A HT VI. — DES SECRETIONS
Dans l'article précédent nous avons vu comment les organes, après s'être approprié les matériaux nutritifs et se les être identifié pendant un certain temps, rendaient au sang ceux qui leur devenaient inutiles. Nous allons voir dans celui-ci comment ce liquide, ainsi chargé du résidu ou plutôt du détritus de tous les organes , l'élimine et le rejette au dehors ; comment il fournit des matériaux à la formation d'autres produits appelés à d'autres usages. Les voies et les moyens qui sont employés à cet effet ne forment point un appareil unique ou un organe identique. Une foule d'appareils et d'organes de forme et de texture différentes y coopèrent. Les uns, disposés en membranes , occupent de vastes surfaces ; les autres , disposés en petits corps , sont disséminés et plus ou moins rapprochés sur plusieurs de ces membranes. Quelques-uns enfin sont des organes bien circonscrits et bien distincts , qui forment avec leurs accessoires des appareils complets. Ces trois classes d'organes constituent les membranes cutanées , séreuses et muqueuses , les cryptes muqueux , glandes sébacées, etc. , et les glandes proprement dites. Malgré ces différences apparentes de structure, il reste plus d'analogie qu'il n'en paraît , puisque certains cryptes sont tantôt réunis, tantôt éparpillés ; puisque certaines glandes, comme les reins , sont multiples dans l'embryon et chez quelques animaux -, de façon que tous les organes sécréteurs peuvent être représentés par une large surface, adhérente d'un côté pour recevoir le suc plastique , et libre de l'autre pour verser le
produit de la sécrétion. Quoique les différences apparentes de ces organes soient immenses, ils exécutent cependant une fonction commune et on peut dire identique. Tous puisent dans le sang des matériaux qu'ils élaborent et qu'ils transforment en une substance nouvelle. Ce produit varie infiniment, il est vrai, selon l'organe ; mais l'acte de sa formation est toujours le même : il obéit à la même loi ; c'est lui qui constitue la sécrétion. Il est donc indispensable d'étudier d'abord cette fonction en général , et ensuite dans chaque ordre d'organes et dans chaque organe.
SECTION Ire. DES SÉCRÉTIONS EN GÉNÉRAL.
Les sécrétions n'ont pas besoin d'être prouvées. Elles s'exécutent, pour ainsi dire, sous nos yeux et au moyen d'un si grand nombre d'organes, qu'il serait inutile de chercher à en démontrer l'existence. Ainsi que l'étymologie latine de son nom l'indique , cette fonction consiste à séparer du sang les matériaux convenables pour les transformer en un produit nouveau. Le sang artériel est apporté à tous les organes sécréteurs. Il est apporté le même partout ; et lorsqu'il en sort, il a changé de qualité , il est du sang veineux. Ce sang veineux est aussi à peu près le même partout. Qu'on le prenne dans les veines hépatiques , dans les veines émulgentes , etc. , l'inspection et l'analyse chimique n'y trouvent presque point de différences. Malgré leurs efforts et leurs espérances, les chimistes modernes n'ont pas encore pu démontrer de différence bien prouvée. Quand ils ont cru la saisir d'un coté, elle leur échappait d'un autre. Ces faits posés , il nous sera plus facile d'apprécier ce qui se passe dans les organes sécréteurs.
La différence qui distingue le sang qui arrive aux organes sécréteurs, de celui qui en sort , ne permet pas de douter que ce liquide n'ait fourni les matériaux du liquide qui a été sécrété. Quoique bien connue, cette différence est insuffisante pour nous révéler quels sont les matériaux que le sang abandonne à chaque organe , puisque partout il arrive et sort identique , ce qui ferait présumer qu'il a cédé les mêmes principes : tant est profonde l'obscurité qui enveloppe encore ce mystère inconcevable. Comment supposer en effet que c'est avec les mêmes éléments qu'ont été formés la bile et le lait, l'urine et la salive, etc. ? Ces fluides sont si différents les uns des autres , qu'il est difficile de ne pas admettre aussi une différence dans les matériaux employés. Bichat ne trouvait pas de différence dans le sang veineux sortant des différents organes. Legallois en trouvait une ; mais il n'a pu jamais la démontrer chimiquement. Burdach dit que cette démonstration dépasse la portée de nos moyens 5 mais il espère que l'avenir sera plus heureux. Nous ne l'espérons pas, parce que les matériaux que le sang abandonne n'altèrent point sa composition chimique. D'un autre côté, cependant, si l'on fait attention que le sang artériel ne présente ni urée, ni picromel, ni sucre de lait, etc.. et que ces produits sont fabriqués de toutes pièces dans leurs
organes respectifs, on ne trouvera pas plus étonnant que les autres produits soient fabriqués de même, et d'autant plus facilement que leur composition plus simple se rapproche davantage de celle de quelques éléments du sang Cependant Chirac, Dumas, Prévost, Ségalas,Vauquclin, Mitscherlich, Gmelin, Tiedemann, Marchand, ont trouvé de l'urée dans le sang de chiens auxquels on avait enlevé les reins, tandis qu'ils l'ont cherchée inutilement dans le sang d'autres chiens auxquels ils n'avaient point enlevé ces organes. Cette analyse qui, de l'aveu même des auteurs, a donné des résultats si variables , fût-elle vraie, ne prouverait rien : car on ne peut pas sérieusement admettre la raison qu'en donne Muller, la soustraction de l'urée par la sécrétion, puisque le sang artériel n'a pas encore passé par les reins -, et ensuite : 1° Parce qu'ils n'ont point trouvé d'urée dans le sang des animaux sains, et que cette substance devrait s'y trouver , si elle préexistait à la sécrétion de l'urine ; 2° parce qu'ils ne l'ont pas même constamment trouvée dans les animaux privés de leurs reins \ ce qui pourrait faire présumer qu'au moment de l'opération les souffrances ont pu déterminer l'absorption de cette substance dans la portion d'urine qui était formée ; 3° parce que, la chimie étant parvenue à fabriquer de toutes pièces un produit qui a la plus grande analogie avec l'urée , il serait très-possible et même probable que cette substance eût pu se fabriquer clans les cornues de ces chimistes distingués; car l'urée n'est en dernière analyse qu'une combinaison d'hydrogène, d'azote et de carbone, éléments qui entrent dans la composition du sang ou de tous les tissus et fluides organiques : M. Vœhler vient de démontrer qu'elle était un cyanite d'ammoniaque hydraté ; 4° parce qu'après cette ablation, il n'arrive jamais de fièvre urineuse, comme après la simple ligature des uretères.
Cependant, Muller adopte encore cette opinion, et parce qu'on a trouvé un peu d'urée dans le sang, il dit que cette substance en est extraite par les reins. Il ne fait pas attention que le sang qui sort de ces organes en contient tout autant que celui qui y arrive, c'est-à-dire une bien faible quantité. D'ailleurs, s'il en était ainsi, il n'y aurait pas besoin d'appareils sécréteurs spéciaux; chaque partie du corps pourrait l'être, parce que parlout ces substances se présenteraient toutes formées. On est ensuite bien plus étonné des efforts qu'il fait pour faire cadrer les évacuations et les absorptions d'hydrogène, de carbone, d'azote et d'oxygène avec les sécrétions de chaque organe, et surtout avec la graisse. On est désolé de voir dépenser autant de moyens et de savoir à la recherche de choses aussi futiles : car quand on a lu ces immenses combinaisons, on est beaucoup moins avancé qu'on ne l'était auparavant. S'il en était ainsi, la fibrine, le sucre, les globules devraient avoir leurs organes sécréteurs pour s'y engager et se porter au dehors, et cependant ils n'en ont point : ce sont des matériaux élaborés à pure perte. D'ailleurs, après la castration et après le sevrage, ni la spermatine ni le caséum ne s'accumulent dans le sang.
Ces considérations étaient nécessaires pour nous faire apprécier l'opinion des anciens, qui supposaient que les matériaux des sécrétions existaient tout t. i. H
formés dans le sang, et que l'organe sécréteur ne faisait que les choisir et les séparer j parce que Haller, Hamberger et quelques modernes l'ont adoptée, et que Berzélius a fait intervenir l'électricité pour opérer le départ ou la précipitation de chaque principe dans son organe spécial.
L'analogie de la sécrétion avec les phénomènes galvaniques fut ensuite reconnue par Gruithuisen, Prochaska, Treviranus, Wollaston, Home, Eberle, Fourcault, Durand de Lunel, etc., et admise en partie par Burdach, Matteucci. Ils attribuèrent à ses pôles négatifs ou positifs la faculté de réunir ou de dissoudre les parties dissemblables ou les parties réunies, par un antagonisme calculé, qui choisit et précipite les éléments tout préparés.
Lors même que l'analyse chimique du sang y aurait démontré la présence de ces principes, cette opinion ne serait pas plus admissible, parce qu'au lieu de résoudre la difficulté, elle ne ferait que l'éloigner et la rendre plus difficile à résoudre, puisqu'on serait forcé d'admettre la formation spontanée de ces matériaux dans le sang lui-même, et pêle-mêle avec les autres matériaux, sans appareil, sans organes distincts. Mêlez de la bile, de l'urine, du lait, du sperme, etc., faites-en du sang si vous pouvez 5 et, après, cherchez à séparer ces éléments ainsi confusément mêlés pour les réunir en substances homogènes ! C'est pourtant de cette opinion qu'est venue la dénomination de sécrétion. Elle a disparu, le mot seul est resté, mais il a changé de signification. Cette manière de voir nous paraît tellement absurde que nous n'essaierons pas même de la réfuter. Car nous ne présumons pas qu'on veuille regarder une substance comme existante dans le sang, parce que ses éléments chimiques constitutifs s'y trouvent dans d'autres combinaisons. Autant vaudrait-il voir les chefs-d'œuvre de Raphaël ou de Rubens dans les couleurs que broie grossièrement un barbouilleur d'enseignes.
Cependant, la chimie moderne vient de reproduire cette hypothèse sous une autre forme. Selon MM. Liébig, Dumas, Chevreul, Bouchardat, Sandras, les végétaux préparent tous les aliments des animaux, et ils présentent à leurs tissus les éléments de graisse, d'albumine, de fibrine, etc., tout élaborés. Comment cela pourrait-il être, lorsque le sucre lui-même, d'après les recherches de Wollaston , de Nicolas , jGueudeville, de Hewry , de Prout , de Vauquelin, de Chevallier, est décomposé pour passer dans le chyle et dans le sang? Comment cela pourrait-il se faire lorsque nous voyons tant de produits spéciaux se former dans les glandes sans que le sang présente la moindre trace de leur composition ; tels sont le musc, les venins , la mucosité, la chondrine, etc.? Nous nous sommes déjà élevé contre cette prétention', nous n'y reviendrons pas.
Nous sommes donc peu avancé encore dans l'étude des sécrétions. Aussi nous pouvons dire bien plus ce qui n'est pas que ce qui est : car dans cet acte soustrait à l'investigation de nos sens, l'imagination a trop souvent voulu suppléer aux faits dans les hypothèses qu'elle a créées. Bocrhaave, avant observé que le produit des sécrétions était en général blanc ou jaune
et que du sang rouge s'en retournait, supposa dans le sang trois ordres de globules, et dans la terminaison des artères, trois ordres de capillaire correspondant à chaque ordre de globules. Cette supposition gratuite est depuis longtemps abandonnée. On a comparé l'organe sécréteur à une éponge imprégnée du liquide qui en serait exprimé par la pression. Cette opinion toute mécanique n'est pas soutenable aujourd'hui. Descartes et Borelli ont représenté les organes sécréteurs comme un crible dont les trous laisseraient passer les matériaux de leur sécrétion. Cette hypothèse, analogue à celle des anciens, recule la difficulté et ne la résout pas, puisqu'elle admet le fluide de la sécrétion tout formé dans le sang. Les théories chimiques ont beaucoup varié, et elles n'ont pas mieux satisfait pour cela. Jamais aucun chimiste, dans ses creusets ou ses cornues, n'a pu du sang extraire de la. bile, de l'urine, du lait, de la salive, du sperme, etc. Pour cette fabrication, il faut un foie, des reins, des testicules, des mamelles, etc. ; non seulement il faut tous ces organes pour sécréter, mais il faut le foie pour la bile, les reins pour l'urine, le pancréas pour l'humeur pancréatique, etc. ; chacun a sa fonction spéciale : aucun ne peut sécréter le fluide d'un autre, pas plus que le chêne ne peut porter le fruit du pommier. On a admis des ferments et des fermentations ; mais aucun ne peut rendre raison de cette fonction. Aussi les théories de Van Helmont, Willis, Pison, Pascal et de quelques chimistes modernes né trouvent-elles de l'écho chez aucun physiologiste observateur. La plus forte objection qu'on puisse leur opposer, c'est l'expérience par laquelle nous avons arrêté la sécrétion de l'urine, en détruisant, par la section complète du plexus rénal, l'influence du système nerveux ganglionnaire sur le rein, quoique le même sang y arrivât toujours. Si ce liquide cesse alors de se transformer en urine, il ne possède donc pas dans lui toutes les conditions de cette transformation. Cependant, nous sommes convaincu qu'il faut, pour les sécrétions, du sang artériel et vivant. Pour s'en assurer, il faudrait injecter par une artère rénale du sang extravasé et maintenu chaud et liquide pendant quelques instants. Nous sommes persuadé que la sécrétion serait alors supprimée tout aussi bien qu'après la section des plexus rénaux : le sang a besoin de sa vie pour subir le travail vital de sa transformation ; mais nous ne supposerons point avec Dumas qus cette influence vitale modifie le sang dans les artères à mesure qu'il approche de l'organe sécréteur , de manière à commencer sa transformation. Le sang artériel reste le même jusque dans ses dernières divisions : sa métamorphose a lieu tout entière dans le tissu de l'organe sécréteur. Tout ce qu'on a cru voir au-delà est imaginaire et illusoire.
L'insuffisance de toutes ces théories étant bien manifeste , nous devons nous contenter d'émettre le fait et de faire connaître sous quelle influence il s'exerce.
Le sang artériel, apporté aux organes sécréteurs, leur en laisse une partie qui est transformée en un fluide nouveau, tandis que l'autre partie rentre, par les capillaires veineux, dans le torrent de la circulation. Une partie du sang est donc abandonnée à l'organe pour y subir la métamorphose qui le
transforme. Comment et où s'opère ce point de départ? Quel est l'agent immédiat de la transformation ? Est-ce un tissu intermédiaire ? Ou bien sont-ce les radicules imperceptibles des vaisseaux sécréteurs? questions délicates dont la solution exige peut-être encore bien des siècles.
Si l'on en croit Ruisch et la plupart des anatomistes qui se sont occupés d'injections, les capillaires artériels se continuent directement avec les capillaires sécréteurs, et c'est dans le point de jonction que s'opère le changement. Si, d'un autre côté, on admet l'opinion de Malpighi, il y a un corps, une granulation glanduleuse, minus, qui est conique, selon Ferrein, et dans le tissu de laquelle le sang est déposé pour y être élaboré, et ensuite pris par les radicules sécréteurs.
Ce corps intermédiaire serait formé, selon Kiernan, par des cellules, et, selon Dutrochet, par des utricules ou filtres chimiques, à travers les parois desquelles le sang fourni par les vaisseaux s'élabore avant d'y pénétrer, et dans l'intérieur desquelles le fluide, ainsi fabriqué, est puisé par les canaux excréteurs, soit par une communication directe, soit par transsudation. Il conclut, d'après les utricules salivaires de l'hélix , où la chose est très-apparente. Cela démontrerait de plus en plus que les vaisseaux sanguins ne se continuent pas directement avec les conduits excréteurs, comme cela est généralement admis , même par Muller , Burdach, Weber , et quelques autres physiologistes repoussent les acini comme corps glandulaires , comme corps sécrétant; cependant ils sont forcés d'admettre des parties intermédiaires , où les artérioles se ramifient à l'infini , où se fait la métamorphose des matériaux qui y sont transvasés, et où les vaisseaux excréteurs se manifestent pour en puiser le produit. M. Robin a vu les canalicules sécréteurs se continuer avec les tubes excréteurs et les cellules se transformer en épithelium à cylindre. Dans ces infiniment petits, l'anatomie égare souvent : l'un voit et admet ce qu'un autre ne voit pas et rejette. Muller veut trop isoler les vaisseaux sanguins des sécréteurs en leur refusant toute espèce de communication, se fondant pour cela sur la différence du calibre des sécréteurs et des artérioles, non seulement dans l'homme, mais dans la série des animaux ; partout il trouve les sécréteurs plus volumineux. De quelque manière qu'on envisage ce corps intermédiaire, cet agrégat de vésicules, il existe: et lors même qu'on ne trouve pas de communication apparente entre les vaisseaux artériels et excréteurs, elle existe nécessairement.
Malgré le passage fréquent de la matière de l'injection des artères dans les conduits sécréteurs, nous n'admettons point cette communication directe. Nous pensons avec Malpighi qu'il y a un tissu intermédiaire spécial, qui constitue chaque glande, et qui est l'agent direct de la transformation sécrétoire. Nous y sommes porté par l'analogie qu'il y a entre la nutrition et les sécrétions. Dans l'une et l'autre fonctions, le sang est déposé dans le tissu de l'organe. Dans l'une et l'autre, il y subit les changements spéciaux déterminés par l'organe lui-même. Il n'y a de différence que dans la destination du nou-
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veau produit. Dans la nutrition, il reste combiné au tissu qui en a opéré la métamorphose : dans la sécrétion, il s'engage dans un nouvel ordre de vaisseaux, dont l'action ne commence qu'après la transformation qui en est indépendante.
Aussi, nous pensons que Muller a voulu jouer sur les mots lorsqu'il a dit : « Toute sécrétion s'accomplit sur des surfaces, soit à la superficie de simples membranes, soit à la surface intérieure d'excavations celluliformes ou tubuliformcs des glandes. La glande la plus compliquée n'est qu'une large surface ménagée dans le plus petit espace possible, avec tous ses conduits, canaux, cœcums : ce n'est qu'une énorme surface. » Il nous a paru moins intelligible encore, lorsqu'il a donné l'explication suivante : « La sécrétion s'accomplit par épanchement sur la surface interne des canalicules glandulaires, d'un eytoblastème dans lequel se forment des cellules qui, en exerçant sur lui une action métabolique, lui font subir une métamorphose, produisent un contenu particulier dans leur propre intérieur, se dissolvent ensuite, et laissent ainsi leur contenu en liberté sous forme de sécrétion. » Cette intervention des cellules endogènes et leur fonte n'éclaircissent rien. Les travaux admirables de Hallemann, de Henle, de Valcntin sont, de leur aveu, encore insuffisants. Nous en disons autant de ceux de Goodser, qui ne doute pas de la force métabolique des cellules.
Ainsi on peut dire, avec une certitude presque mathématique, que le sang artériel est déposé dans un tissu intermédiaire qui en opère la conversion, sans qu'il soit besoin d'admettre un levain ou ferment, dont il serait d'ailleurs nécessaire de chercher l'origine. Ce changement du sang en un produit nouveau dépend uniquement des nouvelles combinaisons des quatre éléments spéciaux des tissus organisés, azote, oxygène, hydrogène, carbone. On les retrouve dans les produits de la sécrétion, aussi bien que dans le sang. Nous ne parlons pas des sels qu'on y rencontre en petite quantité : ils ne sont d'aucune importance réelle, excepté lorsqu'ils sont eux-mêmes des produits de l'organisation, comme l'urate d'ammoniaque dans l'urine. Toute l'action du tissu sécréteur consiste donc à modifier les forces attractives des molécules sanguines, pour en changer les agrégations. C'est ici, comme dans la nutrition, un phénomène chimique, mais, comme Broussais l'a dit, de chimie vivante j puisque ces combinaisons nouvelles ne s'opèrent pas ailleurs que dans nos tissus. C'est ensuite moins la forme que la propriété qui lui est donnée, qui fait que chaque organe sécrète son fluide propre. Car il serait impossible a priori et à la seule inspection de l'organe, de décider quel est le produit de sa sécrétion, si d'avance on ne l'avait pas étudié. Jamais les recherches anatomiques les plus minutieuses d'une glande n'ont donné et ne donneront la raison du fluide quelle sécrète.
La manière dont les artères se conduisent dans les glandes, bien que différente pour chacune, n'a conduit non plus à rien de satisfaisant. Dans les unes elles marchent droit, dans les autres elles serpentent j dans quelquesunes elles représentent des espèces de petits arbres, dans d'autres ce sont
des formes de pinceaux, de houppes, de vrilles, de goupillons, d'aigrettes, de panaches ; dans quelques autres, ce sont des expansions étoilées ou rayonnées, ou disposées en franges, en treillages ; dans quelques-unes elles se terminent en arcade, dans d'autres elles se perdent dans un réseau capillaire, etc. Qu'ont en effet de commun toutes ces formes avec la salive, la bile, l'urine, etc., quoi qu'en ait dit Burdach. Le diamètre proportionnel des conduits sanguins et excréteurs, la direction de ceux-ci ne nous révèlent rien non plus. Ce n'est pas parce que les conduits biliaires sont dentritiques; parce que les urinifères sont tortueux dans la substance corticale, étendus et parallèles dans la tubuleuse; parce que les spermatiques sont trèscontournés et pelotonnés, que nous sommes plus aptes à comprendre la sécrétion de la bile, de l'urine ou du sperme. Cependant, cette forme ne doit pas être tout-à-fait indifférente et inutile ; mais le voile qui en couvre l'action n'est pas encore soulevé. La consistance plus ferme ou plus molle du tissu glandulaire ne nous en a pas révélé davantage. Sa structure n'indique rien de mieux : les mêmes organes sont bien différents chez les animaux, et cependant ils sécrètent les mêmes liquides. Malgré leur analogie de structure, les glandes lacrymales, salivaires et mammaires sécrètent des fluides bien différents. La composition chimique n'en a pas révélé davantage, puisque toutes les glandes se réduisent en une sorte d'albumine. Les efforts de Berzélius, de Braconnot, de Kuchn, etc., n'ont pas pu trouver dans le tissu du foie la raison de la bile, ni dans celui du rein la raison de l'urine. Tout cela dépend du caractère de la substance organique vivante qui compose la glande, et de la modalité vitale qui lui est imprimée.
Malgré toutes ces difficultés, il reste prouvé pour nous que chaque organe sécréteur est affecté à la formation d'un seul liquide, et jamais à celle d'un autre. L'état pathologique peut le modifier, ou même le changer; mais il ne fera jamais que le lait soit sécrété ailleurs que dans les mamelles, quoi qu'en aient ditSmellie, Puzos, Jœger, Otto, Mursinna, Dehaën, Nuch, Schurig, Storck, Wite, Peu, Tissot, Berend, Petroz, Burdach, etc., qui disent l'avoir vu sécrété au dos, à la paume des mains, aux aines, à la surface d'un ulcère, par les reins, parles organes génitaux, parles intestins, à la surface du péritoine, etc. Dans tous ces cas, il y a eu erreur, et l'on a pris une liqueur puriforme pour du lait. J'ai rencontré bien des cas semblables ; il a toujours été facile d'éviter l'erreur. Quelquefois cependant un liquide tout formé peut être absorbé et transporté dans un autre lieu. Mais alors ce n'est plus une sécrétion , il n'y a pas eu formation de lait, ou de bile, ou d'urine, il y a eu seulement transport de ces liquides. La ligature des artères rénales par Mayer, l'ablation des reins par Haller ont occasionné une perturbation dans l'économie et dans la plupart de ses produits ; mais il n'y a point eu d'urine sécrétée : il y a eu quelques analogies, jamais de l'identité. Les modifications que reçoivent les liquides sécrétés de l'influence des passions ou des aliments, des remèdes, de quelques sels, etc., prouvent cette influence, mais non la formation d'un liquide nouveau.
C'est à Bordeu que nous sommes redevables des premières idées un peu satisfaisantes sur l'influence vitale dans l'action des glandes. C'est lui qui a fait connaître la vie propre de chaque organe , l'appétit spécial de chaque glande, cette action qui lui fait discerner, choisir et élaborer les matériaux de la bile, de l'urine, du lait, pour chaque organe respectif. Malgré sa prédilection pour les causes physiques, chimiques, électriques , Burdach est obligé de reconnaître une influence plus puissante attachée aux surfaces vivantes. Il reconnaît aussi que la sécrétion devient souvent anormale sans qu'on observe aucun changement dans la texture de l'organe. C'était déjà l'opinion de Blumembach, qui admettait une cause chimico-dynamique, qu'il appelait vie propre, vita propria, des organes. 11 en fut de même de Roose, qui voyait une irritabilité spéciale dans chaque sécrétion. C'était ce que Platner avait appelé un désir animal, que Darwin regarda comme une faculté appétitive qui faisait attirer et choisir les matériaux, et que Wolf, à cause de cela, transforma en une sorte de tact ou de goût. Ces tendances \ il aies ont eu à lutter et contre le mécanisme de Hobbes, qui fit dépendre les sécrétions du degré de légèreté, de vitesse, de température du sang qui arrivait aux glandes, et des qualités différentes du sang artériel supérieur et du sang artériel inférieur , de la texture de l'organe , du calibre et de la direction des vaisseaux sanguins et de la disposition de diamètre, de densité, de longueur, de direction, d'irritabilité des excréteurs; et surtout contre le chimisme moderne qui gâte les grands services qu'il rend à la science, en voulant se substituer à la vie.
Oui , certainement , la sécrétion est tout entière sous la dépendance de la vie , puisque la mort complète l'anéantit, et que , sur le cadavre, on s'efforcerait en vain d'opérer des transformations , en faisant circuler artificiellement le sang ou tout autre liquide. Le fluide injecté reviendra tel qu'il a été poussé. Mais nous savons que la vie ou le principe vital n'exerce son influence qu'au moyen des deux systèmes nerveux qui en sont, en quelque sorte, les véhicules ou les conducteurs. Il importe de démontrer sous l'influence duquel de ces deux systèmes s'opère la fonction.
Oliva Sambuco, le premier supposa une matière nerveuse répandue partout pour animer et déterminer l'action des tissus. Puis Sylvius, Glisson, Tralle, Siebold , Dœllinger, Eberle, Gmelin, Lucœ, Baumgetner fécondèrent cette idée encore mal déterminée. Bordeu, Haller, etc., admirent l'influence nerveuse comme un fait reçu. Bichat, Longet, Muller, etc., ont fait des travaux qui ne laissent plus de doute sur ce point. Aussi Burdach, après avoir fait une large part à l'attraction moléculaire attractive, fut obligé de se rejeter, en dernière analyse, sur l'action nerveuse, comme seule capable de déterminer l'action spéciale de chaque organe sécréteur. Mais aucun n'a précisé le système nerveux de qui dépend la sécrétion. Cette recherche est importante. Beaucoup de tentatives ont été faites pour arriver au but. Nuck dit que la section ou la compression des nerfs des mamelles anéantit ou trouble la sécrétion du lait, Krimer et Moreau ont pratiqué la section des nerfs
qui se rendent aux reins trisplanchniques et pneumogastriques, et ils ont entretenu la sécrétion de l'urine en irritant la portion qui se rendait aux reins, avec une pile galvanique; seulement les principes de l'urine variaient. Ils ont vu que la rhubarbe ne colorait point alors le liquide. Westrumb et Lammerer avaient fait la même remarque, après la décapitation et la destruction de la moelle épinière. La modification alors dépend du délabrement traumatique. Muller et Peipers ont répété la même expérience sur plusieurs brebis; sur une seule l'urine continua à se sécréter, et elle resta sanguinolente. Ils ont fait l'observation que le tissu du rein s'était alors ramolli. Valentin l'a trouvé flasque dans les mêmes circonstances. Muller admet donc une concomitance d'influence des deux systèmes nerveux cérébro-spinal et ganglionnaire dans l'action sécrétoire. Les expériences de Brodie sur le pneumogastrique sont infidèles, parce que, dans la suppression du suc gastrique, il n'a pas tenu compte de Y immobilité. M. Jîerard a obtenu un fait bien curieux. En piquant les pédoncules cérébelleux derrière l'origine de la 5e paire, il a obtenu des urines chargées de sucre, un vrai diabètes sucré. Il en conclut l'influence cérébrale sur la sécrétion.
La place que nous lui avons assignée fait présumer que le système nerveux ganglionnaire opère cette influence. Des preuves directes sont venues confirmer cette vérité. Nous avons fait la section de la moelle épinière, nous en avons même opéré la section à différentes hauteurs sur des chiens, des chats et des lapins en bas âge. La sécrétion de l'urine n'a pas discontinué. Après de nombreuses tentatives, nous sommes parvenu à isoler les vaisseaux rénaux, et à détruire leurs parois, en entretenant la circulation de l'organe au moyen de petites canules. De cette manière nous avions la certitude que toute espèce de filets nerveux avait été coupée. Alors le sang a continué de passer à travers les reins, puisqu'il revenait par les veines ; mais il ne s'est plus formé d'urine, et le liquide que nous avons recueilli par les uretères était un sang pur qui ne présentait ni l'odeur, ni la saveur, ni aucune des autres qualités de l'urine. Dans ces deux expériences nous avons été convaincu, d'une part, que la sécrétion urinaire ne dépend nullement de l'influence du système nerveux cérébral ; d'autre part, qu'elle est sous la dépendance du système ganglionnaire, puisque dans le second cas, le plexus rénal qui émane des plexus mésentériques et solaires avait été coupé. Ce fait vient aussi fortifier l'opinion que nous avons précédemment émise sur la qualité des matériaux fournis aux sécrétions : c'est évidemment du sang pur, puisque ce liquide a passé sans altération sensible à travers la filière sécrétoire. Nous avons pensé que ce qui avait lieu pour les reins devait être pour tous les organes qui remplissent les mêmes fonctions, et nous avons conclu que les sécrétions s'exécutent sous l'influence nerveuse ganglionnaire. Cette conséquence nous a paru d'autant plus juste, que les faits pathologiques viennent tous les jours lui ajouter de nouvelles preuves. Qu'à la suite d'une chute, d'une apoplexie raehidicnne ou de toute autre altération organique de la moelle spinale, les membres inférieurs et les trois quarts du
tronc sont paralysés : la sensation cérébrale et les mouvements volontaires sont éteints ; cependant l'urine et le sperme sont sécrétés, la sueur couvre ces parties, les vésicatoires y appellent, sans souffrance, la sécrétion séreuse, les membres s'œdématient, etc. Chez une femme, hémiplégique depuis plusieurs années, nous avons trouvé dernièrement le bassinet du rein, du côté paralyse, rempli d'une urine bien formée. Dans les affections comateuses, quoique toutes les fonctions de la vie cérébrale soient suspendues, l'urine est abondamment sécrétée, et bien souvent alors on est obligé de sonder les malades.
C'est donc par erreur que Darwin a dit que notes pouvions à volonté déterminer une abondante sécrétion de salive. Ce n'est pas la volonté qui l'opère ; il y a toujours une autre cause plus directe. Nous en dirons autant de la sécrétion des larmes, qu'il met aussi sous l'action de la volonté. Gardonsnous toutefois de nier toute espèce d'influence. La solidarité des deux systèmes nerveux ne nous permet pas de repousser toute espèce d'influenee ; mais celle-ci n'est plus alors une dépendance directe.
Cette influence nerveuse est limitée à l'organe sécréteur. Elle ne s'étend point à une certaine distance, en établissant , ainsi que le voulaient Bordeu, Reil, Dumas, etc., une atmosphère glanduleuse qui va dans les artères mêmes modifier le sang, et opérer en lui un commencement de transformation qui rend celle de la sécrétion plus facile. Cette hypothèse imaginaire n'est fondée sur rien et cependant elle a trouvé des adhérents qui en ont fait l'application à d'autres fonctions, comme nous le verrons plus loin.
Tout en niant la modification préparatoire du sang dans les artères , nous ne pouvons pas nier qu'il y ait une activité plus grande dans les capillaires et une sorte de turgescence dans les veines. Pendant l'allaitement, les seins augmentent de volume,- ils restent plus tendus, plus fermes. Les veines se dilatent et deviennent presque variqueuses 5 il semble que le sang y circule plus lentement pour donner à la glande le temps d'y puiser mieux les matériaux dont elle a besoin. Les varicocèles sont fréquents chez les individus qui sécrètent beaucoup de sperme.
Nous ne nous sommes encore occupé des sécrétions que d'une manière générale, parce que tout ce que nous avons dit de leur mécanisme leur est commun à toutes : la fonction est la même, quelles que soient la structure et la forme de l'organe qui l'exécute. Quoique les différences qu'on y remarque tiennent bien plus au mode de sensation qu'à la conformation , cependant elles existent, et il convient de les étudier isolément. Les divisions qu'on a établies sur la nature chimique ou sur les usages des produits des sécrétions paraissent trop vicieuses pour être conservées; prenons pour exemple celle qui est le plus généralement adoptée et qui reconnaît des liquides muqueux , des liquides gras ou huileux , les liquides sécrétés par les glandes et les liquides acides. Cette distribution réunit des sécrétions bien disparates et sépare des sécrétions semblables. Elle groupe même des produits dont la composition
est essentiellement différente, comme la salive avec la bile, le suc pancréatique avec l'urine. La division indiquée parBurdach est peut-être plus vicieuse; il les distingue en celles qui se font sur les surfaces libres et celles qui s'opèrent à des surfaces renfermées. Il en est de même de celle qui en fait trois classes, selon que leur produit est excrémentitiel, récrémentitiel , ou excrément-récrémentitiel. On a aussi essayé de faire à plusieurs reprises des classifications d'après la nature chimique des produits de la sécrétion, et on a voulu établir les liquides les plus oxygénés, les liquides les plus hydrogénés et les liquides les plus carbonés. On a échoué : car les qualités chimiques changent même beaucoup : ainsi le même produit sera acide ou alcalin, suivant différentes circonstances. Les calculs de Berzélius, de Thomson , de Muret , sur ce point , sont effrayants ; ils nous prouvent de quelle patience les hommes sont capables.
Nous admettrons une classification fondée sur le mode de sécrétion et nous distinguerons les quatre espèces suivantes : 1° sécrétion séreuse ou perspiratoire , exhalation 5 2° sécrétion muqueuse ou folliculaire ; 3° sécrétion glandulaire ; 4° sécrétions solides. Nous irons ainsi par gradation, delà sécrétion la plus simple à la plus composée. Car, dans l'exhalation séreuse, les seuls vaisseaux exhalants sont en exercice ; dans la sécrétion folliculaire , il y a de plus le crypte muqueux ; dans la glandulaire, il y a un organe et un appareil d'excrétion ; dans la sécrétion solide, le produit s'organise et présente de l'analogie avec le végétal et la nutrition.
Bien des circonstances peuvent faire varier le produit de la sécrétion, soit en quantité soit en qualité. L'état normal suffit pour opérer ces différences; mais elles sont bien plus fréquentes dans l'état pathologique. La mucosité nasale change souvent en quantité et en qualité , surtout dans le coriza. Les larmes coulent plus abondantes lorsque l'œil est irrité par la présence d'un corps étranger, ou lorsque le chagrin est cuisant, la douleur très-vive. La salive arrive en plus grande quantité dans la bouche lorsque le contact des aliments excite l'extrémité des conduits salivaires. La vue ou le souvenir de certains aliments suffit pour produire cet effet. La bile ne change-t-elle pas de caractère et de qualité , suivant la nourriture , certains médicaments et surtout selon les passions? Qui ne voit tous les jours les urines changer à chaque instant, devenir claires et limpides, rousses, brunes, troubles, rares ou abondantes ? Qui ne connaît l'influence du moral sur la sécrétion du sperme et sur celle du lait? Les mucosités intestinales ne présentent-elles pas les mêmes variations , de même que la transpiration, etc. ? Le mouvement active beaucoup la sécrétion des glandes, ainsi que Bordeu en avait fait la remarque. Et, chose singulière ! l'accélération de la circulation n'exerce qu'une influence bien légère sur cette fonction. Les sécrétions sont presque toutes supprimées au milieu de l'ardeur d'un violent accès de fièvre. Cependant elle pousse plus de sang artériel , elle fournit plus de matériaux ; mais l'organe n'y puise rien de plus s'il n'est pas dans les conditions de stimulation convenable.