des plus meurtrières, un Troupier vit son jeune frère tomber à ses côtés , atteint par un boulet venu en plein fouet qui lui broya la poitrine; celui-ci regarda sans mot dire ce corps mutilé , se baissa , ôta la cravate noire que ce frère portait à son cou , et la mit tranquillement dans sa poche en disant :

— Elle est encore bien bonne !

Et cependant , — me fut-il assuré , — cet honnête Troupier était sensible de son natu-

rel et au demeurant te meitteur frère monde.

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