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ART. V. DE LA NUTRITION

Les fonctions que nous avons étudiées jusqu'à présent ne sont que des fonctions préparatoires. En effet, l'absorption, le cours de la lymphe, la circulation sanguine elle-même ne sont d'aucune utilité directe. Elles ont admis, préparé et transporté des matériaux, mais pour être employés autre part que dans leurs organes. Ces fonctions seraient sans but, si la fonction dont nous allons nous occuper n'existait pas. C'est pour elle que les précédentes ont travaillé ; en un mot, c'est pour nourrir le corps que les matériaux sont apportés à tous les tissus et à tous les organes, pour y subir les modifications qui les leur assimilent, pour leur communiquer les propriétés vitales et la vie dont eux-mêmes sont animés : car les tissus ne se forment pas spontanément et à la baguette. Les molécules qui leur sont destinées , y sont préparées en passant successivement par des transformations indispensables. C'est à cet acte important qu'on a donné le nom de nutrition.

Sans bien la comprendre, cette fonction a été connue aussitôt qu'on a étudié les êtres vivants. La plus légère inspection a suffi pour voir que ces corps croissaient et réparaient leurs pertes par un procédé bien différent de celui qui ajoute aux corps inorganiques une couche sur une autre couche, puisque ces additions leur viennent de l'intérieur par un mouvement intestin, qui a fait donner le nom d'intussusception à ce mode de développement : opération profonde, cachée, qui s'exerce de molécule à molécule, et qui, par ce travail d'élimination et de réception, maintient un équilibre parfait.

Aussitôt après la conception, le nouvel être grandit jusqu'à ce qu'il ait atteint son développement complet, et lorsqu'il y est parvenu, il continue à se nourrir jusqu'à la fin de sa vie. C'est une de ces vérités si palpables qu'elles n'ont pas besoin de démonstration. Il suffit de voir le corps se développer pendant un certain temps, diminuer de volume par la privation des aliments.

el prendre un nouvel embonpoint lorsqu'on lui rend une nourriture suffisante, pour ne conserver aueun doute sur ce sujet, sans qu'il soit besoin de s'appuyer des expériences de Duhamel. L'homme n'entretient sa vie que par l'artifice d'une génération incessante, d'un enfantement continu dans l'activité des tissus, ou bien, selon la belle expression de Buffon, la nutrition ne sciait qu'une génération continue. La nutrition n'est pas, comme les autres fonctions, confiée à L'action d'un organe ou d'un appareil : elle n'a point d'organe spécial : c'est une fonction générale qui s'exécute partout1, puisque toutes les parties du corps se nourrissent. Dès-lors ses agents en sont les tissus eux-mêmes, et toutes les parties du corps en sont les instruments. Ses effets sont faciles à démontrer, malgré l'obscurité profonde dont s'enveloppent encore les procédés intimes de la nutrition.

Pour s'opérer toujours, lors même que le corps a acquis tout son développement, la nutrition nécessite un double mouvement, l'un afférent, l'autre efférent. Sans cette condition, l'accroissement n'aurait pas de limite : le corps et les organes grandiraient indéfiniment, parce que de nouveaux matériaux seraient sans cesse ajoutés aux matériaux mis en œuvre, si jamais ceux-ci n'étaient emportés. C'est à cette double action (mon a donné les noms de mouvement de composition ou d'assimilation, et de mouvement de décomposition ou d'élimination. Par l'un, les principes nutritifs sont apportés à tous les organes -, par l'autre, ils leur sont enlevés. C'est une sorte de déblai et de remblai qu'exécute la circulation. Nous allons les examiner séparément.

§ 1. Acte de composition.

Lorsque le sang artériel arrive dans les capillaires, une partie est déposée dans le tissu même des organes, soit par des pores imperceptibles, soit par des capillaires plus ténus et plus imperceptibles encore. Alors le tissu, quel qu'il soit, s'en approprie une partie et la transforme en sa propre substance. De nouvelles molécules sont ajoutées aux molécules déjà existantes, et produisent l'accroissement des tissus, des organes et du corps tout entier ; ou bien, elles ne font que remplacer les molécules qui, ayant rempli leurs destinées, sont emportées. On en trouve la preuve dans la section ou la ligature d'une artère principale. L'organe ou le membre, privé du sang artériel qu'il doit recevoir, meurt bientôt par défaut d'alimentation ; et, si l'interception du sang n'est pas complète, il tombe dans un état de dépérissement bien remarquable. On a fait en outre de nombreuses expériences pour s'assurer si de nouvelles molécules étaient ajoutées aux anciennes. Duhamel, entre autres, a répété à l'infini l'expérience que Belchier, de Londres, devait au hasard. Il a fait manger à de jeunes poulets de la racine de garance mêlée à leurs aliments. Il les a tués deux, trois ou quatre jours après, et il a trouvé les os teints en rouge. Répétée par tous les physiologistes et variée de mille ma-

nières, soit en France, soit en Italie, soit en Allemagne, cette expérience a toujours donné le même résultat.

Lorsque l'endosmose, toute puissante de sa jeunesse, semblait envahir la physiologie, elle voulut donner la raison qui empêchait le sang de sortir de ses vaisseaux membraneux. Elle l'attribua à l'albumine qui ne pouvait pas être ainsi portée au dehors , sans une disposition particulière préalable ; elle expliqua ainsi l'albuminurie, comme si les vaisseaux, en traversant le foie, les poumons, n'auraient pas dû y verser endosmotiquement l'albumine I théorie mécanique qui n'a oublié qu'une chose, la vie, qui est là pour donner aux membranes le pouvoir de retenir ou de laisser passer.

Nous trouvons dans les changements qu'éprouve le sang en traversant les organes, une nouvelle preuve qu'il leur fournit les matériaux de leur nutrition, car s'il ne leur cédait rien, ces changements n'auraient pas lieu. Supposons que la nutrition ne doive avoir lieu que pendant l'époque de la croissance \ cette fonction, devenue temporaire, devra cesser avec cette période, puisque les organes n'auront plus besoin de nouveaux matériaux pour leur accroissement. La circulation deviendra inutile et cessera aussi, et son abolition entraînera la disparition de toutes les autres fonctions organiques ou ganglionnaires. Mais au lieu de cesser, toutes ces fonctions continuent avec la même activité, parce que la nutrition s'opère toujours : autrement à quoi servirait à l'économie l'introduction de nouveaux matériaux dont elle n'aurait plus besoin.

Le sang, se présentant le même partout, fournit les mêmes matériaux à tous les organes, quoi qu'en aient pu dire Dumas, Nisbet et quelques autres qui ont admis dans les artères un travail préparatoire du sang, et l'influence de chaque organe sur ce liquide à une certaine distance. Il semble, d'après cela, que le produit qui en résulte devrait être uniforme, et cependant rien n'est plus varié. Ici c'est la fibrine musculaire, ailleurs la gélatine, à côté c'est l'albumine, là un os, ici un cartilage , plus loin un tendon , puis un poumon, un foie, etc., et dans ces transformations, combien on trouve de nuances dans la forme, la couleur, la texture et la combinaison des organes ! Ainsi chaque tissu, chaque organe s'empare des matériaux que lui apporte le sang, et il les travaille pour les transformer en sa substance propre. Les muscles eux-mêmes élaborent leur fibrine, car elle n'est pas la même que celle du sang.

Muller admet la perméabilité des capillaires , pour laisser les matériaux du sang passer dans le tissu ou parenchyme des organes qui s'en emparent et laissent retourner ce dont ils n'ont pas besoin. La cellule dont il est formé attire les éléments qui lui sont analogues, se les approprie et les métamorphose en cellules nouvelles pour se les ajouter, se creuser, s'allonger et s'adapter à la forme et à la structure des organes, ou pour les foire servir à son remplacement. Il admet dans le sang l'existence des éléments analogues : par exemple, de l'albumine pour les organes albumineux, tels que le cerveau.

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les glandes; de la fibrine pour les muscles 5 de la matière grasse pour la graisse, la moelle, etc. Cependant, la gélatine si abondamment répandue dans les téguments el dans les systèmes fibreux et osseux et la chondrine échappent à cette préexistence analogue. De plus, oubliant bientôt la cellule, il trouve dans le sang la formation des tissus élémentaires, à laquelle interviennent et la substance plastique et la liqueur du sang, et le cystoblastèinc, et l'antagonisme de polarité, et les parties élémentaires déjà existantes. Keil attribue aux matériaux du sang une force attractive commune qui les tient réunis de manière à représenter la masse de ce liquide 5 et de plus une force attractive spéciale, en vertu de laquelle quelques-uns d'entre eux s'unissent et se séparent du sang pour constituer d'autres produits.

Wolff a admis une attraction et une répulsion entre les parties des humeurs, de même qu'entre les liquides et les solides , d'où résulte le double mouvement de départ des molécules du sang pour les organes, et des organes pour retourner au sang. Il n'a été compris qu'après sa mort. Àuten rieth a le plus insisté sur cette action du sang et de ses molécules; mais il fait intervenir une polarité pour expliquer leurs actions réciproques.

Pour trouver comment s'opérait cette transformation, on a dû chercher d'abord si le sang présentait aux organes les mêmes matériaux, ou s'il leur présentait des substances spéciales, de manière à ce que la nutrition fut une véritable transsubstantiation, ou qu'elle se bornât à faire le choix de ces matériaux, pour les déposer chacun dans son lieu convenable. Le sang est identique partout ; partout, en conséquence, il présente les mêmes matériaux. II n'abandonne pas seulement de la fibrine aux muscles, de la gélatine aux tissus fibreux et dermoïdes, de l'albumine à quelques autres. Il leur fournit à tous les mêmes principes ; ce sont eux ensuite qui les élaborent, chacun selon ses attributions. Dans les expériences microscopiques faites sur la queue des petits poissons, sur le péritoine de plusieurs animaux, sur la membrane interdigitale de quelques oiseaux aquatiques et enfin sur les oreilles membraneuses des jeunes chats , les molécules qui s'extravasent dans les interstices des tissus, nous ont toujours présenté l'aspect des molécules sanguines. Il nous est arrivé bien des fois, en fermant les yeux devant une grande clarté, de voir dans l'épaisseur des paupières cette extravasion des molécules sanguines. Mais la preuve la plus grande que les matériaux que fournit le sang sont les mêmes partout, c'est qu'à la sortie des organes il présente partout la même composition. Jamais nous n'avons pu trouver de différence appréciable entre le sang pris dans une veine sortant des masses musculaires et le sang pris dans les veines de l'encéphale ou de tout autre organe non fibrineux. Partout, au contraire, il s'est présenté identique physiquement et chimiquement. Legallois a fait d'inutiles efforts pour arriver à d'autres résultats. Or, si le sang fournissait à chaque organe des matériaux différents, il ne serait plus identique lorsqu'il revient des organes, dépouillé de ces matériaux. Son identité générale est donc la preuve qu'il a été dépouillé des mêmes matériaux partout, en un mot que c'est la même substance qu'il a

fournie à tous les organes. Cette vérité devient encore plus sensible lorsqu'on envisage Faction digestive sur les substances alimentaires. Quelque différentes qu'elles soient, elles fournissent un cliyle toujours identique. On peut donc, dans ce sens, dire avec Hippocrate qu'il n'y a qu'un aliment. Mais cet aliment, composé de ses éléments chimiques, hydrogène, oxygène, carbone et azote, est disposé à subir toutes les métamorphoses possibles, par les combinaisons variées que lui impriment tous les organes.

La chimie moderne vient d'élever de nouvelles prétentions sur l'explication de l'acte de la nutrition. MM. Home, Ehrenberg, Edwards, ont déjà supposé dans le sang des molécules spéciales pour chaque organe, ce que l'observation microscopique a démenti, même pour les tissus dont la composition a le plus d'analogie avec les molécules qui sont supposées leur appartenir. Les dernières expériences de MM. Dumas, Bouchardat, Sandras , Liébig, Serres, Chevreul, etc., leur ont révélé dans les végétaux la présence des corps gras , fibrineux , albumineux , sucrés , caséeux ; ils en ont conclu que les animaux trouvaient dans leur nourriture ces éléments tout préparés , que les végétaux les leur élaboraient et que leurs tissus ne faisaient que se les approprier. M. Serres accorde à chaque molécule organique la faculté de se diriger vers le tissu qui lui est homogène et de s'y combiner en formant une sorte de cristallisation par l'attraction des molécules homogènes, qui, ainsi que le prétend aussi Fourcault, sont animées chacune d'une force attractive spéciale. En supposant que cette opinion fût vraie, la difficulté ne serait que reculée, puisque ces produits élémentaires auraient été formés de toute pièce par les végétaux, et que la combinaison des principes chimiques, hydrogène, carbone, oxygène et azote, ne serait pas plus facile à expliquer pour eux que pour les animaux. Mais il n'en est pas ainsi. D'une part, les animaux créent de toute pièce au moins deux éléments que ne possèdent pas les végétaux, la gélatine et la chondrine ; et il ne leur serait pas plus difficile d'en créer d'autres. D'autre part, ils modifient tellement ces éléments en se les assimilant, qu'ils ne sont plus les mêmes : le suif, l'axonge et le lard ne ressemblent point aux huiles végétales. Ces modifications imprimées à chaque élément pour en faire un élément analogue, coûtent à la vie autant que le ferait une transformation complète, une création nouvelle. Aussi, Tiedemann avance que la chimie ne nous a rien appris de satisfaisant sur les changements qu'opère la nutrition, parce qu'étant des effets de la vie, ils sont en dehors de la chimie et de ses lois d'agrégation. De nouvelles recherches ont révélé à MM. Jules Vogel et Mulder une matière particulière que le premier a nommée plasma et le second protéine. Pour en expliquer les métamorphoses, ce dernier l'a supposée susceptible de plusieurs degrés d'oxydation, d'où il a fait les proto, deuto et tritoxyprotéine. Cette matière seule serait apte à prendre toutes les formes, à devenir le matériel de tous les organes : c'est presque la chair coulante de Bordeu. ou la liqueur ou la crase du sang. Quelques physiologistes , Hildenbraml , Lucsp. Burdach, avaient déjà essayé de faire jouer ce rôle protéique à l'ai-

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buminc, en la faisant arriver partout pour s'y solidifier par l'addition plus ou moins grande d'oxygène et de carbone. Que fait la petite quantité de fibrine du sang? Peut-elle suffire à l'entretien des masses musculaires? ou y a-t -il une transformation?

Que fait enfin la matière colorante? Serait-elle inaltérable, comme le veut un physiologiste? et ne ferait-elle (pie se promener éternellement? Dessains, avant obtenu le sucre de gélatine par l'ébullition de l'acide hippurique avec l'acide bvdrochlorique et l'addition d'acide benzoïque, conçoit de nouveau la possibilité d'expliquer les transformations de la nutrition par des actes purement chimiques. C'est aussi l'opinion de M. Matteucci, qui fait aussi participer à ce grand acte l'introduction des matériaux par l'absorption, tout en avouant l'impossibilité de se rendre raison de la disparition de certains produits absorbés et la formation d'autres produits nouveaux.

On voit par ces variations d'opinions, dans quels embarras se trouve la chimie lorsqu'elle veut expliquer le rôle du sang dans la nutrition et l'origine de chaque élément organique. D'abord l'anatomie et la micrographie ne nous ont pas plus révélé l'existence des vaisseaux particuliers qu'il faudrait pour porter à chaque organe ses globules spéciaux, que Bocrhaave et Mascagni n'ont démontré les leurs. En outre, Burdach a déjà fait voir que la composition des tissus ne correspondait pas à celle des aliments. Enfin, malgré l'analogie qui existe entre les tissus et certains principes du sang, il n'y a pas identité. Pour s'organiser, ces éléments ont dû subir de nouvelles modifications. Il est bien naturel que les métamorphoses de l'aliment ne s'opèrent que pour arriver à la composition des organes et pour les en approcher de plus en plus. Mais l'albumine est elle seule cette partie nutritive, comme déjà l'avaient pensé Haller, Berzélius , Winholt , Gmelin, et tout récemment M. Robin. Ces théories mécaniques ou chimiques sont donc insuffisantes : il faut invoquer quelque chose de supérieur, non pas un Deus ex machina, mais un Deus ex vita, qui par les nerfs donne l'impulsion aux tissus et régularise la nutrition.

Le passage des matériaux constituants du sang à l'état solide pendant le travail de la nutrition , n'est pas moins obscur que leur métamorphose. La solidification par expression de la partie aqueuse et par condensation, admise par Haller, n'explique rien. La coagulation fibrineuse ou albumineuse n'explique pas mieux l'oxydation supposée par Hildenbrand , Lucœ , Mulder et autres, et n'est pas plus satisfaisante. Il faut que le sang qui fournit les matériaux de la nutrition soit contenu et apporté dans ses vaisseaux; celui qui est transvasé par accident ne peut pas servir.

Les molécules sanguines extravasées sont soumises à l'action des tissus, qui, dans les transformations qu'ils leur font subir pour se les approprier et les identifier à leur nature, agissent sur elles, soit en opérant eux-mêmes cette métamorphose, soit en leur imprimant une impulsion qui en modifie les propriétés et le attractions chimiques, et détermine ainsi des réactions mole-

culaires et les eombinaisons nouvelles qui les assimilent à chaque tissu. C'est une sorte de digestion continuée. Il est impossible de s'assurer dans l'intimité des organes si une seule de ces manières de voir est vraie, ou si elles coopèrent toutes les deux à la nutrition. Mais de quelque façon qu'on l'explique, le fait est constant ; il s'opère dans tous les tissus des combinaisons nouvelles aussi variées que ces tissus eux-mêmes. L'économie entière est donc une sorte de laboratoire chimique ou de glande générale, qui fabrique avec le sang mille produits variés. Quoique chimique, cette élaboration ne s'exerce que sous l'influence de la vie. Sans la vie, vous ne ferez ni muscle, ni os, ni cartilage ; vainement vous travaillerez tous les matériaux du sang, vous essayerez en vain de les combiner de mille manières, vous ne reproduirez jamais aucun organe, ni même les éléments des organes. Vous ne ferez que détruire les agrégations qui constituent les éléments organiques du sang. C'est à cette action combinée de la vie avec le travail chimique général que le professeur Broussais a donné le nom de chimie vivante, et dont il a fait une abstraction à laquelle il fait jouer le rôle des entités les plus puissantes de l'ancienne école. Ce qui a lieu de surprendre, lorsqu'on sait avec quelle énergie, avec quelle violence et avec quelle supériorité de talent il a attaqué l'ontologie médicale.

C'est à cette force nutritive que beaucoup de physiologistes , et surtout Tiedemann, font tout remonter. Elle préside à tous les actes de l'économie, elle détermine les phases de la vie, elle surveille et dirige tout. N'est-ce pas créer une entité en dehors des autres entités? Aussi, combien de théories ont été imaginées pour expliquer la nutrition ! Les modernes n'ont pas été plus stériles que les anciens à cet égard. Nous pouvons en juger : Dutrochet admet une similitude de composition entre les solides et les fluides vivants. Il suppose que les cellules , ou utricules , ou molécules sanguines extravasées , ne font que s'accoler aux molécules similaires pour opérer la nutrition. Il est fâcheux que dans ce fait le célèbre physiologiste ne voie pas les modifications opérées et les influences de la vie sur ces modifications. Baumes, Reil, Blumenbach et les physiologistes de l'école iatro-chimique moderne ont voulu l'intervention, ou de certaines affinités vitales spéciales, ou d'une sorte de cristallisation, ou enfin d'un acte d'acidification ou de combustion dans lequel l'oxygène quitte le sang artériel pour s'unir aux parties organiques et les comburer, pour opérer cette succession de changements et de métamorphoses par lesquels ils passent ; mais ni l'acide carbonique, ni le développement de la chaleur pendant la nutrition, ne ressemblent à la combustion. Ces explications chimiques ne soulèvent pas le voile mystérieux dont la fonction est couverte. Elle est une assimilation toute spéciale.

Pour première condition de la nutrition, Burdach exige la perméabilité des tissus solides , afin qu'ils laissent passer les liquides qu'ils doivent s'approprier. « Il doit donc sortir des vaisseaux , dit-il , un liquide différent du sang, qui baigne leurs organes et leurs parties élémentaires, s'attache à eux;

les imbibe, et y dépose une substance capable de servir à leur nulrilion. » Il l'appelle suc plastique (néoplasme). Wolff et Prochaska le supposent à l'état de vapeurs, et Treviranus le croit muqueux. C'est le plasma de Vogel, et la protéine et oxyprotéine de Muldcr. Il pense que ce plasma, identique partout , est la cause organique de la nutrition , et qu'il contient tous les éléments et de la sérosité , et de la fibrine , et de la ebondrine, et que les organes peuvent les attirer et y puiser ce quil leur faut. « La formation, dit-il, est un acte chimique, une création de corps nouveaux aux dépens d'un autre corps antérieur, et par suite d'un changement opéré dans le mode de combinaison des principes constituants. » Pour produire ces métamorphoses, il admet une opération synthétique , pour laquelle il fait intervenir l'antagonisme de la polarité électrique. La division infinie du système vasculairc, en augmentant sa capacité , diminue la vélocité du sang , augmente la pression qu'il exerce, et favorise sa sortie des capillaires et ses combinaisons moléculaires. Il y abandonne ceux de ses matériaux qui sont les plus décomposables, cruor, albumine, fibrine, etc. Il perd de l'oxygène et de l'azote, et revient plus riche en carbone. Ses calculs à cet égard sont immenses. Qu'ontils appris ? Selon lui, les matériaux du sang sortent, non par des pores, mais par imbibition , parce que les globules sont plus volumineux que les pores ; et comme ils sont plus volumineux que ceux des organes , on se demande comment ils sortent et s'ils déposent leurs enveloppes. Aussi, il admet qu'ils se décomposent, et il repousse la théorie mécanique. « La substance des organes, dit-il , n'existe point comme telle dans le sang, qui n'en contient que les éléments ou les principes constituants ; elle ne s'y trouve point en réalité, mais seulement en puissance. Elle doit naissance à ce que les matériaux immédiats ou médiats du sang contractent un autre mode de combinaison que celui dans lequel ils existaient dans ce liquide. » Il admet ensuite qu'il y a dans l'organisme des forces attractives. Le sang, attiré par les organes , change de direction comme la vie , il afflue vers les parties et leur dépose l'humide qui devient solide. Ainsi , chaque tissu attire du sang les particules qu'il lui faut , il s'imbibe du suc plastique qui y adhère, et se renouvelle ainsi tout entier. C'était aussi l'opinion de WolfF, qui, cependant, niait l'assimilation de substances homologues, qui semblent en effet être une contradiction au néoplasme. Il admet un travail de capillarité pour l'assimilation et la solidification , en vertu duquel la substance organique est assimilée à ce qu'elle doit remplacer. Ce travail est intérieur et moléculaire -, il se soustrait à l'observation immédiate , et il ne se révèle que par son produit , la substance métamorphosée. Il admet aussi, d'après Hausteen, qu'un rapport électro-magnétique peut avoir de l'influence sur la solidification de la matière nutritive. Enfin, l'attraction de l'hétérogène lui paraît être la loi de l'affinité pour la nutrition. Pour Berzélius , la nutrition n'est qu'une sorte d'attraction élective, qu'il soumet cependant à une force particulière qu'il appelle force cataly tique , en vertu de laquelle se fait le choix, et par suite la transformation, Il fait ensuite jouer un trop grand rôle aux

propriétés physiques et chimiques de l'atmosphère sur le corps et le sang, pour entretenir l'équilibre entre la nutrition et la sécrétion. M. Lucœ fait intervenir la cellule nutritive comme organe particulier à chaque organe , pour choisir et élaborer ses matériaux. C'est dans le même sens qu'Eggers considère le néoplasme comme la membrane proligère de la partie qui va se régénérer. C'est aussi , comme nous l'avons dit , l'opinion de Muller, qui exclut les globules sanguins de toute participation à la nutrition, parce qu'ils sont trop volumineux pour passer à travers les pores des capillaires. Ils sont ainsi condamnés à se promener éternellement dans l'appareil circulatoire comme moyen d'excitation des organes Cette erreur de Muller vient de ce qu'il a été trop physicien et pas assez vitaliste. Il aurait pu d'ailleurs savoir que les globules déposés dans le parenchyme, y disparaissent au bout de quelque temps, parce qu'ils y sont absorbés après avoir été préalablement fluidifiés. Dans la plupart de ces opinions , nous retrouvons en partie reproduite celle de Van Heîmont, qui pourtant a été si vilipendée. Cet homme remarquable admettait dans le sang un principe transformable , et il lui donnait le nom de ferment. Cette idée vraie fut ensuite noyée dans un dédale de fictions , lorsqu'on voulut , avec Gruitliuisen , attribuer un ferment spécial à chaque nutrition, à chaque sécrétion.

La nutrition est donc la même dans tous les organes : il n'y a de différence que dans le produit. Certainement l'os n'est pas composé comme le muscle , ni le muscle comme le foie , mais l'opération est la même. Partout ce sont les matériaux fournis par le sang qui sont transformés et à la fois combinés à l'organe qui les travaille , sans qu'il soit besoin d'admettre pour chacun d'eux une fonction spéciale, comme l'ossification pour les os , ainsi que l'avaient fait les anciens. Le double travail qui s'exécute, par exemple, dans les tissus osseux, ne diffère pas du travail des autres. Il y a d'abord formation de la trame gélatineuse de l'os, et ensuite assimilation du phosphate de chaux , comme dans le foie, dans le muscle il y a d'abord formation de la trame , et ensuite combinaison du parenchyme, de la substance pourpre.

Ossification.

Bien que nous assimilions l'ossification à la nutrition de tous les autres organes , il se passe dans cet acte des phénomènes qui l'ont presque toujours fait isoler pour en traiter à part, pour en faire une fonction différente ; et il y a cinq ans seulement qu'un des physiologistes les plus distingués de l'Europe, M. Flourens, s'en est occupé d'une manière toute spéciale. Ces considérations ne nous permettent pas de glisser trop légèrement sur ce sujet.

Les notions des anciens étaient peu satisfaisantes, lorsque le hasard fit connaître à Belchier l'action de la garance sur les os. Il n'en tira pas tout le parti qu'il aurait pu. Mais Duhamel s'empara avec enthousiasme de cette découverte, et il sut l'utiliser pour établir la théorie de l'ossification, en y joignant

d'autres expériences du plus haut intérêt. Ayant vu les couches osseuses alternativement rouges et hlanchcs après l'usage interrompu et repris de la garance, il en conclut la fameuse théorie du développement de l'os par couches superposées, comme on le voit pour l'auhier dans le tronc des arhres. Pour mieux s'en assurer, il enveloppa d'un anneau d'argent le corps de l'os chez plusieurs jeunes animaux, et il vit les couches internes du périoste fournir successivement les couches internes de fos, en passant d'ahord par l'état cartilagineux. Cependant il pensa que l'os s'allongeait par un accroissement d'intussusception et non par superposition de couches nouvelles.

Cette théorie et les faits sur lesquels elle s'appuyait furent accueillis pres que généralement. Cependant Haller, Hérissant , Morand, Gihson y firent des ohjections graves, qui la firent à peu près rejeter pour n'admettre dans l'ossification que la théorie du développ émeut des autres organes. La question en était là lorsque M. Flourens voulut l'élucider par de nouvelles expériences : elles sont le sujet du travail remarquable que ce savant a publié sur la formation des os. Il a vérifié et constaté tous les faits relatés par Duhamel , et il est arrivé aux mêmes conséquences quant au développement en épaisseur. Des portions de côte enlevées se sont reproduites par le moyen d'un tissu mou et cartilagineux, au centre duquel ont paru quelques points osseux, qui en s'agrandissant, ont fini par se joindre et par régénérer la côte.

Un anneau de zinc placé autour d'un jeune os se voit bientôt recouvert par un nombre de lames osseuses qui vont toujours croissant jusqu'à ce qu'il soit tout-à-fait à l'intérieur. L'usage de la garance fait présenter des couches alternativement rouges et blanches qui vont toujours en s'approchant du centre et qui finissent par y être absorbées avec les couches internes à mesure que l'os croît et augmente sa cavité. De ces faits l'auteur conclut que l'os se forme dans le périoste, qu'il croît en grosseur par couches superposées, que le canal médullaire s'agrandit par la résorption des couches internes de l'os, enfin qu'il y a une mutation continuelle de la matière par addition en dehors et résorption en dedans ; de façon que ce n'est jamais le même os, que c'est une succession d'os nouveaux.

M. Flourens, examinant ensuite la question d'accroissement de l'os en longueur, place six à huit petits, clous le long du corps d'un tibia et sur la substance compacte. Un, deux, trois et six mois après, il retrouve tous ces clous à la même distance les uns des autres , tandis que celui qu'il avait placé sur l'épiphyle s'était éloigné supérieurement et inférieurement du clou le plus voisin du corps, d'une étendue égale à celle qu'avait acquise la longueur totale de l'os. Il en conclut que l'os croît en longueur par couehes juxta-posées, déposées à chaque extrémité de l'os par le périoste qui s'insinue au-dessous du cartilage articulaire.

Faisant l'application de ces données à la régénération de l'os nécrosé et à la formation du cal, il rejette l'opinion de Troja et de Scarpa. Ce n'est point la portion d'os restée qui reproduit l'os : un os nouveau est formé soit en de-

dans, soit en dehors, ou parle périoste, ou par la membrane médullaire ou périoste interne. Il ne voit non plus dans la formation du cal que le travail du périoste dont la partie interne passe successivement à l'état de virole cartilagineuse , puis osseuse. Des expériences nombreuses sont produites en faveur de son opinion. Ce travail de M. Flourens est remarquable par la clarté, la lucidité et l'enchaînement des idées , et par leur déduction de faits bien présentés. Il est difficile de ne pas être de l'opinion de Fauteur ; aussi Muller l'adopte presque dans son entier. Il nous en coûte de ne pas accepter une opinion appuyée sur ces deux autorités ; nous n'aurions pas la témérité de la repousser si nous n'avions pas des raisons convaincantes : la vérité avant tout.

Non, l'os ne se forme point dans le périoste , et il ne croît point en épaisseur parlâmes superposées. Dans la résection des portions costales, ce n'est point le périoste qui se métamorphose en un tissu précurseur dans lequel se forme un nouvel os , puisque ce tissu se crée lors même que le périoste est enlevé. L'un et l'autre sont le résultat de cette force réparatrice instinctive qui veille à la conservation, à la reproduction ou à la suppléance des organes et des tissus. J'ai suivi plusieurs fois cette régénération sur des tibia dont une partie complète; du cylindre avait été enlevée avec son périoste. Constamment j'ai vu la régénération ou l'accroissement se faire par les deux bouts jusqu'à ce qu'ils se fussent rejoints. Jamais il n'y a eu création du périoste qu'à mesure que l'os était formé. Ce fait d'ostéogénie est donc en opposition avec les expériences de M. Flourens. Je dis ce que j'ai vu. La substance que cet habile physiologiste a vu précéder l'os pour lui servir de gangue , n'est pas et ne peut pas être le périoste 5 elle est une substance à part, elle est l'os à sa naissance. Chaque tissu conserve ses attributions. Ils sont formés et reformés l'un pour l'autre et non l'un par l'autre. Ainsi les parties retranchées se reproduisent simultanément et non dépendamment. Quant à l'expérience de l'anneau qui gagne le centre de l'os à mesure que celui-ci croît, nous nous rangeons à l'opinion de Duhamel. A mesure que l'os croît en épaisseur, ses fibres se coupent successivement sous l'anneau, pour se rapprocher par-dessus.

Nous avons bien des fois scié transversalement des os longs, soit de l'homme, soit des animaux , jamais nous n'avons trouvé cette disposition de couches concentriques qu'ils devraient présenter ; jamais nous n'avons trouvé de couches périostiques successivement molles, cartilagineuses et osseuses ; jamais nous n'avons vu les couches alternativement blanches et rouges d'une manière régulière. Le plus souvent l'os est plus ou moins régulièrement rouge, soit en totalité, comme M. Flourens l'a observé lui-même chez les oiseaux, soit par places irrégulières. Le fait le plus remarquable et qui serait convaincant, c'est la petite plaque de zinc qui, engagée sous le périoste, s'enfonce toujours , en se couvrant de couches plus épaisses , et finit par arriver dans le canal médullaire. Cette expérience a besoin d'être répétée ; car s1 elle était vraie dans son entier et toujours, les petits clous placés par 31. Flourens sur les tibias des jeunes animaux se seraient couverts de matière calcaire

1 1 se seraient enfonces dans la profondeur de l'os comme l'a fait la plaque de

zinc. De plus, les deux plombs engagés par Hunter dans l'épaisseur du iibia d'un jeune cochon, qui ne fut tué qu'après son accroissement complet, auraient dû aussi s'enfoncer profondément et atteindre le canal médullaire. Nous avons trouvé plusieurs fois des balles ainsi engagées dans l'épaisseur de l'os el à sa périphérie, lorsqu'elles auraient dû être recouvertes de substance osseuse depuis de longues années. Nous avons vu entre autres un jeune nomme qui dans son enfance avait reçu aux jambes un coup de fusil chargé avec des plombs Un grand nombre de ces projectiles s'étaient nichés dans la couche superficielle du tibia. Plus de vingt ans se sont écoulés après l'accident, el lorsqu'il mourut, les plombs étaient restés fixés aux mêmes points ; aucun n'était couvert de substance osseuse, quoique l'os eût acquis beaucoup plus de volume.

La théorie du cal ne nous a jamais paru aussi simple , aussi belle que l'a développée M. Flourens. Au lieu d'une virole périostique bien proportionnée, nous avons vu , comme Dupuytren , le développement d'un tissu presque amorphe et spécial, mais qui n'appartenait pas plus au périoste qu'aux autres tissus. Jamais non plus le cal ne se développe par couches régulières : ce sont , comme l'a observé 31. Flourens , des points osseux qui se forment dans différents endroits , et qui , par leur extension et leur accroissement, se réunissent les uns aux autres pour constituer la virole du cal. Dans ce travail vital providentiel , où l'on retrouve cet instinct organique qui veille à la conservation de l'organisme et des organes, et dont on n'a jamais tenu assez compte, la vie fait participer à la consolidation de l'os , non pas seulement le périoste, mais tous les tissus voisins. C/estune impulsion d'ossification communiquée autour de la fracture et qui y fait développer le cal. Muscles, tendons, etc., tout s'ossifie, tout concourt à la formation de la virole osseuse.

Enfin les insertions musculaires ou tendineuses conserveraient-elles de la solidité si une couche molle puis cartilagineuse venait sans cesse s'interposer entre la fibre forte et le tissu dur ?

L'accroissement de l'os en longueur n'est pas non plus le résultat de la juxta-position de nouvelles couches osseuses. Toute la portion de l'os devenue compacte, ne croît plus en longueur, cela est vrai. Mais l'accroissement se fait dans la partie spongieuse, et il ne se fait pas par juxta-position ; il se fait par un accroissement vital de tout le tissu. En plaçant un petit clou sur l'épiphyse articulaire , M. Flourens a démontré qu'avant l'accroissement ce clou s'éloignait de ceux qui étaient fixés sur la partie compacte. S'il eût placé son dernier petit clou à l'extrémité de la portion spongieuse de l'os , il se serait également éloigné sans se couvrir ou se laisser déplacer par de nouvelles couches osseuses. Ses expériences ne sont pas convaincantes, car s'il trouve quelquefois un clou fixé sur la tête de l'os à la même distance des clous fixés sur le corps, après la croissance de l'animal , il trouve aussi que l'épine du tibia s'est éloignée du premier clou fixé sur la partie compacte du corps. Hunter a vu les clous s'éloigner d'une manière notable. Jamais nous

n'avons remarqué les couches successives , et cependant nous avons scié en long bien des os appartenant soit à des enfants, soit à de jeunes animaux. La garance n'a jamais démontré là aucune apparence de superposition ou de juxta-position successive et alternée. Toujours la totalité de l'os spongieux est rouge plus ou moins régulièrement. Morand , Gibson avaient déjà vu la garance rougir l'os entier. MM. Serres et Doyère ont vu la même chose. Gibson en conclut que la garance ne rougissait pas seulement les couches osseuses de nouvelle formation, mais qu'elle rougissait la matière calcaire de tout l'os. Tous les quatre concluent qu'il y a intussusceptioh et non superposition. M. Flourens, lui aussi, n'a-t-il pas trouvé le fémur totalement rouge chez un jeune cochon qui avait mangé de la garance pendant un mois ? Lorsqu'il a trouvé des apparences de cercles alternés , ne sont-ils pas le résultat de la coloration plutôt que l'effet de nouvelles couches superposées ? D'ailleurs , comment faire accorder cette résorption des couches intérieures avec la formation de l'os intérieur par le périoste interne?

Regardons encore ce qui se passe dans quelques autres os, par exemple, dans les os courts et surtout dans les os des mâchoires inférieure et supérieure. Là évidemment l'accroissement ne peut se faire ni par superposition ni par juxta-position ; l'os croît dans l'épaisseur de son tissu. Voyez surtout l'os de la mâchoire inférieure. Dans l'enfant, il y a place pour quatre à cinq dents de chaque côté , et dans l'âge mûr il en contiendra huit. Où se ferait la superposition ou la juxta-position, si c'était parle périoste qu'elle s'opérât. Si elle se faisait par le bord postérieur des branches , l'accroissement dans ce sens dépasserait bientôt en arrière le condyle et l'apophyse coronaire, et ces deux apophyses se trouveraient au milieu de l'os, au lieu de le terminer. Une semblable juxta-position n'est donc pas possible. Se ferait-elle par l'extrémité libre de l'apophyse coronoïde et du condyle ? Alors ces deux apophyses grandiraient prodigieusement sans allonger le corps de la mâchoire: cet os serait repoussé inférieurement et séparé de son antagoniste supérieur, de manière à ne plus pouvoir s'appuyer contre lui pour opérer la mastication. Evidemment encore un semblable accroissement ne peut pas avoir lieu. Ce développement ne peut s'opérer que dans l'épaisseur dé l'os lui-même, dans sa portion voisine de l'extrémité postérieure . Cela est si vrai , qu'on trouve quelquefois des dents encore enchâssées dans ce point de jonction , et auxquelles cet allongement finit par procurer une place suffisante sur le bord de la mâchoire. Nous voyons encore cet accroissement du corps tout entier de l'os à l'époque de la seconde dentition. L'espace qui supportait les cinq premières dents de chaque côté, s'agrandit pour les cinq dents qui viennent les remplacer et qui sont beaucoup plus larges que les premières. Cet accroissement de l'os ne peut se faire que par un travail nutritif d'intussusception, et jamais par superposition. Eh bien ! ce qui se passe ici sous nos yeux, par une expérience naturelle, bien supérieure à toutes nos expériences artificielles, puisqu'il nous est permis de prendre la nature sur le fait , a lieu de même dans le développement des os courts et dans les extrémités spongieuses des os

longs. Haller et Béclard avaient déjà repoussé l'opinion de la formation de l'os par le périoste, puisque dans les os courts, par exemple , les noyaux osseux commençaient dans l'épaisseur des cartilages, bien loin du périoste.

D'après toutes ces considérations, il ne nous est pas permis d'admettre ni la doctrine de Duhamel pour le développement de l'os en épaisseur par superposition, ni celle de M. Flourens pour son allongement par juxta-position. Nous sommes obligé de revenir à l'opinion d'intussusception de Haller, David, Bichat, Gibson , Morand, Serres, etc., et d'admettre, pour la nutrition de l'os, un travail intime dans tout le tissu de sa substance , dans toutes les molécules qui le composent, de telle façon que l'ossification s'exécute soit par l'addition de molécules nouvelles, soit par la substitution de molécules nouvelles aux molécules anciennes, et qu'elle ressemble à toutes les autres nutritions. Cependant, en l'examinant de près, ce travail présente dans l'os une particularité qu'on ne trouve point dans les autres tissus. Dans ceux-ci, la nutrition consiste simplement dans l'élaboration de la matière spéciale propre à chacun. Dans l'os il y a deux temps ou plutôt deux élaborations. La substance osseuse est d'abord cartilagineuse. Plus tard la matière calcaire y esta son tour élaborée et déposée. Il semble que la véritable ossification ne consiste que dans la formation du cartilage, puisque chez beaucoup d'animaux, les poissons sur tout, l'os reste toujours cartilagineux. La matière calcaire ne serait pas essentielle à la composition de l'os, elle ne serait qu'un complément ajouté et déposé pour en assurer la solidité. La garance aussi établit cette distinction ; car elle ne teint jamais les cartilages , elle ne s'attache qu'à la matière calcaire. Du reste , nous sommes obligé de reconnaître là encore une de ces lois providentielles en vertu desquelles les fonctions s'exécutent. On ne se souvient pas assez, comme le dit Buffon, que la forme est immuable et que la matière est mobile et change d'un moment à l'autre. Ainsi le germe du poulet ne contient ni os ni cartilage. Toutes les parties sont confondues et n'en font qu'une. Mais la vie débrouille ce chaos, sépare , joint et coordonne ces parties et leur imprime la forme qui leur convient. Si l'ossification pouvait se faire indépendante de cette force vitale intelligente , les os ne seraient tous que des concrétions uniformes. Il n'y aurait pas de raison pour que l'un fût plutôt long que large , ou plutôt large que long , et pour qu'il fût toujours à sa même place pour accomplir sa destination.

Quelle que soit la base de ce premier noyau d'ossification , que ce soit la cellule, comme le veulent Gerber, Schwann, Muller, etc., que ce soit la monade ou tout autre élément imaginaire , nous ne nous en occuperons pas. Tous les cartilages ne sont pas aptes à recevoir également le phosphate de chaux pour s'ossifier. Les uns n'en reçoivent jamais, les autres n'en reçoivent que bien tard , et beaucoup d'autres se l'approprient lorsqu'ils sont à peine formés. En outre, chacun le dispose à sa manière selon sa destination la plus utile, en substance compacte ou spongieuse, en lames , fibres, étoiles, etc., et aucun ne se trompe dans cette distribution , à laquelle la superposition et la juxta-position ne pourraient rien. Le premier point d'ossification est, sans i. 13

doute, le plus difficile à produire 5 mais dès qu'il existe, il devient la cause accélératrice de la formation de l'os, sans qu'il soit besoin d'admettre clans les vaisseaux les brides que David y supposait pour arrêter mécaniquement et faire déposer la matière terreuse. Or, voici ce qui se passe :

La forme ou le moule de l'os est imposé. Le tissu se développe en conséquence. D'abord mou et gélatineux comme tout le reste, il revêt peu à peu l'aspect cartilagineux. Tout se forme à la fois ,1a partie qui doit être osseuse, comme celle qui doit rester périoste, de façon qu'on ne peut pas dire si c'est l'une qui forme l'autre, et laquelle est appelée à jouer ce rôle. Ne réveillons pas ces questions oiseuses dans lesquelles on a voulu savoir si c'était le cœur qui formait les vaisseaux, ou les vaisseaux qui formaient le cœur. Pour nous aucune partie n'est formée par l'autre 5 toutes sont formées les unes pour les autres. Le moule en est jeté par l'impulsion vitale qui préside à leur développement, et chacun se trouve à sa place avec sa forme et les attributions qui lui appartiennent. Ainsi l'os est os, le périoste est périoste 5 chacun reste ce qu'il est, chacun conserve son caractère, chacun croît et se nourrit pour soi et non pour les autres : il n'y a point de métamorphose de l'un dans l'autre, cela n'arrive que dans les cas pathologiques du cal ou d'un séquestre. Les noyaux d'ossification calcaire se forment donc dans le cartilage osseux , les uns d'une façon et les autres d'une autre. Ils se développent et s'accroissent par le dépôt successif de la matière calcaire. Leur accroissement en longueur comme en épaisseur a donc lieu par le travail intime qui ajoute de nouvelles molécules aux molécules existantes, et toujours dans la forme déterminée par la nature. Il n'est donc pas possible d'admettre d'une part la superposition périostique. d'autre part l'absorption interne par la membrane médullaire. Nous ne comprenons pas comment cette membrane p eut être à la fois organe de production et organe d'absorption.

Le renouvellement a lieu par nutrition , comme tous les autres renouvellements de tissus. Cependant, en avançant en âge, l'os se durcit de plus en plus par l'accumulation toujours plus grande delà matière calcaire, qui pourtant ne fait plus croître l'os, une fois qu'il a acquis son développement. M. Rees t donné un tableau dans lequel il a indiqué l'accroissement de la matière calcaire comparativement avec la matière organique dans les différents âges. Il en résulte qu'à mesure que le sel augmente, la trame organique diminue. Serait-il possible, comme le veut David, de favoriser ou retarder le développement de l'os et de la toile par une alimentation appropriée, et de faire ainsi à volonté des géants et des nains? L'impulsion vitale donnée à chaque tissu, à chaque individu , ne permet pas d'admettre une semblable supposition. Toutefois, on ne peut pas nier une certaine influence. Mais les résultats que lévêque Berkeley a obtenus de cette manière ont été des infirmités bien plus que des avantages.

L'ossification est donc une nutrition com me toutes les autres. Si nous nous y sommes appesanti, c'est à cause des opinions diverses qui ont voulu la dii tinguer, c'est à cause des travaux importants qu'il s'agissait d'apprécier

On a l'ait de nombreuses expériences pour s'éclairer sur la transformation des matériaux nutritifs, el l'on n'est guère plus avancé. On conçoit facilement que les substances alimentaires passent dans ce laboratoire d'une forme à l'autre; étant toutes formées des mêmes éléments chimiques, hydrogène, oxygène, carbone et azote , elles ne font que changer le mode de combinaison de ces principes. Cependant la nutrition ne se borne pas à de simples combinaisons nouvelles. Dans la formation des éléments organiques, elle paraît créer quelquefois, du moins on peut le penser d'après quelques expériences. Rondelet a vu des poissons croître dans l'eau pure , ce qui lui avait fait présumer que l'azote avait dû être formé de toute pièce. Cependant l'air qui est dissous dans l'eau a pu en fournir une quantité suffisante. Vauquelin a nourri pendant un certain temps une poule avec une quantité d'avoine dans laquelle il avail déterminé tes proportions exactes de phosphate et de carbonate de chaux et de silice. Il a trouvé, dans la coquille des œufs pondus pendant l'expérience une plus grande quantité de sels calcaires, et, dans la fiente, une moins grande quantité de silice. Il y aurait donc eu du calcium fabriqué, ou tout au moins une transformation de silice en calcium. Il a de plus trouvé autant de phosphate de chaux dans les excréments des oiseaux qu'il en existait dans les graines employées à leur nourriture. Vanhel a nourri et élevé un saule avec de l'eau très-exactement distillée, dans laquelle il a donc puisé les matériaux simples qu'il a transformés en sa propre substance ; ce que la chimie ne peut ni expliquer ni imiter, puisqu'elle regarde ces deux substances comme simples et élémentaires. Mais le fait le plus simple sans doute et à la fois le plus connu, c'est la formation du phosphate de chaux. En supposant que la matière calcaire soit apportée dans l'économie avec les aliments, l'acide phosphorique, ou plutôt le phosphore, serait toujours fabriqué de toutes pièces. Mais la chaux elle-même paraît se former tous les jours dans le jeune poulet qui se développe dans la coque. M. Lassaigne a fait l'analyse comparative d'un œuf fraîchement pondu, et du jeune poulet à la sortie de sa coquille. Il a trouvé que l'animal contenait une quantité de sous-phosphate de chaux dix fois plus grande que l'albumine et le jaune de l'œuf pris ensemble , sans que la coquille ait éprouvé de diminution apparente dans son poids et dans son épaisseur, ni d'altération sensible dans ses caractères physiques. De sorte qu'il y a nécessairement génération du phosphore et du calcium. Cette création d'éléments chimiques est repoussée par tous les chimistes et même par la plupart des physiologistes. Les faits que nous avons cités ne nous permettent pas de nous rendre à leurs raisons.

Cette action remarquable , bien plus puissante que nos réactifs chimiques les plus énergiques, a reçu une foule de noms tous plus ou moins propres à exprimer l'idée qu'on s'en faisait. C'est la facultas nutrix , formatrix de Galien; la faculté végétative de Harvey ; Yanima structrix , vegetativa de Stahl ; le motus assimilationis de Bacon 3 la vis essentialis de Wolf 5 la puissance du moule intérieur de Buflfon ; le nisus formativus de Blumenbach ; la force

plastique de Boerhaave, de Tiedemann, de Baumes ; la chimie vivante de Broussais; la nutrition des modernes.

Le mécanisme de la nutrition est donc insoluble encore. Nous ignorons si elle est le résultat exclusif de l'action d'un organe , d'un appareil ou d'un tissu spécial, ou si elle s'opère par des réactions chimiques. Le fait existe. C'est tout ce que nous savons : le comment est un mystère soustrait avec tant d'autres à notre investigation la plus scrupuleuse. Nous voyons les matériaux du sang passer dans les organes et s'y transformer ; mais il est impossible d'aller plus loin, on ne trouve ni organe spécial ni réactif.

Nous ne savons ni quels sont les changements qu'éprouvent les matériaux du sang, attirés par les organes vivants , ni comment , ni par quelle intelligence ces matériaux viennent à être organisés et doués des propriétés vitales appartenant aux organes. Nous ignorons de quelle manière ils se convertissent en muscles, en nerfs, en os, en viscères. Nous ne savons pas même si c'est la fibrine du sang qui fournit le muscle; si c'est l'albumine qui fournit les tendons, etc.; et quand cela serait, nous ne verrions pas comment ces molécules se modifient et s'organisent. Comme le disait Entt, la nutrition ressemble à une génération continuée : Nutritio sana videtur esse veluti continuât a quœdam generatio. Si nous pouvions soulever.le voile, les secrets de la vie nous seraient en grande partie révélés. Ce qu'on a pu dire de vraisemblable, c'est que trois tissus générateurs se rencontrent partout, le cellulaire, le nerveux et le vasculaire. Tous les trois forment la trame première de tous les tissus, et ce n'est qu'en s' appropriant et qu'en élaborant convenablement leurs éléments qu'ils forment ici un cerveau, là un foie, ailleurs un poumon, un os, un intestin, etc. Cette théorie paraît bien simple ; mais elle ne résout pas la difficulté. Comment engendre-t-elle la fibre musculaire? Pourquoi cette fibre identique fait-elle un foie plutôt qu'un rein ? Pourquoi le fait-elle toujours le même, toujours dans le même endroit , etc. ? Il faut toujours en venir à un principe de vie et d'instinct. La difficulté de bien expliquer ces changements a fait le désespoir de M. Matteucci. « J'ai tenté un grand nombre d'essais à cet égard, dit-il; mais les résultats que j'ai obtenus ne m'ont laissé que du doute. »

Nous ferons observer que le sang artériel est seul propre à fournir les matériaux de la nutrition. D'où il résulte que la transformation de la substance alimentaire en éléments organiques ne se fait pas brusquement ; elle se fait par une succession de transformations depuis le moment où l'aliment est ingéré dans l'estomac , jusqu'à celui où il se présente aux organes pour les nourrir. Il est le même partout, tant qu'il est renfermé dans ses vaisseaux. Il est transformé en un tissu quelconque aussitôt qu'il en a franchi les parois : ce n'est pas du sang, c'est un élément organique nouveau. C'est donc pendant son trajet dans l'épaisseur des parois vasculaires qu'il subit sa métamorphose , ou tout ou moins c'est en entrant dans le parenchyme du tissu. Là s'opère le véritable acte de la nutrition. Si l'embarras de fixer l'élément ou les éléments du sang employé à cette œuvre a été grand , c'est

parce qu'on a toujours voulu voir plus qu'il n'y avait , ou a voulu trop voir. Ces! le sang identique artériel qui arrive , c'est un sang veineux identique qui s'en retourne ; ce que ce sang a abandonné est donc identique. Que ce soit le sang tout entier , comme nous le croyons, que ce soit le plasma , le néoplasme, la protéine, la liqueur du sang, son albumine, etc. , la transformation dépend, non de la qualité d'un élément spécial, mais de l'élaboration du tissu par où passe le sang.

Lorsque le sang retourne aux veines, il a changé de couleur : de vermeil il est devenu noir. Ce changement est le résultat de la nutrition ; c'est en abandonnant certains principes aux organes qu'il y perd ses qualités premières. La chose n'est douteuse pour personne. Cependant, pour plus de certitude, il faudrait pouvoir suspendre cette fonction , afin de voir si alors le sang traverserait les organes sans changer de couleur, de même qu'il traverse les poumons et en revient noir comme il y était entré , lorsqu'on arrête la respiration. Cette expérience est impossible : cependant le fait n'en est pas moins constaté.

^' 2. Acte de décorn position.

Si le mouvement de composition était seul, les corps organisés croîtraient d'une manière indéfinie. Or, leur accroissement est limité. Il s'arrête, en général, lorsqu'il est arrivé à un point déterminé. Puisque la nutrition continue, il faut de toute nécessité que les anciennes molécules leur* ccient enlevées pour faire place aux nouvelles. L'expérience de Duhamel vient à l'appui de cette assertion. Les os, rougis parla garance dont les jeunes poulets avaient fait usage , blanchissent peu à peu , parce que les molécules qui avaient été colorées par cette substance sont enlevées par l'absorption , pour faire place à d'autres molécules incolores.

Un corps vivant, d'un embonpoint raisonnable, maigrit dès le moment que les matériaux ne sont plus proportionnés aux déperditions qui ont lieu habituellement , soit qu'on diminue les premiers , soit qu'on augmente les secondes. Ainsi, d'une part, la diète, en privant l'économie d'une partie de ses aliments, cause l'amaigrissement, parce quil n'en arrive plus aux organes la quantité suffisante pour remplacer toutes les molécules qui sont enlevées. D'autre part, des évacuations excessives produisent le même effet, en déterminant une absorption plus grande et plus rapide des éléments constituants des tissus. Ce mouvement de décomposition ne peut être opéré qu'en vertu de l'absorption des molécules qui ont servi pendant un certain temps à la composition des organes. Après leur avoir été combinées et assimilées , ces molécules ne peuvent pas dépasser le temps fixé par la nature. Aussitôt que la durée de leur service est finie, elles deviennent inaptes à former plus longtemps la trame organique , elles sont rejetées par un travail d'élimination qui les fluidifie d'abord : alors seulement elles sont absorbées , et elles

vont se combiner au sang pour lui communiquer, avec les déperditions nutritives qu'il a déjà faites, les qualités délétères qui le rendent impropre à la nutrition et à l'entretien de la vie , jusqu'à ce qu'il ait subi une nouvelle hématose. Ainsi , notre opinion diffère de celle de la plupart des physiologistes qui, avec Hunter, qui l'appelait absorption interstitielle , ne voient dans ce travail que l'absorption des molécules dans les tissus eux-mêmes, sans séparation préliminaire par l'action de l'organe. Elle diffère surtout de celle qui prétend qu'une fibre tout entière meurt pour être remplacée par d'autres fibres. Toutefois ce travail de décomposition précède celui de recomposition, et ce n'est que lorsque la molécule ancienne a été enlevée que la molécule nouvelle peut la remplacer. On s'est beaucoup occupé de savoir si la durée de tous les tissus était la même. Les recherches sont bien incomplètes. Il est à présumer cependant que certains tissus se renouvellent beaucoup plus vite que d'autres ; par exemple, le tissu cellulaire, les muscles , les membranes muqueuses se renouvellent beaucoup plus rapidement que les os, les nerfs, les tissus fibresux, les cartilagineux.

Les matériaux de décomposition, en rentrant dans la masse du sang , devraient lui donner des qualités bien différentes, selon le tissu de l'organe dont ils proviennent, car il paraît naturel que les détritus des muscles ne soient pas les mêmes que ceux du tissu cellulaire ou des téguments. Cependant, dans quelques veines que nous ayons pris le sang, nous ne lui avons jamais trouvé aucune différence : partout il nous a présenté les mêmes éléments apparents. Il paraîtrait que le sang , n'ayant cédé pour l'assimilation que des molécules identiques, ne retiré que des molécules également identiques , et que, dans ce travail d'élimination, il s'opère, comme dans le travail de combinaison, une préparation chimico-vitale, qui ramène les matériaux au point d'où ils étaient partis pour n'en faire qu'un principe uniforme. Travail admirable, qui complète la chimie vivante, en faisant, dans les organes, une place aux molécules vierges qui doivent succéder immédiatement aux molécules dont la vie est usée î Ainsi, on peut regarder le corps entier comme représentant une vaste glande unique qui opère sans cesse une sécrétion et une excrétion nutritives.

Malgré cette analogie , nous sommes bien éloigné d'identifier la nutrition et la sécrétion, comme l'a faitBurdach. La nutrition n'a point d'organe : chaque sécrétion en a un particulier ou spécial. Dans la nutrition, le produit est métamorphosé et organisé en parties organiques solides qui s'arrêtent dans le tissu de l'organe ; dans la sécrétion , il continue à marcher pour être porté ailleurs, comme un superflu de la nutrition. Dans la nutrition, tout est venu du sang, tout retourne au sang 5 tout était sang, tout redevient sang. Tandis que dans la sécrétion rien n'est fait pour y retourner. C'est ainsi que les animaux vivent dans un cercle non interrompu de formation, de transformation, de destruction et de reconstruction. C'est ainsi que l'économie marche par des changements continuels depuis sa première origine jusqu'à sa mort. Là se trouve toute l'explication des modifications qu'éprouvent les tissus aux

.NUTRITION. li)(J

différentes phases de la \ie, dans les mille conditions avec lesquelles elle est en rapport.

On a cherché à déterminer la durée de la composition des organes cl du bftrps, c'est-à-dire, combien un organe met de temps pour être renouvelé en entier dans ce double mouvement d'assimilation et d'élimination. Rien n'a pu être li\é A cet égard, et les époques diverses qui ont été admises, sont puremenl arbitraires et dépendent de la manière dont on a envisagé la Question, Ainsi, les uns, avec Bernouilli, ont pensé que ce renouvellement se Taisait dans J'espace de trois ans ; Berthold lui en avait assigné quatre ; d'autres l'ont fixé à cinq : cl quelques autres uni porté à sept la durée de cette révolution complète. Wihrand et Dœllingcr sont plus expéditifs : le premier n'admet pas un an, et le second ne demande que quelques heures pour que la matière d'un organe devienne, par de nouvelles combinaisons, celle d'un autre organe vers lequel elle est transportée. La divergence de ces opinions provient, non seulement de la difficulté de constater un phénomène aussi mystérieusement caché, mais surtout de la différence quil y a dans la durée que mettent les organes à se régénérer, selon leur nature, l'âge et la longévité respective des animaux. En effet, chaque organe a sa durée propre et indépendante de celle des autres : les os, par exemple, sont beaucoup plus longs que les muscles à opérer cette révolution. Chez les animaux qui vivent peu de temps , elle est beaucoup plus rapide que chez ceux qui vivent longtemps; et, chez les jeunes sujets, elle se renouvelle avec une rapidité bien plus grande que chez les vieillards. Il est même des circonstances de localité, de saison, d'exercice, de nourriture, d'idiosyncrasie, qui donnent tantôt plus, tantôt moins d'activité à ce mouvement de nutrition. C'est à cette différence qu'il faut attribuer les opinions diverses des physiologistes, parce qu'ils ont obtenu des résultats différents, selon qu'ils ont expérimenté sur des organes, sur des animaux et à des âges différents. Alors. en généralisant ce qui était le fait d'un seul tissu ou d'un seul animal, ils en ont fait aux autres une fausse application, et ils n'ont obtenu que des données inexactes. Il faudrait étudier le phénomène dans chaque tissu, dans chaque animal , et à tous les âges. Une considération plus importante encore, c'est que ce renouvellement des organes ne se fait pas en masse : il se fait lentement , et molécules par molécules. Par conséquent , il faudrait connaître par quelle molécule le travail de recomposition commence, et par quelle molécule il finit. La. difficulté d'apporter des faits bien concluants a fait multiplier les opinions ; il serait trop long d'énumérer les raisons positives qui nous manquent. Ce travail difficile n'a pas été fait, et ne le sera peut-être jamais , parce qu'avec beaucoup de sagacité , il demande une patience , non pas de quelques heures, mais de plusieurs années.

Quelques physiologistes, entre autres Kemma, médecin à Halle, et Martini ont admis une trame cellulaire primitive, dans les mailles de laquelle le sang dépose des principes différents , suivant la nature de chaque partie. Cette base ne se détruit et ne se répare point : elle conserve ses molécules toute

la vie. Les substances dont elle se trouve imprégnée se renouvellent seules. L'opinion de mon regrettable ami, le docteur Gabillot , de Lyon, a quelque rapport avec la précédente. Ce médecin physiologiste a, dans un ouvrage remarquable sur les phénomènes de la vie , établi que la trame des tissus organiques était inaltérable, et qu'elle restait la même depuis le commencement de sa formation jusqu'à la mort, que sa composition et sa décomposition continuelles étaient mensongères, imaginaires. Il admet que la matière des corps organisés est aussi permanente , aussi immuable que la forme. Ils s'appuient tous : 1° Sur ce que l'enfant n'a pas besoin de décomposition, puisqu'il ne fait que croître \ 2° sur la mémoire , qui ne peut s'exercer que par la conservation des molécules qui ont reçu l'impression qu'elles reproduisent*, 3° sur la formation du cal et de la cicatrice, qui restent toujours distincts du corps de l'os et des autres parties ; 4° sur l'hérédité des ressemblances 5 5° sur les progrès de l'âge ; 6° sur la persistance du tatouage et de ses couleurs , et sur celle de la coloration bleue des téguments après l'usage de l'azotate d'argent ; 7° sur la greffe végétale qui continue l'arbre d'où elle sort, et non celui qui lui fournit la sève ; 8° sur la non-reproduction des parties enlevées. Pour expliquer les degrés différents d'embonpoint et d'amaigrissement, Gabillot admet dans chaque tissu deux éléments : l'un fixe, immuable, qui reste toujours , qui tire son origine de principes infusés dans les germes ; l'autre accessoire , susceptible de changer, et soumis aux lois de la nutrition : phénomène complexe, dit-il, qui explique tout à la fois la persistance de certains matériaux , et le changement de plusieurs autres ; de là cette fixité de formes, cette existence bornée, avec ces variations journalières et ces variétés infinies. Selon cette théorie, les molécules organiques constantes entretiennent l'unité et la succession de la vie dans le même individu. Leur renouvellement par le mouvement de composition et de décomposition les ferait changer d'un moment à l'autre , et avec elles les propriétés des tissus. « L'homme, dit-il, peut quelquefois ralentir l'usure de ses organes \ mais il est impuissant pour les régénérer. Ils périssent donc parce qu'ils ne se renouvellent point. C'est par la nutrition que les corps grandissent et se développent dans tous les sens ; mais les parties accrues ne rétrogradent plus ; leur accroissement est permanent. » Blumenbach avait déjà hésité. Il avait admis le renouvellement pour quelques tissus, et l'immutabilité pour d'autres. M. Gerdy a aussi exprimé une sorte d'embarras à cet égard. « A chaque moment, dit-il , nous assimilons des matières à notre propre substance , et à chaque instant nous en rendons à la nature. Cette circulation de matière à travers nos tissus est au moins manifeste et hors de doute ; mais l'est-il que , pendant le peu de temps qu'elle reste dans nos tissus , elle fasse essentiellement partie de nous-mêmes et soit animée de la vie 5 ou , au contraire , y a-t-il une trame organique permanente ou plus lentement muable dans laquelle celle-ci vient se déposer pour un moment ? » Muller et la plupart des autres physiologistes croient au renouvellement intégral. Ils regardent comme impossible que l'accroissement et les chan-

gemenls incessants des corps organisés, se fassent différemment. Au reste, ce renouvellement, plus actif dans la jeunesse , va en diminuant avec l'âge. La nécessité du renouvellement de la matière ressort déjà des changements continuels que subit la forme des organes, depuis l'enfance jusqu'à la décrépitude ; car, ces changements ne peuvent être opérés que par la mutation incessante des molécules organiques. Quelque séduisantes que puissent être les raisons qu'on allègue, elles tombent, si l'on fait attention que le tatouage dépose la matière colorante dans un tissu qui , lui-même , est en dehors de l'absorption, et que dès lors les vaisseaux absorbants n'y touchent pas ; tandis que la même matière déposée dans d'autres tissus, y est fort bien absorbée ; au reste, on vient de démontrer qu'il finissait par être absorbé \ que l'inamovibilité de la substance cérébrale n'explique pas mieux la mémoire que son renouvellement. Comment , en effet, comprendre l'accumulation d'un aussi grand nombre d'objets divers sur les mêmes molécules? Ce qui ne s'y renouvelle pas, c'est la vie, et c'est elle qui donne aux molécules nouvelles, comme aux anciennes, la propriété dont elles jouissent. D'ailleurs, ce renouvellement ne se fait pas tout à la fois , comme on l'a supposé; il ne se fait que lentement et par molécules imperceptibles, de façon que chacune a le temps de s'organiser et de s'identifier avec le tissu dont elle vient faire partie, sans que l'organe ait cessé d'être. Si les molécules restaient les mêmes, indépendamment de l'inutilité de la circulation et des autres fonctions ganglionnaires, le corps resterait inaltérable, il ne vieillirait pas. S'il vieillit , » c'est parce que des molécules différentes ont remplacé les précédentes, et ont pris le caractère de l'âge auxquel elles appartiennent. Qui n'a pas vu ces atrophies générales ou partielles, dans lesquelles les tissus disparaissent en entier pour faire place à un retour d'embonpoint convenable ? Qui n'a pas vu des hypertrophies générales ou locales élever les organes au double ou au quadruple de leur volume ordinaire, pour les y laisser revenir après ? Ne voit-on pas des organes temporaires disparaître en entier ? Ne voit-on pas la compression atrophier une glande , un tissu , et les faire résorber? Nous avons vu un malheureux, atteint de l'anévrisme de l'aorte, nous présenter la disparition des trois côtes sternales supérieures , et un amincissement tel des téguments, que la rupture était imminente. Par des soins convenables, le mal fut modéré , la tumeur diminua au point de ne faire presque plus de saillie au dehors; la peau alors reprit plus d'épaisseur, et, ce qui nous étonna le plus, les trois cotes se régénérèrent; seulement, elles restèrent plus larges et plus plates. Je le demande : Dans ces parois si minces restait-il du derme, de l'os, etc. ? n'y a-t-il pas eu absorption de ces tissus , et ensuite reproduction? Les os eux-mêmes ne diminuent-ils pas d'épaisseur en vieillissant, tout en acquérant plus de densité? Ne sait-on pas que le squelette d'un vieillard pèse moins que le squelette d'un adulte de même taille ? Les cavités osseuses qui se forment et qui s'agrandissent peuvent-elles le faire sans qu'il y ait résorption de la matière osseuse ? La pression ne fait-elle pas disparaître quelquefois un os , comme nous l'avons vu dans l'anévrisnie de

l'aorte? Après une amputation , le tissu de l'os restant ne diminuera- t-il pas considérablement à cause de l'inutilité à laquelle il est voué? Le tissu de la matrice ne revét-il pas le caractère musculaire de la grossesse pour le perdre après? Déjà Grimaud s'était élevé contre l'opinion de ceux qui admettaient l'immutabilité des molécules nutritives, parce qu'ils avaient vu les taches d< la petite vérole durer toute la vie.

Si nous cherchons sous l'influence de quel système nerveux la nutrition s'opère , nous ne parviendrons à la connaître qu'en procédant par voie d'exclusion. Nous voyons qu'une force est nécessaire ; sans elle, sans la vie, point de nutrition 5 c'est donc un acte vital qui préside à la conservation de l'individu. Or, nous savons que tous les actes de la vie sont dépendants de l'un des deux systèmes nerveux. En conséquence, si nous prouvons que la nutrition est soustraite à l'influence de l'un, nous aurons prouvé qu'elle dépend de l'autre. Or, nous savons qu'un membre paralysé continue à se nourrir. Nous avons paralysé un membre sur plusieurs animaux, en faisant la section des nerfs cérébraux qui s'y rendent, et nous l'avons toujours vu se nourrir, quoiqu'il ait perdu toute sensation et tout mouvement. Nous avons aussi produit la paraplégie par la section de la partie inférieure de la moelle spinale, sans que le train de derrière, devenu immobile et insensible , cessât de se nourrir. Ces expériences avaient déjà été faites par Arnemann et par Alex. Mouro. Elles ont été répétées par Stannius , Burdach , Arnold . Brown Squale et M. Bérard. Ces faits et tant d'autres analogues sont une preuve incontestable que le système nerveux cérébral n'exerce aucune influence sur la nutrition. Il ne reste donc que le système ganglionnaire qui puisse l'influencer. La conséquence est rigoureuse. Nous pouvons ajouter encore à la conviction, en faisant observer que la nutrition est souvent lésée, sans que le système nerveux cérébral ait éprouvé la moindre altération. Un phthisique tombe dans le marasme, et cependant il ne souffre pas : l'activité du système cérébral semble même augmentée. La nutrition seule est atteinte, parce que sans doute le système ganglionnaire souffrant seul ne l'influence plus que d'une manière vicieuse. Ce que nous disons de l'amaigrissement général peut s'appliquer à l'amaigrissement partiel d'un membre affecté de tumeur blanche ou de quelque autre affection organique. Dans ce cas, le système nerveux cérébral et son influence étant restés intacts , la nutrition ne serait pas viciée si elle en dépendait. Une preuve plus convaincante encore, c'est que la classe nombreuse des êtres organisés qui sont privés du système cérébral, ne peut pas en recevoir d'influence, et elle se nourrit cependant très-bien. Conclusion : la nutrition s'exerce sous rinfluence du système nerveux ganglionnaire. Cependant, M. Gcndrin , Millier et quelques autres physiologistes, ayant vu maigrir des membres paralysés , ont voulu réhabiliter l'influence cérébrale sur la nutrition. Ils n'ont pas fait attention que . dans ces cas, l'amaigrissement du membre paralysé était dû, non au défaut d'influence nerveuse cérébrale, mais à l'immobilité du membre. Ils ont nie connu cette loi de la vie, que l'inanition atrophie les organes , et que l'exer

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cice les fait développer. Pour juger de celte influence de l'exercice, comparez les bras nerveux du boulanger avec ses jambes grêles, elles jambes musclées il danseur avec ses bras amincis. Voyez encore un athlète vigoureux se rompre la jambe cl garder le lit pendant deux mois et plus. Ses membres inférieurs continuent à recevoir l'influence du système nerveux cérébral ; mais il^ sonl condamnés au repos : ils maigrissent énormément, ils s'atrophient quelquefois ; tandis que le reste du tronc et les membres supérieurs conseil eut leur volume, parce qu'ils continuent à exercer des mouvements. Nous devons dire que la nutrition, bien qu'identique, éprouve de nombreuses modifications qui dépendent, les unes de l'individu lui-même, les autres des circonstances accessoires auxquelles il est plus ou moins impérieusement soumis. Ainsi, elle n'est pas la même dans l'embryon, où les organes doivent d'abord être créés; dans l'enfance, où elle est active pour le développement des organes j dans Tàge mûr, où elle n'a plus besoin que de les entretenir dans leur degré de force, pour fournir aux destinées de l'homme ; et dans la vieillesse, où sa carrière s'achève par une décrépitude toujours croissante. Ainsi, les tempéraments sanguin, nerveux, lymphatique, bilieux, impriment chacun une modification au corps et à ses organes , par conséquent , à leur nutrition. Ainsi les organes de la femme ne sont pas nourris de la même manière que ceux de l'homme , puisqu'il est facile de les distinguer. Ainsi, l'exercice fait développer les organes, et le repos les fait atrophier. Ainsi, l'alimentation, l'air, le climat, la température , etc. , exercent une influence bien reconnue sur la nutrition et sur le développement de l'homme et des peuples. Qui ne sait que les qualités de la chair des animaux et du gibier sont bien différentes suivant la nourriture dont ils ont fait usage? qui ne sait que cette influence s'étend même sur les plumes des oiseaux, sur les poils des quadrupèdes, sur les os, etc. ? En donnant pour preuve de l'influence cérébrale sur la nutrition , la conversion des muscles paralysés en substance graisseuse, lorsqu'il avait fait la section du muscle moteur de ce muscle, Muller n'a pas pris garde que cette transsubstantiation était un effet vital soumis à la vie ganglionnaire, et indépendant, par conséquent, de l'influence cérébrale \ après , il reconnaît que la nutrition préexiste quelquefois aux nerfs, par exemple dans l'embryon et dans le développement de certains tissus , puisque nerfs et organes se développeront en même temps dans la substance proligène , dans laquelle repose et dort une force organisatrice et nutritive. Il émet à la lin ces paroles remarquables : « La nutrition doit être considérée, eu égard à sa cause première, comme entièrement indépendante de l'influence nerveuse ; elle est le résultat d'une force inhérente à toutes les molécules animales vivantes, une action accomplie par les molécules plastiques primaires, c'est-à-dire par les cellules , et qui se manifeste dans les nerfs eux-mêmes. » Quel chaos ! combien il eût été plus simple d'aborder franchement l'influence ganglionnaire ! Pour ne pas abandonner l'influence des nerfs cérébraux, on a admis, avec M. Remak, dans ces derniers temps des fibres grises végétatives ou fibres nerveuses gcmglieuses dans l'épaisseur

des cordons nerveux ; et quelques physiologistes, avec Remak , Muller, Purkinge et Swann , les ont fait venir des nerfs sympathiques. Les faits mille fois reproduits réfutent cette opinion. Rien ne le prouve mieux que l'expérience curieuse de Reid. Il coupe, sur quatre grenouilles, les nerfs des pattes de derrière ; l'un des deux membres paralysés est soumis chaque jour à l'action d'un courant -électrique. Au bout de deux mois , les muscles du membre qui avait été galvaniquement irrité, conservaient leur volume, leurconsistance et leur irritabilité, tandis que ceux du membre laissé tranquille, étaient flasques et atrophiés. Il excisa un lambeau d'un des nerfs sciatiques chez un lapin. Sept semaines après, les muscles du membre opéré ne pesaient plus que 170 grammes, tandis que ceux de l'autre membre en pesaient 327. Les os avaient diminué et pesaient moins.

Cette fonction est, sans contredit, l'une des plus importantes, puisque c'est par elle que les organes croissent et se nourrissent. Comme il est bien des circonstances dans lesquelles elle ne peut pas s'exécuter, et qu'alors l'acte d'élimination aurait bientôt épuisé le corps , s'il ne possédait que les matériaux strictement nécessaires à son existence , la nature a prévu ces cas au moyen de l'embonpoint. Pendant la santé, la nutrition accumule dans les organes et surtout dans le tissu cellulaire, plus de substances alimentaires qu'ils n'en ont besoin. Ce surplus devient un réservoir d'alimentation supplémentaire, qui fournit à la nutrition les matériaux qui lui sont nécessaires pendant la durée de la privation d'aliments. Aussi, dans les maladies, voit-on le corps maigrir , parce que la digestion ne lui fournissant plus de matériaux , il les puise dans les organes , pour vivre ainsi de sa propre substance.

De l 'accroissement.

L'homme n'est pas jeté tout formé dans l'espace. Il a un commencement ; la nutrition a donc aussi le sien. Au début de la vie, aucun tissu , aucun organe n'existe. La matière renfermée dans l'ovule d'une jument ne diffère pas de la matière qui occupe l'ovule d'une vache. Le germe de l'œuf d'une poule est semblable au germe de l'œuf d'un aigle. Rien ne fait présumer quel animal ou quel tissu va sortir de cette substance amorphe. La vie lui communique son impulsion, un principe intelligent vient l'animer et débrouiller ce chaos. Les premiers rudiments de l'organisation commencent : par des fibres, selon les uns; par des globules, selon d'autres; parla cellule proligène qui , selon l'opinion la plus moderne , se forme au milieu du cystoblastème. Quelle que soit cette première origine, l'homogénéité disparaît bientôt ; des tissus différents se dessinent avec leurs qualités, et ils revêtent la forme propre à chacun. Là, il n'a pas pu y avoir attraction ni élaboration de molécules homogènes , puisqu'aueun tissu n'existait : il > a

ru création de toute pièce, en vertu de cette force plastique et formative imprimée au germe. Ce premier moment était le plus difficile : il a fallu un déploiement de forces infiniment plus grand pour cette création primordiale des organes les plus nobles et les plus compliqués On conçoit mieux la nutrition d'un organe crée que la création d'un organe absent. Voilà pourquoi Blumcnbach et beaucoup d'autres physiologistes ont supposé pour ce fait une force particulière. Cette première création coûte plus d'efforts à la nature que la simple conservation par la nutrition, parce que dans celle-ci il n"\ a plus qu'à remplacer des molécules par d'autres molécules similaires. Malgré cela, nous ne séparons point ces deux propriétés. La puissance qui a créé doit aussi conserver et faire croître. C'est là son emploi ; elle ne le commence pas pour le remettre à un autre. Cette succession d'actes est le produit de la même propriété , de la même fonction , et non le résultat de propriétés ou de fonctions différentes. Mais ce n'est pas, comme le veut Muller, la cellule encore absente qui se crée elle-même et qui crée les autres cellules. Lorsque chaque tissu ou chaque organe s'est bien dessiné et a pris sa place, toujours la même, il n'est pas complet d'emblée ; il doit croître, parce que le sujet auquel il appartient n'est pas complet non plus ; il doit en suivre les phases. La nutrition présente donc trois périodes bien distinctes : la période de l'accroissement, la période de l'état et celle de la décroissance.

Pendant l'accroissement, il n'y a pas seulement nutrition, c'est-à-dire nutrition de l'organe par le remplacement des molécules qui ont servi, il y a de plus augmentation de volume, développement plus considérable. Quelques auteurs , avec Charles Bonnet et David , ont attribué cette croissance au déplissement et à l'allongement des vaisseaux par la force impulsive du cœur et du sang. Ils supposent pour cela que l'organe est formé complet, et que ses vaisseaux y sont repliés, de telle façon que l'augmentation de volume de l'organe n'est que leur déplissement et leur redressement. Cette hypothèse n'a pas besoin de réfutation : depuis longtemps elle est abandonnée. L'accroissement ne diffère pas de la nutrition , seulement, au lieu d'y avoir simple substitution de molécule à molécule, il y a addition d'un plus grand nombre ou d'une plus grande quantité de matière qu'il n'y en avait auparavant; il y a, comme le disait Galien, attraction sur les substances alibiles que la partie s'approprie. Ce sont de nouvelles cellules ou autres éléments qui s'ajoutent aux cellules qui existent déjà et qui se renouvellent ensuite à mesure. Ce double mouvement d'addition et de renouvellement dure autant que l'accroissement -, mais il ne ressemble en rien à la superposition ou stratification des tissus sécrétés : dents, épiderme, ongles, etc. Lorsque la croissance est finie , cette partie additionnelle de la nutrition s'arrête aussi : alors la nutrition ne consiste plus que dans le renouvellement des molécules organiques pour l'entretien des organes et des tissus , et pour leur passage journalier à un nouvel état relatif à leur âge.

Pourquoi l'accroissement s'arrête-t-il ? David et beaucoup de physio-

logistes répondent que c'est parce que la matière nutritive, en s'accumulant toujours, diminue la capacité des vaisseaux nutritifs, et finit par les obstruer. Cette raison toute mécanique est inadmissible. L'accroissement s'arrête, parce que la nature lui a pose ses limites , et qu'elle a imprimé à chaque organe la faculté de se développer jusqu'à tel point, et pas au-delà, nec plus ultra. Aussi, malgré l'influence des aliments, des climats, etc., malgré les essais de Berkeley, nous ne croyons pas à la possibilité de faire des géants ou des nains à volonté. Quelques physiologistes ont cru voir deux accroissements, l'un en longueur, l'autre en grosseur 5 et ils. ont admis que ce dernier ne s'opérait qu'après la terminaison du premier. Il y a erreur dans cette manière d'envisager. L'accroissement en grosseur ne diffère point de l'accroissement en longueur : il se fait simultanément, quant au développement des tissus. Si, à un certain âge, il se fait un accroissement en épaisseur, ce n'est pas à cause de l'accroissement des tissus , c'est parce que la sécrétion graisseuse augmente et devient ainsi une sorte de diverticulum , où vont aboutir les matériaux qui, auparavant, étaient employés à d'autres fonctions plus actives. A mesure qu'une consommation diminue d'un côté, elle augmente de l'autre. D'ailleurs, cet embonpoint semble reculer la vieillesse en donnant plus de souplesse à la peau, en. en prévenant les rides.

L'étude des différences de l'accroissement à chaque époque de la vie, appartient à une autre partie de cet ouvrage. L'accroissement est, en général, régulier. Cependant, il présente quelquefois des différences très-grandes. Souvent une personne est beaucoup plus développée qu'une autre personne du même âge. Quelquefois un individu met beaucoup de temps à acquérir un certain développement , et tout à coup il se met à grandir rapidement pour se ralentir encore, et reprendre ensuite plus d'activité. Souvent alors ce développement rapide est accompagné de douleurs vives analogues au rhumatisme. Lorsque la croissance est tout à la fois rapide et grande , l'économie semble s'être épuisée à fournir à cette haute taille ; les sujets en sont affaiblis et maladifs pendant longtemps ; quelquefois même cette constitution ainsi détériorée ne se rétablit jamais.

Nous savons combien une bonne alimentation et de bons soins hygiéniques favorisent le développement et la nutrition. Nous savons aussi combien les excès en tout genre, et surtout les excès vénériens, lui sont préjudiciables. Rien surtout ne nuit au développement comme les jouissances anticipées. Les maladies ont sur lui aussi la plus grande influence, comme on peut le voir chez les enfants strumeux et rachitiques , et dans les cas de tubercules, de cancer, etc.

Ce n'est pas ici le lieu de nous occuper de ces croissances, qu'on remarque souvent dans le jeune âge, pendant le cours des maladies aiguës. Disons cependant que, d'après nos remarques publiées il y a quinze ans , cette croissance est le plus souvent illusoire. Le malade ne parait s'être allongé que parce qu'il a maigri. Si toutefois il grandit réellement , cela ne tient

SECRETIONS. 207

point aux causes mécaniques imaginées par David et quelques autres, ni au ramollissemenl des lissus. cela tient à la modification vitale' imprimée à l'os comme au reste de l'économie. L'os n'a pas diminué ; mais il partage le besoin de croître et de se réparer comme s'il avaij diminué.

Nous ne devons pas nous occuper de savoir si et pourquoi les hommes antédiluviens \ i\ aient 000 ans. Nous ne nous plaindrons pas avec Lecat de ce que la vie de l'homme n'est pas au moins la durée de celle du chêne. Il est affligeant san> doute de voir la décadence commencer au moment où la raison arrive. Oui, cei les. cent ans consacrés a étudier ce qu'on a fait, cent ans consacrés à expérimenter pour y ajouter, et cent ans consacrés à enseigner, ajouteraient bien plus vite à nos lumières, feraient bien plus sûrement grandir les sciences. Nous nous dispenserons de réfuter les belles fictions qu'on a faites à cet égard. Ici, comme dans beaucoup de choses, les auteurs, uniquement occupés de leur sujet, ont oublié qu'il y avait à côté mille autres circonstances ou conditions qui ne le permettaient pas. La vie sera toujours pour l'homme une roue au sommet de laquelle il n'arrive que pour en descendre aussitôt par une révolution non interrompue.

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