Acte de perception
Vainement l'extrémité nerveuse serait impressionnée , vainement le nerf conduirait l'impression jusqu'à son extrémité cérébrale, la sensation n'aurait point lieu si l'encéphale ne la recevait pas pour la transmettre à l'intellect lui-même. Cela est si vrai, que (oui ce qui peut anéantir ou suspendre l'action
du cerveau détruit ou paralyse la sensation. L'intégrité de cet organe est indispensable pour qu'elle ait lieu dans son entier , pour qu'elle soit perçue, pour qu'il y ait perception. Ainsi, dans le sommeil, dans les affections comateuses, etc., la sensation est suspendue avec l'action cérébrale. Elle l'est également, dans les cas de compression du cerveau, par un épanchement sanguin, séreux ou purulent, par une tumeur, par un enfoncement osseux, par un corps étranger. Elle l'est aussi lorsque le cerveau est enlevé en totalité , ou lorsqu'on en enlève la portion à laquelle viennent aboutir les nerfs impressionnés. Les expériences de MM. Flourens, Foville, Muller, Longet, etc., ne peuvent pas laisser de doutes là-dessus. Cependant Gall pense que les sensations peuvent être produites dans les nerfs eux-mêmes, et que la participation du cerveau n'est pas indispensable. Il appuie son opinion sur les raisons suivantes : 1° Sur l'absence du cerveau dans certains animaux doués de la sensibilité 5 2° sur l'insensibilité de la substance cérébrale ; 3° sur l'existence , pour chaque sens, d'un système nerveux spécial indépendant , soit du cerveau, soit des systèmes nerveux des autre sens ; 4° sur la perte des idées qui se rapportent à un sens , à la suite de la perte de ce sens. Ces faits sont vrais . mais l'interprétation que leur donne Gall est erronée. Elle ressort surtout de ce défaut de distinction de l'action différente des deux systèmes nerveux. Ce n'est pas ici le lieu d'en faire la réfutation.
Ainsi , pour être complète, la sensation exige l'intégrité de trois choses, extrémité périphérique du nerf impressionné , trajet du cordon nerveux et organe de l'intelligence, ou portion de cet organe destinée à recevoir l'impression et à la convertir en perception.
Quelques sens reçoivent les impressions à distance : ce sont la vue , l'ouïe et l'odorat. D'autres les reçoivent par le contact immédiat : ce sont le goût et le toucher. Pour les uns, la première action des corps est physique ou mécanique -, pour les autres, elle est plutôt chimique et elle se fait par combinaisons moléculaires,- pour tous, suivant Cabanis, il n'y aurait, en dernière analyse, que les impressions tactiles. L'intelligence , qui est une, n'a qu'un instrument avec des touches produisant des accords divers. Plus on cherche la cause et l'objet des sensations, plus on trouve l'intelligence.
Il est nécessaire que l'impression ait une certaine durée pour produire la sensation. Suivant d'Arcy, les images qui viennent successivement à l'œil de différents points de l'espace , doivent laisser entre elles un intervalle au moins égal à la septième partie d'une seconde.
On a pensé que la différence des objets sur lesquels s'exerçaient les sens, devait en nécessiter une dans la structure des nerfs qui en reçoivent l'impression. En effet, leur forme, leur consistance, leur texture ne sont pas les mêmes -, elles coïncident avec la diversité de leurs usages. Tantôt ils s'épanouissent à leurs extrémités, tantôt ils aboutissent à plusieurs points disposés les uns à côté des autres à la surface d'une membrane. Chaque nerf a sa terminaison spéciale, et cette terminaison est celle qu'il faut au nerf optique pour la lumière, au nerf olfactif pour les odeurs/au nerf auditif pour les son-
Aucun d'eux n'est disposé à recevoir autre chose que l'impression des quahtés auxquelles il est destiné.Un fait anatomique se présente ici. Les nerfs optique, olfactif, auditif ne communiquent point avec les autres nerfs. En conséquence , toute leur action reste concentrée dans eux et sans diverticulum ; elle est exclusive. Avant de se terminer à l'organe où elle va recevoir ses impressions, la pulpe nerveuse de chaque nerf sensorial se dépouille de son nevrilème. Cependant elle ne reste jamais à nu ; jamais elle n'est mise en contact immédiat avec son stimulus. Toujours un appareil approprie la recouvre, soit pour diriger ou modifier ce stimulus , soit pour la protéger contre son action trop vive. Si elle était toute nue, au lieu d'une sensation spéciale , elle ne recevrait plus qu'une impression douloureuse, elle ne donnerait plus la sensation ni de la lumière, ni du son, ni des odeurs -, tout serait douleur.
Gall admet pour les sens des systèmes nerveux spéciaux dont la source est placée dans la moelle allongée. De cette manière, les nerfs du toucher ne seraient pas compris au nombre des nerfs sensoriaux, et les 3e, 4«, 6« et 8e paires et le nerf facial en feraient partie ; ce qui ne peut pas être admis. Charles Bonnet avait poussé trop loin cette spécialisation. Il voulait que chaque filet nerveux accomplit une fonction spéciale , que seul il V accomplit, etquhlVaccomplit exclusivement.
Quelques physiologistes, tel que M. Vernière, ne veulent point reconnaître de spécialité pour les nerfs. Ils les croient tous identiques. Ils professent que la différence des sensations ne provient que de la différence de structure de l'organe qui en est l'agent. Ils pensent donc que les nerfs^ sont tous appelés à remplir les mêmes fonctions, et que , si l'un voit, l'autre entend , l'autre goûte ; cela dépend de l'œil, de l'oreille, de la langue, et non de lui. Ils pensent, en conséquence , que le nerf auditif, mis a la place du nerf optique ou du nerf olfactif, recevrait comme eux l'impression de la lumière ou des odeurs , et vice versa. Il ne peut pas en être ainsi. La fonction de chaque nerf est séparée de celle des autres par un abîme infranchissable. Le son ne conclut pas à la couleur ; la couleur ne conclut pas à la température , à l'impénétrabilité -, l'impénétrabilité ne conclut pas aux odeurs m aux saveurs. Cependant Scarpa, Cuvier , Weber avaient, quelques tendances à croire à la possibilité de cette substitution. Sans croire à cette substitution, quelques physiologistes ont pensé que des excitants différents de l'excitant spécial pouvaient produire la même sensation. L'électricité cause une clarté lumineuse dans l'œil, un bruit violent dans l'oreille, la sensation de certaines odeurs et de certaines saveurs. Un coup sur l'œil fait voir mille chandelles. Ces faits sont vrais , mais l'application qu'on en fait est fausse. Ces sensations, ainsi provoquées, sont pathologiques; elles n'ont rien qui ressemble à la sensation spéciale de l'organe. Elles ne donnent la connaissance d'aucun objet, d'aucune qualité. Elles sont anormales, lien est de même de toutes les sensations, de toutes les hallucinations que les maladies font naître dans l'encéphale , dans le sens ou dans le nerf. D'ailleurs, rien là ne ressemble ni à l'audition, ni à la vision , ni à l'olfaction.
En un mot, la fonction n'est pas exécutée -, ce n'est qu'une sensation accidentelle et fugitive.
Ces subtilités ne sont justifiées par aucun fait, aucune expérience ni aucune observation d'anatomie comparée. Partout et toujours chaque nerf tient la même place et remplit la même fonction. Partout et toujours sa lésion ou son absence trouble ou anéantit sa fonction. Le nerf spécial ne transmet que la fonction qui lui est dévolue ; il est impassible à l'action des incitateurs de la sensation générale. Sa fonction tient à son essence. Cette opinion n'est donc pas soutenable. Chaque nerf est créé pour sa destination, pour sa spécialité ; chacun doit remplir son rôle et rien de plus . L'existence des nerfs sensoriaux s'accorde soit avec le rapport direct de volume entre ces nerfs et les parties correspondantes de la moelle allongée ou de l'encéphale, soit avec le rapport inverse qu'on observe quelquefois dans la série animale entre le cerveau d'une part , ces nerfs et la moelle allongée d'autre part.
Quelques sens reçoivent une sorte de renfort d'activité de la part de quelques nerfs auxiliaires. Ainsi, la cinquième paire, par sa distribution à tous les organes des sens, soutient leur énergie, leur donne la sensation commune actile, et établit entre eux un consensus à la faveur duquel ils peuvent simultanément recevoir des impressions qui se confondent dans une sensation commune et qui coopèrent à deux actes ou fonctions communes, mais là se borne son rôle. M. Serres a eu tort de croire que la taupe voyait par l'ophtalmique de la cinquième paire, et M. Belfield-Lefèvre n'aurait pas dû se laisser séduire par le brillant de l'expérience, dans laquelle on avait cru anéantir tous les sens par la section de la cinquième paire à son passage sur le rocher. A coup sûr alors on avait altéré en même temps quelques autres nerfs sensoriaux , et on n'avait pas tenu compte des deux sensations de quelques-uns des organes des sens. Ainsi, dans les narines, par exemple, on croyait avoir aboli la faculté de recevoir l'impression des odeurs, parce que l'ammoniaque ne produisait pas de sensation pénible après cette section. On oubliait que cet alcali agit à la fois sur la sensation générale par sa vapeur irritante et sur la sensation spéciale par ses molécules odorantes. Si on n'eût pas confondu ces deux sensations si différentes, on n'aurait pas attribué à la cinquième paire ce qui n'était pas de son ressort. Nous ne cesserons pas de le répéter : chacun son rôle ; cuique suum. Ces remarques peuvent s'appliquer à l'organe que Jacobson a cru avoir trouvé dans l'os incisif des animaux , et qui serait un moyen de consensus entre l'odorat et le goût.
Les nerfs sensoriaux, avons-nous dit, sont uniquement consacrés à la sensation qui est spéciale à chacun. C'est donc par erreur que MM. Weber et Lefèvre ont pu dire que la paralysie de la vue ou de l'ouïe ne paralysait pas la sensation générale dans le nerf optique ni dans le nerf acoustique. C'est donc bien à tort qu'on a prétendu qu'un sens ne pouvait jamais servir à vérifier les impressions qu'il avait fournies et qu'un autre sens était nécessaire pour cela. Aucun autre que les yeux ne peut connaître des couleurs.
Aucune sensation spéciale ne peut s'exercer complètement sans un certain degré d'attention, soit de la part de l'organe sentant, soit de la part de l'organe percevant. Il y a donc une première attention locale spontanée, éveillée dans ce sens par l'impression que fait le stimulus : sans elle l'impression ne serait pas transmise au nerf, et par lui à l'encéphale. Il y a une seconde attention provenant d'une transmission rétrograde de l'encéphale sur le sens ; c'est une attention volontaire, sans laquelle la sensation ne serait ni précise, ni complète. Bacon l'avait bien compris lorsqu'il disait que, « lors même que le sens a saisi son objet, rien de moins ferme que ses perceptions : car le témoignage et l'information du sens ne donnent qu'une relation à l'homme, et non une relation à l'univers ; et c'est se tromper grossièrement que de dire
que le sens est la mesure des choses L'information du sens même est
souvent trompeuse et insuffisante. »
Quoique les sens soient isolés et indépendants, il y a cependant entre eux une certaine corrélation qui les associe, en quelque sorte, et qui les rend solidaires. Ils se rendent des services réciproques : la vue aide à l'ouïe à mieux apprécier la distance du son. Bien plus, ils se suppléent quelquefois ; et les uns s'enrichissent de la perte des autres. Le sourd a ses oreilles dans ses yeux, et l'aveugle a ses yeux dans ses oreilles et dans son toucher. La discussion qui s'est élevée au sein de l'Académie de Médecine, le M mai 1853, n'a rien prouvé de plus ; et malgré les efforts de quelques savants, les sensations du son par tout le corps, et surtout par la plante des pieds et par la paume des mains, ne sont là que des vibrations qui causent une impression plus vive, et auxquelles certains individus sont plus impressionnables. C'est pour cette raison que des philosophes se sont crevés les yeux afin de ne pas être distraits, et qu'on ferme quelquefois les yeux pour mieux entendre.
La vue est l'emblème et le sens du génie, qui n'est créateur qu'en exprimant ce qu'il voit. Otcz la vue, vous effacez la création, vous ôtez le génie. Sans l'œil et la lumière, toutes les créations de l'art sont obscures, faibles, languissantes, étiolées. Un sourd-muet de naissance acquiert les mêmes idées abstraites que celui qui n'est point privé de l'ouïe et de la parole. Ces idées n'ont pu lui venir que parles yeux ; elles ne sont que des images, qui le font sans doute remonter par la pensée, à des causes et à des effets. Il voit, il conçoit l'univers et ses lois, et jusqu'à un certain point, il entend et conçoit l'harmonie. Ses idées, moins vastes que les nôtres, sont peut-être plus nettes et plus positives. Le panorama de l'univers se peint sur la rétine. La vue est ainsi le lien de communication entre l'âme et le monde visible.
L'ouïe exerce sur l'organisme une action plus pénétrante , plus vive que les autres sens \ elle le pénètre et lui communique mieux l'effet qu'elle sent, lorsque surtout le son revêt un rhythme quelconque. Qui ne se sent transporté de joie, qui ne se dispose à danser, qui ne se plonge dans la tristesse, qui ne se met au pas militaire en entendant les musiques appropriées ? Le* oreilles sont les portes de l'âme, les yeux n'en sont que les fenêtres. L'ouïe
est le sens de l'espèce : au moyen de l'écriture , parole muette , un homme absent peut être entendu de tous les individus du genre humain. Une incompréhensible liaison existe entre la vue et l'ouïe. En lisant les beaux* vers de Racine, l'oreille en entend l'harmonie. La vue, en sentant les qualités des objets, force l'organe vocal à les exprimer par des onomatopées. La voix et l'ouïe, par leur hymen mystérieux, engendrent la pensée et le sentiment, et sont le lien des associations humaines. Considérés ensemble , ces deux sens (la vue et l'ouïe) ont beaucoup de rapports entre eux. L'un et l'autre nous font correspondre avec des corps qui sont placés à une certaine distance du nôtre. L'un et l'autre nous procurent des idées claires, et ils servent, par conséquent, d'une manière bien efficace, nos facultés intellectuelles. L'un et l'autre sont susceptibles d'une grande éducation. Ils peuvent jusqu'à un certain point, se suppléer, comme on le voit chez les aveugles-nés et chez les sourds-muets. C'est ce qui avait porté Platon à les appeler les sens de l'âme.
L'odorat est la sentinelle du goût, l'avant-goût de l'alimentation. Il est le moins imaginatif, le plus matériel des sens ; cependant, il exalte quelquefois l'imagination et l'intelligence parles parfums, les odeurs et l'arôme des fleurs. Quelquefois même il excite des affections voluptueuses. L'odeur du marrube, de la cataire, de la valériane produit sur le chat un effet extraordinaire. Il est plus étendu que le goût, et beaucoup moins que la vue et l'ouïe.
Le goût, uniquement destiné à la nutrition, n'est guère que matériel. Cependant, il est l'essence de la gourmandise, qui dégénère en passion violente chez l'homme. Vous le voyez alors diriger toutes ses facultés sur ce sens devenu perfide, demander des saveurs agréables à toute la nature, y développer les modifications les plus délicates, les diversifier à l'infini par la coction et par les raffinements de l'art culinaire. Vous le voyez surtout savourer à longs traits ces vins exquis , ces liqueurs délicieuses et traîtresses, source de tant de maladies : plus occidit gula quam ensis. Après le toucher, il est le plus matériel des sens ; cependant, il pénètre plus avant dans la composition des corps. Comme la vue, il est un sens actif; tandis que l'ouïe et l'odorat sont passifs et n'agissent que lorsqu'ils y sont sollicités, et ne perçoivent que ce qui vient à eux.
Le toucher ne s'exerce avec efficacité que sur les qualités physiques des corps : volume, étendue, forme, consistance, température. Il se rapproche donc jusqu'à un certain point, des sens de la vue et de l'ouïe 5 tandis qu'il s'éloigne de l'olfaction et de la gustation qui agissent sur des molécules détachées des corps. Cependant, tout se rapporte aussi à l'intelligence, tout devient objet des opérations de l'esprit; aussi, il est regardé comme le sens spécial de l'intelligence , comme l'intelligence elle-même , par quelques auteurs. Il sert de guide aux organes locomoteurs.
L'imagination spiritualise toutes les sensations, celle du goût excepté, ï/ambroisie elle-même rassasie les Dieux et ne fait que flatter leur palais
On a cherché à caractériser les sens par l'objet de leurs impressions, et
surtout par le degré de leur importance sous le point de vue intellectuel. Ainsi , les impressions que reçoivent l'odorat et le goût ont trop de liaisons avec les besoins de la vie nutritive, pour avoir des rapports bien grands avec l'intelligence ,• tandis que, sous ce rapport, la supériorité est assurée à la vue, à l'ouïe et au toucher. Ils ont la plus grande aptitude à recueillir les signes représentatifs des idées ; aussi, ils fournissent à des combinaisons de plus en plus étendues. C'est pour cela que Buisson les a nommés sens intellectuels. Ce sont les sensations cérébrales qui nous guident dans les relations extérieures j mais lorsqu'elles se rapportent à notre conservation, l'intelligence n'est pas toujours consultée; elles provoquent les mouvements réflexes indépendants de la volonté.
Rappelons que c'est par les sens que nous nous mettons en relation avec le monde extérieur, et que ce sont eux qui nous font connaître ce monde qui, sans eux, n'existerait pas pour nous. En effet, « sans nos sens, dit Buffon, le monde ne resterait plus tel qu'il se présente aujourd'hui, il changerait totalement de face. Le soleil, qui répand sur nous avec tant de profusion l'éclat de sa lumière, lancerait en vain par milliards ces globules lumineux dont Newton mesure les mouvements et les distances ; s'il ne trouvait pas un œil qui les reçût , la clarté serait nulle, et les ténèbres les plus profondes envelopperaient l'univers. D'après ce principe, la lumière qui se porte dans notre œil n'est pas la clarté elle-même , mais seulement un agent qui produit en lui, qui développe en lui le sentiment de la clarté. Ce sentiment de la clarté n'appartient pas à la lumière , mais il est véritablement à nous, comme le sentiment d'une piqûre n'appartient pas au stimulant , à l'épingle qui la produit, mais bien à l'être qui la reçoit. » Cela est vrai $ mais n'allons pas plus loin, et gardons-nous de conclure avec quelques physiologistes, tel que M. Szokalsky, que c'est par un abus que nous attribuons aux corps les effets qu'ils produisent en nous, que nous appelons les arbres, verts ; le ciel, bleu ; que nous donnons le nom des couleurs aux rayons de différente nature qui font sur nous des impressions analogues ; que ces rayons ne sont par euxmêmes ni rouges, ni verts, ni bleus -, qu'ils produisent seulement sur l'organe de la vision une modification, un sentiment particulier auquel nous donnons ce nom. Oui, sans doute, les qualités des corps n'existent pour nous que lorsque nos sens les ont transmises à notre intellect. Mais est-ce là seulement qu'elles existent , comme Muller s'efforce de nous le faire croire ? Nous nous abstenons de nous lancer dans une question aussi paradoxale.
On a pu diviser les sens en deux classes. L'œil et l'oreille s'exercent au loin sur des propriétés supérieures. Le goût, l'odorat, le toucher s'exercent plus matériellement, plus physiquement sur des corps matériels. Les deux premiers appartiennent mieux à l'intelligence 5 les trois derniers , à la matière. Les deux premiers possèdent seuls l'appréciation du beau dans les arts (peinture, mimique, architecture pour la vue, musique, poésie, éloquence pour l'ouïe). Ils s'exercent par les rayonnements d'un fluide, soit lumineux, soit aérien , soit aqueux \ ils ébranlent les filets nerveux de la rétine ou du nerf
acoustique. Leurs stimulus sont plus fugaces, ils ont quelque chose de subtil. Eloignons cette pensée de Blainville , que ces deux sens appartiennent à la peau , que leurs nerfs sont en tout semblables aux nerfs des papilles nerveuses. M. Belfield-Lefèvre a reproduit cette opinion, en admettant que la vue et l'ouïe, ainsi que le toucher, avaient, pour siège principal le tégument direct. C'est un peu abuser des analogies que de confondre le fond de l'œil et les cavités nerveuses de l'oreille avec les téguments directs.
Viennent ensuite les sens plus appropriés aux voluptés sensuelles. Tous les trois s'exercent sur des corps tangibles ou sur des miasmes corpusculaires de ces corps. Ils ont pour objet, soit la conservation de l'indivividu , en s'exerçant sur les corps alimentaires pour en faire connaître les qualités bonnes ou mauvaises, soit la connaissance des qualités physiques dés corps, pour nous en rapprocher ou nous en éloigner, ou pour les faire servir à nos usages. On a dit, mais à tort, que, d'après cela, les sens intellectuels étaient d'autant plus développés que l'intelligence était plus grande , comme chez l'homme. Cette assertion n'est pas toujours bien exacte : car l'homme n'a pas la vue perçante de beaucoup d'oiseaux, ni l'ouïe délicate d'une foule d'animaux.
Les analogies anatomiques et physiologiques qu'on a cru trouver entre les sens sont des tours d'esprit bien plus que des faits démontrés. Ils appartiennent à la physiologie spéculative , bien plus qu'à la physiologie positive. L'étude de ces parallèles nous écarterait de notre objet.
Chaque sens est construit pour l'exercice de sa fonction. De leur association dépend l'harmonie générale qui constitue l'animalité. Tout en s'exerçant séparément et dans leur sphère spéciale, ils se prêtent des secours mutuels, ils s'entr'aident, et ils rectifient les uns les autres les erreurs auxquelles ils peuvent être exposés. Ils ne sont infaillibles ni les uns ni les autres, quoique les Epicuriens l'aient prétendu. La vue est aidée et souvent rectifiée par le toucher : le toucher par la vue ; l'ouïe par la vue aussi, et quelquefois par le concours de la vue et du toucher.
Il existe, entre les sensations et les mouvements, des rapports d'énergie tantôt directs, tantôt inverses. Ils sont directs, lorsque le centre sensitif est dans un état d'intégrité. Ils sont inverses, lorsqu'il existe une affection de ce centre. Ainsi, chez les individus débiles, la susceptibilité à ressentir vivement les impressions, se lie à une extrême mobilité. Si, au contraire, la faiblesse se combine avec une prédominance lymphatique, il y aura lenteur des sensations et des mouvements. Dans les individus doués d'une forte constitution, on remarque une énergie égale de ces deux phénomènes ; mais la lésion des centres nerveux peut intervertir cet ordre, et faire coïncider un grand déploiement de puissance musculaire, avec l'engourdissement ou l'absence complète des sensations , comme dans l'épilepsie , la manie , etc. D'autres fois, au contraire, il semble paralyser l'action musculaire, lorsque la sensation cérébrale est vivement exaltée, comme dans certaines névroses.
Les sensations un peu vives remuent l'économie elles viscères ; et souvent de la réaction de ceux-ci résulte la détermination. C'est ainsi que la vue de l'aliment agit sur l'estomac, et celle d'une jolie femme sur les organes génitaux. Tout ec qui compose le domaine de l'intelligence se lie de la manière la plus étroite avec les nerfs de nos viscères , et influence les mouvements organiques de leurs différents tissus.
Toutes les sensations arrivent à ces deux extrêmes : le plaisir et la douleur. Le plaisir est une sensation agréable, qu'on voudrait retenir. La douleur est une sensation pénible qu'on voudrait écarter. Ce sont donc les deux affections élémentaires des sensations. Il ne faut pas croire que la douleur soit toujours une sensation extrême : le spasme vénérien est à la fois la sensation la plus extrême et le plaisir le plus vif. On a voulu dire que les sens de l'intelligence, la vue et l'ouïe, ne donnaient jamais de sensation de plaisir ; tandis que les sens de conservation, l'odorat, le goût et le toucher étaient seuls causes de sensation déplaisir, parce que la nature voulait nous forcer à nous conserver par l'attrait du plaisir. Il y a là beaucoup d'exagération : caria vue d'une jolie femme, d'un beau paysage, d'un chef-d'œuvre de peinture, la voix de la beauté, la symphonie de la musique, etc., sont des sources de plaisir qui vont jusqu'à la frénésie. Le sentiment de la douleur n'est pas seulement un avertissement de la souffrance et de la maladie : il est encore, pour le médecin, un des signes diagnostics les plus puissants, et dans lequel il vient puiser les indications de la guérison.
Les sens ne sauraient s'exercer continuellement et sans interruption. Comme tout ce qui appartient au système nerveux cérébral, ils ont besoin de repos, et ils sont soumis à une véritable périodicité. Aussi, indépendamment du repos du sommeil, ils alternent souvent leur activité avec leur suspension. La vue, l'odorat, l'ouïe, le goût ne sont pas dans un état permanent d'action. La durée trop longue, ou l'intensité trop grande peut même épuiser la faculté d'impression des sens, et leur oter, au moins momentanément, l'impressionnabilité des objets. Ainsi, une lumière éblouissante, un bruit étourdissant, une odeur forte et prolongée, une saveur pénétrante suspendent pour un temps la faculté de voir, d'entendre, de sentir et de goûter. Comme tous les organes , les sens ont besoin de s'exercer et de s'occuper. Une trop grande inaction leur ferait perdre de leur énergie. Voilà pourquoi , même sans nécessité, on regarde, on fait du bruit pour l'entendre, etc.
Les sens conservent quelquefois le souvenir de leurs impressions, au point de les reproduire. On le remarque surtout lorsqu'on a fixé longtemps une couleur vive, lorsqu'on a entendu longtemps un son violent et aigu, lorsqu'on a reçu longtemps l'air parfumé d'une odeur forte, etc. La durée de la sensation consécutive sera d'autant plus longue , que l'impression de l'agent extérieur aura été plus longue ou plus intense.
Les sens ne traduisent pas toujours bien fidèlement l'état des objets qui les impressionnent. De là naissent les erreurs qu'on leur reproche. La dis-
tance assimile des objets et des sons différents. Un objet petit et rapproché paraît aussi grand qu'un objet plus grand et éloigné. Un son fort et lointain n'est pas mieux entendu qu'un son faible et rapproché. En santé, la vue et l'ouïe commettent plus d'erreurs que le toucher, et surtout que l'odorat et le goût ; mais, dans les maladies, ceux-ci n'en font pas naître un moins grand nombre. On a trop exagéré les erreurs de la vue ; on l'a trop soumise à l'influence du toucher. Celui-ci, comme nous l'avons vu, n'en est pas exempt. Quoique les modifications nombreuses que peuvent éprouver les rayons lumineux dans leur trajet, y exposent davantage la vue ; cependant, on l'accuse trop de transmettre des sensations inexactes ; on ne fait pas assez attention qu'elle transmet l'impression qu'elle reçoit et telle qu'elle la reçoit. La chose ainsi envisagée, la vue n'est pas plus sujette à l'erreur que le toucher ; elle transmet les impressions qu'elle reçoit et rien autre. Or, ces impressions sont l'effet de rayons lumineux ; ces rayons portent la sensation d'une coloration. Si cette coloration , plus ou moins rembrunie , fait naître une impression semblable à celle que produirait un corps plus éloigné ou de forme différente \ par exemple, rond ce qui est carré, etc. ce n'est pas la faute de la vue, c'est la faute de l'objet : car la vue transmet fidèlement l'impression lumineuse qu'elle reçoit. S'avise-t-on d'accuser la vue de nous tromper , lorsque , dans un tableau dont la toile est bien uniforme , elle nous donne la sensation d'objets saillants et d'objets que la perspective nous fait paraître plus ou moins éloignés dans les chefs-d'œuvre de l'art ? Non , sans doute. Eh bien! là comme partout, la vue nous transmet les rayons lumineux tels qu'elle les reçoit. D'ailleurs, avec le toucher seul, pourrait-on se faire une idée de la position des objets relativement les uns aux autres. Le toucher ne nous donne la connaissance que de l'objet limité avec lequel il est en rapport, et jamais de l'ensemble.
Les erreurs des sens tournent au profit de l'intelligence, en obligeant celleci à les rectifier. Un objet inconnu apparaît à nos yeux et se présente comme un monstre. Dès qu'on apprend ce que c'est, ses formes se rétablissent, et on le voit tout différent qu'on ne le voyait d'abord. Un couvreur, perché sur un toit, paraît un objet informe. Il se met à travailler, il chante \ il reprend aussitôt sa forme et sa taille ordinaire, et , quoique resté le même , un jugement instantané l'a métamorphosé. C'est par ce travail de l'intelligence sur les sensations perçues, que l'homme s'élève bien au-dessus de la brute. Il sait les faire servir à un développement auquel n'arrivent et n'arriveront jamais les animaux. Cependant ceux-ci ont les mêmes sens, quelques-uns même les possèdent à un degré de perfection , dont l'homme ne s'approche point.
Ce n'est pas seulement sur l'organe de l'intelligence et par son ministère que les sensations exercent leur influence. Elles l'exercent sur l'économie entière ; 1° sur tous les organes et appareils dépendant de la vie cérébrale, 2° par une réaction sympathique, sur les appareils de la vie ganglionnaire. Dans le premier cas, les sensations des organes sont tantôt exaltées , tantôt diminuées, tantôt viciées. La myotilité éprouve les mêmes réactions d'exal-
des sens. 43;{
tation , de diminution ou de viciation. Les fonctions intellectuelles en reçoivent aussi la plus grande influence : elles en éprouvent également de l'exaltation, de la faiblesse ou de la perversion. Dans le second cas, l'influence varie selon l'organe sur lequel elle se fait sentir. L'absorption en est peut-être le moins sensiblement influencée ; mais la circulation en éprouve des effets trop connus pour qu'il soil nécessaire de les indiquer. Les sécrétions varient à l'infini et d'un moment à l'autre, selon la sensation qui est mise enjeu, selon surtout son intensité et son mode d'action. Il en est de même de la nutrition, qui sera augmentée, lorsque les sensations seront douces et agréables ; et toujours viciée, lorsqu'elles seront pénibles, douloureuses et longtemps supportées.
On a quelquefois agité la question de savoir quel était le sens le plus nécessaire à l'homme. L'abolition du goût n'empêche pas de vivre , parce que les autres sens choisissent la nourriture qui convient. L'abolition de l'odorat a lieu bien souvent, sans qu'on en souffre autrement que par la privation de ce sens. Mais il n'en est pas de même de l'ouïe et de la vue. Aussi la question n'est pas résolue sur ces deux sens. Comme ils appartiennent essentiellement à l'intelligence, c'est relativement à elle qu'on a dû chercher leur degré d'utilité. La vue sans doute est la source d'un plus grand nombre de jouissances et de plus d'utilité. Mais, sous le rapport purement intellectuel, l'ouïe l'emporte beaucoup. Sans l'ouïe, il n'y aurait point de parole, point de communication de la pensée, point de développement intellectuel. Ces deux sens s'entr'aident ; mais ils ne peuvent jamais se suppléer complètement, quoiqu'on en ait dit. Ainsi l'aveugle est gai , et le sourd est triste, morose.
Les sens appartiennent exclusivement à la vie cérébrale , à la vie intellectuelle. Cela est si vrai, que, malgré leur influence sur les actes de la vie ganglionnaire, ils peuvent tous manquer sans que la vie nutritive en éprouve la moindre altération. La vue, l'ouïe, l'odorat, le goût et même le toucher peuvent être abolis, et la digestion, la respiration , l'absorption , la circulation , la nutrition, les sécrétions ne s'en exécuter pas moins bien.
L'exercice perfectionne la sensation. Elle fait ainsi chaque jour de nouvelles acquisitions, et elle accroît sa force et sa délicatesse. Elle se met à même de donner plus d'étendue et de rectitude aux vues et aux jugements de l'intelligence. Elle grandit, à mesure que recule devant elle l'horizon de l'univers. D'un autre côté, les sensations trop souvent renouvelées accoutument les organes à l'objet qui les avait d'abord flattés ; comme on dit, elles emoussent le sentiment. L'indifférence, le dégoût et même l'antipathie suivent et se succèdent. Par là s'explique le besoin de changer l'objet des sensations, des plaisirs, des jouissances sensuelles. Par là aussi s'expliquent ces goûts bizarres et quelquefois dépravés auxquels se livrent ces êtres dégradés qui ont épuisé la coupe des voluptés.
Si l'on pouvait indéfiniment perfectionner nos sens ou en étendre la portée, on étendrait à proportion le cercle des idées. Qu'on se rappelle les merveilles que nous ont fait connaître le télescope dans le ciel, et le microscope T' l' 28
dans la composition des corps, et, par les connaissances dont ils nous ont enrichis, on jugera ce que l'intelligence aurait acquis encore, si l'ouïe, l'odo rat et le goût avaient pu être ainsi renforcés.
Par physiologie du cerveau nous entendons la connaissance de tous les actes qui se passent dans cet organe ou par le ministère de cet organe. Sa sphère d'activité est très-étendue. Il est un sens universel. Il n'est étranger à aucune impression. Tout l'affecte et bien plus vivement que les sens. Il est le sens des autres sens. Il reçoit toutes les sensations générales et spéciales. Il les élabore, et il réagit par des mouvements volontaires et prémédités. Le rôle important que joue le cerveau en fait un organe à part, un organe distinct de tous les autres organes. Ce ne sont plus seulement des fonctions renfermées dans le domaine de la vie individuelle , ce sont aussi des fonctions qui étendent la sphère de l'individu hors de lui , qui le mettent en relation avec les objets du monde extérieur, et qui relèvent au niveau du créateur en lui faisant approfondir les secrets de la nature , en lui faisant même créer des êtres nouveaux par l'application qu'il a su faire des forces naturelles, en lui faisant enfin composer ces chefs-d'œuvre du génie dont lui seul est capable. La position sociale de l'homme a nécessité un autre ordre de fonctions à cause des rapports qui s'établissent entre lui et ses semblables, entre lui et sa famille, entre lui et les objets qui l'environnent. Il en résulte les sentiments et les passions qui gouvernent si despotiquement. 11 en résulte cet empire du moral sur le physique si puissant et si peu étudié encore. Le cerveau nous présente donc à étudier trois ordres d'actes : les uns purement fonctionnels ou physiologiques, les autres intellectuels, et les autres moraux. Tel est le triple but qu'on a poursuivi avec ardeur, et qu'on poursuit toujours avec le même acharnement et avec le même insuccès. Le mystère le plus profond enveloppe la plupart de ces actes. Malgré les progrès de l'esprit humain, malgré les découvertes nombreuses qu'on a faites , il est toujours des points obscurs qu'on ne saurait éclaircir. Qui oserait, en effet, se flatter d'avoir résolu le problème toujours caché des fonctions intellectuelles? Ni structure , ni volume , ni conformation , rien n'indique la nature de la fonction , rien ne fait comprendre la raison qui place l'homme si loin de la bête, que nous ne croyons pas cependant dépourvue de toute sensation et de toute intelligence, comme l'ont prétendu Descartes, Malebranche et Kirwan.
PHYSIOLOGIE 1)1 CEUYEW 5-35
Le premier qui se présente, c'est l'étude de sa sensibilité. Ce sujet a beaucoup occupé les auteurs, et des expériences sans nombre ont été faites. On a voulu s'assurer d'abord si le cerveau était sensible. On a cherché à déterminer ensuite quelles étaient les parties les plus sensibles et quel était le degré de sensibilité de chacune. Haller, Lecat, Housset, Dupuytren, Flourens, etc., ont fait des expériences nombreuses, soit sur l'homme lorsque des plaies de tête mettaient à nu la substance même du cerveau, soit sur les animaux en agissant sur la pulpe même du cerveau mise à découvert. Les résultats auxquels on est arrivé sont très-peu satisfaisants. Si Haller, Saucerotte, Pourfour du Petit, Laurenz, Thomson, Zinn, et, parmi les modernes, M. Serres seul ont pu obtenir des signes d'une sensibilité exquise ; Lecat , Lorry, Leghi, Aristote, Galien, Dulaurens , Cortisi, Bichat, Dupuytren, Bouillaud, Flourens , etc., n'ont jamais pu causer la moindre sensation, et ils ont conclu l'insensibilité de l'encéphale. Bichat l'attribuait à ce que le sensorium étant détruit ne pouvait plus percevoir la sensation. Mais une incision ne le détruit pas, une piqûre ne le désorganise pas ; ce qui a fait élever des doutes sur l'explication de Bichat. Cette insensibilité tient à ce que le cerveau ne reçoit point de nerfs cérébraux, mais seulement des nerfs ganglionnaires. La sensation paraît cependant se manifester dans les tubercules quadrijumeaux , dans la protubérance annulaire et dans la moelle allongée , au moins à des profondeurs variées. Sur ces parties les irritations arrachent toujours les manifestations de la douleur, lorsqu'elles intéressent les fibres qui viennent de la moelle, caria sensibilité de ces fibres se perd, lorsqu'elles s'engagent dans le cervelet, dans les lobes du cerveau, dans les couches optiques et dans les corps striés. Cependant la sensation de ces parties ne nous dit rien pour le point de l'encéphale qui reçoit les impressions et les transforme en sensations. A coup sûr les impressions transmises par les nerfs ne s'arrêtent point dans les parties reconnues sensibles -, mais où vont-elles se rendre en dernière analyse ? Là commencent les attributions des facultés intellectuelles. Nous y reviendrons.
On s'est demandé si l'encéphale n'était pas doué de la vertu de se contracter et d'opérer une sorte de mouvement, auquel on faisait ensuite jouer un rôle important. On s'appuyait sur le mouvement alternatif d'élévation et d'abaissement, d'expansion et de retour que présente le cerveau. On s'appuyait aussi sur la pression qu'éprouve le doigt placé dans la substance du cerveau à la suite d'une plaie ; ce que Schlichting attribuait à la nature fibreuse de l'organe, parce qu'il avait observé que la pression du doigt augmentait avec la violence des convulsions. On pensait aussi que les corps liquides ou solides qui, de l'intérieur de l'organe, étaient poussés à la périphérie indiquaient cette contraction. Oui, sans doute, le cerveau jouit de la faculté de se contrac-
ter, mais c'est de cette contraction commune à tous les tissus vivants. Rien là ne ressemble à la contraction musculaire, rien ne peut y faire trouver de l'analogie. Tous les faits, toutes les expériences en faveur de cette action sont ou mensongers ou mal interprétés.
Action de la circulation sur le cerveau.
La vie du cerveau est immédiatement liée à celle du cœur. L'action du pre mier cesse, quand celle du second n'a plus lieu. Les nerfs sont étrangers à cette influence, puisque la vie cérébrale persiste malgré l'interruption des communications nerveuses entre ces deux centres, malgré la section des nerfs vagues et des grands lympathiques, malgré même la section de la moelle épinière, pourvu que celle-ci ait lieu au-dessous de l'origine des nerfs diaphragmatiques. Il ne peut donc y avoir d'autre intermédiaire que les vaisseaux sanguins. Par eux seuls, ou plutôt parle sang qu'il envoie, le cœur peut exercer une influence. Agit-il sur l'encéphale par les mouvements que lui communique chaque ondée ou par la nature du sang? Ou bien ces deux circonstances se combinent-elles pour le même résultat?
Depuis Galien et Pline, on s'est aperçu à la vue que le cerveau exécutait un mouvement alternatif de soulèvement et d'abaissement ; et le doigt, appliqué sur cet organe mis à découvert accidentellement ou expérimentalement, ou sur la fontanelle de l'enfant qui vient de naître, éprouve cette sensation ou sorte de choc alternatif. Ce phénomène a beaucoup occupé les physiologistes. Presque tous en ont cherché la cause. Les uns, avec Malpighi, Willis, Baglivi, l'ont placée dans les contractions de la dure-mère, qu'ils supposaient musculeuse. Cette opinion n'a pas besoin de réfutation. D'autres, en plus grand nombre, avec Schlichting, Lamure, Lorry, Flourens, l'ont fait dépendre du mouvement alternatif de la respiration. Cette opinion est erronée. Si les mouvements du cerveau dépendaient de ceux de la poitrine , ils seraient isochrones. Or, la plus simple inspection démontre qu'ils sont beaucoup plus fréquents que ne le sont les mouvements de la respiration. On a cherché à établir le fait sur l'expérience et l'on a trouvé une coïncidence entre un soulèvement général et lent et certains grands mouvements de respiration. Voici ce qui se passe. Dans une grande inspiration, les poumons, largement dilatés par l'air, admettent plus difficilement le sang veineux. Il y a reflux et accumulation de ce sang dans les cavités droites du cœur, et par suite dans les veines afférentes , jugulaires, vertébrales et sinus. La veine jugulaire se gonfle, et le cerveau en reçoit un mouvement de dilatation. Mais ce mouvement, quoique réel, n'est jamais brusque. Il ne correspond point à ceux qu'il exécute habituellement. Il y a plus , il ne les empêche pas, et l'on distingue les mouvements brusques et instantanés de ce mouvement respiratoire. En liant la veine jugulaire interne, le cerveau se congestionne, mais sans mouvement réel. Les dernières expériences du
docteur Aubry ne prouvent rien de plus. Les mouvements du cerveau ne peuvent donc pas dépendre des mouvements de la poitrine. Louis et Haller en ont beaucoup mieux trouvé la cause et l'origine. Les fongus hématodes de la dure-mère, les doigts appliqués sur les fontanelles non ossifiées des nouveau- nés, ou sur la dure-mère mise à découvert par le trépan ou par la chiite d'une portion d'os nécrosée , leur firent trouver un isochronisme parfait entre eux et le pouls ou les battements du cœur. Ce fait, que Lorry seul a nié chez l'homme , a été vérifié mille fois par tous les physiologistes. Dans ce moment encore , nous en constatons tous les jours l'exactitude sur le front d'un malheureux , dont l'os a été détaché par une nécrose. La chose n'est donc pas douteuse, les mouvements du cerveau sont isochrones aux mouvements artériels. Mais cette simultanéité d'action , ce synchronisme n'entraîne pas la dépendance de cause à effet. Elle ne nous dit pas que l'un dépende de fautre. Ce qui le dit, c'est la suspension, la suppression des mouvements cérébraux, toutes les fois qu'on empêche l'abord du sang artériel au cerveau. Qu'une syncope ait lieu, les mouvements cessent. Comprimez les artères carotides et vertébrales, faites la ligature de l'aorte ascendante, ils cessent également , parce que le sang artériel n'arrive plus au cerveau ; parce que, dès lors, il ne peut plus à chaque ondée lui communiquer l'impulsion physique qui le soulève. Qu'on pousse du liquide par la veine jugulaire interne, jamais on ne produit de soulèvement saccadé. Qu'on le pousse par l'artère carotide, chaque coup de piston produit ce soulèvement. Personne n'a mieux développé cet enchaînement que Bichat. Ainsi les mouvements du cerveau dépendent du soulèvement et de la dilatation qu'occasionne chaque ondée de sang artériel. C'est un phénomène tout à fait mécanique , qui résulte , en dernière analyse de la contraction du cœur. D'ailleurs, la disposition des artères, placées volumineuses sur la base solide du crâne, indique le point d'appui qu'elles doivent y prendre, et la force avec laquelle elles doivent agir. Tandis que les veines, placées à la voûte du crâne, y sont disposées de manière à ne pouvoir en aucune façon ni produire de soulèvement , ni causer une expansion brusque et rapide -, lorsque le sang y est arrêté , ce n'est qu'avec lenteur qu'il peut congestionner le cerveau. Cependant Haller, Lamure et quelques autres ont admis un double mouvement, l'un dépendant de la circulation , et l'autre de la respiration. M. Longet s'est rangé à cette opinion. L'expérience dans laquelle Lamure a cru avoir rétabli les mouvements du cerveau par la respiration artificielle sur le cadavre est erronée.
On a beaucoup agité la question, à nos yeux assez insignifiante , de la possibilité ou de l'impossibilité des mouvements du cerveau renfermé dans la boîte solide du crâne. Pour l'admettre, on a supposé tantôt que les sinus se vidaient de leur sang veineux et laissaient ainsi un espace, tantôt que les artères se remplissaient moins, tantôt que le fluide céphalo-rachidien était alternativement chassé et retiré du crâne dans le canal vertébral, et du canal vertébral dans le crâne, tantôt que l'inspiration opérait un vide dans le crâne.
Les expériences de Ravina sur cette dernière cause sont inexactes ; par conséquent, les conclusions en sont erronées , ainsi que l'a démontré M. Bourgougnon au moyen d'un appareil ingénieux. Ces hypothèses ne méritaient guère d'occuper l'attention. Aussi quelques physiologistes ont nié la possibilité du mouvement dans le crâne. Que nous importe cette subtilité sur la possibilité du mouvement ? Le fait est là, il parle haut. Le cerveau reçoit par les artères le choc de l'ondée du sang , et sa substance en reçoit une expansion pulsative. Un trou pratiqué à la boîte osseuse du crâne nous laissera voir monter et descendre le liquide qu'on y aura placé, et le doigt porté sur la dure-mère sentira l'impulsion.
Ce mouvement est-il nécessaire à l'exercice des fonctions intellectuelles ? Quelques auteurs le prétendent. D'autres pensent le contraire. Ce mouvement d'expansion et de déplacement doit causer une stimulation de l'organe et l'incitation de ses actes. Cependant l'expérience n'est pas toujours favorable à cette opinion. Des personnes presque exsangues, chez lesquelles un mince fdet de sang est incapable d'opérer le soulèvement et l'expansion du cerveau, conservent cependant toute l'activité de leur intelligence et en acquièrent même un plus grand développement, tandis que le contraire a lieu lorsque le sang, poussé avec violence au cerveau, y cause une sorte de congestion. Lorsqu'une syncope suspend l'action cérébrale, le retour à la vie ne commence pas toujours par le réveil de la circulation et par l'envoi d'une ondée stimulante au cerveau ; il commence bien souvent par le retour de l'action cérébrale. Déjà le malade entend, que la circulation n'a pas repris son cours. En outre, on ne conçoit guère comment, dans certaines boîtes crâniennes, il peut y avoir le moindre déplacement, et surtout chez les animaux privés de cœur. Malgré ces considérations, nous pensons que cet afflux du sang est un stimulant dont le cerveau ne peut pas se passer.
Cette secousse et cette expansion physique de l'encéphale ne suffisent pourtant pas ; car si le sang artériel est remplacé par le sang veineux ou par tout autre liquide, l'effet mécanique est le même, l'action normale du cerveau s'éteint, parce qu'il lui manque son stimulus, le sang artériel. De plus, toutes les fois que, par une circonstance physiologique ou pathologique , le sang porté au cerveau est du sang noir ou veineux , les fonctions cérébrales s'anéantissent. L'expérience en a été répétée mille fois par Davy, Lavoisier , et surtout par Bichat, Buisson, Schwilgué, Legallois, etc., toujours elle a donné le même résultat. Toujours, lorsqu'on a rendu noir ou veineux le sang artériel, l'action cérébrale a été anéantie ou suspendue. Que l'asphyxie ait été causée par la simple suspension de la respiration ou par l'inspiration d'un gaz non respirable ou d'un gaz délétère , l'effet a été le même j et lorsque la respiration a été rétablie assez tôt, la vie a toujours été rendue avec le retour du sang artériel. La même chose a lieu lorsque les voies respiratoires sont gênées par un obstacle mécanique, tel qu'une tumeur , un spasme , ou par la lésion des mouvements du thorax. Elle alieu aussi lorsque la conversion du sang veineux en sang artériel est empêchée par l'accumulation des muco-
>i!t's ou du sang, ou par la lésion organique ou vitale du parenchyme pulmonaire. Dans tous ces cas, le sang n'est plus hématose, il n'est plus vivifié et artériel, et il n'est pas non plus vivifiant. Il ne porte plus au cerveau l'incitation dont il a besoin, et les actes de cet organe languissent ou cessent. jVous avons déjà dit que la ligature des artères , en empêchant l'arrivée du sang au cerveau, paralysait son action , ainsi que l'a vu Cooper sur des lapins auxquels il a pu lier les quatre artères. Lorsqu'on n'en lie qu'une ou deux, les autres portent un sang suffisant pour entretenir la vie et l'action du cerveau. Cependant, dans plus de quatre-vingts cas de ligature de l'artère carotide chez l'homme, recueillis par les auteurs et surtout par Vincent, Lenoir, Sédillot, on a observé le plus souvent des lésions cérébrales consécutives, apoplexie, paralysie, ramollissement, affaiblissement de l'intelligence et même du mouvement et du sentiment. La disposition anatomique des artères carotides et des artères vertébrales fait présumer que celles-ci exercent leur action plus spécialement sur les phénomènes de la respiration et du mouvement, et que les carotides sont destinées* aux facultés intellectuelles. Les faits se taisent. D'ailleurs, la communication entre les deux artères les fait se suppléer et rend l'expérimentation peu concluante. Conclusion dernière , c'est à la qualité du sang que le cerveau doit l'incitation dont il jouit. Sans le sang artériel, il n'y a plus de fonctions cérébrales, plus de fonctions intellectuelles. Ce liquide seul est son agent incitateur normal. Est-il le seul? Question grave à laquelle il est difficile de répondre. Toutefois nous devons penser que le sang n'est pas le seul agent, car si la mort a frappé le cerveau, vainement le sang artériel y arrivera ; ses fonctions resteront anéanties , comme on le voit dans certaines apoplexies nerveuses et dans certaines affections cérébrales dans lesquelles la vie est suspendue malgré la continuation de la circulation. En dehors du sang il y a donc un principe inconnu qui entretient la vie dans le cerveau, qui lui donne l'aptitude à recevoir l'incitation du sang. Ce principe, c'est la force vitale.
Avant de quitter ce sujet, nous parlerons de suite des mouvements de la moelle épinière. Quelques physiologistes, entre autres Schlichting, Burg, Richard, Portai, etc , ont cru voir dans la moelle épinière un mouvement analogue à celui du cerveau, et ils l'ont attribué à l'influence de la respiration. Les expériences de MM. Cruveilhier, Longet, etc. , ont démontré l'immobilité constante de la moelle épinière. Ce qui a pu induire en erreur les premiers observateurs, c'est que, dans les mouvements respiratoires, la colonne vertébrale reçoit le mouvement général du thorax dans les actes d'inspiration et d'expiration, et qu'elle le communique à la moelle épinière.
Effets de la compression du cerveau.
Tout agent mécanique externe ou interne qui agit sur le cerveau de manière à le comprimer, suspend ou gêne ses fonctions. Chez un malade qu'il avait trépané, Dupuytrcn nous faisait remarquer les effets subits de la com-
440 SYSTÈME NERVEUX CEREBRAL.
pression exercée sur la dure-mère. Le malade parlait, il répondait juste aux questions qu'on lui adressait : une compression progressive suspendait peu à peu la parole et toutes les sensations. Il semblait s'endormir. En diminuant progressivement la compression , les fonctions se rétablissaient successivement, et le malade ne conservait aucun souvenir de ce qui s'était passé, ni de ce qu'on lui avait demandé auparavant. Cette expérience produit le même effet chez les individus dont la dure-mère est mise à découvert par une plaie ou par la séparation d'une nécrose. Chez les animaux, on produit la même suspension d'action en comprimant la dure-mère mise à nu. On observe le même effet dans tous les cas de compressions pathologiques. Un os enfoncé, une exostose, une tumeur fibreuse ou fongueuse , un épanchement à la surface , dans les cavités ou dans le tissu de l'encéphale, causent l'affaiblissement ou la suspension des fonctions du cerveau. Celles-ci se rétablissent lorsque la cause est enlevée, ou bien à mesure qu'elle se dissipe. La même chose arrive dans les comas et les somnolences. Une plus grande quantité de sang est poussée au cerveau ; elle y cause une congestion et une compression momentanées. Quelquefois, cependant, une compression en apparence considérable s'exerce sur le cerveau sans en léser les fonctions. Ainsi des enfants conservent toutes leurs facultés avec des épanchements séreux considérables. Des malades ont présenté la cavité crânienne remplie presque en totalité par des exostoses , sans avoir éprouvé de lésion intellectuelle. Mais alors la compression s'est faite lentement, l'organe a pu s'y accoutumer, ses fibres ont pu s'accommoder à cette organisation nouvelle. Quelquefois aussi la compression ou la destruction n'existe que d'un côté dans un hémisphère , et l'hémisphère sain y supplée et fonctionne pour les deux, ainsi que le professeur Lallemand l'a signalé.
Influence du cerveau sur les autres organes.
Si nous étudions maintenant l'action ou l'influence que le cerveau exerce sur les autres organes, sur les autres fonctions, nous trouvons une foule de choses fort remarquables. Si l'on en croit la plupart des auteurs , le cerveau tient sous sa dépendance tous les tissus, tous les organes, tous les actes de la vie, toutes les fonctions. Depuis Willis qui , le premier , sut apprécier les fonctions du cerveau, jusqu'à Legallois, Muller etLonget, tous les physiologistes, Bichat excepté, ont fait tout émaner du cerveau. Ce génie extraordinaire sut faire seul la part de ce qui appartenait à l'encéphale et de ce qui appartenait au système nerveux ganglionnaire, et il entraîna presque tous les suffrages. Legallois reprit cette doctrine et fit de nouveau tout dépendre du cerveau, en admettant toutefois que les ganglions étaient une espèce de barrière qui arrêtait l'influence de la volonté, et que le système ganglionnaire et ses actes n'en étaient pas moins soumis à l'empire du cerveau. Nous avons fait justice de cette opinion, que nous nous étonnons de voir reproduire sans cesse par les physiologistes modernes. Nous ne nous lasserons pas de com-
battre pour la vérité, parce que nous sommes assuré quelle triomphera. Les bases sur lesquelles elle repose sont inébranlables. Comparez nos interprétations toujours franches, toujours nettes, toujours claires , avec les interprétations toujours tortueuses et embrouillées de la doctrine deLegallois , et la victoire ne paraîtra pas douteuse. Il était bon de rappeler cette profession de foi pour réfuter en un mot toutes les influences qu'on a attribuées au cerveau sur les actes de la vie ganglionnaire. Ainsi l'influence cérébrale ne jouit pas de cette omnipotence que les physiologistes lui ont accordée. Elle ne s'exerce jamais directement sur les actes de l'absorption , de la circulation lymphatique , de la circulation sanguine, de la nutrition et des sécrétions. Non, ce n'est point le cerveau qui préside à ces fonctions. Elles s'exercent sans lui et à son insu. Il peut manquer, et elles ne s'en opèrent pas moins, comme on le voit chez les végétaux, chez les animaux acéphales, chez les monstres anencéphales et dans les cas où l'on en fait l'ablation. Si elles peuvent se passer de lui, il n'en est donc pas l'agent incitateur; autrement ce serait admettre un effet sans cause. Celte dénégation de l'influence directe du cerveau n'exclut pas toute espèce d'influence. Dans l'économie , tout est lié , tout s'enchaîne pour ne former qu'un tout régulier. Les deux vies, quoique distinctes , n'en sont pas moins dépendantes l'une de l'autre. Ainsi le cerveau influence les fonctions ganglionnaires comme il en est influencé , mais il ne les soumet pas à ses lois -, il n'y a entre eux qu'une corrélation de sympathie. Nous avons vu que l'absorption et la circulation , bien qu'indépendantes de l'action cérébrale directe, n'en recevaient pas moins de l'influence dans certaines circonstances. Nous connaissons surtout l'action du cerveau et de ses annexes sur le cœur et sur ses contractions. Mais, nous ne saurions trop le répéter , ce n'est pas une action de dépendance, une action fonctionnelle absolue. Si nous l'admettions, il nous faudrait faire une foule de suppositions plus ou moins gratuites pour expliquer les contractions du cœur, lorsque le cerveau et la moelle épinière viennent à manquer.
On a beaucoup insisté sur l'influence de l'encéphale sur la nutrition, parce qu'on voit les membres paralysés s'atrophier. Dans ce cas, on n'a pas assez tenu compte de l'inaction à laquelle est alors condamné le membre ; on n'a pas assez tenu compte de cet axiome physiologique qui condamne à l'atrophie tout organe dont les fonctions ne s'exécutent plus, qu'il y ait ou non communication avec l'encéphale. Voyez, en effet, des membres condamnés au repos pendant le traitement d'une fracture : ils ne cessent pas leurs rapports avec l'encéphale , et cependant ils maigrissent considérablement. Voyez les muscles pectoraux d'un oiseau, d'un perroquet, par exemple, renfermé dans une cage étroite où il ne peut plus voler, ils s'atrophient, quoique leurs rapports avec l'encéphale n'ait pas cessé. On a cru trouver aussi dans la maigreur de quelques hommes de lettres, Voltaire, Vernet, etc., une raison en faveur de l'influence du cerveau sur la nutrition. Dans cette interprétation , on n'a pas assez songé que la prédominance d'action d'un organe diminue toujours le développement d'un autre organe : on n'a pas assez songé aux oublis de
régime d'une intelligence qui semble oublier qu'elle a un corps à nourrir. D'ailleurs, cette règle souffre de nombreuses exceptions, comme nous en trouvons des exemples dans l'embonpoint de Napoléon, de Rossini, de Cuvier, de Buffon, de Haller, de Leibnitz, etc.
L'influence du cerveau sur les sécrétions est plus manifeste encore. Elle ifen est point la cause efficiente, mais elle les modifie toutes, en vertu de cet enchaînement physiologique que nous avons signalé. Voyez les larmes couler abondamment dans le chagrin , la salive sortir abondante et écumeuse dans la colère, et d'autres fois la bouche se sécher ; les vomissements de bile accompagner les émotions violentes, la diarrhée s'établir dans la frayeur , et la constipation dans les affections tristes , et la sueur froide couvrir le corps dans la frayeur , et la peau se sécher dans les passions ardentes et dans les fièvres cérébrales, et la sécrétion du sperme être accélérée ou retardée suivant les dispositions erotiques ou pénibles de l'imagination. Ne voyons-nous pas les urines changer mille fois de quantité et de qualité, suivant l'état physiologique et pathologique du cerveau, et M. Bernard y produire la sécrétion du sucre en touchant un certain point de l'encéphale? Cette influence est réelle ; mais, nous ne saurions trop le répéter , elle n'est point la cause directe de la sécrétion; elle n'est qu'indirecte. Elle est le résultat de l'association indispensable des deux vies et de l'influence réciproque qu'elles exercent l'une sur l'autre, tout en conservant leur indépendance et leurs attributions spéciales.
Mais il n'en est plus de même à l'égard des fonctions cérébrales \ l'influence de l'encéphale est directe , elle les domine toutes. Nous avons vu les sensations perçues ne s'exercer que par le ministère des nerfs cérébraux, qui vont en recevoir les impressions dans toutes les parties du corps pour les apporter au cerveau. Aussi toute sensation disparaît dès que la communication est interceptée. Cette influence se présente avec deux caractères : elle est passive ou active, suivant que le cerveau reçoit simplement la sensation ou que l'intelligence la dirige par l'attention qu'elle lui prête ; ce qui établit une grande différence entre sentir et toucher, voir et regarder, entendre et écouter, etc.
L'action de l'encéphale sur le vaste appareil de la locomotion n'est pas moins puissante. Aucun muscle de la vie de relation ne peut se contracter volontairement s'il n'a pas reçu du cerveau l'incitation, on pourrait dire, l'ordre de se contracter. Tout mouvement cesse dès qu'on a coupé le nerf, le mouvement réflexe lui-même. Une lésion de l'encéphale, un épanchement paralyse un muscle, un membre, une partie du corps, le mouvement cesse avec la cessation de l'émission nerveuse. Supprimez la cause de la paralysie, l'influence cérébrale se rétablit, et avec elle la myotilité. Haller, Bichat, Dupuytren, Laurenz, etc., ont mis ce phénomène hors de doute , par mille expériences sur la compression du cerveau. On est allé plus loin, on a voulu préciser l'influence de chaque partie de cet organe sur la contractilité musculaire. On a voulu procéder par expérimentation , en irritant physiquement et chimiquement.
Haller, Zinn, Lorry, Flourens, Hcrtwig , etc., ont mis tout à contribution et on( agi sur les différentes parties de l'encéphale. Si les deux premiers ont obtenu des convulsions par la lésion de la substance blanche des lobes, c'est , comme l'observe Lorry , parce qu'ils ont en même temps lésé la moelle allongée. Il résulte des expériences les plus positives que ni les lobes cérébraux, ni le cervelet, ni les couches optiques, ni les corps striés ne sont excitables ; tandis que l'irritation du bulbe rachidien, de la protubérance, de la surface des tubercules quadrijumeaux et de la partie inférieure des pédoncules du cerveau provoque des convulsions. Cette restriction de l'excitabilité cérébrale par les agents Dhysiques et chimiques parait extraordinaire , si Ton fait attention que les fibres des parties excitables sont les mômes que celles du cervelet, de la conche optique et du lobe cérébral. Elle paraîtra plus extraordinaire même, si l'on fait attention que la pathologie n'est plus en harmonie avec cette expérimentation factice. En effet, les lésions organiques des lobes, du cervelet, etc., provoquent des convulsions, des crises épileptiques ; des épanchements dans ces différentes parties causent la paralysie, bien que les parties reconnues excitables soient saines. Que conclure de ces résultats en apparence contradictoires ? Rien , sinon que la solidarité synergique qui lie toutes les parties de l'encéphale ne leur permet pas d'être aussi isolées que nous le voudrions, ou plutôt que nous le pensons.
Nous ne séparons pas l'influence du cerveau sur l'appareil vocal de celle qu'il exerce sur l'appareil locomoteur, parce que ses fonctions ne s'exécutent que par le moyen de muscles semblables aux muscles locomoteurs sous tous les rapports.
Dans les fonctions qui exigent l'intervention des deux ordres d'actes , le cerveau joue son rôle en présidant aux actes qui lui appartiennent.
Dans le vaste appareil de la digestion, il préside à cinq sensations spéciales, la gustation, la faim , la soif, la satiété et le besoin de la défécation , sans compter la sensation tactile qui sollicite de proche en proche le mouvement réflexe qui pousse et fait avancer le bol alimentaire. Il détermine la contraction musculaire des organes de la déglutition , de l'estomac, des intestins et enfin la défécation. C'est lui aussi qui perçoit la sensation du besoin d'uriner et qui fait contracter les fibres musculaires de la vessie.
Dans l'appareil de la respiration , le double besoin d'inspirer et d'expirer est sous sa dépendance ; les mouvements alternatifs des parois de la poitrine en reçoivent l'excitation motrice par les nerfs dorsaux et par le diaphragmatique. Enfin, les fibres de Reissessen se contractent sur les mucosités par l'influence du pneumogastrique. C'est principalement dans la moelle allongée, dans l'espace où. naît la huitième paire , que paraît résider l'influence respiratoire, puisque sa destruction ou son interception arrête sur-le-champ les actes respiratoires et fait périr d'asphyxie. C'est de ce point que Charles Bell faisait à tort partir tous les nerfs respiratoires.
Parmi les actes complexes de la génération , il en est qui appartiennent à
la vie cérébrale et qui ne s'exécutent que sous l'influence de l'appareil nerveux qui en est l'organe. Ainsi, chez l'homme, la sensation du besoin et l'amour platonique, la sensation de la volupté physique appartiennent à l'encéphale. De lui aussi dépendent les mouvements nécessaires pour le coït et les contractions des muscles du périnée pour l'éjaculation. Il en est de même chez la femme. La passion de l'amour, le besoin de satisfaire ses organes , la sensation de la volupté, et probablement aussi les contractions utérines, sont des actes appartenant à l'encéphale .
Tel est le rôle immense que joue le cerveau dans l'économie. Il entretient des relations avec tous les organes, avec toutes les fonctions. Mais ces relations ne sont pas toutes aussi directes qu'on veut bien le dire. Si les unes déterminent des effets directs et absolus, les autres ne font qu'établir ce consensus, cette solidarité qui lie toutes les parties d'un tout harmonique. Dès lors il n'y a plus cette relation de cause à effet, mais seulement cette relation d'association et d'influence réciproque. C'est là un point qui se développera davantage lorsqu'il sera question des sympathies.
Entrecroisement de V action nerveuse.
Un phénomène fort singulier n'a pas cessé d'occuper les savants depuis la plus haute antiquité : c'est l'entrecroisement d'action du cerveau. Déjà Hippocrate l'avait signalé. Il avait vu les convulsions survenir du côté delà blessure et la paralysie du côté opposé. Ce fait était resté proverbial , lorsque l'Académie de chirurgie le reprit avec vigueur sous le rapport pratique , parce qu'on avait observé des cas dans lesquels le contraire avait lieu. La question était restée insoluble, malgré les recherches de Lorry, de Haller, de Valsalva, de Caldani, de Wenzel, d'Arnemann , etc. On savait que cela arrivait le plus souvent, mais on n'était pas fixé et l'on ne savait pas pourquoi. L'entrecroisement des nerfs était admis dans le cerveau d'une manière générale ; on ne savait comment expliquer les nombreuses exceptions pour chaque partie en particulier. De nombreuses recherches anatomiques étaient nécessaires , de nouvelles expériences étaient indispensables. Burdach , Hertwig , etc., s'en sont occupés avec fruit. Mais personne n'a répandu plus de lumière sur ce sujet que M. Flourens. « Quand on blesse la moelle épinière et la moelle allongée, dit-il , on donne lieu à la paralysie et à des convulsions du même côté ; quand on agit sur les tubercules quadrijumeaux, on détermine la paralysie et des convulsions du côté opposé. Aux lésions des couches optiques, des corps striés, des hémisphères tant du cerveau que du cervelet, succède la paralysie du côté opposé sans convulsion. Mais si l'on blesse en même temps le cervelet et la moelle allongée d'un côté, il en résulte une faiblesse ou paralysie incomplète du côté opposé, et des convulsions avec paralysie du côte correspondant. » Le croisement des cordons pyramidaux de la moelle allon i;éc dans le sillon qui les sépare se présente naturellement à l'esprit pour ex-
PHYSIOLOGIE DU CERVEAU. ii')
pliquer cet effet croisé. Comme les autres faisceaux de la moelle allongée ne se croisent pas , cela nous explique les cas exceptionnels dans lesquels l'action du cerveau s'exerce sur le coté correspondant du tronc. Les nerfs de la tète prenant leur origine au-dessus de cet entrecroisement, Muller ne s'explique pas comment peut avoir lieu l'entrecroisement d'action à la face. 11 oublie que les commissures sont des voies de communication et d'entrecroisement, et que, d'après de nouvelles observations , certaines fibres établissent une décussation réelle et qui suffit. Ainsi la face est paralysée du coté opposé vingt-huit fois quand elle l'est dix^fois du même coté. La paralysie de l'œil s'observe aussi souvent d'un coté que de l'autre. La part que prennent les deux hémisphères à la formation du nerf optique, et son entrecroisement incomplet dans le chiasma expliquent ces variations. Aussi, chez les animaux, la perte delà vue a toujours lieu du côté opposé, parce que l'entrecroisement des fibres nerveuses est plus complet dans le chiasma.
A la moelle épinière, il n'y a plus ni croisement de nerfs, ni croisement d'affection. La lésion d'un cordon produit ses effets du coté même de la lésion. La section d'un cordon cause toujours la paralysie du côté où elle a été pratiquée : paralysie du sentiment, si c'est le cordon postérieur qui a été coupé, paralysie du mouvement, si c'est le cordon extérieur.
^ 2. Actes intellectuels.
Nous allons abordes l'une des questions les plus grandes et les plus sublimes de la physiologie, la question qui traite des facultés par lesquelles l'homme est élevé bien au-dessus de tous les êtres organisés. Nous n'avons pas besoin de rappeler que nous ne séparons point l'acte de l'organe de son principe intellectuel, dont il n'est que l'instrument ou l'intermédiaire, n'étant pas intelligent par lui-même. Ainsi, tout en nous servant de ce langage organique, nous en reconnaissons l'inexactitude. Nous repoussons également l'opinion de Muller, lorsqu'il assimile l'âme à la vie, et qu'il place le siège de la vie dans le cerveau. En conséquence, loin, bien loin de nous ces discussions oiseuses sur 'la nature du principe pensant , abîme où sont venues s'engloutir tant de sublimes conceptions. Spinosa, Descartes, Malebranche, Leibnitz, Locke, Cabanis, Lordat, etc., etc., ont dit de bien belles choses ; mais, après les avoir lues, nous nous sommes trouvé moins avancé qu'auparavant ; nous ne voulons point aborder ces profondeurs nébuleuses. Nous l'avons dit : un principe immatériel et distinct de la matière met un intervalle immense entre l'homme et l'animal ; nous n'y reviendrons pas. Nous laisserons à d'autres le soin de célébrer la magnificence de cette vaste intelligence, et les merveilles qu'elle opère. L'activité intellectuelle est le premier de tous les faits, il domine tous les autres ; aussi, le plus intelligent des êtres en est le premier et le plus puissant. Il n'est pas nécessaire aujourd'hui de
chercher à prouver l'existence et l'individualité des facultés intellectuelles : leur négation serait déjà une preuve d'intelligence. Nous nous renfermerons dans l'exposition succincte et sévère des actes qui la caractérisent, et qui font de l'homme un être double, source de tant de divagations et d'erreurs, parce que sa nature est toujours mal comprise et encore plus mal interprétée. Au reste, rien n'est plus digne de l'homme que l'étude des facultés sublimes qui caractérisent l'homme. Les actes de l'intelligence sont nombreux et cependant bien distincts, quoiqu'ils soient exécutés par le même organe. Il y a même entre eux une sorte de liaison qui les rend dépendants les uns des autres ; il y a une succession qui fait que l'un est le précurseur nécessaire de l'autre. Aussi, les sens ne pensent ni ne réfléchissent ; ils reçoivent et transmettent l'impression ; elle est reçue par l'organe de l'intelligence ; il y a perception ; mais il n'est pas vrai que la sensation se transforme en pensée. Elle peint et réfléchit les objets dans l'intelligence , et lui fournit ainsi les matériaux de ses sublimes conceptions. Plusieurs modes de la même seusation ou plusieurs sensations différentes sont reçues ; l'intellect les distingue, les compare et les juge. Voilà la comparaison et le jugement. Il en conserve le souvenir, et il les reproduit : c'est la mémoire. Il se sert de ces perceptions pour en déduire une foule de combinaisons différentes, qui constituent les différentes opérations de l'intelligence et par suite du génie. C'est pour nous conformer à cette hiérarchie intellectuelle que nous ne nous exposerons pas à rien dire qui ne soit la conséquence des prémices, qui ne soit la succession et la dépendance nécessaire d'autres actes déjà connus.
Perception.
L'impression faite sur un nerf sensitif et transmise au cerveau pour y devenir sensation, constitue la perception ; c'est le premier acte intellectuel de l'encéphale. Tous les nerfs sensitifs peuvent donc le déterminer, puisqu'ils sont tous chargés d'apporter les impressions qu'ils doivent , comme nous l'avons dit, à deux sources : les besoins et les agents extérieurs. Le point du cerveau où chaque nerf s'insère sera donc le point où s'exécutera la perception de la sensation ; or, ce point ne saurait être unique, attendu que l'insertion des nerfs n'est pas unique ; il y en a une pour chacun. Il doit donc y avoir autant de points de perception qu'il y a de points d'insertion , à moins que la structure encore si peu connue du cerveau ne conduise le point d'insertion à une partie commune , par des conducteurs que l'anatomie n'a pas encore fait connaître, et qui révéleraient ainsi le véritable siège du sens intime, du sensorium commune. Jusqu'à ce que nous en soyons arrivés là, nous devons nous en tenir à ce qu'elle nous démontre, et admettre que la perception s'exécute là où le nerf aboutit. Ainsi , il y a un siège distinct pour chaque nerf : il y en a un pour le nerf optique , un pour l'acoustique , un pour l'olfactif, etc. Cela devait être : car, comment les sensations eussentelles pu se conserver spéciales et propres à chaque nerf, si elles eussent
iibouli à un centre commun? Là elles se seraient mélangées toutes ; il n'y aurait plus eu ni vue, ni audition ; il n'y aurait eu qu'une sensation transmise ; et elle aurait été identique , puisque la perception eût été identique. Il y a donc une perception pour chaque sensation : il y a de plus une perception pour chaque mode de sensation. Ainsi, la vue transmet au même point les mille nuances des couleurs dont son organe a reçu l'impression ; il en est de même pour les variétés du son, des odeurs, des saveurs. C'est pour faire face à toutes ces sensations que le cerveau se multiplie en multipliant ses fonctions et les organes destinés à chacune. C'est là une grande pensée qu'on doit admettre, mais qui engendre les dissentiments aussitôt qu'on veut en préciser les attributions. Nous y reviendrons. La perception est distincte pour chaque sensation ; elle est transmise immédiatement à l'intellect ; ainsi perçue, elle caractérise une idée. Quelle modification organique ou vitale le cerveau en éprouve-t-il? Comment la conserve-t-il pour la reproduire au besoin? Comment l'intelligence en prend-elle connaissance ? Comment s'en sert-elle pour former les idées ? Comment agit-elle sur la masse encéphalique pour prendre part à l'activité des sens ? Personne ne le sait. C'est à cette perception des sensations qu'on a donné le nom de sentiment, expression dont la psychologie morale s'est emparée , et que ses analyses alambiquées ont rendu tellement vague , qu'on est allé jusqu'à se demander s'il existait. Il ne nous appartient pas d'entrer dans l'examen de toutes les faces par lesquelles on l'a considéré.
Tant qu'une idée est seule, elle reste nette et pure ; elle est primaire. Mais de nouvelles sensations font arriver de nouvelles idées ; alors l'intellect les associe, les combine, les compare, de manière à voir ce qu'elles ont de commun, d'analogue ou de dissemblable, et cela par un enchaînement d'actes qui se succèdent intérieurement sans qu'il soit besoin d'autres sensations, ou avec l'aide de nouvelles sensations. C'est là ce qui constitue le raisonnement. Il en déduit ensuite un jugement, qui n'est ainsi que le résultat ou le produit du raisonnement -, il donne ainsi naissance à d'autres idées qui, alors, sont appelées complexes. On les dit encore générales ou abstraites, selon qu'elles représentent un objet vaste qui en renferme d'autres, ou qu'elles s'exercent à pénétrer dans la profondeur d'un sujet difficile ou obscur. Le jugement exige donc qu'on mette en présence au moins deux idées ou deux motifs; or, les idées ne sont point des êtres réels : ce sont de pures abstractions. Le raisonnement suppose donc une faculté qui le précède : cette faculté , c'est Yabstraction, qui, elle-même, doit être précédée par la compréhension. Pour conduire en outre les sensations à former les idées , et comparer les idées pour porter un jugement, il faut une attention soutenue si l'on veut que le jugement soit solide.
Lorsque plusieurs idées occupent à la fois l'intelligence, elle les soumet à un acte de comparaison en vertu duquel elle examine ce qu'elles ont de commun ou de dissemblant. Cet acte est lui-même accompagné d'une attention prolongée et étendue qu'on appelle réflexion, et lorsque l'opération
se prolonge sur une idée ou un objet, elle prend alors le nom de méditation. De la succession de ces différents actes sur les idées, résultent des notions fixes et précises qui s'obtiennent par déduction ou par induction. Ces opérations faites, l'intelligence prend une détermination, en vertu de laquelle elle agit sur les organes qui lui sont soumis directement, et leur fait exécuter les ordres de sa volonté. Il semble que tout devrait être fini là; mais il n'en est rien. Les objets et les idées dont le cerveau a pris connaissance et qu'il a ainsi élaborés, ne sont pas pour cela rejetés comme inutiles ; ils laissent une impression qui se conserve pour se reproduire à volonté ou dans des occasions particulières ; cette conservation constitue la mémoire et le souvenir. Ces idées mises ainsi en réserve, y restent quelquefois enfouies un temps indéterminé ; d'autres fois, elles se reproduisent telles qu'elles ont été reçues et conservées ; quelquefois aussi , l'organe intellectuel les met à contribution pour les élaborer avec d'autres idées qui lui arrivent , et même sans aucune autre participation, et pour en tirer soit des inductions nouvelles et logiques, soit des créations seulement analogues : c'est Y imagination. Lorsque cette opération a pour but les objets les plus profonds de la science ouïes productions les plus élevées de l'esprit, elle devient le génie. Pendant ce travail, l'intellect peut être tout entier à son sujet et ne prendre aucune part aux objets extérieurs, à la présence desquels il nous rend insensible et étranger : c'est alors Yextase.
Dans cet examen rapide des opérations de l'esprit, nous n'avons pu que les indiquer à mesure et dans l'ordre de leur succession. Il ne sera pas inutile de consacrer quelques mots de développement à la plupart d'entre elles, en faisant abstraction de leur enchaînement à la fonction générale.
La perception n'est pas la compréhension. L'homme est capable de percevoir tout ce qui frappe ses sens ; mais il n'est pas capable de comprendre également tout ce qu'il perçoit. J'ai, tout aussi bien que Rossini, la faculté de percevoir les sons ; mais je n'ai pas, comme lui, la faculté de les comprendre.
Pour que l'intelligence s'exerce convenablement , il faut que son activité tout entière se dirige sur l'objet dont il s'occupe, il faut qu'elle lui prête toute son attention. Elle est nécessaire pour que le sens intime ne soit pas distrait par d'autres sensations, par d'autres perceptions , pour qu'il puisse s'en occuper exclusivement à tout autre , l'examiner convenablement, et fixer les idées qui, sans elle, disparaîtraient comme une image fantastique. L'attention n'est point une faculté spéciale ; mais elle est la direction de l'activité intellectuelle ; elle est la perception, la conception, et toutes les autres facultés rendues actives, de passives qu'elles étaient. Elle est une condition particulière de l'intellect produite par la force des impressions, et qui ne peut subsister en même temps à l'égard de plus d'une suite d'idées. D'une sensation passive, elle en fait une active. L'homme ne voit, n'entend plus ; il regarde, il écoute, il examine. Le sens alors se dirige vers le côté d'où lui vient la
lumière ou le son \ il se crispe, se tend, s'épanouit selon l'objet de la sensation, afin d'en recevoir mieux l'impression. Elle est donc l'application de notre puissance intellectuelle à un objet donné, sur lequel elle se dirige et se concentre exclusivement ; elle le tourne et retourne dans tous les sens, de manière à bien le pénétrer. Ce n'est que de cette manière que les facultés intellectuelles peuvent acquérir un grand développement. Toutes les fois que le sens intime ne s'accoutume pas à prêter une attention soutenue à l'objet dont il s'occupe, tout devient superficiel, tout est chaos. L'intelligence reste faible chez cet individu : il n'approfondit rien, il ne peut s'élever à aucun travail remarquable ; aussi, quelques physiologistes ont ajouté une si grande importance à l'attention, qu'ils en ont fait en quelque sorte la source de toutes les autres facultés.
La sensation provoque l'attention, mais l'attention n'est pas moins une réaction volontaire ; autre chose est de voir et de regarder -, entendre n'est pas écouter, sentir n'est pas flairer, toucher n'est pas palper. Dans le premier cas, nous sommes passifs ; dans le second , nous nous montrons actifs. L'attention peut aussi se fixer sur les idées que l'imagination reproduit ou enfante. Une grande mobilité nerveuse est un obstacle à l'attention, en faisant tout effleurer sans s'arrêter à rien. C'est pour cela aussi que les aveugles, ayant un sens de moins, deviennent plus attentifs. La force d'attention varie selon les individus, et pour le même individu, selon l'âge et selon les objets. La plupart du temps, notre attention ne se soutient pas \ ce n'est pas la volonté qui nous manque, c'est le pouvoir.
Il ne suffit pas que les sensations soient perçues et transmises au sensorium, il ne suffit pas qu'elles en aient sollicité l'attention 5 tout cela deviendrait inutile, si deux nouvelles opérations intellectuelles ne s'exécutaient pas. En effet, toutes les sensations seraient des sensations, et voilà tout-, mais l'intellect, en les percevant, en en formant ses idées, est frappé des mille différences qu'elles présentent ; il les examine ensemble et séparément 5 il les soumet à une analyse comparative qui en fait ressortir les analogies et les différences ; il les apprécie et il les juge ; il en déduit alors telle conséquence qui lui plaît : c'est le jugement. Le travail qui s'opère pour arriver au corollaire, constitue le raisonnement. Pour être complet, le jugement a donc besoin du raisonnement ; ces deux objets sont inséparables, bien qu'on les sépare souvent dans leur étude. Le jugement est sain et solide, lorsque les idées se sont peintes bien nettes à l'intellect, et lorsque celui-ci, par une appréciation sérieuse et sans prévention, en soumet tous les points à son évaluation. Nous laissons aux psychologistes le soin de nous initier dans les admirables mystères du jugement , et de nous en faire connaître les nuances infinies.
Le jugement ne s'exerce pas seulement sur un objet unique, en vertu d'une sensation unique : il s'établit entre des objets différents , soit par leur nature, soit par leurs nuances ; alors l'intelligence compare les sensations t. 1. 29
450 SYSTÈME NERVEUX CÉllÉBllAL.
différentes et les perceptions qu'il en a recueillies, afin d'en tirer tel jugement qui lui paraît le plus convenable. Ce jugement ne peut donc pas avoir lieu sans la comparaison des objets différents entre eux. Quelque rapide que soit cette comparaison . elle est indispensable, elle doit toujours précéder le jugement. De l'exactitude avec laquelle elle est faite, dépend la justesse du jugement.
Ces opérations du jugement ne s'exécutent que par une sorte de délibération dont on a voulu faire une faculté, mais qui n'est qu'une nécessité, qu'un mode particulier du raisonnement sur les rapports des choses , même les plus éloignés. Le jugement se décide ensuite toujours librement.
Selon Condillac, la réflexion n'est qu'une attention continuée, et, comme pour lui l'attention n'est qu'une sensation plus vive, il ne voit partout que sensation. Par cette opération, le jugement devient plus apte à vérifier, contrôler, remanier , élaborer les idées et les sentiments ; de sorte que les sensations primitives qui nous viennent de dehors, sont peut-être moins fécondes et moins nombreuses que celles que nous pouvons nous donner, et qui viennent de notre intérieur. Ce n'est que par la réflexion fondée sur ^ l'expérience et sur une raison éclairée, que nous pouvons distinguer les qua- < lités phénoméniques des qualités réelles. Elle revient sur les traces déjà J ouvertes pour les mieux graver et les mieux reconnaître.
La méditation est, pour ainsi dire, la réflexion prolongée sur un même sujet. L'âme semble se retirer et se recueillir en elle-même ; elle écarte les autres objets, pour mieux examiner celui dont elle s'occupe. La méditation exige beaucoup de calme physique et moral ; aussi, une grande mobilité nerveuse semble lui être un obstacle insurmontable.
L'abstraction et la déduction sont deux opérations intellectuelles trop connues pour exiger aucun commentaire. L'abstraction peut être juste ou fausse suivant l'exactitude du principe qui sert de point de départ , selon aussi la rectitude du jugement et du raisonnement. Par Yinduction nous passons des choses connues aux choses inconnues , à l'aide de l'analogie et de la comparaison. C'est ainsi que nous étendons les résultats de l'expérience et que nous ajoutons à nos connaissances.
La détermination est toujours le résultat d'un travail intellectuel , d'un jugement, quelque rapide qu'il soit. L'homme perçoit, compare, juge et se détermine.
Après s'être déterminé , l'intellect agit ou fait agir en vertu d'une faculté qui consiste à diriger son activité avec connaissance de cause, et qu'on nomme volonté. Elle domine toutes les opérations intellectuelles. Elle précède même la conscience du moi. Elle préside à toutes les manifestations manifestées par des signes ou par des mouvements concertés par l'intellect pour un but déterminé. Ainsi nos actions sont la traduction de notre volonté, et rien ne nous appartient autant qu'elle. C'est elle aussi qui dirige l'attention. Sans elle il n'y aurait point d'attention , et la sensation serait incomplète et ne
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produirait qu'un effet incomplet. La mémoire semble même quelquefois lui obéir. Une forte volonté, aidée d'un jugement sain et d'une constance poussée jusqu'à l'opiniâtreté , ne manque jamais de réussir. Elle s'exerce en dedans et en dehors et d'une manière apparente ou secrète , tantôt pour satisfaire un besoin intellectuel , tantôt pour un besoin naturel ou organique. Faisons bien observer que , dans cette sphère étendue d'action , la volonté n'agit directement que sur les actes cérébraux. Elle est impuissante sur les actes de la vie ganglionnaire : l'absorption , la circulation , les sécrétions et la nutrition en sont indépendantes. La sage prévoyance de la nature l'a voulu ainsi pour ne pas les exposer aux caprices de nos passions ni à un oubli nuisible pendant que la volonté serait occupée ailleurs. La volonté émane du cerveau seul. Ainsi le principe du mouvement de mon bras ou de ma jambe paraît émaner de la moelle épinière ; mais c'est le sens intime qui a voulu ce mouvement et c'est lui qui le dirige. La moelle épinière ne possède qu'une puissance d'exécution. La volonté n'agit jamais sans un motif de l'intelligence. Elle est le caractère le plus marqué du moi physiologique. Elle n'est cependant pas toujours la conséquence de toutes les sensations , de toutes les perceptions. Un coup de tonnerre, une clarté vive excitent nos sens, sans que la volonté y participe. Et la détermination de l'intelligence vient souvent de raisonnements étrangers aux sensations. Son objet est tantôt simple, tantôt compliqué. Il est simple , lorsqu'il est dégagé de tout autre objet accessoire. Il est compliqué, lorsqu'il est associé à quelque autre objet présent ou passé. Dans ce dernier cas, la volonté a besoin de s'aider de la mémoire , du raisonnement et du jugement. Malgré elle, cependant, on voit quelquefois des associations bizarres d'idées. Quelquefois aussi , elle ne peut empêcher l'oscillation continuelle de l'esprit. C'est ce qui constitue la mobilité nerveuse et intellectuelle. — La volonté a-t-elle un siège spécial , un organe à elle? Non, la chose n'est pas possible. Elle n'est pas une faculté spéciale \ elle est commune à toutes les autres facultés. — Comment agit la volonté? Déjà Boerhaave, Haller, Zimmermann avaient entrevu une analogie entre elle et les autres stimulants : nous ne pouvons rien dire de plus. « Comment cette volonté opère, dit Amédée Jacques , je l'ignore : je sais seulement quelle opère.» La volonté est sujette à tant de vicissitudes, selon mille conditions morales, physiques et morbides, que l'homme n'est pas sûr de vouloir demain ce qu'il veut aujourd'hui. Mille caprices de notre imagination , nos passions, nos besoins et les dispositions organiques et physiologiques de nos viscères agissent quelquefois despotiquement sur elle et peuvent la faire varier. Cependant ils ne la détruisent jamais complètement.
La volonté reste donc toujours maîtresse : elle est toujours cause. Elle constitue notre libre arbitre. Si nous voulons, c'est parce que nous pouvons , et nous pouvons toujours quand nous voulons, malgré la tyrannie apparente de nos passions. Le principe de toute action, a dit J.-J. Rousseau, est dans la volonté d'un être libre. L'homme peut donc toujours, quand il le veut fortement, résister à ses penchants et tout sacrifier à ses devoirs. Il agit : une
conviction intime et invincible lui dit qu'il pourrait agir autrement. De là sa liberté et la moralité de ses actions. Quels que soient les penchants et l'organisation , une forte volonté , pour l'honneur et la gloire de l'humanité , conserve toujours la prérogative de son libre arbitre. Quels que soient l'attrait du plaisir et la force des passions, elle ne fait point le mal aveuglément. Plusieurs motifs peuvent la diriger : elle hésite d'abord, elle délibère, et elle ne se décide qu'après avoir choisi. C'est en quoi précisément consiste notre liberté. « Ce qu'on voudrait vouloir, on finit à la longue par le vouloir. » Lorsqu'Ësau sacrifia son droit d'aînesse à un plat de lentilles, lorsqu'Antoine sacrifia l'empire du monde à Cléopàtre, etc., c'est parce qu'ils le voulurent; ils étaient libres d'agir autrement. Le 4 juillet 1851 , MM. Brière de Boismont et Boys de Loury ont fait connaître à la Société de médecine de Paris une sorte de folie qui prend instantanément, pousse irrésistiblement à commettre un crime, et passe immédiatement après. Ils proclament en conséquence l'innocence de beaucoup d'actes qui paraissent coupables à la société et aux magistrats. En supposant la possibilité du fait, nous nions l'impossibilité absolue de résister à l'impulsion. Cette acceptation serait un fléau pour la société. La vie de l'honnête homme ne serait plus en sûreté , dès le moment que le coupable saurait qu'il peut échapper aux châtiments par une révélation de cette nature. La médecine légale rend de grands services ; mais quelquefois elle va trop loin ; alors elle fait repousser même ce qu'elle a de bon, de juste et de vrai. C'est ainsi qu'elle peut involontairement et par une philanthropie malentendue , justifier le reproche inconsidéré que lui a adressé un magistrat , celui de protéger le crime. L'homme est libre et d'observer et d'enfreindre les lois. Sans le libre arbitre , il n'y aurait point de volonté : elle serait une conséquence inévitable de toutes les impressions. Par le libre arbitre nous sommes les maîtres de faire ce que nous voulons. Toujours cette faculté réside en nous, et , à moins d'un dérangement fonctionnel de l'intelligence . elle est toujours en position de résister aux entraînements qui peuvent la tirailler, mais jamais l'anéantir. Lorsque nous faisons le mal , ce n'est jamais sans avoir vu le bien , comme le dit l'Apôtre , sans avoir pu nous décider en sa faveur. Quelque puissante qu'ait été l'influence , le libre arbitre s'est déterminé volontairement : Video meliora proboque, détériora sequor. Si le libre arbitre n'existait pas, la société ne serait pas possible. Toutes les passions déchaînées en feraient un chaos de vices, de cruautés et de turpitudes. Il est faux que le suicide soit la preuve du libre arbitre, comme l'ont avancé quelques philosophes. Il ne prouve pas que les animaux n'ont pas de libre arbitre, puisqu'ils ne se suicident pas. Il y a là des raisons d'un autre ordre que les limites de cet ouvrage ne nous permettent pas d'aborder.
Lorsque les sensations ont fourni les idées, elles ne se bornent pas à faire une impression d'un moment, pour s'évanouir avec la cause qui les a produites. Elles peuvent être conservées, lorsque l'impression a cessé. Il s'établit entre elles des associations qui leur permettent de se reproduire mutuellement. Elles peuvent se renouveler de manière à représenter les objets tel?
qu'ils étaient quand ils agissaient sur les organes sensitifs. Elles nous en rappellent les noms, les principaux caractères et quelques-unes des circonstances qui les ont accompagnées. C'est là ce qui constitue la mémoire. Elle est donc la faculté que nous avons de reproduire des sensations antérieurement perçues, des idées de rapport , des raisonnements , des jugements. Elle ne peut être en rapport qu'avec le passé. Quelquefois elle rappelle des objets en apparence effacés , et elle peut causer ainsi une apparence de plagiat de la part de celui qui s'en sert. Elle est comme un sens interne qui touche les perceptions, et qui en retient et fixe l'empreinte. Quoiqu'elle puisse retenir tout, néanmoins elle retient mieux et avec plus de facilité ce qu'elle comprend et qu'elle aime à comprendre. Avec la mémoire , l'homme sent qu'il a déjà senti. Il ne saurait porter un seul jugement sans qu'elle soit mise en action. Pour juger, il faut qu'il éprouve deux perceptions successives ou l'une et l'autre alternativement. Pour que nous décidions sur la valeur de deux pensées qui ont tour à tour occupé notre intellect , il faut une puissance supérieure qui retienne l'impression première et qui soit capable de reproduire la modification qui la représente , sans quoi il n'y aurait ni comparaison ni jugement. Il en résulte deux sortes de mémoire. L'une reproduit les matériaux des sensations pour les jugements. L'autre conserve ces jugements , et les faits et les choses, et les reproduit au besoin , tels qu'ils ont été jugés et arrêtés.
La mémoire n'est pas la même chez tous les hommes, et le même individu ne peut pas toujours l'exercer également sur tous les objets. L'un a la mémoire des sons et n'a pas celle des lieux, un autre a la mémoire des dates et n'a pas celle des idées , etc. Elle est prodigieuse chez quelques personnes ; souvent alors elle est sans jugement. Certaines mémoires ne peuvent pas reproduire les idées qu'elles ont reçues ; on dirait qu'elles s'y sont embues comme l'encre dans le papier mou. Elle est souvent capricieuse, en rappelant les objets qu'on ne cherche pas, et en refusant ceux qu'on voudrait et qu'elle donnera quand on n'en aura plus besoin. Quelquefois elle s'opiniàtre à ne reproduire qu'un seul objet , qu'on voudrait oublier parce qu'il renouvelle un souvenir pénible. C'est ainsi qu'en rappelant sans cesse la patrie absente, elle
cause la nostalgie.
La mémoire est beaucoup plus grande dans la seconde enfance et dans la jeunesse qu'à toute autre époque de la vie. Ce qu'elle acquiert alors se conserve beaucoup plus longtemps , et se reproduit même dans la vieillesse. Elle s'affaiblit à mesure qu'on avance en âge. Les vieillards n'ont presque plus de mémoire que pour ce qu'ils ont su dans leur jeunesse. Comment se fait-il que cette mémoire, excellente encore pour retenir le passé, soit inhabile à retenir le présent? Comment expliquer cela, s'il n'y a que la matière qui reçoive et qui garde l'impression , elle qui se renouvelle sans cesse?
La mémoire se perd quelquefois partiellement. Les uns oublient les substantifs, les autres les verbes , d'autres la moitié des mots ou leur termi-
son. On observe ces faits dans la vieillesse et quelquefois aussi à la suite de grandes contentions d'esprit. J'ai vu un manufacturier, à la suite d'une attaque d'apoplexie qu'il prit à 55 ans, oublier la langue française qu'il parlait seule depuis l'âge de 8 ans , et ne parler plus que le patois de son pays qu'il avait cessé de parler depuis lors. M. Fourcault a vu un monsieur , âgé de 72 ans , perdre la mémoire des noms dans une attaque. L'évêque Watson oublia le nom de ses enfants , et il pouvait répéter sans faire une faute, une centaine de vers des auteurs qu'il avait appris au collège.
Avec de l'exercice , la mémoire peut devenir plus heureuse et s'accoutumer à reproduire à volonté les objets qu'elle a reçus. L'inaction , autant que l'excès de travail, énerve les forces de la mémoire, ou elle s'use, ou elle ne se développe pas. La rime, la symétrie, les périodes, l'harmonie et surtout l'ordre aident la mémoire, en lui fournissant des points de repos et de comparaison, en simplifiant son travail, et en le facilitant par le plaisir. Un mot, une circonstance , un signe suffisent pour nous rappeler la chose que nous avons oubliée, comme on le fait dans la Mnémotechnique. L'attention , burin de la mémoire, aide puissamment les objets à se graver dans notre esprit. Sans elle peut-être la mémoire serait éternellement une table rase. L'imagination anime et colore les objets et les matériaux que la mémoire tenait casés, immobiles et comme arrêtés. Une mémoire sans imagination est un manuscrit entre les mains de qui ne sait pas lire.
Comment ce phénomène se produit-il? Qu'est-ce qui enregistre les faits, les sensations? Qui est-ce qui va les chercher? Qu'est-ce qui provoque l'acte cérébral qui les reproduit , lorsque tout se tait autour de nous , et que rien de semblable à ce que nous cherchons ne frappe nos sens ? Nous l'ignorons. Nous l'appelons mémoire ; mais le nom n'est pas la cause, et nous ne sommes pas satisfaits complètement quand on nous dit : c'est le principe actif et intelligent. Les psychologistes se sont, en général peu occupés de ce sujet. Aussi leurs travaux ne sont guère plus avancés que le traité d'Aristote. Selon cet auteur, la mémoire est comme une peinture de la sensation conservée dans la partie où elle a été perçue et élaborée. C'est à peu près ce que répète Charles Bonnet, lorsqu'il nous dit « que les objets font sur les fibres du cerveau des impressions durables , que la mémoire ne fait que rappeler. » Cette reproduction de l'image est-elle , comme on l'a dit , une réaction des vestiges de la sensation qui sont demeurés dans le cerveau et qui le font mouvoir comme si l'objet était encore présent? Elle n'est point une faculté distincte, comme le voulait Morgan. Elle n'a point d'organe approprié, comme Gall Ta prétendu , puisqu'elle est une faculté commune à toutes les autres facultés. Par elle nous vivons dans le passé , nous étendons l'horizon de nos connaissances, et nous devançons souvent l'avenir. Aussi rien ne nous donne une plus haute idée du moi intellectuel.
On a voulu distinguer la mémoire de la réminiscence, en faisant de la pre mière la représentation en quelque sorte matérielle d'un objet , et de la se-
PHYSIOLOGIE DU CERVEAl . 45;>
eonde, un souvenir raisonne pour compléter un raisonnement. Aussi la première appartient aux animaux comme à l'homme, et la réminiscence n'appartient qu'à l'homme. On l'a aussi distinguée du souvenir 5 mais l'appréciation de la valeur des mots appartient bien plus à l'étude de la grammaire qu'à celle de la physiologie.
Eu reproduisant les objets , la mémoire nous en représente Y imitation , et elle nous donne la facilité de les imiter comme s'ils étaient présents. Indépendamment des objets absents , notre économie est quelquefois portée à l'imitation de certains actes présents. Ainsi , voir uriner quelqu'un donne l'envie pressante d'en faire autant , surtout lorsqu'il y a de l'urine dans la vessie 5 voir rire quelqu'un, nous porte à rire ; voir pleurer inspire la tristesse et amène les pleurs ; voir faire des grimaces nous porte à faire des grimaces, etc.
L'intelligence ne se borne pas à reproduire , par la mémoire , les objets , tels qu'ils y sont tracés. Souvent elle va plus loin. Elle les embellit , ou bien elle en crée elle-même, et elle s'en fait une image qu'on a comparée à celle des objets extérieurs qui se peignent sur la rétine, d'où est venu le mot imagination. Ces images plus ou moins vraies deviennent à leur tour des sujets sur lesquels le raisonnement s'exerce. Voilà pourquoi l'imagination est si différente suivant les individus ; depuis le lourd manœuvre qui ne connaît que sa pioche ou son rabot, jusqu'au philosophe le plus profond, jusqu'au poète le plus sublime, ou au romancier le plus dévergondé. Bien que l'organisation apparente soit la même, l'exercice et le vocabulaire changent tout. Aussi l'imagination est une de nos plus belles facultés dans le champ des fictions. Elle dépasse la limite des sens , et place l'intelligence sur l'abîme de l'infini. Elle nous dérobe le présent pour nous donner en échange le passé et l'avenir. Tantôt , folle de la maison , elle y met tout sens dessus dessous. Tantôt , esprit élevé, elle enfante des merveilles. Ce sont les écarts auxquels elle donne lieu qui ont, sans doute, porté J.-J. Rousseau à dire que Y homme qui raisonne est un animal dépravé. On a voulu établir deux sortes d'imaginations : 1° imagination du système matériel j 2° imagination de phénomènes et d'événements , selon qu'elle nous dirige sur des phénomènes physiques ou sur les actions des hommes ou des êtres. Elle exerce sur le corps une influence toute puissante. Son empire est si étonnant qu'on l'a vue , tantôt véritable talisman , guérir des maladies jusques-là rebelles à tous les remèdes, et arracher soudain des portes du tombeau des nostalgiques, par exemple ; tantôt frapper de mort l'homme le plus furieux. Reine du système nerveux, elle domine toutes les forces de la sensation. Tantôt elle rend invulnérable au milieu des contagions les plus meurtrières. Tantôt elle transforme en rage une simple morsure, empeste la fièvre la plus bénigne. Par elle l'homme devient un héros sublime 5 par elle il descend au dernier rang d'abjection et de pusillanimité ; par elle encore, il se précipite dans les horreurs formidable^ des enfers avec le Dante ; il s'élance avec Milton dans l'immensité de l'em pyrée, ou bien il parcourt avec délices les palais d'Alcinoiis, Avec cette en
chanteresse unie à l'enthousiasme , tout lui devient facile. Il marche en héros à la conquête du monde, il est porté sur les ailes de la victoire, il affronte les dangers avec intrépidité , il vole au martyre avec joie , il supporte les supplices les plus atroces sans sourciller, sans même éprouver de la douleur. C'est ainsi qu'elle réalise quelquefois ses créations idéales. Mais, à côté des trésors de sa munificence et de ses illusions séduisantes , l'imagination accumule les erreurs , qu'elle entoure d'un prestige si puissant qu'il est bien souvent difficile de les distinguer de la vérité ; et les déceptions les plus cuisantes l'attendent au réveil. L'imagination est en général plus développée chez les hommes de petite taille et dans la jeunesse. Serait-ce, comme on l'a dit, parce que le sang arrive plus facilement et plus vite à l'encéphale ? Combien elle diffère dans chaque individu! Donnez le même travail d'esprit à cent compositeurs, aucun ne le fera de même : chacun lui donnera sa teinte particulière. Notre genre d'éducation vicieuse, au lieu de la corriger et d'en prévenir les écarts comme il le devrait , ne sert le plus souvent qu'à l'égarer davantage . en tordant en tous sens la débile intelligence des enfants, en la repaissant de visions et de chimères. On peut avoir une mémoire immense sans imagination -, mais, sans mémoire, on ne peut avoir une belle imagination.
Du génie.
L'intelligence compose deux sortes d'ouvrages , ceux du simple savoir et ceux du génie. Les premiers sont formés par la juxta-position des idées. Ils sortent de l'intelligence presque tels qu'elle les a reçus du dehors , par une déduction de raisonnements plus ou moins bien enchaînés. Ils sont le résultat des opérations ordinaires de l'esprit. Mais l'œuvre du génie consiste dans la création et dans l'élaboration d'une idée-mère, germe fécondé, imprimant l'unité et la vie , et harmonisant toutes ses parties comme celles d'un être organisé. La création première de l'objet tient à l'imagination ; elle est moulée dans l'âme : son élaboration et sa poursuite caractérisent le génie. Le génie n'est donc pas une simple conception heureuse. Il est le travail incessant qui transforme cette œuvre en science, en doctrine, en méthode. Il devance les ans et les siècles. Il ravit la lumière plutôt que de la recevoir. C'est une inspiration, une illumination dont la voix se fait entendre et obéir. C'est un ascendant invincible qui maîtrise l'homme, l'élève dans les cieux, le fait communiquer avec la cause suprême, et, comme le dit Horace, lui fait frapper les astres de son front sublime La perception ne suffit pas pour faire le génie. Je vois les couleurs et les formes aussi bien que Raphaël, et je n'ai pas pour cela le génie de la peinture. Cependant le génie ne peut pas exister sans la perception. L'enfant et l'idiot voient tomber un corps aussi bien que l'homme de génie. Cependant un Galilée seul en a déduit les lois fécondes de la mécanique ; un Newton seul en a fait l'application au système uni-
versel du monde. Que de nuances , depuis le manouvrier qui vit au jour le jour, jusqu'à l'immensité du génie de Bacon, qui embrasse et coordonne toute l'étendue des connaissances de l'esprit humain , jusqu'à Cuvier , qui crée des mondes nouveaux !
Il faut de la passion pour conduire une œuvre de génie à bien ; il faut une passion de tous les instants et de toute la vie. « Comment avez-vous fait, demandait-on à Newton , pour créer ainsi un monde ? — En y pensant toujours, répondit-il. » C'est ce qui fait qu'un auteur n'a pas craint de confondre le génie avec la patience; ce qui serait une absurdité si l'on prenait le mot à la lettre , car l'homme le plus sot est souvent le plus patient : c'est ce qui fait que la conception la plus belle du génie peut avorter si elle n'est pas élaborée convenablement, si le jugement et le goût ne président pas à sa confection, si l'invention cesse d'être une imitation de la nature ou le choix de faits et d'expériences bien arrangés et bien coordonnés, si l'exécution ne répond pas à la grandeur du sujet.
Le génie n'est pas donné à tout le monde. Il est l'apanage rare de quelques êtres privilégiés. Il ne s'acquiert point, mais l'étude peut le développer et l'accroître, en augmentant , dans le magasin de la mémoire , la masse des connaissances. La mémoire la plus prodigieuse sera impuissante si le fond n'y est pas. Il est rare que le génie soit universel ; presque toujours il est spécial et il ne s'occupe que d'un objet déterminé. L'un excelle sur la physique, un autre sur la philosophie, un autre sur les mathématiques, un autre sur la physiologie, un autre dans la littérature. Souvent le même homme sera un génie sur un point et un idiot sur beaucoup d'autres. Faut-il pour cela distinguer autant d'espèces de génies qu'il y a d'objets différents dont il puisse s'occuper? Ce serait pousser un peu loin les divisions. Il en est une, cependant, que nous ne repousserions pas : c'est celle qui ne ferait que deux sortes de génies, dont l'une ne s'occuperait que des objets scientifiques , et l'autre créerait les chefs-d'œuvre de la littérature. Homère, Virgile, Le Tasse, Corneille, Racine , Bossuet, Molière , La Fontaine sont, à nos yeux, sur la même ligne qu'Hippocrate, Aristote, Descartes, Newton, Buffon , Lavoisier, Cuvier, de Humboldt, etc. Dans les ouvrages de l'art , le génie ne cherche ni à se montrer ni à se cacher -, il est inspiration , illumination soudaine ; il produit le sublime comme le soleil produit la lumière. Sans se montrer, il existe dans les ouvrages des grands maîtres. Sa puissance réside surtout dans l'imagination ; sans imagination , il serait un aigle sans ailes. Dans les sciences, le génie poursuit une découverte avec une persévérance qui lui fait réunir et coordonner les faits et qui, d'inductions en inductions, le conduit à établir une vérité nouvelle ou des aperçus encore ignorés.
Le volume du cerveau est-il l'indice du génie ? Certainement , le cerveau rétréci de l'idiot et celui du Hottentot ne permettent pas d'y trouver jamais le génie. Mais, que d'exceptions! combien de têtes volumineuses ne logent pas des génies, par exemple, celles du Russe, du Kalmouck, du Tartare, etc.!
Si la tète de Cuvier et celle de Dupuytren avaient un développement considérable, celle de Napoléon n'avait que vingt pouces, dix lignes ; celle de Lagrange en avait encore moins. Aussi Desmoulins , Leuret, etc., ont cru pouvoir placer le génie moins dans le développement considérable du cerveau que dans le nombre des circonvolutions. Cependant, de nombreuses exceptions viennent encore se jouer de cette combinaison. L'inégalité entre les deux moitiés de l'encéphale n'y est pas non plus un obstacle. Bichat, de Lalande, Louis XVIII, etc., avaient un coté du cerveau plus resserré que l'autre. En conséquence, ni les proportions relatives entre la masse du cervelet et celle des hémisphères, d'après Leuret ; ni la prédominance de l'encéphale sur la moelle , d'après Sœmmering et Ebel ; ni la quantité des lamelles du cervelet, selon Malacarne, Reil et Tiedemann -, ni les rapports des os de la face avec ceux du crâne ; ni l'angle facial de Camper ; ni tout autre terme de mensuration et de comparaison ne peut fournir de moyens infaillibles et constants pour établir la mesure de l'intelligence et du génie. L'état de sécheresse, de friabilité, de consistance et de mollesse de la pulpe cérébrale ne fournit pas des résultats plus satisfaisants. Serait-ce enfin dans le fluide séreux des ventricules qu'il faudrait, avec Sœmmering, Everard Home, etc. chercher la source du génie ? Pauvre innocent fluide I tu ne te doutes pas du rôle important qu'on te fait jouer.
« Si l'on réfléchit à ce qu'il a fallu d'intelligence et de travail pour découvrir les arts usuels, la fonte des métaux, la mécanique, la navigation , l'astronomie, etc., on reste confondu d'admiration et l'on se demande comment il a pu se trouver des philosophes égarés par l'esprit de système, au point de comparer l'homme à cette classe d'êtres dépourvus de raison qui, depuis la création jusqu'à nous, n'ont rien inventé, rien changé à leurs premières habitudes, à leurs instincts , et qui transmettent dans la suite des siècles leur uniforme vie et leur éternelle immobilité. » (Foissac.)
L'homme de génie, tout entier à la passion qui le dévore, lui consacre toutes ses heures et le jour et le nuit. Ce travail de l'intelligence nuit à l'économie en concentrant tout sur un organe, en empêchant l'exercice musculaire, qui est le contrepoids de l'exercice intellectuel, en faisant taire souvent le besoin de prendre de la nourriture. Alors la santé s'affaiblit , et bien souvent une découverte , poursuivie avec l'ardeur qu'elle exige , a coûté bien cher à son auteur. De plus, une occupation semblable absorbe tous les instants. Il n'en reste plus pour la fortune, et le génie conduit souvent à la misère, et la fortune vend ce qu'on croit qu'elle donne. De cette gêne pécuniaire naît bien souvent le chagrin , la tristesse , la mélancolie. Quelquefois aussi le génie est le compagnon de celle-ci 5 il semble même en être le produit. Lucrèce composa son beau poème dans l'intervalle de sa frénésie. Le génie du Tasse ne se révéla jamais plus brillant que dans ses accès de démence. Gilbert composa ses plus belles strophes pendant les angoisses de sa raison défaillante. Lorry cite plusieurs faits d'exaltation du génie pendant les
accès de mélancolie. Déjà Platon avait dit qu'on ne pouvait pas être bon poète sans un peu de folie. Cicéron le pensait aussi.
A coté du génie nous plaçons Y extase , et cependant une différence immense les sépare. L'un est un travail incessant qui crée, l'autre est une contemplation passive qui ne fait rien. L'extase est une exaltation morale des sens qui, fixant l'attention sur des objets abstraits, insaisissables et exclusifs, occupe et absorbe toutes les facultés de l'âme et rend le corps insensible aux besoins physiques et à la douleur. Elle tend et déploie tous les ressorts de l'imagination, produit l'illuminisme, le sommeil magnétique, les miracles du cimetière Saint-Médard, et épand la maladie contagieuse des superstitions . Elle provoque un état de veille qui , en isolant le corps de tout ce qui l'entoure, le transporte dans des régions de jouissances indicibles et provoque toutes les hallucinations, tous les transports les plus en harmonie avec l'objet de cette occupation de notre esprit. De façon que , le jour comme la nuit, dans la veille comme dans le sommeil, la vie entière est plongée dans ce ravissement tyrannique.
Beaucoup d'actes instinctifs ayant paru dépendre de l'organe de l'intelligence, ont porté les physiologistes à comprendre tous les instincts au nombre des fonctions de l'encéphale. Mais comme il y a beaucoup aussi d'actes instinctifs qui ne dépendent point du domaine cérébro-spinal , il en résulte une difficulté qui a causé beaucoup d'hésitation et de confusion. Nous avons pensé ne devoir examiner cette question que lorsque nous aurons terminé l'étude de toutes les fonctions , parce qu'alors seulement nous pourrons l'envisager par toutes ses faces , toutes les fonctions y apportant une coopération qui ne pourra être bien comprise qu'alors. Là nous verrons pourquoi et comment l'instinct exerce son influence sur le sens intime, pourquoi et comment celuici influence l'instinct, pourquoi et comment l'instinct est quelquefois exclusivement dépendant de la vie ganglionnaire. Nous y trouverons la cause et l'explication de ces actes intérieurs et mystérieux , de ces sensations spéciales qui se réveillent sous certaines influences et qui opèrent dans les actes des organes des modifications plus ou moins prononcées.
Toutes les facultés intellectuelles vont, en dernière analyse , aboutir à un lien commun : toutes émanent de ce lien, qui les perçoit et les élabore et surtout qui les harmonise de manière à ce que tout s'enchaîne et se succède avec ordre, précision et régularité, sans confusion, sans, trouble de manière à former ce moi physiologique qui domine tout. Qu'est-ce que c'est que ce lien. En quoi consiste-il? où réside-t-il, comment agit-il? On l'a appelé âme intellect, intelligence, sens intime. Nous ne répondrons à aucune des questions que nous nous sommes proposées, parce que la plupart seront traitées à mesure que nous avancerons, parce que surtout nous nous sommes proposé d'exposer la science et non de propager des croyances et des hypothèses. Disons seulement que, pour que nous ayons simultanément conscience de deux sensations opposées, ainsi qu'il arrive souvent, il faut bien un centre commun de perception, un sens intime.
De V entendement.
C'est l'exercice des différents actes de l'intelligence qui caractérise Yentendement humain ou l'ensemble des facultés intellectuelles , sujet sublime et profond sur lequel se sont exercés les plus grands philosophesdket dont ils n'ont cessé d'hérisser l'étude de difficultés et d'erreurs. La plupart ont voulu séparer ces facultés de l'organe par lequel elles se manifestent , pour leur donner une existence à elles, une vie indépendante. D'autres, ne voulant pas faire deux hommes de l'homme unique, ont pris le contrepied de cette opinion. Ils ont voulu ne voir que la fonction d'un organe. Les uns et les autres se sont éloignés de la vérité, parce qu'ils ont été ou trop spiritualistes ou trop matérialistes. Ils n'ont pas assez tenu compte de la nécessité de la réunion de ces deux objets pour constituer le véritable entendement , pour en faire une étude vraie et complète. Ils n'ont vu qu'une moitié de l'homme au lieu de voir l'homme tout entier. Aussi on a multiplié à l'infini le nombre des facultés intellectuelles, dédale où se sont exercés tant de penseurs sublimes, depuis Aristote et Platon jusqu'à Bacon, Descartes, Leibnitz, Locke, Gondillac, Cabanis, Kant et MM. Cousin, Laromiguière, etc. Il ne nous appartient pas d'aller nous fourvoyer dans ces routes ténébreuses. D'ailleurs , c'est un ouvrage de physiologie que nous faisons , et de semblables recherches y seraient déplacées. Cependant nous croyons, avec Diderot , que le médecin est seul apte à écrire de la métaphysique. Aussi nous n'essayerons point de décider s'il y a quatre facultés seulement, comme on l'admet plus généralement ; s'il y en a huit, comme le veut Condillac, qui divise l'intelligence en entendement et en volonté -, si l'entendement est une faculté , si l'attention et la réflexion sont des facultés ; si, comme le voulait Vauvenargues , imaginer, réfléchir, se ressouvenir forment toute la pensée ; si tout provient de l'attention, comme le veut M. de Laromiguière ; ou de la sensation transformée en entendement et en volonté, comme le prétend Condillac. Nous ne nous plongerons point dans les profondeurs obscures du kantisme allemand, ni dans les distinctions subtiles du nominalisme et du réalisme, etc. : toutes ces différences viennent de ce qu'il y a entre elles une connexité si grande, que bien souvent elles paraissent se confondre ou émaner les unes des autres. Bien souvent aussi elles dépendent du point de départ où l'on s'est placé ou de l'importance plus ou moins grande qu'on donne à l'une plutôt qu'à l'autre. De façon que ces distinctions, qu'on peut trouver oiseuses , pourraient facilement être ramenées à une manière de voir plus uniforme, plus identique.
L'entendement nous enseigne comment un jugement produit un autre jugement ; comment l'imagination, la mémoire, etc., s'affilient pour donner lieu à d'autres jugements sans l'intervention d'une perception présente. Par une subtilité dans laquelle il nous répugne de nous engager , quelques psychologues ont voulu distinguer l'entendement de l'intellect. Ils n'ont fait de
l'entendement que le réceptacle commun «les sensations , et ils ont attribué à l'intellect seul leur compréhension et la faculté active qui pèse , compare, juge et choisit, entre plusieurs idées, celle qui est la meilleure.
Deux sectes célèbres se partagent le domaine de la psychologie. L'une remonte à Platon et admet les idées innées. L'autre reconnaît Aristote pour chef et professe que tout ce qui est produit par l'intelligence dépend des impressions reçues par les sens , d'après ce fameux adage : iVtï est in intellectu , quin prius fuit in sensu. C'est la table rase de Locke. Ce qui a fait dire à un philosophe moderne : Sentir, c'est penser \ sentir , c'est juger. S'il en était ainsi, tout homme bien organisé pourrait devenir un Newton, un Cuvier par sa volonté , et il serait bien coupable celui qui ne développerait pas son génie. Mais il n'en est pas ainsi. On voit des vocations et des aptitudes bien différentes et même bien opposées , chez les individus en apparence les plus semblables. Chacun a sa dose et sa forme d'intelligence : Tôt capita, tôt sensus.
Les deux sectes ont compté des philosophes également célèbres. D'une part, on rencontre Pythagore et Platon , Descartes, Leibnitz, Malebranche, Pascal, Royer-Collard, Cousin, l'idéalisme de Berkeley, le naturalisme de Kant. D'autre part , on traite de vaines subtilités et de rêveries seholastiquesles travaux de ces grands esprits, on se jette dans la science des sensations, qui paraît plus à la portée de l'intelligence humaine; on y trouve Aristote, Origène, Locke, Condillac, Darwin, Cabanis , Morgan , Destutt-Tracy, Virey, Broussais et toute la secte du sensualisme moderne , qui se confond presque avec la physiologie. C'est à concilier ces deux manières de voir que tendent la plupart des travaux modernes sur l'idéologie. Si les sensations nous donnent la raison d'un grand nombre d'idées , il n'en est pas toujours ainsi. « Car, dit M. Cousin, parmi les notions que nous fournit la raison, il en est dont les caractères sont inconciliables avec ceux des phénomènes sensibles , par exemple, les notions de cause, de substance, de temps, d'espace, d'unité, etc. Qu'on tourmente autant qu'on voudra la sensation, qu'on la soumette aux plus subtiles métamorphoses , on n'en tirera jamais le caractère d'universalité et de nécessité dont ces notions et plusieurs autres sont incontestablement marquées. Les notions du beau et du bien sont dans le même cas , et arrachent par conséquent l'art et la morale à l'origine et aux limites que la philosophie exclusive de la sensation leur imposait, et les placent, avec la métaphysique, dans une sphère supérieure et indépendante qui toutefois fait partie de la conscience et tombe par conséquent sous l'observation. » S'il est vrai que nous tenions tout de la sensation , qui lui a appris ce qu'elle enseigne? ou bien s'est-elle enseignée elle-même? Il y aurait donc en elle science d'enseignement et de compréhension -, il y aurait intelligence !
Il est donc important de distinguer dans toute sensation une partie représentative et une partie affective. Ces deux parties de la sensation sont en
nous distinctes et inséparables, comme l'intelligence et la sensibilité , elles ont, comme celles-ci, des lois indépendantes, mais qui ont leurs rapports secrets et leur harmonie. Les sens ne sont que les instruments extérieurs de l'intelligence. La perte d'un ou de plusieurs d'entr'eux n'entraîne pas la perte de l'intelligence. S'ils étaient l'origine exclusive des facultés intellectuelles , s'ils les présentaient comme le produit net de la sensation , la plupart des animaux seraient plus intelligents que l'homme , parce qu'ils ont des sens plus délicats et bien supérieurs. Si, surtout, comme le voulait Helvétius , la main de l'homme était la cause de sa supériorité intellectuelle , le singe lui serait bien supérieur, car il a quatre mains. Le sauvage de l'Aveyron n'a jamais pu faire qu'un idiot, malgré la perfection des sens. Si les sensualistes observent trop, s'occupent trop de la matière et ne réfléchissent pas assez, les idéologistes, au contraire, réfléchissent trop , ne se livrent pas suffisamment à l'observation et se perdent quelquefois dans des abstractions obscures à force d'être profondes. « Le sentir nuit au penser, a dit un philosophe moderne, il animalise. »
On doit aussi distinguer les facultés innées des idées innées. Les premières préexistent à l'exercice des sens, et supposent seulement des conditions organiques convenables. Nous ne nous plongerons pas dans l'idée abstraite des idées innées. Nous n'irons pas chercher, jusque dans le fœtus, s'il y a possibilité ou non de ces idées , ni par quels organes internes et externes elles peuvent se développer. Tout deviendrait objet d'interprétations , que chacun peut soumettre à son jugement, pour leur donner la signification qui convient à sa croyance. Nous ne regarderons même pas comme idées les mouvements instinctifs que fait l'enfant nouveau-né pour saisir la mamelle et exercer la succion, ni beaucoup d'autres déterminations instinctives qui appartiennent à la vie de conservation. Ces actes sont communs à l'homme et aux animaux : ils n'exigent pas la coopération de l'intelligence ; ils appartiennent à ces synergies nombreuses et variées qui s'exécutent à notre insu , et qui convergent vers un but en rapport avec le genre de besoin ou avec la nature de l'impulsion première. Ces sensations intérieures se modifient par l'action du cerveau, et elles donnent naissance à des idées nouvelles. De là un caractère intellectuel pour certains instincts que l'intelligence peut modifier ou même anéantir, ou qu'elle peut associer et combiner avec d'autres idées.
D'après toutes ces considérations, on voit qu'une classification est d'autant plus difficile, que toutes les facultés intellectuelles ne peuvent pas être séparées. Il en est de bien essentielles qui semblent appartenir à une foule d'autres facultés spéciales. Ainsi l'imagination, l'attention, l'analyse, l'invention, le jugement, etc., appartiennent également à la musique, à la peinture , à la poésie, à l'éloquence, à toutes les sciences. Pour toutes ces choses , il faut de l'imagination , de l'attention , du génie, etc. C'est dans ce sens probablement que l'école moderne et Hutchinson ont reconnu un sens moral intime dont nous ne nous occuperons pas.
La raison s'établit et sur les connaissances que les sens et l'expérience
nous ont fait acquérir et sur les méditations dont elles ont été l'objet : voilà pourquoi l'animal ne peut jamais avoir la raison. Il ne lui est pas permis de l'acquérir par la méditation qui lui manque, et qui est l'arsenal où travaillent les outils de rame. Aussi est-elle regardée par Marc-Aurèle comme une émanation de Dieu même. C'est ainsi qu'elle s'appuie sur la conscience qui, ellemême, se présente sous deux aspects, car il y a une conscience relative aux objets des sens, et une conscience relative aux seules opérations du sens intime, aux idées du rationalisme. La première appartient aux animaux comme à l'homme, mais la dernière est l'apanage de l'homme seul.
Variations des fonctions intellectuelles.
Les facultés intellectuelles peuvent présenter de grandes inégalités dans leur développement, suivant qu'on a exercé l'une plus que l'autre. Le plus souvent , pourtant , elles se prêtent un secours mutuel , de telle sorte qu'il leur est difficile de parvenir isolément à de grands résultats. C'est surtout dans les travaux élevés de l'intelligence que cette solidarité s'observe. Alors l'imagination n'est pas seulement une mémoire plus fidèle, mais une mémoire aidée du raisonnement et d'une activité particulière de l'esprit, qui fait créer des tableaux dont on trouve les éléments dans la nature , ou qui établit la liaison des effets à leurs causes. Il serait beau de suivre les progrès de l'esprit humain à travers les siècles. Cette étude serait de la plus haute importance. Nous verrions comment l'imagination a prédominé dans l'origine des sociétés, comment le raisonnement est venu se joindre à elle peu à peu et de plus en plus dans les sociétés plus avancées, comment enfin il est resté seul ou presque seul dans la composition des travaux scientifiques modernes. Il est nécessaire, cependant, qu'il y ait toujours équilibre entre ces deux facultés, pour que l'œuvre qu'elles produisent soit parfaite ou tout au moins convenable.
Les nuances intellectuelles sont infinies selon les individus. Tel ne peut soutenir son attention dans les études mathématiques , les sciences agricoles et les arts mécaniques, qui s'appesantira sans effort sur les lois abstraites du monde intellectuel et moral. Celui-ci , naturellement adonné aux phénomènes physiques, ne pourra s'occuper longtemps de la philosophie proprement dite. Un autre ne prêtera qu'une faible attention à la musique, à la peinture, et se livrera aux recherches les plus abstraites dans l'étude des langues. D'autres sont assez pauvrement dotés : ils ne peuvent s'arrêter à rien ; ils flottent d'objets en objets et sont les jouets éternels des impressions extérieures. Quelques autres, au contraire, ont une aptitude qui leur fait embrasser une multitude d'objets et pénétrer avec un égal succès les sciences naturelles et la philosophie abstraite. Ces derniers sont rares : cependant il en existe ; témoin Aristote, Bacon, Descartes, Newton , Voltaire. La raison de ces différences ? Spiritus fiai uhi mit.
L'exercice de l'esprit est utile à la vie du corps, surtout chez les personnes qui sont douées d'une grande aptitude. C'est ce qui fait trouver un sens profond dans ce mot d'une femme d'esprit : On meurt de bêtise.
Quelques individus n'ont de l'intelligence que par intermittence ou périodiquement, à certaines saisons, à certains vents, à certaines époques diurnes, et même dans certaines positions : les uns au printemps, les autres en été, les autres en automne -, les uns, le matin, les autres, le soir -, les uns couchés, les autres levés. Hors de la composition, le Tasse tombait dans une imbécillité, dans laquelle il méconnaissait jusqu'à ses immortels ouvrages.
Les nuances de l'intelligence sont immenses, non seulement selon les individus, mais selon les pays, suivant leur degré et leur forme de civilisation. L'homme a passé progressivement de l'état sauvage à l'état civilisé. Mille circonstances dépendantes ou des localités ou des grands meneurs, ont causé les différences qui caractérisent chaque peuple. On a essayé d'en dresser une échelle. La chose est-elle possible? Nous laissons ce sujet de haute philosophie politique.
Des différentes influences exercées sur les fonctions intellectuelles.
Ces influences sont nombreuses ; on pourrait en faire autant d'espèces qu'il y a de modes d'actions différents. On pourrait, en conséquence, faire des influences physiologiques, hygiéniques , thérapeutiques, physiques, chimiques, etc. Cette étude serait sans doute piquante et instructive, mais elle serait beaucoup trop longue dans un ouvrage élémentaire. Nous nous bornerons à en signaler quelques traits principaux ; cela suffira pour nous en faire comprendre toute la portée.
L'influence qu'exercent les sensations et les autres actes de la vie cérébrale, est si grande, qu'elles ont été regardées comme le moteur et la source de toutes nos idées, ce qu'Aristote, dans son Axiome , et Condillac, dans sa Statue, ont consacré d'une manière fort remarquable. Il est même quelques influences cérébrales , plus immatérielles encore , et qui tiennent à l'intelligence elle-même et au moral. Ainsi, la curiosité, cette stimulation interne qui constitue le besoin d'alimenter notre intelligence et d'exercer notre activité cérébrale, nous fait chercher les impressions extérieures par les moyens convenables 5 et, suivant la nature du désir qu'elle entretient, elle provoque des nuances intellectuelles. Aussi, elle varie singulièrement suivant l'âge, le sexe et les constitutions.
Parmi les fonctions ganglionnaires, nous savons quelle influence directe la circulation exerce sur les fonctions cérébrales et intellectuelles. Disons aussi que cette influence apporte de grandes modifications suivant l'état de la circulation et les caractères du sang. Les différences que présentent, sous ce rapport, le tempérament sanguin et le tempérament lymphatique, sont assez
connues. On sait aussi tout ce qu'exerce d'influence la plus ou moins grande quantité de sang qui arrive à l'encéphale. Si nous prenons les autres fonctions intérieures , nous ne trouverons pas une moins grande influence de la part de chacune d'elles. Qui ne sait tout ce qu'opère de bien et de mal sur l'intelligence , une bonne ou une mauvaise digestion, certains aliments et certaines boissons ? Qui ne sait l'influence qu'elle reçoit de la liberté du ventre ou de la constipation ? Qui n'a pas connu l^empire despotique des organes génitaux sur les facultés intellectuelles ? C'est cet empire, c'est cette tyrannie des organes intérieurs qu'avaient déjà bien connu les anciens, et que semblent presque méconnaître les modernes, que nous regardons comme un des plus puissants liens entre les deux vies cérébrale et ganglionnaire.
Les influences hygiéniques ne sont pas moins importantes. En tête nous plaçons l'influence de l'éducation -, nous connaissons tout son pouvoir sur le développement des facultés intellectuelles et sur leur direction. Combien elle a fait de penseurs profonds, de savants distingués ! Labor omnia vincit improbus.
Le genre de nourriture a, de tout temps, été signalé comme un des modificateurs les plus puissants des facultés intellectuelles, non seulement chez les individus, mais encore chez les peuples et suivant les localités.
Nous n'en finirions pas si nous voulions examiner toutes les influences et des climats, et des saisons, et des professions, et des habitudes, et des passions.
Le médecin sait mieux que personne tout ce que les médicaments produisent d'influence passagère ou durable sur les fonctions intellectuelles ; il est inutile de les énumérer. On a essayé, en outre, différents agents physiques et chimiques 5 on n'a rien obtenu de satisfaisant. L'électricité ellemême n'a rien opéré qui mérite de fixer l'attention. Les substances blanche et grise , les lobes, le cervelet, tout a été muet. Jamais on n'est parvenu à changer la volonté, à faire naître ou à modifier une faculté ; jamais non plus, elle n'a fait trouver à quel point correspondait chaque faculté.
Rien ne modifie plus les facultés intellectuelles que les maladies. Non seulement les maladies cérébrales les modifient en les exaltant, en les affaiblissant ou en les pervertissant ; mais les maladies générales de l'économie et les maladies spéciales de chaque organe, les modifient aussi plus ou moins profondément. Le plus souvent, ces modifications ne sont que passagères, et elles se dissipent avec l'affection qui les a produites. Quelquefois cependant, elles sont durables. On a même vu des accidents faire développer des facultés qui étaient peu marquées chez certains sujets. Un jeurte moine, d'esprit très-borné, tombe sur la tête et devient un des hommes les plus savants de son siècle. Clément VI doit sa mémoire prodigieuse à une blessure qu'il se fait à la tête.
L'exercice est nécessaire au développement et à l'entretien des facultés intellectuelles : mais il ne faut jamais le pousser trop loin ; il les épuiserait, t. 1. 30
et elles tomberaient dans un état d'apathie déplorable. Il ne faut pas non plus les faire développer trop tôt : un enfant dont on exerce trop tôt les facultés, dont on fait un petit savant imberbe, ou succombe à la peine, ou reste ensuite en arrière. On connaît ce vieil adage : Cet enfant ne vivra pa*? i! a trop d'esprit.
§ 3. Actes moraux.
Nous séparons complètement le moral de l'intelligence. C'est le seul moyeu d'éviter ces longs débats qui n'ont cessé d'agiter les philosophes, et d'expli quer cet antagonisme qui démontre deux hommes dans le même homme. Ce ne sont plus des opérations actives de l'intelligence qui nous font apprendre à connaître les choses, et qui nous font agir sur elle. Ce sont des actes en quelque sorte passifs, et qui, pour avoir lieu, n'ont pas besoin de l'attention ni de la volonté -7 ce sont les penchants, les affections ou sentiments, et les passions.
On ne s'est jamais bien entendu sur la véritable signification des penchant* et sur leur restriction. Le plus souvent, on les a confondus avec les instincts ou avec les appétits, ainsi qu'on peut le voir encore dans la division qu'a proposée Lamarck : 1° Penchant à la conservation de son être ; 2° à l'indépendance, ardent amour de la liberté individuelle -, 3° de l'intérêt personnel qui consiste à se préférer aux autres ; 4° à la domination i 5° à la recherche du bien-être ; 6° de l'horreur pour l'anéantissement de son être. Les penchants sont tout simplement des inclinations que nous apportons en naissant. Ils se développent avec nous ; il y en a de bons et de mauvais. Des hommes sont naturellement sobres, chastes, affectueux, doux, modestes, caressants, généreux, cléments, courageux, laborieux, honnêtes, pieux, amis de la vérité et de la vertu. D'autres sont naturellement intempérants, libidineux , méchants, avares, timides, lâches, arrogants, irascibles, vindicatifs, irréligieux, ennemis de tout ce qui est bien, voués au mensonge et à l'ignominie. Les penchants sont ou naturels ou factices. Les premiers dépendent de notre organisation ; ainsi, le penchant à l'amour prend sa source dans une conformation et une activité particulière de l'appareil génital. Nous en subissons les conséquences, et ils nous conduisent souvent aux passions, à moins qu'on ne les fasse taire par l'éducation ou par une forte volonté. Les factices sont créés par les rapports sociaux, par les sentiments que nous adoptons, par les habitudes que nous contractons.
Les affections sont des sentiments que nous inspirent les personnes, les êtres vivants, et même tous les objets ; aussi, elles sont fondées sur nos sensations de plaisir ou de douleur. L'intelligence ne donne point les senti ments, et les sentiments ne donnent point l'intelligence ; ce sont deux ordres vie facilités tout à fait différents. On peut avoir beaucoup d'intelligence et
peu de sentiments ; on peut avoir beaucoup de sensibilité, beaucoup d'âme, et avec cela n'avoir pas le sens commun. L'intelligence ne ressemble point aux sentiments, les sentiments ne ressemblent point à l'intelligence ; ils en sont même tout à fait distincts et indépendants. Les sentiments diffèrent aussi essentiellement des penchants. Ceux-ci tiennent à l'organisation et sont durables ; ceux-là sont acquis et ordinairement doux et passagers. Les penchants et les sentiments ne sont pas les mêmes chez tout le monde ; souvent l'un prédomine, et les autres sont subordonnés, de façon qu'il y a rarement équilibre. Nous ne naissons pas avec une égale aptitude au bien comme au mal. Il y a des privilégiés dans Tordre moral comme dans l'ordre physique et intellectuel :
Chassez le naturel, il revient au galop.
Des passions.
Les passions sont des sentiments violents, impérieux, plus ou moins persévérants , qui subjuguent notre intelligence , en deviennent les tyrans , servent de mobiles à presque toutes nos actions, et menacent plus ou moins l'intégrité de nos organes. Leur dénomination vient du latin patior , je souffre, ou plus généralement, je sens : c'est-à-dire, j'éprouve du plaisir ou de la douleur. Elles sont donc fondées sur le plaisir ou la douleur, premier terme de division ; ainsi, l'amour et la haine constituent le fond de toutes nos passions. L'amour est le désir de posséder 5 la haine, le désir d'éloigner. L'amour correspond à la joie, il épanouit ; la haine correspond à la douleur, elle concentre. Ce sont là les passions primitives ; on les trouve dans l'état de nature 5 mais il en est beaucoup qui sont secondaires, qu'on ne trouve pas dans l'état de nature, et qui sont très-multipliées dans l'état social. On n'a pas toujours admis le même nombre de passions \ il a beaucoup varié selon la manière d'envisager des philosophes. Les stoïciens les faisaient provenir de quatre sources : le plaisir et la joie, la tristesse et la crainte. Les Epicuriens n'en comptaient que trois principales : la joie , la douleur et le désir. Aristote en reconnaissait huit. Descartes en admettait six primitives : l'admiration, l'amour, la haine, le désir, la joie et la tristesse. D'autres les ont fait dériver de la sympathie et de l'antipathie. M. Gerdy en a fait treize groupes. M. Dépierris trouve trois sujets de passions chez l'homme : le centre rationnel, le centre digestif, le centre génital ; et trois objets de passions pour chaque centre. Il subdivise ensuite ces trois objets chacun en trois autres, ce qui fait neuf. Il admet des formes infinies qu'il réduit à trois fondamentales : l'amour, la haine, l'indifférence. Il leur trouve ensuite trois degrés à chacune, et il fait dépendre de leur privation les aberrations qui en sont la conséquence. « Le savant, dit-il, se passionne pour le vrai, pour Faction de penser, pour les idées qui en résultent. Le sensualiste se passionne
iG8 SYSTÈME NERVEUX CÉRÉBRAL.
pour l'aliment, pour l'action de manger, et pour le corps qui en provient. Enfin, qui ne sait que l'homme se passionne pour la femme, pour le rapprochement sexuel en lui-même, ou pour l'enfant qui en est le produit. » Ce qui donne ses trois sujets et neuf objets.
La plupart des physiologistes modernes, ayant égard surtout à l'effet que produisent les passions dans l'économie, les partagent, comme l'avait fait Galien, en deux classes : celles qui produisent un mouvement du centre à la circonférence , qui épanouissent et exaltent les forces vitales ; et celles qui opèrent un mouvement de la circonférence au centre, qui concentrent et oppriment les forces. Celles-ci comprennent la crainte, la tristesse, le chagrin, la haine , la peur , et toutes les passions débilitantes. Aux premières appartiennent les passions opposées, l'admiration, la joie, le courage, l'amour, la colère.
La cause de ces différences vient de ce que les philosophes sont presque toujours partis de points différents -, dès lors ils n'ont pas dû voir de la même manière j dès lors, les passions ne se sont pas présentées les mêmes ni dans le même nombre. Ainsi, il en est qui ont voulu trop rapporter toutes les passions à l'intelligence, parce qu'il y a, pour la plupart, une liaison intime entre elles ; ainsi, nous voyons bien des fois l'amitié, la bienfaisance, qui sont des vertus, figurer parmi les passions -, l'orgueil, l'émulation, l'ambition, l'honneur, la vanité, simples modifications de l'amour-propre, grossir aussi le nombre des passions. Devons-nous considérer comme des passions l'amour de l'ordre, de la sagesse , l'impassibilité dans les souffrances, les revers, les injustices, les oppressions , les pertes, etc. ; le respect pour les institutions publiques, les autorités, les lois, la morale, la religion, la pratique des vertus qui caractérisent le vrai philosophe ? Ce ne sont point là de véritables passions. Ces mouvements intérieurs ne sont qu'une association d'un ordre d'idées particulières, étrangères à l'organisation, et le résultat de notre sociabilité. Ce n'était point une passion non plus qu'avait cet officier prussien qui ne pouvait voir une femme, un chien ou un dé sans être agité convulsivement. Il en est de même de ceux qui ne peuvent voir une souris, un serpent, ou sentir certaines odeurs. L'ennui n'est pas non plus une passion ; il est le résultat d'un défaut d'excitation morale habituelle, ou de la prolongation d'une sensation monotone quelconque, lecture, conversation, etc.
Ce qui peut seul accorder les opinions, c'est de reconnaître la vérité partout où elle est, et de ne pas s'attacher à un point unique pour le généraliser. Nous voyons que les passions nous viennent de trois sources bien distinctes : les unes de l'intelligence, les autres des sensations, et un grand nombre des besoins organiques. Nous voyons en même temps qu'un grand nombre empruntent leur origine à plusieurs sources, et sont ainsi mixtes. D'après cette manière de voir, il nous serait facile d'établir une classification qui offrirait l'avantage d'indiquer de suite la source de son développement. Nous aurions, en conséquence, quatre ordres de passions : passions intellectuelles, passions sensoriales, passions organiques, et passions mixtes. Aux premières
appartiendraient la colère, la jalousie, le chagrin, la crainte, la frayeur, la terreur, le désespoir, la haine, l'aversion, l'affliction, la pitié, l'admiration, l'étude. Dans les passions sensoriales seraient comprises les passions de la peinture et de la musique, la gourmandise, l'ivrognerie, la douleur. L'amour surtout serait du domaine des passions organiques, à cause de sa dépendance de l'appareil génital. Quant aux passions mixtes , toutes ou presque toutes s'y rapporteraient : car il n'en est pas qui reposent exclusivement sur l'intelligence, ou sur les sens, ou sur les appareils organiques. Toujours il y a coopération de ces trois sources de passions ; ainsi, il n'y a pas de passion sans perception ; il y a donc à la fois action des sens et opération cérébrale. Les passions les plus intellectuelles seraient bientôt nulles si elles n'étaient suscitées et fomentées par les sensations internes ou externes. La colère même est provoquée ou entretenue par la vue ou la présence d'objets qui déplaisent. La passion de la musique nécessite la coopération de l'organe intellectuel ; il en est de même de l'amour. La gourmandise, l'ivrognerie associent au sens du goût la participation de l'estomac. Ici, comme partout, nous trouvons cette liaison, cette association solidaire de l'économie, qui ne permet guère de les séparer pour établir des classifications bien précises. Voilà pourquoi toutes celles qui ont été proposées ont péché par quelque endroit.
Quoique l'organe de l'intelligence intervienne dans toutes les passions , elles ne dérivent cependant pas de l'intelligence : elles la bouleversent même, et l'obscurcissent. Elles combattent sa volonté et souvent la renversent. De là cette vérité banale qu'il y a lutte entre l'esprit et le cœur , ou que nous voyons le bien et faisons le mal. Nos passions reçoivent des viscères une influence dont on n'a pas peut-être toujours assez tenu compte. La plupart, en effet, sont fondées sur nos besoins ou sur nos instincts. Cette influence est si grande qu'elle a souvent donné le change sur le véritable siège de la passion et qu'elle l'a fait placer dans les viscères eux-mêmes. Ainsi , a-t-on dit , la passion de l'amour s'éteint avec la jouissance. Or, les seules vésicules séminales se sont vidées. Ce raisonnement est erroné : car la liqueur séminale est le stimulant et non la passion. La passion n'est pas seulement le besoin de la satisfaction charnelle. Cette influence ne doit jamais être perdue de vue par le médecin praticien , lorsqu'il se propose d'employer une médication active. Hoffmann l'avait bien compris , lorsqu'il écrivit sa dissertation : De Medicina cmetica et pur gante post iram , veneno.
Les passions diffèrent chez les différentes personnes. Chacune a la sienne. Il est rare que le même individu soit en proie à plusieurs passions à la fois et au même degré. L'un est sujet à la colère, l'autre est dévoré par l'ambition , d'autres sacrifient tout aux passions sensuelles. Quelquefois on voit les passions se succéder et se remplacer. C'est même dans cette substitution qu'on a cherché le meilleur remède contre celle qu'on voulait combattre. On a pensé qu'une passion nouvelle chasserait l'ancienne. Certaines passions semblent aussi être le privilège de certains tempéraments , ainsi la colère el
les passions intellectuelles sont plus communes sur le nerveux que sur le lymphatique. L'ambition dévore le bilieux. Les passions sensuelles et organiques semblent être l'apanage plus spécial des tempéraments sanguins. Les passions ne sont pas non plus les mêmes chez les sexes différents. La plupart des passions intellectuelles sont étrangères à la femme. L'amour et toutes les passions affectives sont dominantes chez elle. »
Elles varient beaucoup aussi selon l'âge. A mesure qu'on avance dans la vie les passions se succèdent. Quoiqu'on puisse quelquefois deviner l'homme dans l'enfant, celui-ci est le plus souvent exempt du tribut que leur payent les autres âges. Dans la jeunesse régnent les passions expansives , celles qui se répandent du centre à la circonférence, l'amour, lâchasse. Dans l'âge mûr on voit, au contraire , les passions qui déterminent les mouvements concentriques, ou qui vont de la circonférence au centre : l'ambition , les chagrins , la jalousie. Chez le vieillard il ne reste plus que les passions sensuelles du goût : les autres passions s'éteignent ou doivent s'éteindre. Il serait même dangereux de conserver les goûts de la jeunesse, quand on n'en a plus la vigueur. Quand une passion a existé , la vue ou le souvenir de l'objet qui l'avait provoquée suffit pour la réveiller, ainsi que nous en trouvons un exemple mémorable dans l'effet que produisit sur Héloïse la lettre fameuse d'Abeilard.
Tous les auteurs se sont beaucoup occupés de chercher le siège des passions. Leurs opinions sont innombrables. Il faudrait des volumes pour les exposer toutes. Les uns avec Descartes, Muller , Gall , Georget, les ont placées dans le cerveau. Les autres avec les anciens et surtout Vanhelmont , Malebranche, Buffon , Lacaze, etc., ont établi leur siège dans le centre phénique et dans différents viscères : Splene rident, felle irascuntur, jecore amant, pulmone jactantur, corde sapiunt, etc., a-t-on dit. Bichat, et après lui Virey ont cru que le nerf grand sympathique jouait le rôle le plus grand et en était par conséquent le siège. L'examen de ces opinions ne doit pas nous occuper. Aussi nous nous rangeons simplement à celle de Gall et de Georget et nous regardons le cerveau comme le siège et l'organe des passions. Nous nous fondons pour cela sur la diminution des passions à mesure que l'encéphale disparaît, ou que ses attributions s'effacent. C'est toujours par les sens ou internes ou externes que les passions prennent naissance. Or l'on ne peut pas dire que le sens soit le siège de la passion : car il peut être détruit et la' passion survit. La sensation a mis en jeu l'organe de l'intelligence ; là s'est^ borné son rôle. Si nous voulons aller plus loin et chercher quel est le point du cerveau qui est le siège des passions et celui qui est le siège de chaque passion, nous retomberons dans le vague et les suppositions que nous nous interdisons parce que nous n'avons pas vu que la doctrine de Gall fût admissible.
Les effets des passions ont été beaucoup étudiés. Ils ne sont pas les mêmes. Chacune a les siens. Us ne se passent pas non plus dans le même organe. Il semblerait cependant que le cerveau devrait en être toujours le
théâtre, puisque c'est lui qui eu est le siège, lit cependant s'il lui arrive de présenter quelquefois les phénomènes auxquels elles donnent lieu, plus souvent encore ils se passent ailleurs. C'est le cœur, ce sont les poumons , c'est le foie, c'est l'estomac, qui ont le triste privilège d'être atteints le plus sou vent. L'union, l'association, la solidarité des organes et de l'économie toute entière suffisent pour nous expliquer ce qui se passe alors. Dans les passions gaies, dans la joie, l'état de satisfaction dans lequel se trouve le cerveau se fait sentir à toute l'économie. Partout il y a cette expansion
mi la caractérise ; le cœur surtout se dilate plus largement et appelle plus de sang dans ses cavités. 11 réagit aussi avec plus d'énergie. 11 pousse plus
ie sang à la périphérie el les capillaires eux-mêmes sont plus disposés à le recevoir. D'où résulte une expansion , une sorte de congestion périphérique générale. Dans la colère, la violence de la passion cause une réaction violente sur toute l'économie. Les muscles sont tendus, se contractent avec force et même convulsivement. Les sensations sont absorbées sur un seul point. On ne voit, n'entend et ne sent rien au delà de l'objet de la colère Le cœur bat avec force et envoie avec pétulance le sang au cerveau, à la face et dans les principaux \ iscercs ; où il cause souvent des congestions , des hémorrhagies et autres désordres affreux. Les sécrétions sont viciées ou sus pendues, la bouche se sèche, les urines sont claires. Dans les passions tristes, dans le chagrin la scène change, parce que les réactions agissent différemment. Dans cet état de malaise moral tous les actes de la vie diminuent d'intensité ; on dirait qu'ils ont en partie perdu leur incitation normale. Vie cérébrale, vie ganglionnaire, tout souffre, tout diminue d'activité. Les mou vements sont plus lents et plus faibles ; les sensations paraissent engourdies ; il leur faut des agents incitateurs bien puissants pour les réveiller. Les actes de la vie organique sont également réduits à un état de langueur manifeste. Toutes les fonctions qui en dépendent s'exécutent avec peine. 11 n'y a pas d'appétit et la digestion est longue et laborieuse 5 la respiration ralentit ses mouvements, et le sang, en passant à travers les poumons, s'hématose avec peine. La circulation devient aussi plus lente, parce que les mouvements du cœur diminuent de vitesse. De ce double phénomène il résulte un embarras dans la circulation : le sang est moins vivement chassé par les artères ; il stagne dans les veines, et de proche en proche dans les viscères principaux et surtout dans le foie et dans l'estomac. Delà cette stase et ces engorgements que font développer si souvent les affections tristes. Ces effets sont hien connus. Leur enchaînement physiologique devient facile à expliquer, lorsqu'on ne perd pas de vue l'association harmonique des fonctions , lorsqu'on en visage les liens nombreux de communication qui les unissent et les ren dent inséparables. Ces communications sont trop connues pour qu'il soit besoin de les rappeler.
A quoi servent les passions? Quels sont leurs usages? s'est-on demandé hien souvent. Et la réponse est encore à donner d'une manière positive : car si l'on en croit Descartes , Bordeu et Dcsèze. elles sont utiles, Tandis que,
selon le plus grand nombre de moralistes, elles sont nuisibles. La différence de ces opinions vient de la différence même des passions. Comme elles sont la plupart très-disparates, il est impossible de porter sur elles un jugement unique. Lorsque la passion provient d'un sentiment intellectuel qui nous pousse à tout sacrifier à la recherche d'un objet unique, elle est bonne. Lorsqu'elle est suscitée par les besoins exagérés des viscères , elle devient toujours nuisible lorsqu'elle est satisfaite dans toute sa plénitude. Cependant convenons que les passions intellectuelles poussées à l'excès peuvent devenir nuisibles, et que les passions ganglionnaires renfermées dans une juste modération peuvent avoir leur côté utile en procurant le plaisir et par contre les jouissances de l'économie. En outre, elles lui impriment une activité fonctionnelle qui la ranime , surtout quand ce sont les passions de l'âge et du tempérament. Elles sont presque toujours nuisibles, quand elles arrivent dans un âge qui n'est pas celui qui les comporte. On a vu quelquefois leurs mauvais effets se montrer subitement , comme l'histoire nous en a conservé des exemples mémorables dans la personne de Diagoras, qui meurt de plaisir en voyant ses trois fds revenir vainqueurs des jeux olympiques ; dans Sophocle, qui meurt de joie en recevant une couronne qu'il n'espérait plus ; dans cet héritier de Leibnitz qui meurt de joie en voyant un coffre rempli d'or que lui laissait son oncle -, comme nous en voyons tous les jours, surtout chez les femmes en couches dont la sensibilité est fortement augmentée. Leur action a lieu tantôt sur le cerveau, tantôt sur le cœur, tantôt sur le poumon. Selon l'organe, il y a apoplexie sanguine ou nerveuse, asphyxie, ou syncope. Il est toujours facile alors de voir comment et par quel enchaînement la passion a pu causer des effets aussi formidables.
§ 4. Siège spécial ou localisation des facultés intellectuelles et morales.
Une grande question n'a pas cessé d'agiter l'école psychologique , surtout depuis un demi-siècle. On n'a pas cessé de se demander si le cerveau en masse présidait aux fonctions intellectuelles, ou s'il y avait dans cet organe des parties plus spécialement consacrées à certaines facultés , en un mot si l'encéphale n'était pas une simple collection d'organes différents chargés chacun d'une fonction spéciale. « Comment s'opèrent tous ces phénomènes , a dit M. Voisin ? Nous n'en savons rien ; ils sont , ils se passent dans le cerveau : voilà ce qu'on peut affirmer, et ils attestent au moins la puissance et la grandeur de Dieu. » Quel aveu pour un savant qui voulait tout organiser dans l'homme ! Comment, en effet, demander une solution à l'anatomie si peu avancée encore du cerveau. Qu'ont appris à M. Couerbc les cinq substances qu'il a démontrées dans le cerveau ? Quel rôle jouent la stéaroconote, graisse jaune friable 5 la céphalote, graisse jaune élastique ; l'éléencéphole, huile jaune rougeâtre ; la cérébrote. matière grasse de Vauquc-
lin ; et la cholestérinc, et même le phosphore dont la substance blanche contient une quantité un peu plus considérable que la grise ? Qu'ont appris à Chaussier, à Gall , à Tiédemann , à Serres , à Flourens , à Nathalis Guillot , leurs étonnantes recherches sur la structure et la disposition de chaque partie de l'encéphale ? Tout est lié. Nous savons cependant que lorsque l'attention est absorbée sur un point, les autres facultés semblent anéanties. L'innervation que dépense l'une d'elles paraît la rendre impuissante à l'exercice des autres. Tour à tour objet d'admiration et de mépris , de prosélytisme et de réprobation, la localisation des facultés intellectuelles a été regardée par les uns comme un grand progrès ; par les autres, comme le coup le plus funeste qui ait été porté à la physiologie. Nous abandonnons comme oiseuse la discussion qui pourrait s'élever au sujet de leur siège dans le cerveau. Beaucoup de questions se rattachent à cette question générale. L'organisation de l'encéphale nous présente deux substances bien distinctes, la substance grise ou corticale, et la substance blanche. Une différence de structure aussi grande et aussi constante doit faire pressentir, sinon des fonctions différentes , au moins un mode différent d'action dans sa participation à la fonction commune. Dès lors on a dû chercher comment agissait la substance corticale , comment agissait la substance blanche. Les expériences se sont multipliées , des faits pathologiques nombreux ont été recueillis. Leurs résultats n'ont pas toujours été aussi satisfaisants qu'on l'aurait désiré. Ils n'ont pas répandu sur la question toute la lucidité qu'on aurait pu en attendre. Bien souvent même ils l'ont obscurcie en l'enveloppant de ténèbres plus profondes. Arnemann n'a pas été plus heureux, lorsqu'il a voulu calculer la quantité de substance cérébrale qu'on pouvait perdre impunément : car s'il a pu en enlever quelquefois trois ou quatre onces, d'autres fois on ne peut pas en ôter la plus légère parcelle. La chirurgie fournit de nombreux exemples des effets de ces deux extrêmes déperditions. Depuis Willis et Vieussens, on a pensé assez généralement que la substance grise, étant le point où les vaisseaux se divisait et où la substance blanche aboutissait, était la'partie où les sensations arrivaient et où elles étaient élaborées, pour être de là reportées soit aux autres organes par les nerfs, soit aux parties spéciales du cerveau par les fibres médullaires. C'est pour cela qu'elle est disséminée dans toute l'étendue de l'appareil cérébro-spinal pour y correspondre à quelque masse de substance blanche ou à quelque origine nerveuse. De cette façon la fibre blanche ne serait qu'un organe de transmission ; mais elle ne serait plus la matière inorganique de stenon analogue à une cire molle. On a même admis, avec Némésius, qu'elle se prolongeait dans les nerfs pour y remplir la même fonction de transmission, et continuer ainsi le cerveau. Ce qui semble autoriser cette manière de voir, c'est que les nerfs, d'après les dernières recherches de MM. Foville, Guillot, etc., se rendent tous ou presque tous à la substance grise ou à quelque point de cette substance, et que son volume augmente à proportion du volume du nerf ou de l'importance de sa fonction. Cet accrois sèment est quelquefois, tel qu'il en résulte une espèce de cerveau , comme
cela arrive aux ganglions optiques chez les oiseaux. Ce qui vient corroborer cette opinion sur l'action de la substance grise, c'est que seule elle reçoit les artérioles, qui s'y subdivisent à l'infini \ c'est que, chez les idiots, elle manque souvent dans plusieurs points, qu'elle est plus mince partout et qu'elle ne présente que des circonvolutions atrophiées } c'est qu'elle est profondément altérée et ramollie dans les paralysies qui terminent les aliénations mentales, ainsi que les travaux de MM. Calmeil , Ferrus, Parchappe, Scipion Pincl et autres en font foi. Enfin, M. Flourens l'a enlevée en partie ou l'a altérée dans une grande étendue chez différents oiseaux , et la seule réflexion a paru leur manquer. D'après cela, M. Flourens et quelques autres physiologistes ont pensé que les facultés appartenaient en commun à la substance grise et qu'il suffisait d'un point de cette substance pour les conserver. Il y a ici une difficulté sur laquelle on n'a peut-être pas assez insisté. C'est que, parmi les opérations de l'esprit , il en est qui sont communes à toutes par exemple, la perception, la compréhension, l'attention, le jugement, la volonté, etc. , et qui peuvent se localiser en masse dans la substance grise ; mais il n'en est pas de même pour les facultés spéciales , il leur faut un organe spécial à chacune.
Lorsque Vauquelin trouva le phosphore dans la substance blanche , et non ou presque pas dans la grise, cette différence fit admettre aussi une différence d'action. On pensa que la substance blanche recevait les sensations et que la grise correspondait à l'élément moteur. M. Fremy a mieux fait connaître encore la différence de la composition des deux substances, et il a cru qu'on pourrait en tirer des conséquences physiologiques , ce qui n'a pas encore eu lieu. Ainsi, pour interroger le cerveau et ses organes, on s'est armé du scalpel, du microscope, des réactifs les plus puissants, et, avec eux, d'une forte dose de patience. On a découvert bien des choses. Malheureusement cette structure mieux connue n'a encore rien ou presque rien expliqué. Ce n'est pas cependant une raison pour désespérer d'arriver un jour à des résultats plus satisfaisants. Ceux qu'on a obtenus jusqu'à ce moment seraient bien propres, il est vrai, à y faire renoncer. L'un y trouve une matière amorphe, l'autre y voit une structure lamclleuse ; un autre, une structure fibreuse ou fibrilleuse ; un autre, une structure granuleuse \ un autre, une disposition tubuleuse ou monoliforme, chacun selon le procédé qu'il a employé pour dérouler ou déplisser cet organe complexe et toujours incompréhensible. Un fait positif, c'est que les deux substances réunies forment un tout continu et non interrompu, depuis l'extrémité caudale de la moelle épinière jusqu'à la couche supérieure de la voûte crânienne. Mais voilà presque tout. Aussi , depuis Délia Torre jusqu'à Ehrenberg, que de recherches stériles ont été faites sur la nature des deux substances , sur leur analogie et sur la cause de leur différence , sujet d'une obscurité profonde et toujours insoluble ! Cependant M. Guillot a cherché à y répandre un peu de clarté en montrant le vide de la plupart de ces recherches. Ce qui peut frap per la moindre attention, c'est que la matière blanche est partout con-
tinuc et toujours liée à d'autre matière blanche. De plus, elle se rend constamment à quelque noyau de matière grise, ou bien elle en émane, ou bien elle en reçoit une augmentatien de volume , un renforcement de fibres. De cette façon , il y a de l'une à l'autre une adhérence telle qu'on peut les regarder comme la continuation l'une de l'autre , et qu'il est impossible de les séparer saus causer une rupture, tandis que la matière grise forme des masses isolées, non continues et non circonscrites par des délimitations distinctes. Elle présente cependant trois groupes assez constamment unis et qui s'accroissent à mesure qu'on s'élève dans l'échelle des êtres par l'addition de quelques parties. Ce qui ne permet pas de jamais confondre le cerveau des animaux avec celui de l'homme, quelque grossissement qu'on lui donne par la pensée. Personne n'a mieux démontré ce fait que M. Guillot. Ainsi, le cerveau de l'homme est toujours le même, toujours semblable à lui. 11 est faux que, dans la vie embryonique , résumant toutes les organisations animales , il puisse passer par les évolutions du cerveau des reptiles , des poissons, des oiseaux, comme l'ont voulu Lamarck et surtout Tiedemann. Chaque classe, chaque famille a le sien, toujours le sien et rien que le sien.
En général, le développement des différentes parties de l'encéphale est en rapport avec l'activité plus grande des organes auxquels vont se distribuer les nerfs qui en partent. Ainsi , il y a un grand développement de la moelle épinière dans sa partie cervicale chez l'homme et la taupe , à cause des efforts des membres thoraciques de l'un et du grand développement du toucher de l'autre. Ainsi, la partie lombaire est, selon Desmoulins , plus développée chez les animaux coureurs , comme le cheval, le lièvre, le chien , le lion, etc.
Le volume du cerveau , comparativement au reste du système nerveux, fait assez comprendre qu'il a d'autres fonctions que celles de correspondre avec les organes. D'ailleurs, la plus grande partie de sa masse, la supérieure et l'antérieure, n'ont aucune communication avec les organes. Tous les nerfs naissent du centre de sa base ou de la moelle épinière. Autant d'auteurs, autant de sentiments sur la prééminence et sur le mode de développement de chaque partie de l'encéphale , depuis l'épanouissement membraneux de Gall jusqu'aux sus et sous-pédoncules de M. Gerdy, autour desquels viennent se ranger les différents organes, comme des cristallisations, jusqu'aux deux éléments central et périphérique de M. Foville. Combien d'opinions aussi sur le nombre des circonvolutions, des lames et des lamelles ! Au reste , la difficulté de bien préciser le même organe à raison de la différence de forme, de volume et de position dans les différents animaux, a bien souvent causé beaucoup de confuson et de graves erreurs.
On a dit que les idées venant des sensations par les nerfs, et que les mouvements qui expriment la volonté étant envoyés par les nerfs aussi, c'était à leur point d'insertion au cerveau que devaient être reçues les sensations et formées les volitions. A ce compte, il y aurait autant d'organes que de nerfs. 3Iais rien n'a justifié cette opinion, malgré ses probabilités. M. Longct semble
adopter l'opinion ancienne. «N'est-il pas rationnel de croire, dit-il, qu'en poursuivant isolément les cordons de la moelle dans l'encéphale , on devrait pouvoir trouver le centre duquel émane ce principe, et aussi le foyer laborateur vers lequel convergent les impressions ? » Il semble aussi revenir à la grande distinction de Cabanis. Partout il trouve une substance grise où se rendent les fibres sentantes et d'où partent les fibres motrices, il en conclut avec lui que tout s'opère par sentiment et par contraction (sentir et mouvoir). Cependant il se défie des vivisections, lorsqu'il s'agit de conclure l'action du cerveau par des lésions ou des ablations partielles ou totales de cet organe. « La pathologie cérébrale , dit-il , est si riche de faits qu'elle n'en refuse à aucun système : tout ce qu'on veut y voir, on l'y trouve ; tout ce qu'on lui demande, elle le donne ; suivant la manière dont on l'interroge, elle conduit à l'erreur , au doute ou à la vérité. »
C'est parce qu'on a toujours pensé que pour bien localiser chaque acte de l'intelligence, il était nécessaire de bien connaître l'organisation de l'organe qui en est le siège et l'instrument, qu'on s'est livré aux recherches les plus minutieuses sur cette structure, sans arriver à rien de bien satisfaisant. L'opinion d'Harvey, de Reil, de Gall et de Spurzheim ne nous paraît pas plus convenable. Selon eux, le cerveau serait une efflorescence de la moelle épinière, parce que celle-ci existe chez les animaux inférieurs et parce que le cerveau leur manque, au moins en grande partie, et parce que , dans les classes supérieures , la moelle épinière est formée avant le cerveau. Rolando et M. Serres combattent cette erreur. Nous la repoussons aussi. Le cerveau se développe où il doit et quand il doit, sans dépendre d'aucun organe , par la seule raison que la chose doit être, pour le mettre en harmonie avec ses fonctions.
Toutefois, hâtons-nous de le dire, les vivisections pratiquées sur les animaux ne peuvent nous conduire à aucun résultat pour ce qui regarde l'intelligence humaine dont ils sont privés. Aussi , bien des expériences , concluantes chez les animaux, reçoivent chez l'homme le démenti le plus complet.
Volume du cerveau.
Dès la plus haute antiquité , on a fait l'observation que le développement de l'intelligence était en rapport avec le volume du cerveau. Les chefs-d'œuvre de sculpture qui nous sont parvenus en sont la preuve. On en est convaincu quand on compare les vastes proportions de la tête du maître des dieux et de celle du dieu des sciences avec le front rétréci du héros de la force physique. Cette opinion a traversé tous les siècles : aujourd'hui encore, elle est reçue comme une vérité. Ainsi, chez un adulte bien organisé sous le rapport intellectuel, le crâne présente 50 à 60 centimètres de circonférence, tandis que, chez les idiots, il n'a quelquefois pas au-delà de 30 à 50 cenli-
mètres. Les cerveaux de Cromwcll et de lord Byron étaient énormes. Cependant, on nons paraît en avoir exagéré le poids quand on a cru l'avoir trouvé de 2 kilog. 230 , car celui de Dupuytren , qui ne leur cédait pas , ne pesait que 1 kilog. 800. L'atrophie des lobes antérieurs et la petitesse anormale du cerveau coïncident toujours avec l'idiotisme. Cabanis, Pinel, Esquirol , Gall, Parchappe sont d'accord sur ce point. Il ne faut pas croire, cependant , que le volume soit toujours l'indice de la supériorité. Quelques idiots ont une tête volumineuse , et quelques hommes de génie l'ont très-petite , ainsi que l'ont remarqué Esquirol et M. Parchappe. Tiedemann a vu des nègres avoir le crâne aussi volumineux que les blancs. L'organe est alors doué d'une activité plus grande chez les sujets à petite tête. On a même observé qu'un développement trop uniforme de toute la tête est l'indice de la médiocrité, parce qu'alors, selon les phrénologistes, les facultés se neutralisent. C'est de là qu'est venue l'expression dérisoire de boule qui est employé par le vulgaire. Enfin, on trouve assez constamment, dans l'échelle des animaux, une corrélation exacte entre la masse cérébrale et l'étendue de leurs aptitudes intellectuelles.
On a cherché à évaluer ce rapport par différents procédés qu'on peut ranger en deux groupes. Dans l'un, les moyens d'estimation peuvent être employés pendant la vie \ tels sont l'angle facial de Camper, l'angle occipital de Daubenton. Dans l'autre, sont compris les procédés purement anatomiques ; tels sont le parallèle des aires du crâne et de la face par Cuvier, et la comparaison du volume du cerveau avec le volume de la moelle épinière et des nerfs rachidiens.
Le procédé de Camper consiste à déterminer le volume du cerveau par le degré d'écartement de deux lignes qui, des dents incisives supérieures, sont conduites, l'une au point le plus élevé du front, l'autre à la base du crâne en passant sur le conduit auditif externe. L'angle facial formé par ces deux lignes est très-aigu dans la dernière classe des vertébrés. Il s'agrandit à mesure qu'on l'examine dans les espèces les plus voisines de l'homme, chez lequel il obtient le plus grand degré d'ouverture. Cet angle acquiert 60 degrés dans l'orang-outang, 70 chez le nègre, 75 dans la race mongole, 80 à 90 chez l'Européen bien conformé.
Daubenton avait imaginé deux lignes dont il fixait le point de réunion dans l'intervalle du condyle de l'occipital, et dont les extrémités divergentes allaient aboutir, l'une au sommet de la tête, et l'autre au bord inférieur de 'orbite. En conséquence, plus le trou occipital se rapproche de la partie postérieure de la tête, plus l'angle formé par ces deux lignes est aigu. Cet angle ne peut évaluer que la moitié postérieure de la tête, tandis que l'angle facial de Camper n'est relatif qu'à la partie antérieure, ni l'un ni l'autre ne comprend les parties latérales du crâne. De plus , celui de Camper peut donner lieu à de fausses inductions, en raison du développement varié des sinus frontaux et à cause de la saillie plus ou moins considérable des dents canines.
Cuvier a pensé qu'on devait conduire la ligne verticale de Camper à la table interne du crâne, ou mieux comparer l'aire de ce dernier avec celle de la face, après une coupe verticale de la tête. D'après ce grand naturaliste, l'aire du crâne est, chez l'homme , quatre fois plus grande que celle de la face. Il y a, par conséquent, une différence d'autant moins grande, qu'on les examine chez les êtres les moins intelligents. Ainsi , on la voit descendre successivement chez le Kalmouck, le Nègre, le sapajou , etc. Dans les mandrilles, les deux aires sont égales. Celle de la face acquiert d'autant plus de prépondérance que les opérations intellectuelles sont moins développées. Cette évaluation n'est pas toujours bien exacte, car elle met le solipède audessous du ruminant ; et, dans l'espèce humaine , on voit quelquefois une aire faciale bien plus grande qu'elle ne devrait être, eu égard aux facultés des individus, comme on le voit dans les bustes de Montaigne et de Leibnitz. Enfin, cette méthode ne peut convenir que pour les travaux zoologiques, après l'ouverture de la cavité crânienne.
Le même inconvénient est attaché à la méthode de Sœmmering et à celle de Desmoulins. Sœmmering se proposait d'évaluer les facultés intellectuelles sur la masse relative du cerveau, comparée au reste du système nerveux. Selon lui, plus ce viscère est considérable par rapport à la petitesse et à la ténuité des nerfs, plus les forces de l'entendement sont éminentes et perfectionnées. Ainsi, le volume du cerveau de l'homme surpasse celui du même organe de tous les animaux, lorsqu'on les compare à la moelle épinière et aux nerfs rachidiens. Avant M. Desmoulins , Reil avait avancé que la perfection de l'organisation animale et le développement intellectuel s'accroissaient en raison du nombre de lamelles du cervelet. Leur grand nombre, chez l'homme, où elles sont de 600 à 700, selon Malacarne et Chaussier, a pu le faire présumer. Cuvier et Tiedemann avaient aussi cru remarquer une relation entre le développement des facultés intellectuelles et le nombre et la profondeur des circonvolutions. Cependant le mouton , la chèvre, le bœuf ont beaucoup plus de lamelles que le renard, le chien, le chat, qui pourtant sont doués de beaucoup plus d'intelligence. M. Desmoulins a constaté une relation entre le nombre des circonvolutions et l'étendue de la surface du cerveau , avec la supériorité intellectuelle. Il s'est assuré que les circonvolutions étaient disposées de même dans les animaux dont les mœurs étaient semblables , quelles étaient moins nombreuses et moins profondes dans les hommes idiots , qu'elles s'effaçaient dans les folies anciennes, que chez aucun animal elles n'étaient aussi multipliées que chez l'homme. M. Dareste, de Rennes, a constaté le contraire. Déjà M. Leuret a conclu de ses recherches que ni la présence des circonvolutions, ni leur nombre , ni leur forme ne révélaient d'une manière absolue le nombre et l'étendue des facultés des mammifères. Il conclut même que le volume absolu du cerveau n'est pas dans un rapport nécessaire avec le développement de l'intelligence, non plus que le poids de l'encéphale comparé à celui du corps , ni le poids du cervelet , de la moelle allongée et de la moelle épinière , comparé à celui du cerveau.
Ces moyens d'appréciation rencontrent de nombreuses exceptions et dans l'espèce humaine et dans la série animale. Ils ne sont d'ailleurs applicables qu'aux animaux vertébrés; car, dans les invertébrés, le cerveau est représenté par des ganglions avec lesquels il n'y a plus d'évaluation possible. De cette manière on constate bien la supériorité intellectuelle de l'homme , mais rien ne démontre ni un lien central et commun pour les opérations intellectuelles, ni des liens ou organes spéciaux pour chaque opération. On voit bien des parties centrales dans lesquelles viennent se réunir les libres des deux hémisphères, et d'où partent des rayonnements qui mettent en rapport les diverses parlics du cerveau et semblent ramener à l'unité sa pluralité apparente, mais le corps calleux, la voûte à trois piliers, les commissures, etc., dans lesquels on a tour à tour cherché le point central d'action , le siège du principe intellectuel, n'ont point répondu aux espérances qu'on avait conçues. L'observation et l'expérience les ont toujours déjouées.
On n'a pas été plus heureux lorsqu'on a voulu préciser les usages des compartiments que le cerveau présente dans sa conformation intérieure. Elles sont donc des suppositions gratuites les opinions émises à cet égard depuis les Arabes. Comment, en effet, pourrions-nous admettre aujourd'hui que le sens commun réside dans le ventricule antérieur , l'imagination dans le second ventricule, le jugement dans le troisième et la mémoire dans le quatrième? Willis fut plus précis, et il commença une sorte de localisation qu'il ne put cependant pas démontrer. Il plaça le siège de la perception dans les corps striés, et celui de la mémoire et de l'imagination dans la moelle médullaire , parce qu'il trouvait dans cette substance un développement proportionné à la capacité intellectuelle. Il pensa aussi que le corps calleux participait à la perception, que les mouvements volontaires émanaient du cerveau, et que le cervelet était la source des esprits moteurs involontaires.
Varole plaça dans les couches optiques l'organe de la vision, dans les éminences mamillaires celui de l'odorat, dans le cervelet celui de l'ouïe.
Sœmmering regardait le cerveau comme une combinaison de deux parties: « Celle qui est immédiatement liée avec les extrémités sensitives des nerfs, qui reçoit leurs impressions et qui doit, en conséquence, servir aux fins de l'existence animale, et la partie qui peut être considérée comme rattachant les fonctions des nerfs aux qualités de l'esprit. » Le cerveau, ainsi divisé , formerait deux organes essentiels, celui de la sensation et celui de la réflexion; et l'étendue de l'esprit serait proportionnée à la prédominance du dernier sur le premier. Cette théorie est purement gratuite, elle est même démentie par quelques faits.
M. Bouillaud ne croit pas que les lobes cérébraux soient le réceptacle unique de tous les instincts, de toutes les volitions. Il place l'organe de la parole dans le lobule antérieur.
M. Gerdy, voyant l'ablation du cerveau ne causer que l'engourdissement et l'assoupissement des facultés sans les détruire, et celle de lu protubérance
annulaire de la moelle allongée les détruire complètement , les associe pour en faire le siège de la perception.
L'objet dont on s'est le plus occupé, c'est de chercher le point de l'encéphale qui pouvait être le siège de l'âme ou de ce principe de vie immatériel, agent et régulateur de toutes nos facultés, de toutes nos fonctions. L'obscurité du sujet, l'impossibilité de fournir des preuves positives ont fait multiplier les opinions à l'infini -, ainsi, il a été placé tour à tour dans la glande pinéale par Descartes, Murait, Gaukes -, dans le corps calleux, par Lapeyronie, Lancisi, Bantekoé ; dans le centre ovale, parVieussens ; dans les corps cannelés, par Willis ; dans le septum lucidum , par Digby, Kemlin, Duneau 5 dans la moelle allongée, par Fred. Hoffmann, Stephan, Blancard, Schellamers, Lorry, et la plupart des physiologistes modernes ; dans l'humeur du ventricule ou le fluide céphalo - rachidien , par Sœmmering , Everard Home , Magendie ; dans le corps dentelé, que l'homme possède seul, par M. Guillot. Malgré toutes les bonnes raisons que chaque auteur cite à l'appui de son opinion , il y en a de si contradictoires , qu'aucune ne peut être admise d'une manière absolue. Elles prouvent toutes que le sens intime a son siège dans le cerveau, et qu'il est une puissance dont l'unité est reconnue toute, et une et indivisible. Nous voyons avec peine Muller s'efforcer d'assimiler l'âme au principe vital, pour la faire , comme celui-ci , divisible et susceptible de se reproduire par bouture, division, etc., et de se loger au moins partiellement dans différentes parties du corps ; cependant, il finit par placer dans la moelle allongée le siège de la perception et de la volition.
Système de Gall.
Il nous faut arriver à Gall pour trouver une localisation complètement systématique des facultés intellectuelles et de leurs organes. Comme nous l'avons vu, de grands efforts ont déjà été faits pour arrivera ce but 5 et, dans un ouvrage imprimé en 1769, sans nom d'auteur, nous trouvons déjà la localisation de la mémoire, du jugement, du génie, etc. C'était une glande différemment modifiée pour chaque acte. C'est toujours en s' appuyant sur l'observation minutieuse et patiente des faits, qu'a procédé l'auteur de cette fameuse doctrine, reçue avec trop d'enthousiasme par les uns, repoussée avec trop d'amertume par les autres.
Suivant Gall, le cerveau est un groupe d'organes distincts, dont l'admission peut seule faire disparaître la plupart des difficultés que présente l'hypothèse où le cerveau est considéré comme un organe unique. La base fondamentale de sa doctrine est donc la pluralité des organes cérébraux affectés à la pluralité des facultés intellectuelles , dont il admet un plus grand nombre que ne l'ont fait les autres psychologistes. Il établit en fait : 1° que les lobes antérieurs des hémisphères cérébraux sont d'autant plus prononcés , qu'on les observe sur des animaux d'un ordre plus élevé ; 2° qu'une faculté peut se
manifester presque isolément, et, pour ainsi dire, à l'exclusion de toutes les autres ; 3° qu'une lésion partielle du cerveau n'entraîne, le plus souvent, qu'un désordre partiel dans l'intelligence ou les affections ; et que l'esprit peut être aliéné en un point et jouir de son intégrité pour tout le reste, comme cela arrive dans les cas de monomanie. Il en conclut que le cerveau tout entier ne concourt pas à l'exercice de chacune de nos facultés, mais qu'il est un organe multiple dont chaque partie remplit une fonction spéciale. Des mathématiciens distingués sont de la dernière médiocrité sur tous les autres points. Des poètes suhlimes sont incapables de résoudre le plus simple problème de géométrie. Des philosophes profonds n'ont jamais su faire un vers ni apprendre un mot de musique. Des individus dépourvus d'intelligence ont un talent particulier pour copier un dessin, pour trouver des rimes, pour faire de la musique. Ce qu'il attribue à l'organisation plus parfaite de l'organe duquel dépend tel ou tel art, et non à l'entendement. Il explique ainsi les différences de talents et de dispositions intellectuelles. Broussonnet, à la suite d'une attaque d'apoplexie, perdit la mémoire des noms propres. D'autres ont perdu celle des substantifs. Nous avons vu un industriel oublier le français qu'il parlait depuis cinquante ans, et se remettre à parler seulement le patois de son pays , qu'il avait cessé de parler depuis l'âge de huit ans. Comment admettre, dit-il, qu'une telle diversité de fonctions ne réponde pas à des organes différents et par leur forme et par leur texture, lorsque dans la nature chaque modification de la substance a un but et entraîne une modification dans les phénomènes ? L'exercice successif des organes cérébraux explique aussi comment l'action d'une faculté fait cesser la fatigue déterminée par l'action antécédente d'une autre faculté.
Gall s'est donc proposé de déterminer le rapport qui existe entre les facultés et les organes, ou l'indication du siège des diverses facultés. Cette détermination lui a servi à fixer le nombre des facultés fondamentales, puisqu'elle a dû résulter soit de l'observation des facultés dominantes chez les divers individus qui sont des génies sur un point, et dans les diverses espèces animales, soit de l'observation de la partie du crâne plus saillante chez les individus ou les espèces animales qui se distinguent par une faculté dominante. Pour que cette indication fût juste, il fallait avoir constaté : 1° que le développement des organes est un élément d'activité de la faculté dont il est le siège ; 2° que ces organes aboutissent et s'isolent à la superficie du cerveau ; 3° que cette superficie est exactement en rapport avec la surface interne du crâne. Suivant Gall, ces trois conditions existent. Il admet la première par analogie, puisque le volume d'un organe coïncide avec l'énergie de la fonction qu'il exécute. Il déduit la seconde condition de la disposition des fibres du cerveau qui s'épanouissent à la périphérie dans les circonvolutions, dont la ressemblance n'est qu'apparente , et sur lesquelles Gall assurait foire aisément la distinction des compartiments attribués aux diverses facultés. La troisième condition existe, puisque, selon lui, le développement général du cerveau se coordonne avec celui des deux tables de la cavité crânienne , et que telle ou t. 1. 31
telle région des parois de cette cavité s'amplifie, lorsque la partie correspondante , ainsi que les fonctions qui s'y rapportent, prennent de l'accroissement. Ainsi, le front se développe à quatre mois, et la nuque, à l'époque de la puberté.
Si la doctrine de Gall n'invoquait pas des faits nombreux qui manquent encore d'exactitude et de précision, et qui sont combattus par d'autres faits, si elle ne s'appuyait que sur le raisonnement, elle n'éprouverait point de contradiction ; mais il n'en est pas ainsi ; beaucoup d'hommes, d'une valeur scientifique réelle, se sont élevés contre elle et lui ont fait de graves objections. L'ampleur des sinus frontaux , et les saillies quelquefois plus prononcées qui servent d'insertion aux muscles , peuvent exposer à quelques erreurs. Une autre difficulté se présente lorsqu'on veut déterminer les organes qui reposent sur les parois de l'orbite et sur la base du crâne, ou dans les régions internes du cerveau , parce qu'ils ne peuvent pas être explorés. Ces considérations doivent rendre bien circonspect dans l'évaluation des facultés par l'exploration du crâne 5 d'ailleurs , il n'y a pas une correspondance parfaite entre la superficie du crâne et celle du cerveau. Cette mensuration extérieure ne nous fait connaître ni le nombre , ni la profondeur des circonvolutions, pas plus que l'épaisseur de la substance grise. Bicbat, Breschet, Cruveilhier, etc., ont reconnu que les artères, les veines, les sinus, le diploé, les tentes, forment une organisation spéciale qui ne permet pas aux circonvolutions de se traduire fidèlement à l'extérieur par des saillies ou des protubérances. De plus, on ne doit pas avoir égard seulement au volume des organes cérébraux : car leur développement ne constitue qu'un élément de leur fonction. Il existe un autre élément d'activité, c'est le degré de vitalité spéciale qu'imprime à chaque organe et à chaque individu l'influence plus ou moins puissante et modifiée de la vie ; ainsi , une partie peut avoir, sous un moindre volume, une activité vitale plus grande qu'une autre partie plus volumineuse, et faire une saillie moins marquée. Une autre circonstance doit rendre bien réservé sur l'appréciation exacte de la correspondance de la forme extérieure du crâne avec telle ou telle faculté : c'est l'impossibilité de dire avec certitude que tel développement extérieur est le résultat de tel organe spécial plutôt que celui de son voisin : car celui-ci, et surtout un organe sous-jacent, peut le pousser et le déjeter contre les parois crâniennes. Cependant, la pluralité des organes et leur inégal développement permettent de concevoir comment la forme et le volume de l'encéphale restent les mêmes malgré la différence des facultés et la prédominance d'une ou de plusieurs de ces dernières , tandis que ces différences coïncident avec des variétés qui portent sur des parties isolées du cerveau.
On a pensé aussi que la multiplicité des organes pourrait être représentée par la multiplicité des modifications vitales de l'organe de l'intelligence. Ainsi, a-t-on dit, le cerveau élaborera les éléments d'une faculté, comme l'estomac élabore les aliments différents qui lui sont présentés ; il manifester! une aptitude plus grande pour un ordre de facultés, comme l'estomac manu
leste une aptitude plus grande pour certains aliments ; il se reposera en passant de l'exercice d'une faculté à l'autre, parce que la sensibilité s'émousse par l'action prolongée de certains stimulants, et se réveille par d'autres.
On a voulu encore objecter l'organisation de l'encéphale, comme incapable d'isoler chaque organe -, mais cette objection n'est pas fondée, parce que, dans l'encéphale, il y a une communauté d'action, un sens intime auquel tout doit aboutir, et ensuite une foule de ministères différents pour chaque faculté. La lésion d'un point limité de l'encéphale , a-t-on dit encore, suffît le plus souvent pour altérer , pervertir ou anéantir toutes les facultés intellectuelles et affectives. L'anatomie comparée fournit aussi beaucoup de faits qui sont contraires à la doctrine de Gall. Leuret,Tiedemann, Spix et Neumann en ont recueilli un grand nombre. D'après eux, ce serait la partie postérieure des lobes qui se développerait en proportion de l'intelligence ; ce serait donc en arrière qu'il faudrait placer plutôt le siège des facultés intellectuelles ; aussi, Lelut, Lafarge , Muller , etc. , la repoussent complètement. Si les organes cérébraux étaient réels , ils seraient symétriques comme le sont les yeux, les oreilles et les narines ; cependant, il n'en est rien. Les deux hémisphères comparés l'un à l'autre sont loin de présenter de chaque côté des circonvolutions semblables.
Lorsque Gall plaça le siège de l'amour physique dans le cervelet, cet organe paraissait le plus solidement établi. Cependant, Leuret, Andral, Cruveilhier ont recueilli beaucoup de faits contraires à cette opinion. Qui n'a pas connu l'histoire de cette jeune fille qui n'avait pas de cervelet, et qui n'en est pas moins morte victime de sa fureur pour la masturbation.
Si les 35 organes que Spurzheim admet, a-t-on dit encore, viennent à fonctionner ensemble chacun dans son sens, quelle effroyable cacophonie ne doit-il pas naître dans le cerveau, de ces diverses volontés ! et à quoi serviraient toutes les autres parties intérieures du viscère merveilleux où s'élabore l'intelligence ?
On a voulu enfin invoquer les expériences pratiquées sur les animaux ; mais elles ne peuvent être d'aucune valeur ni pour ni contre. Celles de Bouillaud sont différentes de celles de Flourens. Celles de Flourens ne sont pas d'accord avec celles de Leuret.
Malgré toutes ces objections, Gall a poursuivi son œuvre, et il a déterminé chaque faculté : 1<> d'après sa nécessité comme condition d'existence individuelle ou sociale ; 2° d'après son innéité ou sa dépendance de l'organisation, et son existence indépendante des circonstances extérieures ; 3° enfin, d'après sa liaison avec le développement d'une partie du crâne et d'un organe correspondant du cerveau. C'est ainsi qu'il est parvenu à indiquer 27 facultés primitives. Spurzheim en a porté le nombre à 35. Ce nombre a été modifié encore de plusieurs manières par les phrénologistes modernes : car les uns en ont retranché, les autres en ont ajouté. Cette vacillation dans le nombre des facultés intellectuelles et affectives, nuit beaucoup au degré de confiance
484 SYSTÈME NERVEUX CEREBRAL .
qu'on pourrait accorder aux applications de la doctrine ; elle fait supposer une grande ignorance dans la connaissance de ces attributs. D'ailleurs, avant de chercher l'organe d'une faculté , il faut être bien sûr que cette faculté existe. Or, peut-on avoir cette certitude, lorsqu'elle est admise par l'un et rejetée par l'autre ?
Les facultés sont ou communes à l'homme et aux animaux , ou le partage exclusif de l'homme. Les premières se prononcent en arrière, en bas et sur les régions latérales de la tête \ les secondes sont distribuées dans les régions antérieures et supérieures. Celles qui sont plus essentielles à la conservation de l'individu ou de l'espèce sont, en général, situées sur la ligne médiane. Celles qui ont besoin de se prêter un secours mutuel, sont voisines les unes des autres. Gall établit, en outre, que les facultés admises par les métaphysiciens doivent être considérées comme des attributs ou des résultats des facultés primitives qu'il a signalées. Ainsi, chaque faculté primitive est douée, à un degré différent, de l'attention, de la mémoire ; la volonté résulte du concours d'un grand nombre de facultés élémentaires. Les facultés peuvent se développer à des degrés différents ensemble ou séparément, et constituer l'homme universel ou un génie sur un point seulement. Chacune de ces facultés peut devenir à son tour le centre des opérations intellectuelles. Tout est solidaire dans le cerveau : de façon que, bien que répartie à chaque organe, aucune faculté n'est complètement isolée ; aucune ne peut se passer des autres, ne peut fonctionner convenablement sans les autres ; voilà pourquoi peut-être on ne sera jamais d'accord. Aussi, malgré la prépondérance d'une faculté, elle ne sera jamais assez prédominante pour entraîner des actions irrésistibles que ne puisse prévenir la coopération d'autres facultés.
Dans cette lutte contre la doctrine de Gall , nous trouvons des objections assez puissantes pour la saper dans ses détails. Nous avons lieu de croire que les applications en sont vicieuses et mal déterminées \ mais nous en admettons les bases, parce qu'il nous paraît impossible que tant d'actes, tant de sentiments si divers, si opposés même, puissent être le résultat pêle-mêle de la masse encéphalique -, aussi , la prétention de Gall de localiser chaque faculté dans chaque circonvolution, est, à nos yeux, tout aussi naturelle que celle d'assigner les fonctions du cervelet, celles de la moelle épinière ou celles de la moelle allongée et de ses diverses parties, comme l'ont tenté un grand nombre de physiologistes modernes, qui ont ainsi obtenu l'approbation et les éloges que méritaient leurs efforts. La pluralité des organes ne détruit pas la centralisation des sensations, ni l'unité de la pensée, ni le sens intime, ni le moi physiologique. Si Gall et ses partisans n'ont pas encore obtenu les résultats positifs que la science exige, qu'ils ne désespèrent point, qu'ils recueillent des faits dans le silence, et s'ils ne peuvent pas atteindre ce but sur tous les points à la fois, ils auront encore fait beaucoup en révélant de temps en temps une vérité sur un point seulement. Nous applaudissons aux essais de M. Bazin, qui a voulu établir une classification des actes cérébraux et les localiser. Il admet : 1° des phénomènes intellectuels qui siègent dans
les circonvolutions ou la coque encéphalique ; 2° des phénomènes instinctifs
qui appartiennent au noyau encéphalique ; 3° des phénomènes de réflexion nerveuse qui émanent des faisceaux içris du cordon rachidien et du système ganglionnaire. Bien qu'arbitraire , cette classification offre le plus grand intérêt. Malgré un grand nombre de faits contradictoires, nous accueillons avec reconnaissance les expériences et les observations qui ont conduit M. Bouilland à placer l'organe de la parole et des signes représentatifs dans la partie antérieure du cerveau. Cette opinion ne peut pas être rejetée trop facilement, puisque le docteur Guyon vient encore de communiquer à l'Académie (mars 1852) un fait de plaie de tète qui lui est favorable.
Quoiqu'il n'y ait rien d'arrêté relativement à la localisation des facultés , avouons que ce ne peut pas être sans un but d'utilité que le volume du cerveau est plus considérable que celui de la moelle épinière et des nerfs, «lue ses parties antérieures ont, chez l'homme, un développement si grand, que ses circonvolutions sont si nombreuses et si profondes. Toutes ces parties, avec leurs dépendances , sont d'autant plus développées que les facultés intellectuelles le sont elles-mêmes davantage , ainsi que le prouvent les observations et les expériences des physiologistes, et, en particulier, celles de M. Flourens et celles de Leuret. Aussi, l'opinion la plus généralement adoptée est celle qui place le siège des facultés intellectuelles dans les lobes antérieurs du cerveau ; réservant aux régions postérieures et inférieures le soin de recevoir par les nerfs, les sensations, et d'envoyer les volitions, les actes instinctifs et ceux des passions, et ayant foi dans l'avenir pour les découvertes à faire.
Une question a plusieurs fois agité les physiologistes. Ils se sont demandés pourquoi le cerveau était si parfaitement symétrique , pourquoi , en conséquence, les parties dont il était composé étaient doubles. Ils ont cherché à savoir si chaque moitié de l'encéphale était nécessaire à l'exécution des fonctions intellectuelles, ou si l'une des deux suffisait, et si leur existence simultanée n'était pas une simple prévoyance de la nature pour les faire suppléer l'une à l'autre, quand l'une venait à être détruite ou lésée. Les sens, a-t-on dit, sont doubles, cependant un seul suffit pour donner la sensation. On a vu des individus conserver intacte leur intelligence , bien que l'un des hémisphères fut altéré ou même anéanti. Spurzheim dit même avoir vu un homme qui était fou par un de ses hémisphères et sage par l'autre. D'un autre coté, il arrive si souvent de voir l'intellect compromis lorsqu'un seul point de l'encéphale est affecté, qu'il est difficile de rien conclure. Cependant nous pensons qu'une des moitiés peut quelquefois et dans des cas exceptionnels suffire à l'exercice des facultés intellectuelles , mais qu'alors il n'y a pas et il ne peut pas y avoir la coordination et l'esprit de déduction qui en font l'attribut essentiel chez l'homme. 11 sent, il se rend compte de ce qu'il sent, il réagit en conséquence ; mais il ne sort pas de là. Encore alors le lobe sain reçoit-il une augmentation d'activité qui compense le défaut du lobe absent. Non seulement les deux moitiés sont symétriques, mais elles sont
égales en volume. Quelques auteurs ont pensé que leur inégalité entraînait un vice de justesse dans le raisonnement et dans le jugement. Bichat le pensait ainsi. Il ne se doutait guère que son cerveau devait donner un démenti formel à son opinion , car l'un des hémisphères était plus volumineux que l'autre.
Lorsqu'on a voulu s'occuper de la manière dont s'opérait les fonctions intellectuelles , on s'est livré à tous les prestiges de l'imagination , car rien ne se voit , rien n'est apparent. Les uns avec Cabanis ont fait sécréter la pensée dans la substance corticale, comme l'urine est sécrétée dans le rein ; d'autres avec les métaphysiciens la font dépendre directement d'une opération de l'âme ; quelques autres prétendent que « toutes les opérations du cerveau et de la moelle épinière se font par le mouvement qui est en eux, quoique l'œil ne l'y observe pas du tout. Jugement, mémoire, déduction, tout est le résultat de mouvements délibérés. N'allons pas nous fourvoyer dans ce dédale ténébreux, nous n'aurions point de fil pour nous y conduire et pour en sortir.
Nous n'avons pas parlé de la présence du phosphore dans le cerveau humain comme cause des facultés intellectuelles et de la supériorité de l'homme, parce qu'on sait que ce corps se trouve dans les aliénés en quantité quelquefois supérieure à celle qu'on trouve dans le cerveau des personnes les plus élevées par leur mérite, quoique M. Couerbe ait prétendu qu'il manquait chez les idiots ; parce que souvent on en a trouvé à peine quelques traces dans le cerveau des personnes les plus éminentes. Nous ne parlerons pas non plus des autres produits fournis par les analyses chimiques. Leur nature et leurs proportions ne nous indiquent rien de satisfaisant. La composition du cerveau de l'idiot est la même que celle du cerveau de l'homme de génie.
Toutefois, au milieu de ce labyrinthe merveilleux, nous ne nous lasserons pas d'admirer la richesse et la puissance d'un organe qui fait à la fois vivre , sentir, mouvoir et penser.
Du sommeil.
L'exercice non interrompu des fonctions aurait bien vite épuisé et la vie et les organes , si le repos n'alternait dans une juste mesure avec l'activité , si la sédation ne succédait à l'excitement. Dans les organes mêmes où l'action semble continue , le repos et l'exercice se succèdent et alternent sans interruption , de telle sorte que la somme des instants est à peu près égale pour l'un et pour l'autre. Ainsi les poumons et le cœur ont une continuité d'action qui se concilie avec les interruptions indispensables à l'entretien de leur vitalité. Les autres organes de la vie assiinilatrice n'exercent que tour à tour leurs fonctions, de manière à présenter de longs intervalles de repos . comme on le voit pour la digestion , pour la génération , et même pour les
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sécrétions. Il résulte de ce premier aperçu que, si les fonctions ont besoin de repos, cependant un repos général des fonctions ganglionnaires ne pourrait pas avoir lieu sans de graves dangers. Il n'en est pas ainsi pour les fonctions cérébrales. Elles ne sont pas indispensables à l'entretien de la vie. Elles s'exercent simultanément et elles exigent une action longtemps soutenue de la part des organes qui les accomplissent. Dès-lors on conçoit qu'elles peuvent sans danger éprouver une suspension périodique plus ou moins prolongée. Aussi , comme tous les autres organes, l'encéphale est assujéti à l'intermittence d'action et de repos. Il est nécessaire qu'il répare ce que l'exercice lui fait perdre. De là le besoin impérieux du sommeil. Cette suspension périodique est plus qu'une simple interruption , elle revêt les caractères d'une sorte d'anéantissement des fonctions cérébrales. C'est ce qui peut justifier cet axiome erroné des anciens : Gelidœ mortis imago, car il n'y a ni mort ni abolition des fonctions. Bien que le sommeil soit un état nécessaire et naturel , nous dirons contrairement à quelques physiologistes, que ce n'est pas pour dormir que le cerveau et ses fonctions sont établis. Alors même il n'a rien perdu de ce qu'il est, il n'est point descendu à la condition de celui des bêtes. Il vit dans cet état de suspension de ses fonctions, mais sans rien perdre de ses prérogatives. Cet état de suspension des fonctions constitue le sommeil. Ce n'est pas seulement pour interrompre les phénomènes de la vie de relation que le sommeil a lieu , il a un but indispensable, c'est la réparation des forces épuisées. C'est un besoin aussi réel que celui de leur restitution , de leur nutrition. Ce n'est pas un sommeil celui qui a lieu sans cette condition et par une disposition morbide, comme dans les cas de compression de l'encéphale. Dès lors on peut rejeter la compression par afflux du sang comme la cause du sommeil. Il y a bien congestion , ainsi que la rougeur de la face , les hémorrhagies nasales qui ont lieu au réveil , les apoplexies qui surviennent pendant le sommeil peuvent le faire établir $ mais elle est l'effet et non la cause. Le sommeil ne dépend pas davantage de l'affaissement des lames du cervelet, que rien n'indique. L'opinion de Cabanis nous paraît trop hypothétique. Qu'est-ce, en effet, qu'un reflux des puissances nerveuses vers leur source, une concentration vers le cerveau des principes les plus actifs de la sensibilité? L'opinion de M. Fourcault ne l'est pas moins. Que signifie, en effet, l'interruption des courants électriques dans le cerveau? II n'est pas plus possible d'admettre l'opinion de Bichat, qui pensait que le sommeil était dû à la prédominance du sang noir ou veineux dans les vaisseaux ou sinus de l'encéphale, et le réveil à la prédominance du sang artériel, puisque rien ne le prouve. Virey établit un antagonisme perpétuel entre le nerf intercostal et le système nerveux cérébro-spinal. Lorsque le premier, dit-il , est en fonction pour les actes nutritifs, il concentre tout sur lui , et le sommeil s'empare du système cérébral. Lorsqu'il a suffisamment élaboré, il laisse la vie se refluer sur le cérébral , et le réveil a lieu. Rien n'est plus inexact que cette supposition. Fricdlœnder, ne croyant pas le sommeil purement passif, imagine un organe spécial , dont la polarité produirait une polarité adynami-
que de l'organe de V intuition intérieure. De pareilles suppositions sont inadmissibles.
Le sommeil de l'embryon et du fœtus n'a rien qui ressemble au véritable sommeil. L'appareil cérébral dort , non pour se reposer , il ne peut pas être las; mais parce qu'il n'est pas encore développé , et qu'il ne peut pas entrer en exercice avant l'époque fixée parla nature.
Pendant le sommeil , les organes de la vie ganglionnaire continuent leurs fonctions, même avec plus d'énergie , selon Hippocrate , qui admettait pour cela une concentration des mouvements ou des forces à l'intérieur et même une activité particulière des viscères. Cett% activité plus grande ne doit pas être admise sans restriction. Elle est sensible pour les fonctions qui s'exercent de la circonférence au centre, spécialement pour l'absorption. La partie de la digestion qui s'effectue par les vaisseaux chylifères paraît mieux s'accomplir. Les effets plus nuisibles des miasmes délétères pendant le sommeil prouvent que l'absorption cutanée et l'absorption pulmonaire sont plus actives. En même temps les fonctions qui s'exercent du centre à la circonférence ont lieu avec moins d'activité. Les mouvements de la respiration et ceux du cœur se succèdent avec plus de lenteur ; les sécrétions sont moins énergiques ; le calorique soustrait par l'air ambiant ou par les corps extérieurs se répare plus difficilement, la calorification est moindre. La nutrition aussi paraît diminuer comme on le voit chez les animaux dormeurs. L'action des organes génitaux semble augmenter sous quelques rapports : car, dans les rêves lascifs, il y a une érection et surtout une éjaculation, qui ne peut s'exécuter sans le coït pendant la veille. La vie organique ne cesse donc pas, tandis que les actes de la vie cérébrale sont tout à fait suspendus. Le sommeil doit donc être regardé comme le repos des organes de la vie de relation. Aussi il redonne plus d'énergie à l'encéphale , et plus de force, plus d'aptitude à remplir leurs fonctions aux appareils sensoriaux et locomoteurs.
Le sommeil n'envahit pas brusquement tous les organes à la fois : il ne les envahit que successivement. Quelquefois certains mouvements ont encore lieu, pendant que d'autres ont cessé ; ou bien l'on entend , lorsque déjà on ne voit plus. Il y a donc sommeil de certains organes pendant que d'autres veillent. Parfois le sommeil et la veille présentent une lutte dans laquelle il y a commencement de sommeil et réveil alternativement, jusqu'à ce que le sommeil soit complet et profond. Quelquefois même il est incomplet, et i' permet l'exercice de quelques facultés intellectuelles et même des organes de la locomotion et de la parole. Les mouvements qu'on exécute alors ne sont point volontaires, ils sont purement réflexes.
Une grande fatigue , le silence de la nuit favorisent le sommeil. La nuit semble faite pour lui. L'absence de la lumière , du bruit et du mouvement en est la cause la plus puissante.
L'invasion du sommeil commence par une sensation impérieuse qui Fait suspendre l'attention et les mouvements. Les paupières se ferment les pre-
mièrcs. On ne voit plus , quoiqu'on entende encore et qu'on réponde. Les mouvements cessent et l'on devient étranger au monde extérieur. Cependant l'odorat, l'ouïe et le toucher , ne pouvant pas se soustraire complètement à l'action de leurs agents spéciaux, peuvent pendant quelque temps en recevoir les impressions et les transmettre ; mais, enfin, ils obéissent à la loi commune et ils deviennent à leur tour insensibles. Le goût cesse le premier et le plus complètement , puisque , selon l'observation de Brillât-Savarin , il ne joue jamais aucun rôle dans les rêves ,• jamais on n'y savoure les mets délicats qu'on voit servir sur une table abondante. Il étend cette remarque au sens de l'odorat. Jamais, dit-il, on ne respire le parfum d'une prairie qu'on a sous les yeux. Les facultés intellectuelles cessent aussi peu à peu de s'exercer, et surtout de se prêter un mutuel secours ; de telle sorte que les opérations de l'esprit deviennent irrégulières et constituent une espèce de délire. La perception s'affaiblit la première. Les sens reçoivent encore les impressions que la perception refuse d'accueillir. Nous lisons encore, nous entendons encore une conversation , et nous ne savons ni ce que nous lisons , ni ce que nous entendons. Ainsi la perception sommeille, s'assoupit et s'endort avant l'organe sensorial. Quelquefois cependant le contraire semble avoir lieu. Déjà nous n'entendons plus, nous ne voyons plus , que notre imagination travaille encore les idées qu'elle a reçues par les impressions ; il est vrai qu'elle les exagère ou les dénature le plus souvent. Ce n'est plus un raisonnement suivi. Quelquefois même elle s'exerce sur des idées étrangères à celles de la conception réelle, et il en résulte des sortes d'hallucinations , de fantômes et de monstres. Ces effets et les bruits de souffle , de ruisseau , etc. , qu'entendent surtout les jeunes filles chlorotiques pendant la nuit, sont le plus souvent le résultat de sensations anormales que produit l'état pathologique du sang et des organes. Ils ne sont pas toujours la preuve que les organes des sens produisent sans objet les sensations spéciales qui leur sont dévolues, ainsi que les physiologistes modernes ont voulu l'établir. Ainsi les sens et les facultés intellectuelles ne dorment pas toujours tous à la fois. Quelques-uns peuvent sommeiller et les autres veiller.
Enfin, le sommeil est complet. Le corps alors obéit aux lois de la pesanteur, et il s'étend dans le décubitus. Mais s'il n'est pas horizontalement étendu, les membres tombent, la tête se laisse aller sur le devant de la poitrine , et toutes les sensations deviennent sourdes à leurs stimulants naturels et ordinaires. La vie se réduit aux fonctions déjà exposées du système nerveux ganglionnaire.
L'invasion et la durée du sommeil varient suivant l'activité et le genre de la veille qui a précédé, selon aussi la constitution , les habitudes et les excitants externes ou internes. Le sommeil ayant pour but la réparation des forces, son besoin doit se faire plutôt sentir et sa durée doit être plus longue , quand la veille précédente a occasionné plus de dépense nerveuse ; c'est ce qui a lieu surtout à la suite des travaux d'esprit. Le sommeil revient aussi plus promptement, et il se prolonge davantage chez les enfants et généralement chez les su-
jets doués d'une constitution plus irritable et plus sensible. L'babitude a la plus grande influence sur cet état de l'économie. Le besoin de dormir devient moins urgent quand on a laissé passer l'heure accoutumée. Le sommeil dure six à huit heures, terme moyen. Les sommeils de plusieurs jours et même de plusieurs mois sont des exceptions pathologiques. On se réveille ordinairement aux mêmes heures. Des excitants extérieurs ou internes peuvent retarder l'invasion ou hâter la fin du sommeil. La lumière est le stimulant extérieur le plus puissant et le plus propre à troubler le sommeil. Toutefois on ne saurait attribuer exclusivement à ces causes le retour à l'état de veille. La périodicité de ce retour prouve que l'influence du système nerveux n'y est pas étrangère. Le sommeil présente des variations assez nombreuses relativement au degré de sa profondeur. Sous ce rapport, on le distingue en complet et en incomplet.il a presque toujours ce dernier caractère vers le commencement et vers la lin , puisque le cerveau n'interrompt et ne recouvre ses fonctions que successivement. La volonté peut faire persister l'action de quelques parties du système musculaire, puisqu'on peut dormir debout ou à cheval : elle peut entretenir l'activité de quelques sens, en faisant exercer une surveillance extérieure pendant le sommeil. Enfin, la même faculté peut continuer ses effets d'une manière occulte pendant toute la durée du sommeil, comme le prouve l'aptitude de se réveiller à l'heure qu'on a fixée avant de s'endormir. Les organes reprennent leur action dans un ordre inverse de celui dans lequel ils s'étaient endormis. L'esprit opère d'abord confusément quelques associations d'idées. L'ouïe semble la première s'ouvrir à l'impression des sons ; quelquefois même un bruit léger tel que notre nom prononcé à voix basse ou la sonnerie de la pendule se transforme en une violente détonation. Ce sens sort peu à peu de sa torpeur, et il en fait sortir les autres. Tous successivement, le toucher, l'odorat, la vue et le goût redeviennent sensibles à leurs excitants. L'appareil locomoteur sort aussi de son inaction. La simple clarté du jour suffit pour amener le réveil. Alors il commence par la vue. Une chose digne de remarque, c'est l'influence de l'habitude de certaines sensations sur le sommeil , surtout pour ce qui regarde le bruit. Le matelot s'endort au bruit de la tempête, et il se réveille si elle s'apaise. Le soldat s'endort au fracas du canon et du tambour, et il s'éveille lorsqu'il cesse. Le meunier s'endort au tic-tac de son moulin , et il s'éveille lorsqu'il s'arrête. L'enfant s'endort au chant de sa nourrice, et il s'éveille si elle se tait.
Dans ce moment où le réveil n'est pas complet, et où le corps et l'esprit sont encore séparés du monde extérieur, l'imagination éveillée s'occupe et enfante plus facilement les rêves , les songes et surtout ce travail particulier et toujours suivi dans lequel elle nous mène, à travers les succès les plus étonnants, au trône, aux conquêtes, aux triomphes les plus éclatants , tous châteaux en Espagne qui ne sont ni le rêve ni la veille. C'est encore cette préoccupation pénible de quelques idées de la veille qui nous poursuit dans le sommeil et qui suscite ces cauchemars dans lesquels un danger nous menace et que nous ne pouvons pas éviter. Ils sont aussi le résultat de sensations intérieures pont-
Mes occasionnées par une mauvaise digestion ou par une position pénible du corps. Le réveil ne se fait pas toujours ainsi progressivement, il a lieu souvent d'une manière brusque et en sursaut. Alors tous les organes et toutes les fonctions sont à la fois tirés du sommeil. Mais ce réveil est toujours accompagné d'une indécision fonctionnelle que ne présente pas le réveil naturel.
Songes et rêves.
Dans le sommeil, le sens intime ne dort pas toujours tout entier. Souvent il veille, et alors il détermine des opérations intellectuelles plus ou moins justes et exactes, plus ou moins irrégulières et bizarres. Ces opérations ont reçu le nom de songes ou de rêves.
Le songe est ce travail de l'homme endormi , dans lequel l'organe de l'intelligence se retrace les objets qui l'ont occupé la veille ou qui le préoccupent vivement depuis plus ou moins longtemps. Quelque partie de l'organe, fortement ébranlée, conserve de l'excitation. Elle ne s'engourdit ou ne s'endort pas complètement. Elle continue à reproduire les images ou impressions qui l'agitent. Elle entretient, prolonge ou renouvelle la sensation ou l'idée. On croit assister à un spectacle , à une bataille dont on a lu le récit ; on croit visiter une ville , une contrée dont on a étudié la description. On s'agite pour soutenir une discussion dont on s'est occupé. On croit voir, entendre, toucher ce que l'on connaît, et cela avec d'autant plus de force que l'imagination est tout entière concentrée sur ce point. Quelquefois les songes sont provoqués par des sensations réelles. Un homme croit traverser une rivière au gué : il se réveille , il avait les jambes nues et froides hors de son lit. D'autres fois ils sont le résultat de souvenirs pénibles. Néron, après le meurtre de sa mère, éprouva chaque nuit des songes effrayants. Au réveil, on conserve le souvenir de la plupart des songes, plus encore de ceux qui ont lieu le matin, peu avant le réveil, que de ceux qui ont lieu au commencement du sommeil. Si, le plus souvent, ces opérations sont imparfaites et confuses, et même bizarres , quelquefois, cependant, elles s'accomplissent avec une rare précision : l'imagination jouit alors d'une activité prodigieuse. L'esprit, ainsi recueilli et replié sur lui-même , semble mieux scruter tout un fait et ses conséquences pour en prévoir l'issue. Qui n'a pas été quelquefois étonné de la fidélité de sa mémoire, de son imagination, de la puissance de son raisonnement pendant le sommeil ? Des mathématiciens ont trouvé des solutions qu'ils avaient en vain cherchées pendant la veille. Condillac dit avoir mûri alors les questions de sa Métaphysique. Des poètes ont achevé des pièces de vers qu'ils ne pouvaient pas terminer auparavant. Nous-même, bien souvent occupé, en nous couchant, de questions graves et difficiles, nous avons pu les résoudre en dormant , et nous n'avons eu qu'à en transcrire la solution en nous éveillant.
Suivant Gall, les songes dépendent de la persistance d'activité d'un organe
cérébral qui commande le service et règle l'action de plusieurs autres , sans s'étendre à l'action musculaire. Il y a réveil de quelques organes seulement, pendant que la plupart restent profondément endormis , et encore , l'action de ceux qui sont éveillés ne s'exerce que sur un sujet exclusivement.
L'antiquité croyait beaucoup à la réalité des songes prophétiques. Tortini, Cardan, Paracelse y crurent aussi. Bacon et Franklin leur ont même ajouté une certaine confiance. L'histoire cite quelques faits qui sembleraient justifier cette vieille croyance s'ils étaient bien constatés, ou bien s'ils n'étaient pas le résultat d'une appréhension bien plus que celui d'une divination. La médecine compte aussi un grand nombre de faits dans lesquels des maniaques, des épileptiques, des hystériques, des hypocondriaques , des cataleptiques, des hydropiques, des anévrysmatiques , etc. , ont prédit les crises ou les conversions morbides qui devaient leur arriver. Ce qui avait fait dire à Boerhaave : Inest aliquid sapientiœin summo delirio. Mais ces prédictions sont l'effet de la sensation pénible que reçoit l'économie -, elles ne ressemblent en rien à la prophétie d'un songe. Si la chose était réelle, rien n'arriverait qu'il n'eût été prédit.
Toutefois le raisonnement a lien plus rarement que les autres opérations intellectuelles pendant le sommeil. Aussi, le plus souvent , les idées retracées par la mémoire constituent les plus monstrueux assemblages, associent les événements les plus disparates, donnent lieu aux affections morales les plus variées et les plus excentriques , et suscitent toutes sortes de passions. Ces élaborations incohérentes de l'esprit constituent les rêves. Voilà pourquoi l'on dit les songes et non les rêves d'Iïérode, de Pénélope, d'Athalie, d'Hamlct. Au lieu de représenter une suite d'idées liées à des occupations précédentes, les rêves ne présentent qu'un travail dévergondé et sans suite, que des fantasmagories bizarres , un chaos sans ordre et sans choix, dans lequel l'imagination passe d'un objet à l'autre , quoiqu'ils n'aient aucun rapport entre eux. Ils semblent émaner de la vie ganglionnaire bien plus que de la vie intellectuelle, puisqu'ils sont le plus souvent provoqués par l'état des organes gastriques, cardiaques, intestinaux , et si parfois ils paraissent suivre un raisonnement , c'est parce que le besoin de certains organes les sollicite. Ainsi la plénitude des vésicules fait rêver à une femme et en fait obtenir les dernières faveurs. Ainsi la plénitude de la vessie fait rêver un mur pour y pisser contre. Une atmosphère chargée d'électricité provoque les rêves et non les songes. Toutes les facultés de l'entendement sont suspendues ou impuissantes. Il n'y a plus d'attention, plus de comparaison, plus de jugement, plus de volonté possibles.
Les rêves s'oublient ordinairement au réveil. Selon Darwin, on se souvient d'autant moins d'un rêve ou d'un songe, qu'on a davantage parlé ou agi pendant sa durée -, tandis qu'on se rappelle mieux ceux qui n'ont pas été ainsi exhalés au dehors.
On a pu comparer le songe et le rêve au délire d'un homme éveillé. Dans l'un et l'autre cas, il v a incohérence des idées ou ineoercibilitc de leur asso-
ciation. Mais dans le délire les sens restent ouverts, tandis que dans le songe et le rêve ils sont fermés et l'esprit n'est que partiellement évciUé.
Somnambulisme.
Parmi les phénomènes du sommeil , le plus surprenant est le somnambulisme. Alors les organes des sens et des mouvements peuvent agir avec exactitude, mais seulement d'après une idée qui préoccupe exclusivement l'esprit. Tout ce qui n'y a pas rapport reste étranger à l'individu. Il ne voit, n'entend, ne sent rien que ce qui est relatif à son objet. Il fait alors des choses extraordinaires. Il s'expose impunément aux dangers les plus grands et il les affronte. Il exécute des actes d'adresse et d'intelligence dont il n'était pas capable dans la veille. Il va composer, écrire des discours, des devoirs , des pièces de vers, et, lorsqu'il a fini, il va se coucher. Quand il s'éveille, il n'en conserve pas le moindre souvenir. Cardan , Condillac, Voltaire , etc., ont composé, pendant leur sommeil , des parties d'ouvrage bien mieux qu'ils ne l'eussent fait pendant la veille. De cette veille de l'esprit pendant que les sens dorment, Geoffroy a voulu conclure que l'esprit veillait toujours. Evitons des subtilités métaphysiques qui ne sont pas de notre ressort. Si l'esprit ne dort pas, son organe dort ; cela nous suffit, n'allons pas au-delà. Lorsque le cerveau cesse de concentrer toute son activité sur l'idée qui le domine , et qu'il ne dirige plus d'après elle son influence , il cesse en même temps d'apprécier les circonstances extérieures et de diriger en conséquence les mouvements musculaires. Cela nous explique pourquoi il y a tant d'inconvénients à éveiller les somnanbules, avant d'avoir pris les précautions propres à les préserver des dangers auxquels les expose la position périlleuse dans laquelle ils se sont placés. Le somnambulisme a donc quelques rapports avec le songe. Comme lui, il s'occupe exclusivement d'une idée qu'il élabore en concentrant sur elle l'imagination tout entière. Mais, de plus , la volonté conserve un certain empire sur les sens et sur l'appareil locomoteur , pour les faire agir conformément à l'idée du sommeil. On peut dire que le somnambulisme est un songe dans lequel l'ébranlement de l'organe est assez intense pour se refléter, parles cordons nerveux, aux organes des sens et aux muscles, afin de les faire vibrer et agir automatiquement comme s'ils étaient éveillés, et quelquefois même les porter à soutenir certaines conversations.
Le sommeil étant destiné à réparer les forces , il atteindra moins ce but quand il sera troublé par des songes, et surtout quand il présentera les phénomènes du somnambulisme.
Magnétism e anim a l .
Jamais question scientifique n'a été plus scandaleusement débattue que celle du magnétisme animal. Aussi n'en est-il aucune qui prouve mieux cette
insatiable avidité du peuple pour le merveilleux , source intarissable d'erreurs et de préjugés. Il faut l'avouer, cependant , on observe quelquefois des faits en apparence si extraordinaires, qu'ils sont bien capables d'en imposer parles interprétations exagérées et mensongères auxquelles ils peuvent donner lieu. Ce sont de pareils faits que le charlatanisme exploite , en les dénaturant, et surtout en se faisant aider de la honteuse coopération du compérage. Ces jongleries ne remontent pas seulement aux baquets de Mesmer, nous les retrouvons dans les possessions du démon et dans certaines pratiques de magie et de sorcellerie des anciens. Usé et ridicule sous un nom, on l'a presque toujours vu, nouveau phénix, renaître de sa cendre plus glorieux et plus fort sous un autre nom. Mais laissons des recherches fort curieuses, sans doute, et surtout bien propres à nous influencer sur l'histoire de l'esprit humain, parce qu'il serait impossible de les faire entrer dans le cadre resserré que nous nous sommes imposé.
De tous les travaux laborieusement entrepris sur cette matière , ce que nous trouvons de meilleur, et nous nous y tiendrons , c'est cette conclusion consciencieuse du rapport de Marescot , Riolan et Duret sur la possession de la sœur Marthe Brossier : Nihil a dœmono , multa ficta, a morbo pauca. Ce peu de mots renferme le résumé de tout ce qui a été dit de plus rationnel. Mais enfin il convient de la vérité de quelques faits, quoiqu'en petit nombre, et cela suffit pour ne pas permettre de rejeter entièrement les phénomènes qu'on a dit avoir observés. Nous allons, en conséquence, essayer de pénétrer dans ce dédale ténébreux et de nous y frayer une route qui, également éloignée d'une crédulité aveugle et d'un scepticisme systématique, nous conduise à la vérité. Nous dirons ce que nous avons vu et ce qui est , nous en chercherons ensuite l'explication.
Le sujet est d'abord choisi. C'est toujours sur une personne d'une constitution nerveuse, naturelle ou acquise, que le magnétiseur jette ses vues, parce que les individus de cette constitution, et surtout les femmes , sont ordinairement enthousiastes , crédules et faciles à être impressionnés ou influencés. Alors il provoque un sommeil forcé, à l'aide de passes et d'attouchements savamment dirigés qui fatiguent les sens et le système nerveux cérébral, en produisant une série de sensations douces et monotones. Dans cette sorte de demi-sommeil, qui constitue Vétat de crise, l'imagination, tout entière au motif pour lequel on opère , s'en occupe avec une activité extraordinaire et quelquefois avec un succès supérieur à ce dont elle est capable pendant la veille, parce qu'alors les sens, en partie fermés aux impressions extérieures, la distraient moins par de nouvelles sensations. Elle est dans un état comparable à celui du somnambulisme et des rêves : aussi son travail est-il le plus souvent désordonné et bizarre , et elle n'enfante ordinairement que des monstruosités. C'est là ce qu'on appelle Y illumination des magnétisés. Le point d'exaltation auquel l'imagination est montée porte son influence sur les sensations, au moins sur quelques-unes qu'elle semble modifier. Non-seulement alors elle entend les questions qu'on lui adresse et y fait des réponses
PHYSIOLOGIE DU CERVEAU. 4i)TJ
plus ou moins justes cl bizarres: mais elle semble transporter en quelque sorte les sens et les déplacer ou les transformer, de manière à faire, par exemple , lire et entendre par différentes parties du corps, et surtout par l'épigastre ; phénomènes merveilleux et qui tiennent du prodige lorsqu'ils sont habilement exploités. Cette exaltation de sensation ne se borne pas aux organes extérieurs, elle y fait participer les organes intérieurs. Les impressions que l'imagination y reçoit sont quelquefois tellement vives qu'elles y révèlent, pour ainsi dire , les phénomènes de l'organisation, au point de faire croire à une vision intérieure.
Voilà ce qui est ou du moins ce qui paraît être. Quant aux prétendues communications magnétiques des somnambules avec les personnes avec lesquelles on les a mises en rapport, quelquefois par la simple volonté et à des distances très-éloignées , c'est là ce que la jonglerie la plus adroite est parvenue à faire croire , lorsqu'on y a apporté un esprit prévenu ou peu scrupuleux sur les preuves, mais qu'elle n'a jamais pu faire établir d'une manière satisfaisante lorsqu'on a examiné avec un esprit juste , sévère et attentif. C'est encore la croyance de quelques hommes de mérite, qui se laissent entraîner par des circonstances concomitantes dont ils n'ont pas assez tenu compte. C'est pourtant ce qui a valu le nom de magnétisme à l'ensemble des actes dont nous nous occupons. Jamais non plus les prétendues divinations n'ont été que les oracles obscurs et inintelligibles de la sybille. Lorsque, sur vingt, une apparence de vraisemblance s'est fait remarquer une fois, oh ! alors on s'est emparé de ce fait, on a fait sonner les mille trompettes de la renommée , et l'on a caché les dix-neuf autres, et pour cause. Mais, en frappant d'anathème et de ridicule ces faits merveilleux, dus, les uns au hasard , et le plus grand nombre à l'adresse du compérage dont il a été presque toujours facile de découvrir la trame, nous reconnaîtrons toutefois qu'il y a eu des hommes de mérite qui ont eux-mêmes été dupes de leur enthousiasme dans leurs récits remplis de bonne foi et de crédulité. Ou peut, à ce sujet, se rappeler la scandaleuse mystification de Pétetin, notre compatriote. On peut interpréter de même la conviction du savant et respectable M. Lordat. Revenons à ce qu'il y a de démontré, et cherchons-en l'explication naturelle.
Les sens peuvent acquérir un degré de finesse tel que la chose paraîtrait incroyable si on n'en avait pas des preuves multipliées. Nous avons cité, dans notre Mémoire sur l'asthénie, l'observation d'une dame hypocondriaque dont l'ouïe était arrivée au point d'entendre la conversation la plus basse, qui se tenait dans une salle bien éloignée de sa chambre, à un étage différent et à travers quatre portes ou murs. Elle reconnaissait même chaque personne au son de sa voix. Quelque bruit qui se fît autour d'elle, tant léger fût-il , elle l'entendait avec une inconcevable précision. M. Viricel m'a communiqué un fait semblable de développement de l'ouïe chez un jeune homme atteint d'une maladie nerveuse. Nous en avons recueilli un autre exemple chez une dame hystérique. En 4814, nous avons vu un infirmier de l'hospice de Bicêtre nous montrer l'étendue que sa vue venait d'acquérir. Il pouvait distinguer
à une demi-lieue les objets les plus minutieux. Le soir même, une attaque [d'apoplexie foudroyante l'avait enlevé. Ce que nous avons vu chez ces personnes et chez beaucoup d'autres, n'est que la répétition de ce que les médecins ontl'occasisn de voir tous les jours. Cette finesse n'appartient pas seulement aux organes de la vue et de l'ouïe , elle se remarque également dans les autres sens du goût, de l'odorat et du toucher. Qui ne connaît l'aptitude des gourmets à distinguer le pays, l'âge et le mélange des vins, même de ceux qui se ressemblent le plus ? On n'a pas oublié l'histoire de ce père aveugle qui reconnaissait, à l'odeur , lorsque sa fille avait , dans la nuit , satisfait aux devoirs conjugaux. N'a-t-on pas vu plusieurs fois des aveugles distinguer les couleurs au toucher et sans se tromper? De plus, l'histoire naturelle nous présente dans plusieurs animaux ce degré extrême de susceptibilité des organes sensoriaux. Dans l'aigle, c'est la vue 5 dans le chat, c'est l'ouïe ; dans le cochon et le chien , c'est l'odorat, etc. D'après cela, on voit combien il est facile d'expliquer les faits dans lesquels les personnes magnétisées entendent, voient ou sentent, ce qu'elles ne peuvent voir, entendre ou sentir dans leur état naturel. A qui n'est-il pas arrivé mille fois de transformer d'une manière gigantesque les sensations qui précèdent le moment du réveil? de prendre, par exemple, le son de sa pendule pour l'explosion de la plus forte détonation ?
Ce qui paraîtra plus difficile à expliquer, ce sont les transpositions des sens et la faculté de voir à travers les corps le plus opaque comme à travers le cristal le plus limpide. Ce sont de tels faits qui ont fourni ample matière à' la discussion et à l'imagination. Dieu sait comme ici on a fait jouer les effluves corporels, les esprits animaux, les fluides nerveux , les atmosphères magnétiques, l'ame, etc.! comme on les a fait se dégager de leur enveloppe corporelle pour aller à toutes les distances voir et entendre sans le secours des yeux ni des oreilles ! Toutes ces créations idéales sont le fruit , tantôt d'une imagination vive, enthousiaste et déréglée, tantôt du charlatanisme le plus déhonté. Elles ne reposent sur rien, car les faits dont elles émanent sont faux et controuvés. Expliquons-nous.
Les personnes en crise entendent, dit-on, par l'épigastre et même par toute autre partie du corps. Nous avons d'avance répondu à cette question dans l'exposition que nous avons faite de la finesse que pouvait alors acquérir l'organe de l'ouïe. De plus, les sons un peu forts , et surtout les sons vibrants , produisent à l'épigastre une commotion bien sensible pour la plupart des personnes. Nous-mème nous sentons dans cette partie chaque coup de baguette du tambour, malgré la précaution de nous boucher les oreilles aussi hermétiquement que possible. Nous sentons de même beaucoup d'autres sons ou bruits , mais cette sensation n'a rien de commun avec l'audition. Ce que nous éprouvons pour les sons un peu forts nous fait présumer qu'une personne plus irritable que nous pourra sentir la commotion des sons les plus faibles. On a vu, pendant Y illumination du somnambulisme , des personnes lire des caractères placés sur l'épigastre. Je n'ai jamais rien vu de semblable,
et, à ce sujet, voici ce qui m'est arrivé une fois : Un dispensateur de magnétisme avait endormi une jeune personne très-nerveuse. Il donna sa montre à quelqu'un de la société pour en placer l'aiguille à l'heure qu'il voudrait. Cela fait, il la mit sur l'épigastre de la dormeuse, avec toutes les précautions possibles pour qu'elle ne pût pas en apercevoir le cadran. On demanda l'heure qu'il était à la montre , et l'illuminée répondit juste à six minutes près. Persuadé qu'il y avait là de la jonglerie, et ne pouvant pas soupçonner de compérage la personne qui avait réglé l'heure, je demandai à examiner la montre. C'était une montre à répétition dont le timbre peu sonore suffisait pour se faire sentir à l'épigastre, sans être presque entendu de l'oreille.
Quant aux visions à travers les murs, il y a toujours du compérage. Une personne en crise dit voir, dans une pièce voisine, quelqu'un ouvrir un placard qu'elle désigna. Cela était vrai. Cependant la porte était fermée, et c'était un mur épais qui séparait les deux chambres. La porte du placard mentionné produisait, quand on l'ouvrait , un petit bruit que connaissait la personne magnétisée. Aussi, lui fut-il impossible de rien voir de ce qu'on fit faire ensuite à la même personne qu'elle venait de si bien voir. L'odorat peut quelquefois, il est vrai, suppléer la vue et faire annoncer la présence d'une personne qu'on ne voit réellement pas , de la même manière qu'un chien sent et reconnaît son maître sans le voir. C'est ainsi que certains somnambules ont pu déclarer à qui appartenaient des vêtements ou d'autres objets qui leur étaient présentés, parce qu'à l'odeur ils avaient reconnu les émanations de la personne comme ils auraient pu, à la vue, en reconnaître la forme. Tout cela est possible et vrai ; mais, admettre la faculté de lire telle page d'un livre fermé, ou une lettre renfermée dans un secrétaire ou cachée dans la poche de quelqu'un , là s'arrête la vérité , là commence le compérage quelquefois involontaire.
On dit aussi que les magnétisés éprouvent à l'épigastre ou autre part la sensation des saveurs. II peut y avoir là quelque chose qui ressemble à la vérité. En effet, un corps sapide, comme la brioche chaude , le vin, etc., peut causer sur l'épigastre une sensation spéciale qui réveille sympathiquement dans l'organe du goût la sensation de la brioche et du vin. Je crois à la possibilité de ce fait d'après ce que j'éprouve dans l'œil gauche toutes les fois que je fais ma barbe. Lorsque je passe sur un point de la joue gauche le pinceau armé de l'écume de savon , j'éprouve darts cet œil la même sensation que si j'y introduisais une gouttelette d'eau de savon. Ce qui n'arrive pas à l'autre œil , ni à ce même œil avec toute autre substance, même plus irritante.
Nous reconnaissons encore l'influence que peut exercer le regard d'une personne sur une autre ; le pouvoir qui naît des impressions brûlantes qu'occasionnent le regard, l'haleine, le contact de deux amants ; la terreur immobile qu'impriment les regards flamboyants du fort sur le faible par exemple, du lion sur la gazelle, du chat sur la souris. Cette sorte de fascination qu'impose la présence d'une personne â une autre personne était t. i. 32
498 SYSTÈME NERVEUX CERÉBR4L.
déjà connue de l'antiquité. Nous admettons même la transmission de certains miasmes d'un individu à un autre, surtout lorsqu'il y a quelques rapports de parenté ou d'intimité entre eux, et qu'ils sont la chair de notre chair, les os de nos os. Nous en avons vu un exemple remarquable chez une jeune dame qui, dans une crise de catalepsie , reconnaissait ainsi les lettres d'une personne qui lui était chère et qui , dans une autre crise, s'empara d'un jeune homme qu'elle n'avait jamais vu et dont elle entendait la voix mélodieuse pour la première fois, et le retint plus de deux jours sur ses genoux sans qu'il fût possible de le lui faire lâcher. Mais ces faits ne sont pas le magnétisme artificiel.
Au lieu d'exaltation , le magnétisme produit quelquefois une diminution d'action soit dans la sensation générale , soit dans la sensation spéciale, soit dans la motilité. Ainsi s'explique cette insensibilité générale ou partielle qu'éprouvent certains magnétisés, et qu'on a pu constater pendant les tortures du martyre, chez les illuminés et chez les cataleptiques. De cette manière s'explique aussi l'impossibilité de mouvoir certains muscles, certains membres, et même le corps tout entier, comme on l'observe aussi dans une grande frayeur, dans une terreur profonde ou même dans une émotion un peu vive.
Les sensations internes peuvent être, avons-nous dit, exaltées au point d'informer plus ou moins exactement l'intelligence de ce qui se passe dans l'intérieur de nos organes. Qui ne connaît les rêves particuliers des hydropiques et ceux des personnes pléthoriques ou atteintes de quelque inflammation ou congestion considérable. Il nous est arrivé à nous-même, qui sommes doué d'un tempérament sanguin nerveux assez prononcé, de rêver quelquefois que nous voyions des nappes de sang couler dans notre cerveau, et d'éprouver au réveil une pesanteur de tête et tous les signes d'une congestion cérébrale, que nous faisions cesser par l'application des sangsues aux vaisseaux hémorrhoïdaux. Ce qui nous est arrivé pour la tête peut arriver à d'autres pour le cœur, pour les poumons, pour l'estomac, etc. La distribution des nerfs cérébraux à tous les organes, rend très-facile la communication de cette sensation -, mais il y a loin de là à la description exacte des organes que font des somnambules qui n'en ont pas la moindre connaissance ; alors , à coup sûr, il y a supercherie et mensonge. Disons encore que, lorsque les magnétisés étendent leurs prédictions sur les malades qui sont mis en rapport avec eux, tout devient profonde obscurité, à moins que les dispositions antérieures secrètes les mieux combinées ne viennent les seconder. Du reste, dans cet état de concentration et d'exaltation , il est possible que l'organe de l'intelligence, dégagé de toute autre sensation, s'élève aune plus haute conception sur ce dont on l'aura entretenu , soit auparavant , soit dans le moment même, et qu'il donne alors, sur une maladie obscure , une solution plus satisfaisante qu'il n'était capable de le faire dans son état normal. Mais là se borne son pouvoir -, tout sortilège, toute divination lui sont aussi impossibles que dans l'état de veille. Les prescriptions thérapeutiques et les pronostics sur la terminaison des maladies, seraient constamment absurdes, s'ils n'épient
pas le plus souvent des combinaisons faites d'avance, ou quelquefois le résultat d'un hasard heureux, ou de l'habile interprétation d'un oracle tortueux. Si nous repoussons ces prétendues merveilles, à plus forte raison rejetteronsnous toutes les ridicules sottises qu'on a imaginées , lorsqu'on a étendu le pouvoir du magnétisme jusqu'à le faire communiquer , non seulement par des animaux, mais par des arbres, des plantes, des métaux, des anneaux, et tous les talismans de la vieille magie et de la sorcellerie, à moins que nous n'ayions l'intention de provoquer un rire de pitié sur les adeptes de ces prestiges de l'erreur et du charlatanisme. Ce qui doit inspirer la plus grande défiance sur la bonne foi des apôtres de cet illuminisme, c'est leur obstination calculée à refuser d'initier ceux qui n'ont pas la foi nécessaire.
En résumé , nous conclurons avec les trois commissaires nommés plus haut : multa fîcta, pauca vera.
§ 6. Étude particulière de l'action des différentes parties de l'encéphale.
L'appareil cérébro-spinal est renfermé dans une vaste cavité osseuse creusée exprès pour lui, et qui lui sert à la fois de logement et d'agent protecteur. Cette large cavité constitue le crâne d'une part, et le canal vertébral d'autre part. Le crâne est une boîte osseuse destinée à recevoir le cerveau seulement et ses dépendances. Placé à la partie la plus élevée de l'homme, il rend son organe l'organe souverain $ de là celui-ci domine à la fois l'économie par ses nerfs, et le monde extérieur parles sens, qui sont ainsi placés en dehors de toutes les autres fonctions. Sa forme , sa solidité et l'immobilité de ses pièces en font un réceptacle sûr , et qui le met à l'abri des violences extérieures. La voûte en est si habilement construite, qu'à moins d'une violence extrême, elle fait répartir partout les commotions qu'elle reçoit , de façon que l'organe intérieur ne s'en aperçoit pas ou ne s'en aperçoit que faiblement. C'est le véritable appareil protecteur du cerveau.
La cavité rachidienne présente la même solidité ; mais les pièces dont elle est composée sont mobiles les unes sur les autres , de manière à se prêter aux mouvements que nécessitent les différentes régions dans lesquelles elle est placée, et qu'elle supporte et unit. Au cou, leur inflexion les unes sur les autres est très-grande : leur mobilité va en diminuant à mesure qu'on l'examine plus inférieurement. Quoique cette mobilité s'opère dans tous les sens, les pièces osseuses sont tellement disposées et si fortement liées que la moelle épinière ne s'aperçoit pas de leurs mouvements ; elle n'en éprouve aucune distension, aucun tiraillement ; elle en reçoit de plus une protection qui la met à l'abri de tous les efforts, de toutes les contusions extérieures. De cette façon, les nerfs qu'elle fournit soit au tronc, soit aux membres, n'en éprouvent aucun tiraillement, aucune lésion. Admirable organisation qui, à l'élégance des formes, joint l'utilité, la solidité et la commodité î
Les méninges , d'une part , tapissent les cavités osseuses -, d'autre part , enveloppent le cerveau et pénètrent dans tous ses replis , ses anfractuosités et ses cavités. Partout elles le protègent et l'isolent , et , dans bien des endroits, elles servent de support à ses vaisseaux et de lien à leurs divisions.
La dure-mère est immédiatement appliquée à la boîte osseuse, à laquelle elle ne tient que modérément. Dure, ferme, très-consistante et difficile a déchirer, elle est essentiellement une membrane de protection, non seulement à la surface du cerveau, auquel elle donne et conserve sa forme, mais encore dans ses grandes divisions, dans l'espace desquelles elle envoie des replis fermes et solides qui les séparent et les empêchent de peser et de graviter les unes sur les autres, de manière à se gêner en se comprimant. Deux grands replis en agissent ainsi : ce sont la faulx du cerveau et la tente du cervelet. Elle forme encore dans ses replis et par l'écartement de ses fibres, des canaux solides, dans lesquels le sang circule sans craindre les compressions, les gênes et les retards qu'il n'éprouverait pas impunément à cause du cerveau.
Les physiologistes ont encore attribué d'autres propriétés à la dure-mère. Willis, Malpighi, Pacchioni, Baglivi, Mayow l'ont crue contractile ; ils l'ont comparée au cœur, et ils lui ont attribué une action alternative de contraction et de relâchement, qui, en pressant tantôt le cerveau, tantôt le cervelet, exercent une sorte d'antagonisme qui en chasse le fluide nerveux. Malgré les objections de Fantoni, Hoffmann, Valsalva se rangèrent à cette opinion ; mais les expériences de Haller en démontrèrent la fausseté , et personne n'y a plus cru depuis lors. Van Helmont et l'école de Stahl la supposèrent très-sensible et y placèrent le siège de la sensibilité. Quelques expériences de Lecat semblèrent favorables à cette opinion , tandis que Haller, Tosati, Zimmermann, etc. ne purent en obtenir aucune marque de sensation. Il y a de l'exagération de part et d'autre. La dure-mère reçoit des nerfs, ce que lui refusaient Haller et son école. Elle est sensible, surtout à sa partie antérieure j mais elle l'est beaucoup moins que ne le disait Lecat. Elle n'est pas le siège ou l'origine de la sensibilité.
V arachnoïde est, comme toutes les séreuses , destinée, d'une part, à favoriser le glissement des surfaces qu'elle recouvre dans les mouvements qu'elles exécutent ; d'autre part, à fournir par exhalation , la vapeur halitueuse et la sérosité qui favorisent le glissement et empêchent toute espèce d'adhérence anormale.
La pie-mère est plus immédiatement appliquée sur la substance cérébrale. Elle est pour elle tout à la fois le moyen de division des vaisseaux qui la pénètrent dans un état de ténuité extrême, et une membrane protectrice qui conserve ses formes, surtout à la moelle épinière, autour de laquelle elle forme un fourreau beaucoup plus consistant.
L'arachnoïde, avons-nous dit, est lubrifiée par un liquide séreux qu'elle exhale à sa surface libre. Ce liquide est connu sous le nom de fluide céphalorachidien. Reconnu d'abord par Cotugno, il ne fut ensuite nié par personne ; maison varia un peu sur son siège précis. Les uns crurent qu'il était logé seulement dans la cavité séreuse des ventricules et à la surface du cerveau ; quelques autres crurent qu'il était placé en même temps et surtout dans le tissu vasculo-celluleux de la pie-mère. C'était déjà, bien avant M. Cruveilhier, l'opinion de Bichat. On lui a reconnu un mouvement d'élévation et d'abaissement produit par les mouvements du cerveau. Mais aucun physiologiste n'avait songé à lui accorder l'importance qu'on lui a accordée dans ces temps derniers. Ainsi on lui a supposé une sorte d'antagonisme contre la pression extérieure à laquelle il s'oppose pour maintenir la substance cérébrale dans sa rectitude. On en a presque fait l'organe de l'intelligence, en démontrant l'influence que sa soustraction exerçait sur les mouvements et sur la liberté d'action. Oui, sans doute, ce liquide est nécessaire; oui, sans doute, sa soustraction trop brusque peut causer du trouble dans les fonctions intellectuelles ; oui aussi, sa trop grande quantité peut les altérer et les compromettre; mais elle ne les compromet que comme le fait toute compression de cet organe ou toute soustraction d'une pression normale ou habituelle. Tout le reste n'est qu'une exagération que repousse la saine physiologie.
Encéphale.
Vencêphale est l'organe central de la perception, l'aboutissant de toutes les sensations cérébrales, le siège de toutes les facultés intellectuelles, et l'agent de la volonté. Il reçoit les sensations de chaque partie et sans confusion ; il réagit sur chaque partie et sans confusion : mécanisme aussi merveilleux que délicat et compliqué. Les expériences de MM. Flourens, Longet, Muller, etc. ne laissent point de doute à cet égard. Toutes les fois qu'on a enlevé le cerveau, il n'y a plus eu de sensation perçue, plus d'acte intellectuel, plus de réaction, et cependant les sens continuaient d'exister et de recevoir les impressions. Beaucoup de physiologistes ont voulu en faire aussi le foyer et le siège de la vie ; mais on a vu bien des animaux, à mesure qu'on descend dans l'échelle des êtres, vivre plus ou moins longtemps après l'ablation du cerveau. Ainsi Cadesy et Ridley ont vu des tortues vivre six mois après la décapitation. Bayle a vu des mouches sans tête s'accoupler et pondre des œufs. Des faits semblables et analogues ont été recueillis et variés à l'infini par tous les physiologistes ; ce qui avait déjà fait dire à Deseze que ni le cerveau, ni le cervelet, ni la moelle épinière ne pouvaient être les instruments immédiats de la vie.
Les hémisphères cérébraux sont, comme le cerveau, le siège de la perception, des fonctions intellectuelles et de la volition. Comme lui, ils sont insensibles à l'instrument qui les divise, C'est ici le lieu d'envisager le cerveau
et ses lobes dans leurs rapports avec les sensations, puis avec les mouvements, enfin avec les facultés intellectuelles. Lorsqu'ils sont enlevés, la lumière est sentie par l'oeil ; mais l'animal n'en a plus de conscience : il va se heurter contre les objets. Les expériences de MM. Bouillaud, Longet, etc. sont convaincantes. MM. Flourens , Hertwig , Schoek prétendent même que l'ablation d'un seul hémisphère rend l'œil opposé insensible à la lumière, et qu'il faut les enlever tous les deux pour rendre aveugle. M. Flourens a vu l'ablation des deux lobes anéantir l'audition. Cependant, M. Longet a cru remarquer alors des signes d'audition par la détonation : l'animal ouvre les yeux, relève un peu la tête et retombe. Il y a là, non plus audition perçue, mais action réflexe, sans participation de l'intelligence, sans conscience. L'odorat est éteint par l'ablation des lobes. Cela doit être , puisque le nerf olfactif est en même temps enlevé. Il faut bien se garder de confondre le sens de l'odorat avec le sens tactile général qui est conservé. Le goût est aussi aboli, selon Flourens. Si la coloquinte fait grimacer les animaux, c'est parce qu'elle agit sur le sens tactile resté intact.
Dans cette étude, il faut bien distinguer la sensation du point où elle est reçue, de la sensation transmise au sensorium ou sens intime : la première persiste, la seconde n'est plus. Il ne peut plus y avoir de conscience. Beaucoup d'expérimentateurs, et surtout Legallois, Flourens et Longet ont vu de jeunes chiens, de jeunes lapins, des oiseaux privés de leurs lobes , pourvu qu'on leur laissât le bulbe rachidien , vivre encore longtemps et donner des signes non équivoques de douleur lorsqu'on les pinçait ou les irritait, et même crier ou retirer la tête et les membres. Ils les ont vus se relever, courir, se gratter, agiter leurs plumes, les lisser, les nettoyer avec le bec, etc., etc. Ils ont cru trouver là une preuve que l'animal, privé de ses lobes cérébraux, n'était pas privé de la perception de toutes les sensations. Ces faits sont exacts , nous en avons vérifié la plupart ; mais la conséquence ne l'est pas. Ces actes indiquent bien une sensation perçue ; mais ils n'indiquent pas que l'animal ait eu la conscience de la sensation. Ils ne sont qu'une sensation réflexe, et non une émanation de la volonté. Le cercle s'est établi directement entre le point douloureux et irrité, et l'action produite ; mais il n'y a pas eu de participation de la volonté : le sensorium commune, le sens intime n'en a pas eu connaissance. Ce n'est qu'en faisant cette distinction qu'on peut se rendre raison de ces faits, en apparence si contradictoires et si opposés aux idées que nous avons sur l'unité de l'intelligence. Quant au nettoyage et au lissage des plumes, c'est un acte d'habitude devenue instinctive, et dans laquelle la réaction s'opère par une sorte de mouvement réflexe sans participation de la volonté. Peut-être même alors la sensation de l'humeur que les oiseaux emploient au lissage de leurs plumes, étant amassée dans le bec, y cause-t-elle une sensation qui provoque ce lissage pour se débarrasser de son accumulation. L'action de l'éthérisation sur le cerveau vient confirmer cette manière de voir ; elle engourdit et assoupit d'abord les facultés intellectuelles par son action sur les lobes : la sensation et la douleur
sont encore perçues et exprimées. Puis elle anéantit la sensation en agissant sur la protubérance annulaire. La preuve que, dans le premier degré de l'éthérisation, il n'y a pas conscience ou perception par le sens intime, c'est que , pendant une opération pratiquée alors , le malade s'agite et crie, et cependant il n'a pas eu la conscience de la douleur, car il n'en conserve pas le souvenir. Tout s'est passé dans le cercle réflexe de la moelle allongée. L'organe de l'intelligence, les lobes cérébraux n'y ont pris aucune part. Quels que soient les noms qu'on veuille donner à ces différents modes de perception, ils ne changeront rien au fait lui-même, il restera tel.
Les lobes cérébraux sont les agents des mouvements volontaires. Leur ablation chez les animaux supérieurs ôte l'expression de la volonté. Chez les animaux inférieurs, les reptiles , les poissons et même les oiseaux , il y a des mouvements et des actes qui semblent bien combinés. Cependant ce sont des actes sans conscience, exécutés sous l'influence réflexe soit de la moelle allongée, soit de la moelle épinière. Il est important de rappeler qu'en histoire naturelle, à mesure que les fonctions intellectuelles perdent de leur développement, la moelle épinière gagne d'autant qu'elle devient plus prépondérante et qu'elle remplit un rôle sinon d'intelligence, au moins d'instinct beaucoup plus étendu. Quelques auteurs , avec MM. Foville et Pinel-Granchamp , ont placé l'influence des mouvements volontaires dans la substance blanche, tandis que MM. Calmeil, Bayle, Haslam, Parchappe, Ferrus, Se. Pinel, Cazauvieilh, Bertholini l'ont placée dans la substance grise, qu'ils ont toujours trouvée altérée dans les paralysies générales. Toutefois, l'influence volontaire qui part d'un lobe pour se rendre aux muscles, s'exerce du côté opposé, par suite de l'entrecroisement de la moelle allongée.
Y a-t-il un point du cerveau alloué à chaque mouvement ? On doit le présumer, puisque, bien souvent, une seule partie est paralysée sans qu'aucune autre le soit. Ce qui ne saurait être, en admettant une coordination commune.
M. Flourens a voulu encore les regarder comme la cause et les agents du mouvement en avant. Les résultats qu'il a obtenus n'ont pas toujours été assez favorables pour faire admettre cette opinion d'une manière absolue.
C'est dans les lobes cérébraux que siège la faculté de recevoir les impressions, de les tranformer en sensations et d'en avoir la perception. C'est dans lui qu'elles sont coordonnées pour former les idées , la pensée, le raisonnement, le jugement et toute la série des facultés intellectuelles. Personne n'en doute. Mille faits pathologiques viennent nous montrer l'intelligence suivre les phases des maladies de l'encéphale, s'altérer, se pervertir, s'éteindre avec les lésions des lobes. L'anatomie comparée nous en fournit aussi des preuves. Elle nous montre un rapport constant des facultés intellectuelles avec le développement des lobes cérébraux. Aussi, le volume du cerveau s'accroît à mesure qu'on s'élève dans la série des vertébrés. C'est en haut, en devant et sur les côtés que les hémisphères s'agrandissent , tandis que les parties inférieures et le cervelet ne se développent pas dans les mêmes proportions.
Lorsqu'on enlève les lobes, il y a toujours au moins torpeur et impossibilité d'agir avec réflexion. Muller en avait conclu qu'ils étaient le siège de l'âme. Nous dirons dans le même sens qu'ils sont le réceptacle du sensorium commune ou du sens intime, qui est inséparable des fonctions intellectuelles dont ils sont l'organe.
Ainsi, l'intégrité des deux hémisphères est indispensable pour l'exécution régulière de leurs fonctions. Cependant, un hémisphère peut, dit-on , suppléer à l'autre. Entre autres faits, M. Cruveilhier a vu un homme de 42 ans jouir de la plénitude de ses facultés malgré l'atrophie complète de l'hémisphère gauche. L'inégalité des deux lobes a été regardée comme une circonstance fâcheuse pour le développement complet des facultés intellectuelles. Cependant, l'inégalité des lobes antérieurs dans les têtes de Lalande, de Bichat, de Louis XVIII, etc. , n'ont pas empêché le grand développement de leur intelligence. Nous serions presque disposé à croire qu'il s'est glissé une erreur dans l'examen de ces têtes , parce qu'on n'a tenu compte que de la saillie inégale des deux lobes au front. Nous avons vu des sujets qui présentaient en avant une saillie bien différente des deux lobes. Mais, en examinant en arrière, nous y avons trouvé la même inégalité en sens inverse , de façon que les deux lobes étaient égaux ; mais l'un était plus en devant et l'autre plus en arrière.
On s'est beaucoup agité pour savoir si les lobes étaient le seul siège des facultés intellectuelles. Chez l'homme, il en est ainsi. Les expériences directes n'ont pas pu le démontrer, mais les expériences pathologiques le révèlent tous les jours. Les lésions de la masse antérieure surtout sont positives. Toujours elles entraînent la lésion, l'aberration ou l'abolition de ces facultés. On s'est beaucoup aussi occupé de savoir si les lobes seuls pouvaient percevoir les sensations. Si les expériences que nous avons rapportées plus haut, et dans lesquelles les vertébrés inférieurs surtout et les oiseaux ont donné des signes de perception des sensations, nous avons fait voir qu'ils tenaient au pouvoir réflexe et non au sens intime. Ainsi, ils n'infirment point notre conclusion précédente.
M. Bouillaud a voulu, de plus , fixer dans les lobules antérieurs Y organe législateur de la parole. Si des faits ont été favorables à cette opinion, d'autres faits lui sont contraires, MM. Lallemand, Cruveilhier, Andral, Hubert-Rodrigue, Rochoux ont recueilli plusieurs cas de lésions des lobules antérieurs sans perte de la parole, et de lésions ou perte de la parole sans altération des lobules antérieurs. Il y a donc impossibilité de rien conclure affirmativement.
La substance grise est répandue tantôt à la périphérie, tantôt dans le centre de l'encéphale. Elle a été regardée par plusieurs auteurs, Willis, Vieussens, Foville, etc., comme la partie où arrivaient les sensations, et où elles s'élaboraient pour être reportés sur tous les points par la substance blanche. Elle a été aussi regardée par Gall, Purkinje , etc. , comme la partie nourricière des corps et de la substance blanche. La quantité de vaisseaux qu'elle
reçoit et qui s'y distribuent , fait présumer la vérité de cette opinion. De cette manière, les variétés d'épaisseur, de profondeur et de consistance indiqueraient les variétés de l'intelligence et le mode d'intelligence de chaque individu. Elle est, en effet, plus mince chez les idiots , et les circonvolutions sont moins nombreuses et moins profondes. Il en est de même chez les animaux les moins intelligents. Cependant, ce dernier fait a été contredit par Leuret.
La substance blanche est fibreuse ou fibrillaire , selon Chaussier , Cuvier, Gall, etc. Elle paraît destinée à recevoir le fluide nerveux et à le transmettre aux différentes parties de l'économie. Les auteurs ne sont pas d'accord sur la nature ni sur le mode de développement, de dépendance ou d'indépendance de ces deux substances. Les recherches de Valentin sont contredites par celles de Will ; celles de Will ne ressemblent plus à celles de Remak. Quel parti prendre au milieu de ce conflit de faits hypothétiques?
Tubercules quadrijumeaux.
Lorsqu'ils sont détruits artificiellement ou par une lésion organique , la vue est abolie et l'iris cesse de se mouvoir. M. Flourens en a conclu que l'iris leur devait sa mobilité. Mais nous avons vu qu'elle dépendait du ganglion ophtalmique et du ganglion ciliaire. Ces mouvements ne sont abolis que lorsque les tubercules sont détruits en totalité. Alors aussi la vue est abolie. Mais si l'on ne détruit les tubercules que d'un seul coté , on cause une cécité croisée et du coté opposé. Ils sont donc l'organe où l'impression visuelle est reçue et élaborée. Cependant, cela ne suffit pas , il faut encore en avoir la conscience. Or, celle-ci ne peut s'acquérir que dans les lobes cérébraux, car, s'ils sont enlevés , l'œil continue à voir, puisque l'iris et les mouvements de la tête suivent la lumière, mais le sens intime n'en a pas la conscience ; car, si l'animal marche, il se heurte et il n'évite rien de ce qui peut lui nuire. M. Flourens a vu des pigeons et des quadrupèdes tourner sur eux-mêmes et du côté du tubercule détruit , lorsqu'il n'en détruisait qu'un. MM. Serres, Hertwig, etc., ont obtenu des résultats analogues. Sont-ils bien l'effet de cette destruction? Ces expériences sont peu concluantes. On obtient des effets analogues et différents en agissant sur d'autres organes. Si la lésion se borne à la superficie des tubercules, elle ne produit rien, il faut les détruire profondément. Il en est de même pour l'excitabilité motrice. Si l'on en croyait MM. Valentin et Budje , cette influence motrice s'étendrait à l'estomac, à l'intestin et à la vessie ; ce qu'ils expliquent par la communication de ces tubercules avec les pédoncules du cerveau, organes de transmission sensitivo-motrice. Jusqu'à présent il n'y a rien de bien démontré que leur corrélation avec la vision. Cependant , s'ils n'avaient pas d'autres attributions, pourquoi seraient-ils si volumineux chez les animaux aveugles et chez les poissons, qui ont l'iris immobile? Tout n'est donc pas encore connu à leur égard.
Les couches optiques servent aussi à la vision , mais beaucoup moins que leur nom ne semblerait le faire présumer , car leur destruction n'abolit pas complètement l'impression de la lumière , puisque l'iris continue à se mouvoir. Elles présideraient encore aux mouvements latéraux, et, selon MM. Foville, Pinel-Grandchamp, Saucerote, Serres , aux mouvements du bras, conjointement avec la partie postérieure de l'hémisphère , à laquelle la couche optique envoie un épanouissement. Cet effet est croisé. C'est du côté opposé à l'action que l'animal tombe ou se couche sans être paralysé complètement. L'observation pathologique d'Andral et l'expérimentation de Longet ne sont pas favorables à cette opinion. Ils ont vu la paralysie des quatre membres et non d'un seul. En outre, ces organes, qui sont composés en grande partie de substance grise, ne sont pas plus volumineux chez les athlètes que chez les femmelettes ; ils sont aussi volumineux chez l'animal le plus faible que chez l'animal le plus fort, et on les trouve chez les ophidiens qui sont privés de membres. Ces faits portent à croire que le moment de fixer le siège des points correspondants à chaque membre n'est pas encore venu. Cela arrivera probablement un jour, car leur paralysie est souvent isolée. Schiff, Longet, etc., ont obtenu des mouvements circulaires comme avec la lésion du pédoncule cérébral. Budje, Valentin, Schiff leur ont aussi attribué une influence sur les contractions du cœur, de l'estomac et de l'intestin. Les preuves n'en sont pas concluantes.
On n'admet plus l'hypothèse de Villis qui faisait aboutir toutes les sensations aux corps striés et en faisait émaner le principe des mouvements volontaires, qui y plaçait, en un mot, le siège du sensorium commune. Suivant MM. Saucerotte , Foville, Pinel-Grandchamp, Serres, ils présideraient aux mouvements de la jambe. Les expériences de Cliff, de Longet ne sont pas favorables à cette opinion. Elles renversent aussi l'opinion de M. Magendie qui leur a supposé une action d'impulsion insurmontable en avant. L'animal tend à fuir la douleur en se portant en avant , mais ce n'est pas parce qu'il a les corps striés lésés. M. Desmoulins pense qu'ils président aux mouvements à reculons. Alors , où placer les mouvements chez les poissons , les serpents , les batraciens qui ne les exécutent jamais ? Comme les couches optiques, ils sont insensibles et inexcitables. Ils n'ont aucune part à l'olfaction, comme le prétendait Chaussier. Leur influence, admise par Valentin, Budge, etc., sur les mouvements du cœur, de l'estomac et de l'intestin n'est pas suffisamment démontrée.
Lapeyronie avait vu la lésion du corps calleux causer la perte de la mémoire , et il y plaça le siège de l'àme ; ce que Saucerotte et Chopart crurent devoir admettre. Quelques expériences avaient été pratiquées. Saucerotte l'avait coupé. Rolando en fit autant. Les troubles survenus ne se ressemblent pas -, on ne peut donc rien conclure. Lorry, Flourens, Serres n'ont obtenu que des résultats négatifs. Reil, Solly, Fœrg, Chatto, Paget l'ont vu manquer chez l'homme sans que les facultés intellectuelles, motrices et sensoriales en eussent éprouvé aucune lésion. Treviranus le regarde comme un
lien nécessaire qui établit la communication entre les deux lobes et maintient l'harmonie dans les opérations intellectuelles. Il ne peut pas être inutile, mais les faits manquent pour en établir les usages positifs et bien déterminés.
Les usages de la voûte â trois piliers ne sont pas mieux connus. Quel rôle joue-t-ellc dans les fonctions sensoriales, motrices et intellectuelles ? On l'ignore depuis qu'on ne croit plus à la fonction mécanique que lui avait supposée Galien. Les faits et les expériences manquent pour asseoir une opinion fondée.
Nous pouvons en dire autant de la cloison transparente. Les lésions intellectuelles et sensoriales qui accompagnent ses altérations organiques ne prouvent rien. Le délire, la paralysie, les convulsions appartiennent aussi à bien d'autres lésions.
Tout est hypothétique sur les fonctions de la glande pinéale. Galien , Willis, Paré, Descartes, Rolando n'ont rien obtenu de positif. On en a fait le siège de l'âme , le régulateur du passage des esprits d'un ventricule à l'autre, un tampon, un organe sécréteur ; rien ne confirme ces usages. Tout reste à faire.
La glande et la lige pituitaire ont aussi excité l'imagination des physiologistes pour leur trouver des fonctions. Galien, Diemerbrocck, Vésale, Vieussens, Willis, Murray , Petit en ont fait alternativement un émonctoire des humeurs du cerveau et une glande destinée à sécréter une humeur particulière. Rien ne justifie ces opinions. Tiedemann a cru y voir un ganglion nerveux destiné à entretenir la vie nutritive et la circulation du cerveau. Rien non plus ne justifie cette opinion. Ses fonctions sont donc encore ignorées.
Le siège et les relations anatomiques de la corne d'Ammon avec les parties les plus importantes de l'encéphale ont porté Tréviranus à la regarder comme un organe important. Il lui attribue, entre autres, la perception de l'odorat et la réminiscence. Mais rien ne vient à l'appui de ces présomptions. Il en est de même de l'opinion de Foville, qui en fait partir le principe des mouvements de la langue. Tout semble même contredire cette opinion , les faits pathologiques surtout. La science est donc muette sur ses fonctions.
On a placé le siège de l'âme dans les ventricules. Galien y plaçait le sens de l'odorat et l'élaboration de l'esprit animal. Willis, Vésale et Vieussens ont reproduit cette opinion que ne justifient ni les faits ni les expériences. Ils ne paraissent destinés qu'à introduire dans la pulpe cérébrale les vaisseaux qui vont s'y distribuer, et qui ne l'auraient pas pu si la masse eût été pleine et qu'il leur eût fallu y pénétrer par la circonférence.
La lésion des pédoncules cérébraux cause des convulsions et des chutes sur le côté. Si l'on ne fait qu'en irriter un, comme l'ont fait Longet et Schiff , il y a mouvement circulaire de manège. Si, au contraire , on en fait la section, il y a faiblesse, et l'animal reste immobile. Cependant, la paralysie n'est pas complète : l'animal sent, éprouve de la douleur et crie. Ainsi, ils transmet-
tent la sensation à l'encéphale, et la volition de l'encéphale aux muscles. On le conçoit, puisqu'ils sont une continuation des doubles cordons antérieur et postérieur. On a cru remarquer aussi une influence sur le tube digestif , et quelques faits pathologiques semblent appuyer cette opinion tout-à-fait hypothétique. Comment des plaies aussi graves n'agiraient-elles pas sur un appareil aussi intimement lié à toute l'économie que l'est l'appareil digestif?
De ce qu'on a obtenu des modifications dans les qualités de l'urine , on a encore voulu en conclure l'influence de l'appareil cérébral sur les sécrétions. Toujours le même abus de mots et d'idées. Oui, sans doute, il y a influence, puisque dans l'économie tout s'influence, mais il n'y a pas dépendance, puisque la sécrétion urinaire continue.
Les pédoncules cérébelleux sont au nombre de trois de chaque côté. Ils ont des attributions différentes , parce qu'ils ne correspondent pas aux mêmes organes. Les intérieurs ne paraissent destinés qu'à transmettre à l'encéphale la sensation des corps restiformes dont ils sont la continuation. Quant aux attitudes en arc et aux mouvements de recul , ce sont des particularités qu'une expérience répétée n'a pas justifiées. Les supérieurs sont si difficiles à découvrir que le délabrement indispensable pour arriver jusqu'à eux ne permet guère d'apprécier le véritable effet de leur irritation. Cependant, comme ils sont en partie la continuation des cordons postérieurs de la moelle épinière, ils sont aussi la continuation de la transmission de la sensation. Les pédoncules moyens ont donné un résultat constant : c'est un mouvement de rotation sur lui-même que l'animal expérimenté a éprouvé. Schiff a vu ce mouvement s'opérer du côté opposé à celui de la sensation , tandis que Lafargue et Longet l'ont vu s'opérer du côté même. Cette différence provient de ce qu'il se fait un entrecroisement au-devant de la protubérance , et qu'il ne s'en fait point en arrière, lieu où Schiff pratiquait la section. Lafargue l'attribuait à ce que l'action des membres non paralysés se conserve au détriment de celle des membres paralysés.
La lésion de la protubérance annulaire produit aussi un mouvement de rotation très-rapide, ainsi que Hertwig l'a vérifié. M. Longet a vu ce mouvement s'opérer toujours du côté opposé à la lésion. Ne serait-il point l'effet bien simple d'une paralysie ? M. Longet a de plus trouvé que la partie postérieure, qui correspond aux fibres des corps restiformes était très-sensible et douloureuse. Elle paraît être le rendez-vous des sensations. Aussi Longet y place le siège de la sensation générale , puisque un animal , privé des lobes cérébraux, sent la douleur et crie. Nous nous sommes expliqué sur ce fait. Elle paraît être aussi le point de départ , le point primordial de la volition sur les mouvements de locomotion , puisque , les lobes étant détruits, il y a encore des mouvements. C'est la même chose que pour la sensation. Le noyau de substance grise qui occupe le centre de la protubérance paraît être le point d'élaboration de ces mouvements, et sans doute aussi le foyer de concentralion de la sensation.
Moelle allongée.
Sa lésion produit toujours la paralysie du sentiment et du mouvement du côté où elle a lieu , et son irritation cause des convulsions. Ainsi elle est tout à la fois motrice et sensitive. Cependant quelques physiologistes ont pensé qu'elle n'était que motrice. Muller y a placé le siège de la volonté et le siège de la sensation. Cette opinion est très- contestée, et beaucoup de physiologistes reprochent à Muller d'avoir pris pour le siège le simple passage du sentiment et de l'influence motrice. Suivant Legallois, Bell, etc., elle serait la source des mouvements respiratoires , puisque la respiration continue après la destruction du cerveau, et qu'elle s'éteint aussitôt que la moelle allongée est altérée dans le point que nous avons signalé. C'est elle enfin qui met le cerveau en rapport avec la moelle épinière. M. Flourens nous paraît avoir le mieux compris l'enchaînement fonctionnel de ces organes. Il place le siège de la perception des sensations dans les hémisphères. Nous pensons que Muller a pris des actes réflexes pour des sensations perçues , car il se contredit de suite après en faisant percevoir la sensation dans les hémisphères. L'importance de cet organe n'en serait pas moins grande , lors même qu'il ne serait qu'un organe de transit : il serait toujours le point d'union, le nœud vital , l'aboutissant des effets différents des sensations, quoique la vue et l'olfaction ne passent point par elle.
Le plancher du quatrième ventricule est regardé comme le siège de l'audition, parce que c'est là que naissent les racines des nerfs auditifs. Muller élève quelques objections solides contre cette fonction. C'est surtout la conservation de l'ouïe malgré la lésion de l'organe.
Le bulbe rachidien est le siège de la principale influence sur la respiration, dans le point mieux précisé par Flourens que par Legallois. Ce n'est pas seulement par le nerf pneumo-gastrique qu'il agit, puisque la section de ce nerf n'empêche pas de vivre, c'est par l'innervation sur tous les autres nerfs respiratoires. Il est l'aboutissant et le point de départ de tous les nerfs sensoriaux et moteurs, soit directement pour les hypoglosses spinal, facial, moteur oculaire externe, glosso-pharyngien, pneumo-gastrique, trijumeaux, soit indirectement pour tous les nerfs vertébraux. C'est sans raison que M. Serres a placé dans l'olive l'influence sur le cœur, dans le corps restiforme l'influence respiratoire, et dans le cordon qui sépare ces deux organes l'influence stomacale. Les expériences de MM. Budge, Weber etMayer pour y établir le siège de la circulation , n'ont pas réussi à M. Longet.
Moelle épinière.
Pendant longtemps et jusqu'à Whytt, Gilbert-Blanc , Leveling et Prochascha la moelle épinière a été regardée comme un gros nerf ou comme la réunion des nerfs qui s'en détachaient successivement. Cependant Hippo-
crate, Celse, Arétée, Galien connaissaient déjà les effets de sa lésion sur le sentiment et le mouvement. Ce furent surtout Legallois et Gall qui fixèrent l'attention sur cet organe, et qui le tirèrent de l'oubli physiologique où il était délaissé. Depuis, il n'a pas cessé de tenir un rang distingué dans la physiologie du système nerveux cérébro-spinal. De nombreuses études ont conduit aux découvertes les plus importantes. Ainsi Charles Bell a démontré l'existence distincte des nerfs du sentiment et des nerfs du mouvement Marshall-Hall en a fait connaître le pouvoir réflexe ; MM. Alvaro-Reynoso et Flourens, en 1851 , ont précisé le point où siégeait le nœud vital. Il est trèslimité. A peine a-t-il une ligne d'étendue. Il est placé à la pointe du V que forme la jonction de deux lignes de substance grise , au-dessus du trou borgne, entre les deux pyramides. Aussitôt que ce point est altéré , la respiration cesse, et la vie avec elle. Nous ne pouvons donc plus admettre , comme l'ont fait Varoli, Willis, Winslow, Haller, Monro, Cuvier, Mayer, Arnemann, Dugès, etc. que le prolongement rachidien n'est qu'un gros nerf ou la réunion d'un faisceau de nerfs, simple allongement de la substance cérébrale. Il est un organe important appelé à remplir des fonctions essentielles , à jouer un rôle de premier ordre dans l'économie. Mais ne nous laissons point entraîner, et, pour la venger de l'oubli injurieux dans laquelle on l'avait réléguée, n'allons pas avec Gall, Tiedemann, Serres, etc. faire de la moelle épinière le centre nerveux, dont le cerveau et le cervelet ne seraient qu'un épanouissement. Nous n'exagérerons rien. Nous dirons ce qui est. Nous étudierons isolément chacun de ses actes, quoiqu'il ne soit pas possible d'établir de séparation distincte dans la longueur de cet ensemble organique.
Les sensations des membres et du tronc arrivent à la moelle épinière , et par elle au cerveau. Du cerveau partent les volitions qui , en passant par la moelle épinière, se rendent au tronc et aux membres. Elle sert donc à transmettre les impressions que les nerfs ont reçues et les volitions qui émanent du cerveau. Elle est donc un foyer d'innervation qui reçoit et réagit. Estelle, comme l'ont voulu un grand nombre de physiologistes , la simple réunion des nerfs qui transportent les impressions et les volitions des parties au cerveau et du cerveau aux organes? Ou bien forme-t-elle un corps pulpeux et fibreux spécial auquel aboutissent et se terminent les nerfs et devient-elle ainsi un agent de transmission analogue aux nerfs ? Les opinions sont partagées. Volkmann veut qu'elle fournisse plus de nerfs qu'elle n'en reçoit. Valentin veut qu'elle ne contienne et ne fournisse que ce qu'elle reçoit. Si elle n'était qu'une réunion de nerfs , elle diminuerait de volume à mesure qu'elle s'éloigne de l'encéphale , parce que chaque nerf qui s'en détache en enlèverait une partie. Or il n'en est rien. Elle est presque aussi volumineuse à son extrémité lombaire qu'à son origine.
Les physiologistes ont cherché dans la structure de la moelle épinière la raison de ses fonctions. Un quadruple cordon la forme? Deux cordons sont placés de chaque côté, séparés en devant et en arrière par un sillon profond et réunis vers leur tiers postérieur par un faisceau médian qui s'étend jusqu'à
l'infundibulum. Comme dans le cerveau, on y trouve de la substance blanche et de la substance grise , mais disposée en sens inverse de ce qu'elle est dans le cerveau : car la substance blanche est à l'extérieur et la grise est à l'intérieur. M. Nathalis Guillot a étudié cette dernière avec un soin admirable. Cette substance ne peut pas être inutile. Là, comme au cerveau, elle procède à un double exercice de réception des sensations et de réflexion des mouvements. Elle seule en a la conscience -, elle ne la porte point au sensorium commune. C'est précisément ce qui donne l'explication de la fameuse découverte de Marshall-Hall sur le pouvoir réflexe. Il fallait un organe à part pour exécuter des fonctions spéciales et indépendantes. Voilà pourquoi la moelle épinière est d'autant plus volumineuse, proportionnellement au cerveau, que les fonctions et l'influence de celui-ci diminuent. Voilà pourquoi les animaux à sang froid ont un cerveau si petit et des facultés intellectuelles si restreintes avec une moelle épinière si volumineuse et des facultés réflexes si puissantes, comme on le voit dans les sauriens, les batraciens, les poissons. Aussi il y a, chez eux, une action involontaire puissante qui se conserve même après la décapitation. Le moindre contact provoque unmouvement,qui, bien que partiel d'abord, devient général, parce que, suivant la remarque de Marshall- Hall, l'un excite l'autre en lui servant de stimulus ; il y a une sorte de communauté et de solidarité qui établit entre les différentes parties de la moelle une dépendance assez grande. Aussi la maladie d'un point se transmet aux autres points plutôt sympathiquement que physiquement.
Dans ses recherches et ses expériences sur les parties de la moelle qui concouraient au sentiment et au mouvement , Van Dem fut conduit à établir une circulatio nervea au moyen des quatre parties de 1^. moelle substantia gelatinosa, substantia medullaris postica , substantia medullaris antica , et substantia spongiosa, et par leurs communications soit entre elles , soit avec le cerveau. Cette ingénieuse explication n'a pas encore obtenu l'assentiment unanime, parce qu'elle repose sur des allégations plus subtiles que vraies.
Bellingeri avait déjà voulu accorder aux deux substances grise et blanche une action spéciale : à la substance grise appartenait le sentiment, à la corticale le mouvement. Il admit de plus les funiculi posteriores avec leurs radiées nervorum pour les mouvements d'extension, et les funiculi anteriores avec leurs radiées nervorum pour le mouvement de flexion. L'expérience n'a pas sanctionné ces résultats.
M. Desmoulins fait remplir à la substance blanche toutes les fonctions qui sont propres à la moelle épinière. Il compare la substance grise au fluide que contient le canal médullaire des poissons, et il le regarde comme un organe chargé de servir à la nutrition de la pulpe blanche.
Déjà, en 4795, Leveling avait irrité la moelle épinière sur des hommes qui venaient d'être décapités, et il avait produit des mouvements très-prononcés. Il avait vu même chez un des suppliciés les mains se détacher avec violence. Ces faits confirmèrent l'opinion qu'on avait sur l'action de simple transmission
de la moelle. Ce qu'on fut d'autant plus porté à croire lorsque Henssel en démontra la structure fibreuse.
La moelle épinière n'est pas seulement un cordon de transmission, comme au cerveau, la substance grise est le centre qui reçoit et transmet les impressions. Elle est le pouvoir actif du système nerveux. Une fibrille suffit pour la mettre en action. Aussi on trouve un renflement plus considérable au niveau de la naissance des nerfs des membres.
Dans la séance de l'Institut du 24 juin 1850, M. Brown-Sequart a prouvé par des faits pathologiques et par des expériences nombreuses sur les pigeons, les lapins, etc., que la moelle épinière pouvait être interceptée dans sa longueur et même détruite sans que les fonctions organiques , respiration, circulation, digestion, sécrétion en éprouvassent la moindre altération. Le 21 novembre suivant, il démontra que les sensations et les réactions reçues et opérées par la moelle épinière se croisaient, au moins en grande partie , en passant du cordon droit au cordon gauche, et vice versa. Déjà Ollivier d'Anger avait cité plusieurs cas pathologiques qui établissaient le premier fait. Ce que Burdach expliquait en supposant que chaque partie avait son congénère qui lui était substitué par la transmission , et que Van Dem explique par les fibrilles qui communiquent de la partie supérieure à la partie inférieure.
Les expériences de Legallois , de Flourens , de Calmeil font placer dans la moelle l'influence de la respiration. Cette influence est réelle. Elle s'exécute par le moyen des nerfs spinal , dentelé , diaphragmatique et intercostaux, qui en partent pour aller porter leur incitation aux muscles respirateurs. C'est ce qui avait conduit Ch. Bell à en faire une classe à part sous le nom de nerfs respirateurs. Il les fait partir , il est vrai , d'un cordon latéral particulier, dont l'expérience n'a pas sanctionné l'existence. Quoi qu'il en soit, la moelle ne joue ici qu'un rôle de transmission : car si le bulbe est détruit, les mouvements respiratoires le sont aussi .
Est-elle, comme l'a voulu surtout Legallois, l'organe essentiel de l'influence sur la circulation? Nous nous sommes assez longuement expliqué à ce sujet.
Son influence sur les intestins a été reconnue réelle par quelques physiologistes ; d'autres, au contraire, l'ont niée. Nous l'avons constatée. Elle préside à la sensation spéciale et à la contraction du rectum et de la vessie.
Beaucoup d'auteurs lui ont attribué une grande influence sur la nutrition. Rachetti voulait qu'elle fût l'organe qui y présidait. Fray pensait qu'elle en coordonnait les actes. Bellingéri admettait un cordon latéral , dont il faisait émaner l'influence nutritive. Cette influence a pu paraître réelle ; mais alors elle n'est qu'indirecte, elle n'agit qu'en paralysant les membres eten les condamnant à l'immobilité.
Nous ne nous sommes pas moins expliqué sur l'influence qu'elle exerce sur les sécrétions. Cette influence produit des variations dans les sécrétions ; mais c'est cette influence de solidarité qui existe entre tous les organes. Cependant elle peut être un peu plus grande; mais elle ne la
fait point abolir. Toutes les subtilités n'ont pu jusqu'à ce jour qu'embrouiller la question au lieu de l'éclairer, en jetant mal-à-propos du doute sur l'influence exclusive du système nerveux ganglionnaire sur toutes les sécrétions sans exception.
Des expériences ont été faites par Legallois, Krimer, Chossat pour démontrer son influence sur la calorification. Elles sont loin d'être concluantes. On n'a pas assez tenu compte de la lésion des autres fonctions et de l'état de faiblesse.
M. Pétrequin y a placé le siège de l'amour physique. L'influence qu'elle exerce sur les organes génitaux ne nous semble pas suffisante pour y faire constituer le siège de l'amour physique. M. Waller a fait deux expériences , qui tendent à démontrer que le centre nutritif des fibres spinales se trouve dans les ganglions intervertébraux, et celui des fibres motrices dans la moelle épinière. Ces expériences sont loin d'être convaincantes.
De toutes les attributions de la moelle, il en est deux surtout qui sont de la plus haute importance et qui, toutes les deux, sont des découvertes modernes ; nous voulons parler des nerfs du sentiment et du mouvement et du pouvoir réflexe.
Nous avons assez longuement établi plus haut la distinction des nerfs du sentiment et des nerfs du mouvement. Nous avons fait voir que les colonnes médullaires antérieures étaient destinées comme les racines antérieures à la communication de la myotilité, et que les colonnes postérieures étaient avec les racines postérieures consacrées au sentiment. Nous avons signalé la part que les physiologistes avaient prise à cette découverte soit pour l'apprécier sur des bases solides avec Ch. Bell, Van Deen, Longet , Muller, soit pour le combattre avec Rolando, Backer, Valentin, Budge, etc. Nous ne reviendrons pas sur cet objet.
Nous en avons fait autant pour le pouvoir réflexe, mis dans tout son jour par Marshall-Hall. La moelle épinière n'est pas seulement le foyer des mouvements réflexes, elle semble les diriger quelquefois avec assez de coordination pour faire supposer une sorte de volition et de réflexion, surtout dans les classes inférieures. Des insectes ont pu vivre , voler, marcher et s'accoupler sans tête. Des batraciens et des sauriens ont pu également vivre pendant quelques jours. Des canards, des pigeons, etc. ont pu étendre les aîles, s'agiter et marcher. Selon Cuvier, Sticker et Muller, il y aurait chez eux encore une lueur de volonté et de sensation Cependant, il n'y a plus de volonté combinée ; ils ne savent plus rien faire, ils n'ont plus la conscience de ce qu'ils font. Lorsqu'on arrive aux mammifères, la moelle perd de plus en plus ses prérogatives ; elle ne fait plus, n'exécute plus que les mouvements transmis par la volonté et les mouvements purement réflexes. Au fond du sillon antérieur, il existe toujours un axe médian qui s'étend jusqu'à l'infundibulum, et qui doit jouer un rôle important qu'on ne connait pas encore. Serait-il l'instrument de l'action réflexe, comme on a voulu le dire'' Il en est.
de même du canal qui règne dans toute la longueur de la moelle, et dont l'existence est niée par quelques auteurs.
Les explications qu'on a voulu donner de ces différents phénomènes, sont bien souvent contradictoires, par conséquent insuffisantes. Voici ce qu'on peut dire de plus positif.
La moelle épinière reçoit du cerveau et lui envoie à la manière des nerfs. Quoique les nerfs se réunissent de manière à ne former qu'un faisceau commun, chacun conserve son rang et sa place, et marche ainsi au cerveau, pour y arriver comme s'il était séparé , puisqu'il transmet ses sensations du point seulement d'où il vient, et que sa lésion n'altère que cette sensation, puisque la volonté n'agit que sur le point qu'elle désigne, et que la lésion de ce nerf, soit dans son cordon , soit dans la moelle et le cerveau , ne paralyse que le point où il se rend ; ce qui ne serait pas s'il y avait fusion des nerfs en une masse commune. Alors tout s'exécuterait pêle-mêle ; il n'y aurait plus de paralysie isolée , plus de paralysie partielle 5 toute la masse recevrait et enverrait également partout. Quelque intime que soit l'union des fibres nerveuses dans la moelle épinière, elles restent toujours indépendantes et affectées chacune à son nerf, et seulement à son nerf. Mais elle contient de plus, dans sa substance grise, les éléments d'une existence à part. Cette substance n'est pas seulement un moyen de renforcement, comme le voulait Gall -, elle est aussi un principe d'action d'où émanent les mouvements réflexes et instinctifs qui se manifestent dans le tronc et les membres. Tout se rend dans cette substance grise , tout en émane : les impressions sensorielles et les déterminations motrices. Les impressions sensorielles s'y terminent en partie ; la substance blanche en transmet une autre partie au sensorium par une succession d'actions. La volition motrice s'y communique également, et elle la transmet aux nerfs qui lui sont affectés ; de plus, elle leur imprime une action motrice à laquelle la volonté n'a aucune part, que le sensorium ne communique point. De cette manière, tout s'explique. Si l'on veut savoir pourquoi et comment, nous inclinerons ici, comme si souvent, notre faible raison , et nous admirerons un si bel ordre de choses , sans murmurer de notre ignorance.
Cervelet.
Peu d'organes ont été l'objet d'autant d'opinions diverses, et souvent contradictoires. La plupart de ces opinions ont paru solidement établies par des faits et des expériences, et elles ont été renversées par d'autres faits et d'autres expériences non moins positifs. Willis y avait placé Y arbre de vie ou l'origine de la vie organique et des mouvements involontaires. Il en faisait émaner le grand sympathique. Il est insensible aux excitants ; on peut le piquer, le couper, le torturer par différents agents chimiques 5 il ne donne aucun signe de douleur ; il ne fait point agiter les membres convulsivement. On peut l'enlever partiellement ou en totalité , sans altérer les faculté
intellectuelles ; les mouvements seuls ont paru suspendus ou paralysés. D'ailleurs, cette ablation est suivie de mort en peu de jours, ce qui ne permet pas de tirer des conséquences bien rigoureuses, d'autant moins que la solidarité qui lie les différentes parties de l'encéphale pour l'harmonie des fonctions , jette un trouble général qui ne permet guère de préciser ce qui appartient à l'action directe d'un organe ou aux réactions synergiques. Si, quelquefois, des épanchements ou des lésions traumatiques ou organiques ont causé des paralysies croisées, quelquefois aussi la paralysie n'était pas croisée, comme l'ont observé Plancus, Rostan, etc. ; on en a même observé sans qu'il y eût eu de paralysie. Tout fait présumer a priori que le cervelet doit jouer un rôle important \ aussi, la plupart des auteurs ont tenté sur lui toutes sortes d'expériences pour lui arracher son secret. Chirac a vu un chien vivre 24 heures après qu'il lui eût enlevé le cervelet.
Lapeyronie et surtout A. Petit, ayant vu la lésion du cervelet donner lieu à une exaltation singulière de la sensibilité de la peau, ou bien à un froid général , y placèrent le siège de la sensation générale. Saucerotte, Foville, Pinel, Granchamp, Lallemand, Sœmmering, Dugès, etc. ont observé des faits analogues et ont accueilli cette opinion. Toutefois, il n'a jamais paru exercer aucune influence sur les organes des sens. Beaucoup d'expériences, de faits pathologiques et d'anatomie comparée, ne permettent pas d'admettre encore cette opinion.
Le point sur lequel les auteurs se sont le plus étendus, et sur lequel les expériences ont fourni des résultats nombreux et plus ou moins satisfaisants et contradictoires, c'est l'influence motrice du cervelet. Déjà Reil et Rolando, d'après quelques faits de ce genre, avaient placé dans le cervelet l'origine du mouvement, et ils l'avaient comparé à une pile galvanique dont les circonvolutions formaient les disques, parla superposition alternative des substances grise et blanche. MM. Flourens, surtout, Bouillaud , Hertwig et Longet semblent n'avoir laissé rien à désirer à cet égard ; ils ont multiplié les expériences de mille manières. S'ils n'ont pas confirmé les idées de M. Flourens sur la production des mouvements d'avancement ou de recul, ils ont presque toujours obtenu des modifications ou des lésions motrices , qui leur ont fait regarder comme prouvé que le cervelet était l'organe à l'aide duquel le principe moteur réglait et coordonnait les mouvements locaux et partiels en mouvements d'ensemble, et déterminait les mouvements de progression en avant, ce que M. Longet n'ose cependant pas affirmer. Il faut de plus, que l'influence de la volonté commence par se faire sentir ; ce qui fait que M. Flourens finit par penser que la source des mouvements volontaires ne se trouve pas dans le cervelet lui-même, puisque sa destruction n'entraîne ni la perte de la volonté, ni celle du sentiment et de la conscience. Un grand nombre d'expériences et de faits pathologiques , et l'absence complète ou presque complète du cervelet dans un grand nombre d'animaux, ne permettent pas de se presser de conclure. MM. Combette et Cruveilhier ont recueilli un fait d'absence congéniale complète du cervelet chez une jeune
516 SYSTÈME NERVEUX CEREBRAL.
fille ; cependant elle a joui, pendant sa vie, et dans toute leur intégrité, de la sensation, des mouvements tant volontaires qu'involontaires sans tendance au recul, de toutes les fonctions organiques , et d'une fureur extraordinaire pour la masturbation. Quel chaos, que de contradictions dans l'étude des mouvements qui seraient opérés, les uns par le cervelet, les autres par les lobes, les autres par les couches optiques , d'autres par les corps striés 1 Comment peut-on disséminer ainsi la volonté sur des points aussi différents ! Comment le cervelet pourrait-il être seulement l'organe du mouvement , lorsqu'il reçoit les cordons postérieurs ou du sentiment de la moelle épinière ! Aussi, cette dernière considération avait porté M. Fo ville à le regarder comme jouant le principal rôle dans les phénomènes relatifs à la sensation , tandis que le cerveau était affecté aux mouvements.
Gall avait placé dans le cervelet le siège de l'amour physique, et il apporta en faveur de son opinion une foule de faits très-plausibles -, aussi, elle compta de nombreux partisans. Larrey, Inibert, MM. Serres, Falret, Voisin, Budge, Valentin et toute l'école phrénologique l'ont admise sans restriction, et ont fourni des faits à l'appui; cependant Desmoulins, le premier, s'est élevé avec énergie contre cette manière de voir, parce qu'il ne trouvait pas que le développement du cervelet chez les cynocéphales, les cabiais et chez certains poissons, répondit à la lubricité des uns et à la fécondité des autres -, parce que les grenouilles reinettes, les crapauds, et surtout les couleuvres et les vipères manquaient de cervelet et ne s'en accouplaient pas moins. Andral, Burdach, Muller, Pétrequin, Ackermann,Wengel, Lelut, Leuret, Sœmmering, Parchappe, Calmeil, Flourens ont tous combattu et rejeté cette opinion. Le fait que nous avons cité et qui a été recueilli par MM. Combette et Cruveilhier, lui est aussi bien contraire , puisque malgré l'absence complète du cervelet, la jeune fille qui en fait le sujet se livrait avec fureur à la masturbation.
Treviranus, Malacarne et Reil ont cru que les circonvolutions cérébrales en grand nombre indiquaient une grande intelligence. Tout manque pour asseoir ce jugement , les faits et l'expérience. Quelques autres en ont restreint la portée intellectuelle en y plaçant seulement le siège de la mémoire.
En terminant cette étude de l'action fonctionnelle des différents organes de l'appareil cérébro-spinal, nous rapporterons une réflexion bien juste de Muller. « Nous ne connaissons pas assez, dit-il , les moyens d'union et d'influence des différentes parties du cerveau , pour nous permettre d'apprécier avec justesse les rapports de cause à effet de ces différentes parties, soit dans les lésions pathologiques, soit dans les expérimentations.
Au moment où nous corrigions l'épreuve de cette feuille, nous lisions la communication de M. Schiff à l'Institut , dans la séance du 12 juin 1854. Il a obtenu des résultats fort curieux sur l'influence des nerfs cérébraux sur la nutrition de l'os. Lorsqu'il a paralysé un os par la paralysie de ses muscles moteurs, et lorsqu'il l'a maintenu dans l'immobilité, qu'il y eût ou non paralysie, toujours alors cet os s'est aminci et a diminué de volume. C'est là un
fait que nous avons démontré il y a quarante ans, dans notre Mémoire sur ce que devient le bout de Vos après Vamputation. Lorsqu'il a paralysé directement l'os par la section du nerf qui s'y rend et qui agit sur lui par son influence vasculaire, toujours alors l'os a acquis un volume plus considérable : il y a eu véritable hypertrophie. C'est sur le maxillaire inférieur qu'il a toujours expérimenté. Ce fait singulier réclame de nouvelles expériences : car ici il prouverait l'inverse de ce qu'on a voulu dire jusqu'à ce jour ; il prouverait que la section du nerf cérébral , bien loin de paralyser la nutrition, en augmenterait l'action, en déterminant l'hypertrophie de l'os. Ce serait une preuve de plus à ajouter à celles que nous avons recueillies pour établir que la nutrition est indépendante de l'influence nerveuse cérébrale. L'hypertrophie est ici le résultat de l'irritation causée par la section du nerf, ou d'une réaction sympathique que nous ne pouvons pas assez bien préciser, faute de faits suffisants.