‹ Physiologie élémentaire de l'hommeChapitre 5 sur 41 · DE LA VIE ET DU PRINCIPE VITAL · texte numérisé non relu

DE LA VIE ET DU PRINCIPE VITAL

C'est peu de savoir que les corps organisés sont composés de solides et de liquides, c'est peu de connaître la texture admirable et la composition des uns et des autres. Par eux-mêmes ils ne donnent point la raison des phénomènes étonnants dont ils sont les agents. Il y a donc quelque chose de plus à étudier ; il y a donc là des causes inconnues, occultes et surnaturelles, sous la dépendance desquelles s'exécutent les opérations spéciales de ces êtres. Comparez, en effet, la structure d'un cadavre bien organisé qui vient de mourir, à la structure d'un corps de même nature qui vit et remplit ses fonctions. Partout vous la trouverez semblable , partout le scapel vous la montrera la même, et cependant quelle immense différence ! Le premier est immobile , insensible, il n'exécute plus de fonctions , l'action des solides sur les liquides n'a pas lieu , tout est en stagnation pour éprouver bientôt la disgrégation des

cléments et rentrer dans la matière brute. Vous feriez en vain usage , avec Frav, des armes les plus puissantes de la chimie ou de la physique , vous ne réussiriez point à lui rendre la vie. Fût-il un Platon, un César, ou tout autre intelligence sublime, le corps restera le même, un cadavre. Le second agit, sent et exécute les fonctions dont chacune serait une merveille, si nous n'avions pas l'habitude de la voir tous les jours. Pourquoi cette différence entre deux corps dont la structure et l'organisation sont identiques? Un instant a suffi pour opérer cette dissemblance à jamais surprenante. Le corps vivant possède-t-il quelque chose de plus? le cadavre a-t-il perdu quelque chose? Et quelle est cette cause première qui, le moment auparavant, lui faisait exécuter les actes nombreux qui constituent ses fonctions. C'est la vie, diton, et l'on pense avoir tout expliqué. Mais à présent, qu'est-ce que la vie? d'où vient-elle? comment agit-elle? pourquoi nous quitte-t-elle ? que devient ce principe insaisissable ? Comme on le voit, ce mot heureux créé pour voiler notre ignorance élude la question et ne la résout pas. Disons mieux : en s'arrètant là, la question n'en serait que plus obscure, parce que la vie, ainsi envisagée, ne serait que l'effet des organes mis en jeu et qu'elle nous laisserait toujours ignorer quelle est la cause première qui donne le mouvement à toute l'économie. Il y a donc un principe en dehors de nos organes qui vient leur donner l'impulsion indispensable à l'exécution de leurs fonctions. L'animation du corps est un effet. Or, tout effet suppose une cause , et la cause est aussi réelle que l'effet qu'elle produit. L'organe a donc besoin d'être animé pour agir; s'il ne l'était pas, il ne pourrait pas agir, il ne serait rien qu'une pure inertie. Ces deux choses, force et organe, animation et organisation , agrégat et dynamie, sont inséparables dans le corps vivant : elles naissent, croissent et meurent ensemble. Mais elles ne sont point identiques : l'organe n'est point la force , la force n'est point l'organe, comme l'ont prétendu quelques physiologistes. Nous abandannons ces discussions , comme oiseuses et souvent inintelligibles. Cette assertion n'est point une supposition , c'est un fait aussi évident que notre existence même ; le méconnaître serait faire preuve d'une grande ignorance ou d'une insigne mauvaise foi. De tout temps il a été reconnu. Ce n'est que la manière de l'expliquer qui a varié. Les uns lui ont fait jouer un rôle trop important et exagéré en lui donnant des attributions incompatibles avec notre économie ; les autres en ont trop limité l'action. Aussi rien n'est plus variable que les dénominations sous lesquelles on l'a désignée. Éther , pneuma, esprit, âme, archée, chaleur innée, flamme de vie, irritabilité, chimie vivante, tonicité, principe électromoteur , vis imita, vis essentialis, vis vitœ, nisus formativus, excitabilité , mobilité, force vitale, énormon , nature, enfin principe vital, expression consacrée par Gaubins, Duret , Jean Ray et surtout Barthez , et ensuite Bichat, comme abstraction indispensable pour représenter cette inconnue, etc., sont autant de noms inventés pour exprimer l'idée qu'on s'en faisait. Mais quelque grandes que soient ces nuances, elles ne changent rien : le principe est le même. C'est quelque chose de plus que la matière et en T. 1. 3

dehors de la matière qui vient l'animer. C'est lui qui pénètre la mucosité encore amorphe du germe, et qui en fait successivement un embryon et bientôt un homme. C'est lui qui fait que de deux ovules , dans lesquels l'attention la plus scrupuleuse du micrographe ne verra qu'une vésicule germinative identique, il sortira de l'une un bœuf, de l'autre une souris. C'est lui qui fait que de deux œufs, dans lesquels le chimiste ne trouve que de l'albumine, de la vitelline, de la matière grasse, quelques sels, du soufre, du phosphore, du fer, il naîtra de l'un un aigle, de l'autre un pinson. Ce principe, ce feu qui nous anime, cette flamme qui brille quelques instants pour s'éteindre bientôt, coexiste donc avec la matière organique, au moins dans son origine. C'est une puissance qui crée une architecture au-dessus de toutes les architectures et de toutes les combinaisons humaines. C'est le feu emblématique que Prométhée déroba aux immortels pour animer son homme, d'ailleurs si bien organisé et si parfait. Mais la difficulté de saisir cette causalité , c'est-à-dire de rattacher l'effet manifeste à sa cause latente et cachée , de lier des rapports de cause à effet, rend bien rares les vrais physiologistes. C'est par l'étude des phénomènes et des faits, c'est en remontant à leur cause, c'est en leur faisant l'application d'une logique sévère , que nous établirons la réalité et la puissance de ce principe. Pour la soutenir, la vie a besoin, il est vrai, de l'assistance de tous les êtres avec lesquels elle est en rapport ; elle s'éteint si elle brise ses relations. Mais dans ce fait nous ne devons voir que l'association de tous les êtres pour concourir à l'harmonie universelle, et non une preuve que ce principe n'est rien ou n'existe pas , puisqu'il serait dépendant des causes physiques et chimiques. L'existence de ce principe est donc un fait que personne ne peut nier. Les physiologistes ont toujours été d'accord sur ce point, quelquefois malgré eux ou à leur insu, tels que Morgan, Cabanis, tant est puissante la force de la vérité !

De là sont venues les opinions différentes connues sous le nom d'animisme, de panthéisme, de naturisme, de chimiatrie , d'organisme, d'iatromécanisme, de doctrine électro-vitale, etc. De là sont venues les définitions nombreuses qu'ont données de la vie Spinosa, Bichat, Richerand, Fourcault, Littré, Gabillot, Lordat surtout et que nous croyons inutiles de rappeler, parce qu'elles ne nous révèlent rien que les efforts que chaque auteur a faits pour ne pas dire comme les autres. Est-il besoin de dire que, par une exagération opposée, quelques savants ont, avec Stratox, Campanella . Spinosa, Nanger, etc. , trouvé la vie partout ; parce qu'ils ont vu une certaine tendance au mouvement, de certaines attractions, de certaines répulsions , ils ont dit : Tout vit. Mais ce n'est pas là ce que nous appelons la vie. Une réfutation de cette opinion serait plus que superflue. Nous ne pouvons attribuer les tendances de M. de Humboldt pour les substances animées, qu'à l'objet de ses études toujours renfermé dans la nature concrète. Ils n'ont différé que lorsqu'ils ont voulu en chercher l'origine et la nature, ou en exprimer le mode d'action. La cause de leurs dissidences est évidente. C'est qu'en raisonnant sur ces trois points, n'ayant plus pour guide l'observation

des faits, ils se sont laissés entraîner aux écarts séduisants de l'imagination. De cette manière, ils ont fait bien souvent une métaphysique physiologique plus brillante d'invention et de génie que de vérité. Dans la crainte de nous égarer dans ce labyrinthe d'illusions , nous nous bornerons à faire connaître en peu de mots ce que l'observation des faits nous a révélé.

Le principe vital , connu seulement par ses effets et incapable de tomber sous les sens ou d'être saisi par nos agents physiques ou chimiques, est un être immatériel, inconnu dans son essence et indéfinissable. Il sera donc bien plus facile de dire ce qu'il n'est pas que ce qu'il est. Désigné par Aristote et Théophraste sous le nom de principe vital des animaux, il a été ensuite assimilé successivement aux éthers, aux pneuma , aux feux innés, etc. Mais on a reconnu la futilité de l'application de ces théories physiques ou métaphysiques de chaque siècle , à mesure que l'époque suivante les a renversées. Cependant aujourd'hui encore, la chimie et la physique , fières de leurs recherches sur l'électricité et ses différentes modifications, ont la prétention d'identifier le principe vital avec l'électricité ellemême, à cause sans doute des effets qu'elle produit sur l'économie. Mais ces effets ne prouvent rien , ils ne sont que le résultat d'une vive excitation. Vainement vous accumulerez toute l'électricité dans un corps mourant, vous n'empêcherez pas la mort de le frapper. Son principe vital l'abandonne, et cependant il est sursaturé d'électricité. Si vous n'avez pas pu conserver la vie, vous pourrez bien moins la rappeler lorsqu'elle aura cessé, quelle que soit la précipitation que vous mettiez à faire vos décharges électriques après la mort. Les efforts de Fourcault, de M. Durand de Lunel et de M. Goubely ne saperont point encore les bases du vitalisme. Les efforts récents d'une partie de l'école de Paris n'y réussiront pas davantage. Il faut à l'économie animale , comme à toutes les machines un ressort principal , une force qui les mette en mouvement. Le canard de Vaucanson avait son ressort, et cependant il ne pouvait ni voir, ni entendre, ni se propager 5 il ne pouvait pas mourir non plus, parce que son ressort n'était pas ce principe animateur sans lequel la vie s'éteint. La vie n'est donc point ce qu'on voit , ce qu'on anatomise \ cette matière n'est qu'un cadavre, de la chair, du sang et des os : le principe animateur échappe à cette investigation. Cependant M. Dumas a voulu de nouveau ressusciter l'électro-chimie, et en faire dépendre le principe animateur du règne végétal et du règne animal , qu'il soumet aux grandes lois physiques d'attraction , de gravitation , et d'affinité moléculaire et de cohésion. « L'électro-chimie, dit-il, le magnétisme terrestre, le magnétisme animal et le végétal forment une trilogie physiologique qui reconnaît le même agent universel , qui est la crase de l'ancienne philosophie s'appuyant sur V anima mundi. » La nature a donné à chaque corps la propriété qui devait le conduire à ses fins. Les êtres vivants ont la leur, et c'est elle qui les caractérise. Supprimez ce principe animateur, il faudra admettre que la matière la plus brute possède la faculté de s'organiser si sagement , de produire sans

intelligence une intelligence, de distribuer toutes les fonctions et les organes, toutes leurs relations et leurs harmonies, de prévoir tous les rapports entre les sexes. Qui ne comprend ici l'indispensable nécessité d'une force intelligente pour tout organiser, pour mettre tout en mouvement? Qui ne voit que ce n'est pas l'instrument qui crée l'ouvrier , mais l'ouvrier qui fabrique l'instrument ? Rien ne nous paraît plus absurde et plus extravagant que d'attribuer ces merveilles à un jeu du hasard. Ce n'est pas lui qui enchaînerait toutes les parties à un centre régulateur, qui établirait cette hiérarchie admirable des fonctions , cette dépendance et cette influence réciproques des unes sur les autres , cette coordination systématique et invariable qui fait que tout conspire vers un but commun, que tout marche ensemble et sans s'entraver, que tout se prête un appui mutuel sans sortir de ses attributions, et forme un cercle perpétuel , sans jamais se confondre ni se perdre. Non, il n'est pas vrai qu'il faille absolument choisir entre le vitalisme et le physicochimisme. La nature n'impose point de choix. Elle se présente telle quelle dans notre organisation, et nous devons l'y reconnaître et l'y accepter avec toutes ses qualités. L'absence du vitalisme réduirait la physiologie à bien peu de chose ; elle l'annihilerait.

L'irritabilité hallérienne , qui a tant occupé le siècle dernier et dont on retrouve des traces dans Peyer , Glisson , Baglivi , Hoffmann , Stoll, Winther, est cette propriété inhérente aux organes , qui les rend aptes à recevoir des impressions , elle ne suffit point pour expliquer la vie , malgré les efforts récents de Van Doeveren.

Les recherches sur l'origine de ce principe animateur n'ont pas moins excité la curiosité des physiologistes et n'ont pas fait enfanter un moins grand nombre de théories hypothétiques. Il en est de même du siège de ce principe, que les uns ont placé dans le cerveau , d'autres dans la protubérance annulaire , quelques-uns dans la moelle épinière , un grand nombre dans le sang , Aristote dans le cœur, Vanhelmont dans le nerf splanchnique, Stahl dans le centre phrénique, et la plupart des expérimentateurs modernes dans un point de la moelle allongée. Ainsi que le voulait Legallois, MM. Flourens et Alvaro Reynoso veulent que ce soit au sommet du V que forme supérieurement la substance grise. Tout en évitant la simple énumération de leur inconcevable multiplicité , nous ne pouvons pas nous dispenser d'exposer ce qui nous a paru être la vérité.

Nous avons vu que la matière revêtait deux formes bien distinctes, et nous en avons signalé les différences. Chacune de ces deux formes de la matière jouit de ses attributions spéciales. Déjà nous savons que la matière organisée ne peut rien par elle-même , et que pour remplir les fonctions auxquelles elle est appelée , elle a besoin d'un agent excitateur. Elle se présente donc sous deux états distincts : un état matériel et un état virtuel. Ces deux états sont inséparables pendant la vie : ils ne font qu'un. Le principe vital ne peut pas être plus détaché et étudié, séparé des orga-

nés, que les organes ne peuvent exécuter des actes sans l'influence de ce principe. Ces deux choses, ainsi indivisibles pour le physiologiste, doivent être étudiées ensemble. C'est de cette manière que se constitue une doctrine non plus organique ou mécanique pure , non plus vitale exclusive, mais or g ano- vitale. C'est donc l'organo-vitalisme qui est notre doctrine. Ainsi la vie et les organes sont à la fois matérialisés et spiritualisés. De cette manière ils agiront sur les matériaux physiques du sang et des autres liquides, pour y opérer les métamorphoses nombreuses de chimie vivante que la chimie réclame en vain et qu'elle ne peut expliquer. Ce que nous avons constaté pour la matière organisée n'est pas moins vrai pour la matière brute ou inerte. Celle-ci ne peut rien non plus par elle-même ; toutes ses propriétés actives d'attraction, de répulsion, d'élection, elle les doit à un principe général répandu autour de la matière et qui la pénètre pour lui communiquer ses propriétés. Ce fluide impondérable et vraiment immatériel est le fluide électrique. Il est pour la matière brute ce que le principe vital est pour la matière organisée. Cette analogie doit en faire supposer une autre. Puisque l'électricité est répandue autour de notre sphère terrestre et s'y manifeste par des courants plus ou moins rapides, pourquoi n'en serait-il pas de même du principe vital , et pourquoi ne dirions-nous pas : Un vaste réservoir ou tourbillon vital enveloppe le globe terrestre , c'est de lui que part l'étincelle de vie qui , sous le nom de principe vital , va animer chaque être organisé , en s'unissant à lui , toutes les fois que les conditions acquises s'y trouvent. C'est à lui que retourne ce principe toutes les fois qu'il abandonne le corps auquel il était associé et qui n'en était que l'usu-fruitier. C'est ainsi que la vie ne vient que de la vie et qu'elle produit toutes les vies. De cette manière, rien n'est perdu, rien n'est créé. La matière retourne à la matière, le principe vital retourne à son foyer ; c'est un cercle perpétuel, in circulum abeunt. Si l'on objectait que l'existence de ces deux foyers communs est impossible , parce qu'il en résulterait un mélange et une confusion , nous citerions en réponse une foule de phénomènes dont nous sommes les témoins perpétuels et dans lesquels chaque principe conserve son existence indépendante , malgré la confusion que devrait opérer le mélange d'un grand nombre dans le même milieu. Qu'un artiste assiste à une symphonie exécutée par cent instruments divers, il distinguera les sons et les notes de chacun, malgré leur existence simultanée qui devrait bien faire détruire un son par un autre son. Qu'un amateur se promène dans un parterre émaillé des fleurs les plus suaves , il saura distinguer l'odeur de chacune ; pour lui la confusion apparente de toutes ces odeurs disparaîtra ; ce n'est pas tout , cet air embaumé sera traversé par les milliers de couleurs que réfléchissent dans tous les sens les fleurs , les feuilles et tous les autres objets, et même par tous les sons du concert le plus nombreux. Cependant rien ne se confond, rien ne se perd dans ce milieu déjà saturé. Chaque rayon sonore ou lumineux , chaque particule odorante arrive à sa destination. Ainsi lorsqu'un être vivant prend

naissance, il reçoit une parcelle de ce foyer vital , ou son principe vital , et il le garde pendant toute la durée de sa vie , ou plutôt il reste vivant autant de temps que ce principe lui reste associé. Tous les êtres organisés en reçoivent leur excitation vitale , parce que tous naissent, vivent et meurent. On a objecté à l'existence de ce foyer unique la nécessité où seraient tous les êtres organisés d'être identiques, puisqu'ils recevraient un principe identique. Cette objection tombe d'elle-même, si l'on fait attention que ce principe n'est qu'excitateur de la matière organisée , et que c'est la forme primitive de celle-ci , qui , étant imposée par la nature, se transmet toujours la même , car la nature n'opère jamais rien sans motif, ni mal à propos. Tout ce qu'elle fait annonce quelque dessein et une prévoyance admirable, lors même que nous ne pouvons pas nous en rendre raison , et souvent elle produit les actions les plus variées à l'aide d'un très-petit nombre d'instruments.

L'opinion que nous nous formons de ce grand réservoir vital , quoique très-analogue à celle de beaucoup de philosophes anciens , en diffère cependant essentiellement en ce que ceux-ci en faisaient leur Dieu , et qu'ils ne voyaient rien au-delà. C'était Y anima mundi sous le nom de panthéisme. Tandis que, pour nous , ce réservoir vital n'est Dieu , pas plus que le réservoir électrique. Ils agissent tous les deux, suivant les propriétés qui leur ont été dévolues, l'un sur les corps inertes, l'autre sur les corps organisés. En admettant le panthéisme ou le Dieu-monde des anciens, nous n'aurions fait qu'éluder et reculer la difficulté ; car derrière ce double foyer des excitateurs naturels de nos corps sublunaires, se trouve nécessairement quelque chose de plus grand encore, l'Être suprême, qui seul arrête toutes les pensées et ne laisse plus rien derrière lui.

Ici se présente une question bien délicate et de la plus haute importance. Le principe vital, cet agent animateur de l'économie, est-il ce que les métaphysiciens ont appelé âme, ou bien en diffère-t-il ? Ainsi posée, la question est réduite à sa plus simple expression -, aussi est-elle facile à résoudre. L'âme des théologiens est un être indépendant, immatériel, émané de la divinité et qui n'appartient qu'à l'espèce humaine qu'elle élève bien haut par-dessus les autres classes d'êtres organisés et vivants. Après la mort elle ne retourne point à un foyer commun se mêler et se dissoudre comme le principe vital : libre alors de sa dépouille mortelle , elle prend son essor et s'envole dans le sein de l'Éternel pour y vivre à jamais. Certes, la différence est grande entre ces deux principes immatériels ; cependant les discussions qui se sont élevées à leur sujet sont interminables. Comment ne le seraient-elles pas, puisqu'on n'est pas même d'accord sur l'existence de ces deux principes, puisque les limites qni les séparent n'ont jamais été bien entendues ? De part et d'autre, on a trop voulu et trop réfuté. Il sera bien facile de réfuter les métaphysiciens lorsqu'ils prendront pour preuves de l'existence de l'âme des opérations intellectuelles qui sont évidemment le résultat fonctionnel de l'encéphale, telles que l'attention , les combinaisons étrangères à un but ex-

clusif de conservation, etc., parce qu'on retrouve ces actes chez les animaux aussi bien que chez l'homme. Il n'est pas plus difficile de combattre les matérialistes lorsque, pour renverser le dogme de l'immortalité de l'âme , ils s'appuient sur l'impossibilité de concevoir les rapports d'un être immatériel avec la matière même organisée, parce que l'association et la combinaison du principe vital est tout aussi inconcevable. Et si l'on poussait le matérialisme jusqu'à nier l'existence si évidente de ce principe animateur, comment alors expliquera-t-on la production de l'immatérielle pensée par un organe matériel ? Autant vaudrait nier la réalité de nos pensées , de nos perceptions, parce qu'elles sont dénuées de preuves matérielles. Roi de l'univers, l'homme ne doit cette prérogative qu'à la supériorité de ses facultés intellectuelles, qu'à la direction de ses facultés sur des objets tout différents de la matière. Il n'a pas cru en être redevable aux chétifs avantages de la forme différente ou du volume de ses organes. Il a donc cherché en dehors de la matière un principe émané d'un autre principe, pour venir non plus l'animer seulement, mais lui communiquer cette supériorité d'intelligence qui le place bien audessus de tous les êtres vivants , et qui crée pour lui-même une vie à part , la vie intellectuelle.

Ici rien ne se démontre par des preuves physiques et matérielles. Rien n'est le résultat de la sévère induction. Tout est conscience , tout [est sentiment, tout est raisonnement métaphysique. C'est, pour ainsi dire, une apparition, un fait irrésistible de l'intelligence. Aussi ce point mystérieux a-t-il toujours été le sujet de discussions interminables, en faisant rejeter par ceux qui n'écoutent que des explications physiques l'existence d'un être qu'on ne peut ni voir , ni palper , et dont la nature immatérielle paraît exclure toute combinaison avec des organes matériels. Dans cet abîme de mystères, il est plus sage de croire à ce qui élève l'homme , ce qui lui donne une dignité plus grande, ce qui le place bien au-dessus de tous les êtres créés; ce qui, en un mot, lui donne son droit de supériorité , son droit de royauté sur tous les êtres organisés. Dépouillez-le de ce principe particulier qui lui survit, il n'est plus qu'un simple végétal ou un animal, il n'est plus qu'une combinaison de tissus et d'organes animés par le principe vital. Ce n'est donc pas par la considération de la nature différente de ses fonctions intellectuelles, de leur sublimité, de leur étendue immense , que je cherche à établir ma croyance; c'est par un sentiment intérieur, c'est par les yeux de l'âme , qui nous servent bien mieux que les yeux des sens ; c'est par cette conscience qui me crie sans cesse : non, tu n'es point une bête brute ; tu as en toi deux principes qui te régissent et qui te gouvernent. Oui, sans doute, il y a sous l'enveloppe cutanée de l'homme autre chose que des chairs, des graisses, des vaisseaux et des nerfs. Il y a quelque chose qui le fait différer des mêmes tissus, des mêmes organes que recouvrent les téguments du cheval, de l'âne ou du cochon. S'il en était autrement, voyez à quelles conséquences déplorables nous conduirait cette abnégation de soi-même.

L'homme assimilé à la brute n'aurait pas plus de droits qu'elle à conserver

et à protéger sa vie 5 elle ne serait pas plus précieuse , et, vie pour vie, les lois de protection devraient s'étendre au bœuf et au mouton qu'on égorge tous les jours pour notre nourriture, aussi bien qu'à l'homme. De même que chez l'anthropophage, il nous serait loisible de manger notre semblable , notre frère, et d'en voir étaler les membres sanglants dans nos boucheries ; et dans nos expériences physiologiques sur les animaux vivants , on pourrait sans scrupule remplacer le lapin ou le chien que vient d'interroger le génie investigateur des Flourens , des Longet, des Bernard, par MM. Flourens, Longet et Bernard eux-mêmes ! Qui ne se sent révolté à une pareille idée ? Cependant cette idée qui paraît atroce et ridicule , est la conséquence naturelle du matérialisme ; toute son atrocité doit donc retomber sur cette opinion subversive , qui n'en a pas calculé toutes les conséquences. Détruisez l'âme, il n'y a plus de société possible : car le malfaiteur ne sera pas plus coupable d'avoir tué un assemblage d'organes et d'appareils qui a le nom homme, que d'avoir tué le même assemblage , lorsqu'il a le nom de lapin, de pigeon, d'esturgeon ou de grenouille. Nos lois de protection ne deviennent donc que des lois de confusion et d'injustice, puisqu'elles protègent l'un qui ne vaut pas mieux que les autres, et qu'elles autorisent la mort du plus grand nombre, sans autre formalité que le besoin ou le caprice de qui veut les détruire. Pourquoi alors faire tant de frais pour sauver la vie à un individu plutôt qu'aux autres ? Prend-on de si grandes précautions pour empêcher un chat de descendre vivant dans la tombe? La conduite philanthropique des hommes les plus haut placés dans la science est une preuve qu'ils reconnaissent une différence immense entre l'homme et les brutes. Or, cette différence viendrait-elle de ce qu'ils auraient trouvé dans la boite osseuse du crâne un peu plus d'albumine que dans celle du vautour ou du sanglier , ou de ce que dans cette albumine ils auraient trouvé une parcelle de phosphore ? Serait-ce parce que la névrine cérébrale, la cristallisation animale du cerveau, l'antagonisme des forces physiques avec les forces vitales, l'arrangement organique des molécules cérébrales, l'homologie anatomique de l'encéphale, etc., auraient éprouvé quelques différences dans la manière dont il s'est opéré ? Ne serait-ce pas alors le morceau de pain ou de chair qu'on mange qui va se transformer en substance cérébrale et devient ainsi l'instrument de la pensée ? Non , mille fois non. Ils sentent et ils savent ce qu'ils sont et ce qu'ils valent. Ils savent que ce mince avantage d'un peu de matière de plus ne pourrait élever leurs idées, agrandir leur cervelle industrielle d'une manière aussi remarquable. Ils savent surtout qu'il y a bien loin de la vie nerveuse du reptile à la vie intellectuelle de Cuvier.

Ainsi, pour justifier ma croyance , je n'ai pas recours aux preuves que les métaphysiciens ont coutume d'apporter. J'invoque la conscience et la croyance au milieu de sa manifestation involontaire , et , l'on peut dire, à l'insu même des hommes. J'écoute cette voix intérieure qui me dit que l'espèce humaine seule est capable de perfection. Que serait-ce donc si j'avais emprunté. à la religion ses pensées les plus sublimes sur ce sujet et même simplement sur ses conséquences ? si j'avais montré les consolations qu'elle peut donner aux

malheureux dans la perspective d'un avenir d'autant plus heureux ? si j'avais fait entrevoir l'équilibre rétabli dans une autre vie par la récompense du juste et la punition du coupable ? si j'avais montré l'homme vertueux faisant le bien par le seul amour de la vertu , et le méchant s'abstenanl du mal par la seule crainte du châtiment : Oderunt peccare boni virtutis amore -, oderunt peccare malt formitudine pœnœ? Oh ! alors je croirais, malgré moi , à l'existence d'une âme immortelle ; car, sans elle, fa vie serait peu de chose et la mort ne serait rien ; elle nous fait regarder cette vie comme le berceau de l'autre. Et je dirai d'elle comme Voltaire disait de la divinité : « si elle n'existait pas, il faudrait la créer pour le bonheur de l'espèce humaine.» Le véritable ami de l'humanité est celui qui l'honore et l'agrandit. Son véritable ennemi est celui qui la ravale et qui la mutile. « Que des naturalistes, dit le professeur Lordat , désirent rehausser leur science par l'accession de l'anthropologie qui ennoblit tout , c'est naturel et facile à expliquer 5 mais que des médecins rabaissent la leur et en dégradent le sujet, en accolant l'espèce humaine avec les bètes, cela est extraordinaire. » « Une connaissance médiocre de la nature , dit-il autre part, jette les demi-savants dans l'athéisme ; une connaissance profonde de ce même sujet ramène le vrai savant à un théisme dont la démonstration est inébranlable. » L'homme, au surplus , peut bien s'abrutir , mais la brute ne peut jamais atteindre l'humanité. Quelle que soit l'éducation que vous donniez à un chien , il ne sera jamais qu'un chien.

Là s'arrête la raison ; au-delà tout n'est qu'hypothèses, conjectures , divagations et souvent erreurs fantastiques de l'imagination. Si donc on nous demande de quelle nature est ce principe, où il est logé , comment s'opère son union, comment il agit sur le corps , nous nous renfermerons dans cette pensée de M. de Bonald : « C'est une intelligence servie par des organes; » idée sublime qu'avait déjà émise Socrate dans ce passage admirable du Phœdon : « Qu'on dise que, si je n'avais ni os, ni nerfs et autres choses semblables, je ne pourrais faire ce que je jugerais à propos , à la bonne heure , on dira fort bien-, mais dire que ces os et ces nerfs sont la cause de ce que je fais et qu'en eux réside l'intelligence, cela est de la dernière absurdité. Car c'est ne pouvoir pas faire cette différence : qu'autre est la cause, autre est la chose, sans laquelle la cause ne serait jamais cause. » Et lorsqu'il ajoute plus loin : « Ne disions-nous pas tantôt que lorsque Vâme se sert da corps pour considérer quelque chose, soit par la vue, soit par l'ouïe, ou par quelque autre sens; car voilà les seules fonctions du corps, de considérer les objets par les sens. » Maine de Biran prétend que l'on peut tout aussi bien dire que l'homme est une organisation servie par un esprit , ce qui n'est que paraphraser la première expression , à laquelle on peut assimiler ces paroles énergiques de Bossuet : Le cerveau est en notre pouvoir. Cet organe est l'instrument de la pensée ; mais le cerveau seul de l'homme est organisé pour remplir cette fonction. Placez l'âme dans la cervelle d'un lapin , vous n'en obtiendrez que ce qu'un lapin peut faire et penser. Comment s'opère

cette merveilleuse association ? Mystère profond , à jamais insoluble , devant lequel s'incline notre raison ! Reconnaissons le fait, le comment nous échappe. Pour nous, comme pour Pascal, nous sommes corps autant qu'esprit.

Si vous supprimez l'âme ou si vous n'en faites qu'tme faculté qui dépend de V organisation, la vie de l'homme ne vous intéresse pas plus que celle des animaux qu'on égorge par milliers tous les jours. Quel vide ! quelle pensée désolante ! Elle anéantirait toute philanthropie, et la vie de l'homme serait la même que celle de l'ours dans les bois. En distinguant l'homme, en lui donnant la supériorité qui le place si haut dans l'échelle des êtres, l'âme immortelle est la source et la base de toute véritable philanthropie. Par elle tout se justifie, tout est conséquent , tout est encouragé, tout trouve sa récompense dans le plaisir d'avoir conservé à la vie quelque chose de plus que des lambeaux de chair. Sans elle il ne peut y avoir de pensées grandes et généreuses, parce qu'elles seraient un contre-sens : car, à quoi aboutirait l'amour de son prochain , et l'amour d'un individu qui trouverait son semblable dans tous les autres êtres organisés ? Ame immortelle et philanthropie me paraissent donc inséparables ; l'une est la conséquence logique de l'autre. Telle est ma croyance. « L'âme issue de la chair est une hypothèse qui répugne et qu'on repousse, a dit Réveillé Parise. Quoi ! ce serait dans l'espace compris entre l'apophyse crista galli et la crête occipitale interne, c'est-à-dire dans l'espace de quelques pouces , que se trouveraient les idées de Dieu, d'infini, d'éternité ! Le cerveau, habitacle de l'âme , est l'évidente manifestation de l'être immortel dans l'être périssable ; sublime preuve du néant et de la grandeur de l'homme.»

Si pourtant j'étais dans l'erreur ; s'il était vrai qu'avec la matière tout fût anéanti dans notre corps, je n'en persisterais pas moins dans ma croyance ; car, ainsi que le dit encore Socrate, si ce que je dis (de l'immortalité de l'âme) se trouve vrai, je gagne tout en n'exposant rien. Et si après ma mort il ne se trouve pas vrai, je ne perds rien, et j'en aurai toujours tiré cet avantage dans cette vie, que j'aurai été moins sensible aux maux qui l'accompagnent. Je regrette que leur longueur ne me permette pas de citer plusieurs morceaux de Jean-Jacques Rousseau. Personne n'a mieux senti toute la majesté et la dignité de l'homme; personne n'en a parlé avec plus de chaleur et d'entraînement. On ne peut les lire sans être élevé au-dessus de la matière, sans se croire appelé à d'autres destinées que celle d'aller pourrir tout entier dans un cimetière. Personne , après lui , n'a traité cette question avec autant d'élévation et de noblesse que le célèbre historien de la nature. Ces deux hommes respiraient trop l'immortalité pour ne pas croire à une âme immortelle. Un prétendu esprit-fort disait à Fontenelle que tout était détruit avec nous. « Ah ! j'en suis fâché , répondit le philosophe , car si je n'avais pas le bonheur que j'attends , j'aimerais mieux souffrir que d'être anéanti, parce que souffrir, c'est exister. »

Les matérialistes font valoir en faveur de leur opinion l'intelligence de certains animaux et surtout les travaux remarquables de plusieurs d'entre

eux. L'éléphant, le cheval, le singe, le chien, le chat, le lion, etc., leur fournissent de nombreux exemples d'une intelligence supérieure à ce qu'elle est ordinairement chez ces animaux. L'abeille, l'araignée, les oiseaux, le castor, exécutent des travaux admirables , qui semblent le fruit d'une intelligence rare et de méditations profondes. Ces faits sont plus que suffisants pour faire accorder aux bêtes quelque chose de plus qu'un mécanisque physique, comme paraissent le vouloir Malebranche et Descartes. Mais les preuves qu'on en tire et qu'on nous dit convaincantes , sont bien faibles lorsqu'on les réduit à leur juste valeur. Il suffit pour cela de faire la part de l'instinct et de ne point le confondre avec l'intelligence.

Par l'instinct, l'animal sort des mains de la nature tel qu'il sera toujours. Les actes qu'il fait aujourd'hui , il les faisait il y a mille ans, et, dans mille ans encore , il les exécutera de même; de façon qu'on peut les prévoir et les annoncer. L'araignée fait sa toile , l'abeille ses cellules, l'hirondelle son nid, le castor sa maison, comme chaque animal le faisait au moment de sa création. Il n'a pas besoin d'instruction ni d'exemple pour apprendre. Le jeune animal sait faire tout ce que firent ses père et jmère , tandis qu'il faut aux enfants de l'homme des années et une longue éducation. Aussi les actes qui se rapportent à l'instinct sont plus parfaits que ceux de l'intelligence ; ils sont étrangers à l'erreur et ne sauraient s'accomplir autrement. Chaque animal ne peut et ne sait faire que la même chose. Jamais vous n'apprendrez à l'un à faire l'ouvrage de l'autre. Le pâtre ne s'y trompe pas ; à la forme du nid il devine l'oiseau auquel il appartient. Cette impulsion intérieure est si puissante, que le castor, par exemple , ainsi que l'a expérimenté Frédéric Cuvier, élevé loin des fleuves et sans avoir jamais vu de construction , bâtit, si vous lui donnez les matériaux, une maison en tout semblable à celle qu'il aurait construite sur le fleuve lui-même : cependant il n'en a pas besoin dans l'habitation que lui a donnée l'homme ; il n'a pas besoin surtout de la garantir d'un torrent qui n'existe pas. La réflexion et le jugement n'ont donc pas présidé à cette construction ; il l'a faite parce qu'il y a été porté par son instinct, parce qu'il a des organes qui ont besoin de remplir les fonctions pour lesquelles ils ont été créés. L'abeille fait son miel et sa cire, l'araignée étend sa toile, l'oiseau fait son nid, comme nous sécrétons les urines, parce qu'ils en ont les organes.

Si tout nous venait des sens , si rien ne nous arrivait que par les sens, comme on l'a si souvent répété depuis Aristote , la plupart des animaux devraient avoir une intelligence bien supérieure à celle de l'homme, parce qu'ils ont des sens bien plus exquis et bien plus parfaits. Cependant , quelle différence ! « Qu'on détruise les sens dans l'homme, dit Buffon, il perdra la connaissance des qualités du corps ; l'âme n'en subsistera pas moins , les fonctions intérieures subsisteront, et la pensée se manifestera toujours au dedans de nous-mêmes Mais on conviendra que le plus stupide des hommes suffit pour conduire le plus spirituel des animaux, etc. » L'homme a des besoins intellectuels , un besoin de savoir qui lui appartiennent exclusivement et

qui forment son plus bel attribut. Seul, il a l'idée de la mort. Les animaux ne peuvent ni la connaître ni la prévoir. Ils vivent comme s'ils devaient être éternels. La mort s'empare d'eux par surprise. L'idée de Dieu aussi appartient exclusivement à l'homme. Seul, il s'exalte par la pensée à la connaissance suprême des intelligences. Comme nous les animaux voient , comme nous ils entendent , ils goûtent, ils odorent ; comme nous ils jouissent et ils souffrent ; comme nous enfin ils se déterminent au mouvement, à l'action; mais ils n'ont pas le raisonnement d'induction; ils n'ont ni la liberté , ni le sens de la causalité , ni le sens du nécessaire ; et cependant ils perçoivent, ils sentent et ils veulent. Il leur manque aussi un ordre de passions , ce sont les passions du centre cérébral, les passions de l'intelligence. Ils ne sont en proie qu'à celles qui émanent des besoins de conservation et des appétits vénériens. Aussi ils ne peuvent ni les combattre ni les dominer ; la nature les leur a concédées pour qu'ils puissent atteindre cette double fin. L'homme est de plus fait pour tout connaître et tout expliquer, pour comprendre les lois qui régissent et harmonisent tous les êtres , pour les dominer par la puissance de son entendement , les amener à l'emploi de sa volonté et de sa parole , et les faire servir à son luxe, à sa magnificence et à ses passions. De là ce besoin insatiable du vrai , cette création d'idées sublimes , à la hauteur desquelles l'animal ne saurait jamais s'élever.

Les animaux n'ont ni vices ni vertus. Ils ne sont pas susceptibles d'une éducation transmissible; elle n'est jamais qu'individuelle. Jamais ils ne cherchent à acquérir de la science, de la gloire, des talents, etc. L'animal le mieux dressé n'en dressera jamais un autre ; il ne transmettra ce que vous lui avez appris, ni à ses semblables ni à ses descendants : l'homme seul a ce pouvoir. L'éducation que vous leur donnez n'en fera jamais des savants. Jamais vous ne leur apprendrez à combiner des résultats, à déduire des corollaires, à transmettre le fruit de leurs observations et de leur expérience. Jamais vous ne leur apprendrez même l'usage des choses les plus simples avec connaissance de cause. Le singe saura mettre une bûche au feu parce que vous l'avez corrigé et qu'il a peur des coups, mais vous ne lui apprendrez jamais à préparer son aliment; jamais, surtout, vous ne lui inculquerez des idées abstraites sur la nature des choses ou sur les choses métaphysiques. La faculté d'abstraire est complètement étrangère aux animaux. Ceux à qui , à force de coups et de bons morceux, on a appris à connaître le dimanche ou à plier le genou devant le Saint-Sacrement, le font sans y ajouter aucune idée de religion. C'est dans ce défaut de tout sentiment religieux que Lactance faisait consister la différence qui sépare l'homme des bêtes. Il serait puéril dé nous arrêter sur ces faits. La nature vivante fait tout, comme les animaux, sans avoir rien appris -, mais il n'en est pas de même de l'espèce humaine.

La nature de sa sociabilité ne distingue pas moins l'homme des animaux. Parmi ceux-ci, il en est qui vivent en troupe ou en société. Chez quelques-uns il y a même des combinaisons républicaines et monarchiques; mais dans toutes ces associations il n'entre aucune combinaison d'étude : la société est orga-

nisée par la force même des choses, par la nécessité. La république monarchique des abeilles est aujourd'hui ce qu'elle était il y a six mille ans. Non seulement elle n'a pas changé, mais elle ne peut pas changer 5 tout s'y fait par instinct, par impulsion fatalique , rien par réflexion, par combinaison : de façon que la véritable limite qui sépare l'instinct ou l'intelligence des animaux, de l'intelligence de l'homme, réside dans la réflexion déductive , dans cette faculté qui fait que l'homme se connaît et s'étudie. Aussi, comme le dit M. Flourens, les animaux sentent, connaissent, pensent ; l'homme seul a le pouvoir de sentir qu'il sent, de connaître qu'il connaît, de penser qu'il pense.

L'homme seul possède, dans un langage articulé , les moyens de transmettre sa pensée tout entière. Ce langage , fruit de l'éducation et de la raison, a subi de nombreuses modifications, tandis que le langage des bêtes est le même dans tous les temps et dans tous les pays : le chien aboie, le cheval hennit, la poule glousse en France comme en Chine, tandis que l'homme de Paris n'entend pas celui de Pékin. Seul aussi l'homme a créé des signes physiques, écriture, hyéroglyphes, musique, télégraphe, etc. , pour transmettre et conserver le fruit de ses opérations intellectuelles. Jamais les animaux ne sont parvenus à se créer un langage, jamais on n'a pu leur en apprendre aucun. Qu'on ne dise pas que c'est par défaut de conformation de leur langue et de leur larynx , car ces organes pourraient y parvenir. C'est par leur défaut d'intelligence , c'est par leurs limites instinctives. Ils répètent ce qu'on leur apprend , mais là se borne leur intelligence, elle ne va pas plus loin ; ils n'ajoutent aucun sens à ce qu'ils disent. L'homme le plus stupide , le moins civilisé, pense et exprime sa [pensée. Aucun animal ne peut le faire ; il ne parle pas parce qu'il ne pense pas. Ainsi , dans les animaux , il n'y a qu'instinct et nécessité, tandis que l'homme s'élève à un ordre d'idées qui ne sont point de la compétence des animaux , et auxquelles ils n'atteindront jamais. Cet ordre d'idées tout-à-fait extra-matérielles , nous semblerait une preuve convaincante que , pour les élaborer , il faut un agent extra-matériel aussi C'est, le plus souvent , parce qu'on a trop confondu l'instinct , l'intelligence et la raison -, c'est parce qu'on les a mal définis , mal circonscrits , qu'il y a tant d'erreurs, et que le langage des physiciens , comme celui des naturalistes, est souvent vague, embarrassé et confus.

Enfin, l'homme est sans cesse en proie à cette lutte intérieure de deux principes souvent opposés, qui a fait admettre Vhomo duplex, qui a fait dire à un ancien : animus noster, modo rex est, modo servus. L'animal ne se conduit jamais que dans des vues de conservation ; et si, par l'éducation que vous lui avez donnée, il paraît s'en écarter quelquefois, c'est parce qu'il a cherché à éviter les châtiments qui lui étaient infligés ou à mériter la faveur de son maître. Dans l'homme il n'en est pas de même : toujours en butte à ses passions, toujours dominé par ses désirs, il agit souvent de manière à compromettre sa santé et sa vie. Il le sait , il combat et il échoue. Video meliora détériora sequor. Sa victoire est indépendante des mouvements et des besoins instinctifs. Il est plus libre : seul, il conserve son libre arbitre. Il domine la

douleur et la fait taire. Jeanne d'Albret accoucha d'Henri IV en chantant. Il sait se condamner à mourir de faim sans fléchir devant la mort, et à supporter les supplices les plus atroces sans froncer les sourcils : Nihil crus sentit in nervo, cum animus in cœlo , a dit Tertullien en parlant du courage des martyrs. Si l'homme n'était que matière , comment , de cette unité de substance , pourrait-il naître une dualité si contraire ? Aussi nous repoussons avec énergie cette raison de Lucrèce , qui , dans son système avilissant, nie l'existence de l'âme parce qu'elle ne peut toucher ni être touchée : Tangere nec tangi nisi corpus , nulla potest res , et celle non moins incroyable de quelques modernes qui la rejettent parce qu'ils ne peuvent ni la distiller dans une cornue, ni la disséquer avec un scapel. Une âme que nous toucherions ne serait pas une âme. Cependant, malgré eux, les philosophes les plus organiciens reconnaissent la supériorité de l'intelligence, au moins dans les préceptes qu'ils tracent, dans les institutions scolaires, morales, scientifiques et religieuses qu'ils créent. Ils ne font rien de semblable pour la bête. Tout nous conduit à cette conclusion que la vie des animaux est toute physique, et celle de l'homme toute morale , et que l'animal n'a pas d'âme , bien qu'il soit doué d'une certaine intelligence.

Ce principe immatériel une fois admis, il devient partie intégrante de l'économie, tant que dure la vie. Mais nous ne cherchons pas à approfondir la manière dont ces facultés s'exercent. Sont-elles un apanage exclusif de l'âme qui ne fait que se servir du cerveau , organe alors purement passif, ainsi que le veulent les métaphysiciens purs ? ou bien sont-elles dévolues , quant à leur exercice, à l'action de l'encéphale , qui , siège de l'âme et en quelque sorte identifié avec elle , ne ferait plus qu'une cause commune avec elle et l'influencerait comme il en serait influencé ? Là semble être jeté un éternel nec plus ultra qu'il n'est pas donné à la faiblesse humaine de franchir, et sur lequel l'imagination peut s'égarer à son aise et s'égarer sans doute longtemps encore. Cette espèce de fusion ou d'union du principe immatériel avec l'organe matériel, nous paraît la plus naturelle. Elle explique mieux l'indépendance réciproque et l'influence qu'ils exercent l'un sur l'autre. Par elle, en conséquence, on se rend compte plus facilement de cette foule de cas , dans lesquels l'organisation du cerveau et les mille modifications de cette organisation impriment aux facultés intellectuelles un cachet particulier , et cette foule de nuances spéciales qui appartiennent à chaque individu, et qui, dans le même individu, varient selon l'âge , le sexe , le tempérament , l'acclimatation , le climat , les maladies , la position sociale et même l'action d'une foule de substances médicamenteuses. Cette association de l'âme avec l'organe de l'intelligence se fait-elle directement ou bien n'a-t-elle lieu que par le moyen du principe vital ou de la force vitale avec lequel elle s'associerait d'abord, comme le veut M. Lordat?Nous ne chercherons point à débrouiller ce point obscur ; mais il nous semble que cette dernière combinaison ne ferait que compliquer la solution au lieu de la faciliter.

La supériorité de l'homme sur tous les autres êtres animés lui vient de

ses facultés intellectuelles. C'est par elles qu'il est ce qu'il est. Son économie entière ne paraît faite que pour elles. Elles constituent l'homme intellectue, et moral, auquel l'homme physique ne semhle ajouté que pour le mettre en communication avec l'univers , lui en faire étudier et pénétrer les secrets et l'élever aux idées les plus sublimes et aux conceptions du génie par delà ce monde physique. Reconnaissons là l'immensité de l'abîme qui le sépare de tous les autres êtres. Nolite fieri sicut equus et mulus , quibus non est intellectus.

Mais abandonnons cette digression. Il ne nous appartient pas de pénétrer dans les routes ténébreuses de la psychologie. Nous n'avons abordé cette question épineuse que pour poser les limites dans lesquelles nous devons nous renfermer. Pour nous, l'âme est distincte du principe vital , ainsi que plusieurs philosophes de l'antiquité l'avaient reconnu bien avant saint Paul, saint Augustin et Galien, en admettant ^a/xx, ^X^> et voO le corps, l'âme végétative et l'intelligence divine. Elle est tout entière du domaine de la métaphysique, par conséquent en dehors de nos recherches : aussi nous n'y reviendrons pas. Physiologistes, nous nous renfermerons dans les attributions de la physiologie. Ainsi nous ne nous occuperons que des fonctions des organes et de leur enchaînement. Nous ne perdrons jamais de vue que le médecin doit s'arrêter où commence le métaphysicien : ubi desinit medicus, ibi incipit metapliysicus, avons-nous dit en étendant l'ancien adage qui veut que le physicien s'arrête où le médecin commence : ubi desinit physicus , ibi incipit metaphysicus. Cette réticence n'infirme point ce que nous avons dit. Non , la physiologie et la psychologie ne sont point faites pour se combattre , mais pour se contrôler et pour se compléter mutuellement. Notre âme et notre corps ne sont point séparés , ils forment un tout naturel. Il s'ensuit que l'homme réel n'est ni celui des physiologistes ni celui des psychologistes, et que les uns sans les autres n'étudient qu'une abstraction lorsqu'ils veulent n'y voir qu'une intelligence ou des fonctions.

De tout ce qui précède , il résulte que le principe vital ne peut pas être confondu avec la vie. Agent incitateur des organes , il les met en mouvement ; alors ils possèdeut la vie , car cette animation seule constitue la vie. Ainsi il est principe ou cause , la vie est effet.

Là s'arrête la vérité. Au-delà tout n'est qu'illusion. Voilà pourquoi les définitions qu'on a voulu donner de la vie sont en général si peu satisfaisantes. Tantôt elles présentent l'exposé des phénomènes, tantôt elles la confondent avec le principe d'action, tantôt elles établissent des cercles vicieux qui reviennent à dire que la vie est la vie. Voilà pourquoi nous nous dispenserons d'en donner une, et nous ne jugeons pas à propos de réfuter celles qu'on a données. Ce principe vital n'agirait pas s'il ne trouvait pas une organisation toute prête à le recevoir, uniquement disposée pour lui ; c'est la première condition de la vie. Il n'agirait pas non plus, ou il cesserait bientôt d'agir, si les fonctions ne s'exécutaient pas comme elles le doivent, si les aliments ne venaient pas réparer les pertes des excrétions, si l'air ne venait pas vivifier le sang dans les

poumons, si un certain degré de chaleur ne le pénétrait pas avec l'air ambiant, si mille autres causes d'excitations naturelles et plus ou moins nécessaires lui étaient soustraites. Il porte son influence sur tous les tissus , sur tous les organes. Tous en reçoivent la même part d'action, et cependant ils n'agissent pas tous de la même manière : chacun conserve son mode d'action, chacun a ses actes particuliers et spéciaux , selon son organisation et mille circonstances qui viennent en modifier les dispositions. On a bien eu tort de conclure de ces différences que l'influence vitale n'était que le résultat nécessaire de la modification organique ; comme si cette modification se créai! . Nous aurons mille fois l'occasion d'y revenir dans l'étude des fonctions et de leurs actes multipliés.

Il ne nous suffit pas d'avoir démontré l'existence d'un principe vital, il importe de rechercher comment il agit sur les êtres vivants, par quel moyen, par quel mécanisme il porte son influence à tous les organes , en un mot , quel est l'instrument, quel est l'organeMe cette fonction première : car on ne peut pas supposer que le principe vital imprègne l'économie dans toutes ses parties à la fois, à la manière d'un liquide qui pénètre une éponge, ainsi que l'ont cru beaucoup de physiologistes. Comme il ne peut y avoir d'action ou d'effet sans cause, toutes les fonctions ont un agent, un instrument. Or , la sensibilité et les sensations étant un effet , une action, une fonction , elles ne peuvent pas avoir lieu par elles-mêmes , elles ont besoin d'un agent spécial. De même que la bile ne peut être sécrétée que par le foie, l'urine par les reins, de même aussi les sensations -ne peuvent être reçues que par les nerfs. Des faits nombreux établissent les preuves de l'action des nerfs et des sens Les nerfs sont donc le siège et les agents des sensations, et comme ils pénètrent partout, partout ils doivent porter leur action. Partout ils enchaînent sous leur domination tous les autres actes , toutes les fonctions. Système animateur de tous les organes , tous conspirent avec lui , et par lui tous se trouvent en rapport : c'est le pivot sur lequel roulent toutes les fonctions. Si la manière dont elles s'exécutent n'est pas la même partout, cela tient à des modifications qui leur sont propres , ou qui sont dues à l'organisation même de l'organe, qui en modifie l'action, pour l'adapter à l'exercice de sa fonction spéciale. Si l'air eut produit sur les membranes muqueuses le même effet que sur les séreuses, la respiration eût été bientôt troublée \ elle eût enrayé les autres fonctions, et fait périr l'individu. La sage nature, en ï-épartissant 1a sensibilité à tous les organes, l'a modifiée selon les fonctions de chacun. Ainsi, tous les organes sentent ; ils ne peuvent rien opérer que par la sensibilité, et il n'y a pas de sensibilité sans les nerfs : par conséquent il n'existe pas d'organe vivant privé de nerfs. Ce sont là des vérités qui peuvent être regardées comme des axiomes physiologiques. Avec Lobstein, nous appellerons cette opération névrosthénie. Plusieurs naturalistes ont nié cette opération parce qu'ils n'ont pas trouvé de nerfs dans les animaux primaires, dans les monades. Mais Oken, Carus, Lamarck, Cuvier, Latreille, ont admis que dans ces classes inférieures la matière nerveuse était combinée entiè-

mcment avec les particules de L'animal. Dutrochet a cru la trouver à cet état dans les végétaux.

Mais la sensibilité n'appartient pas exclusivement aux animaux ; elle est aussi l'apanage des végétaux: et, chez eux, elle s'opère de là même manière, par le ministère des nerfs. La sensibilité des végétaux est si évidente qu'on serait étonné qu'on ait jamais pu la leur disputer, si nous ne savions pas que les animaux eux-mêmes ont quelquefois été dépouillés de leur attribut de vitalité, et réduits à la condition de machine et d'automate. Comme dans les animaux cette fonction est le résultat de l'action nerveuse, nous avons démontré ailleurs, par des expériences nombreuses, que l'appareil médullaire des végétaux était un véritable système nerveux, qui avait la plus grande analogie avec le système nerveux ganglionnaire des animaux. L'existence de cet appareil nerveux une fois reconnue, toutes les fonctions des végétaux rentrent, avec celles des animaux, dans les attributions de la sensibilité. Dès-lors il n'est plus besoin de chercher une explication particulière pour chaque phénomène : l'absorption, la circulation, la nutrition, l'exhalation, la génération, ne sont plus un mystère, la sensibilité préside à leur exercice. En effet, tous les tissus vivants sont parcourus d'innombrables vaisseaux capillaires, qui reçoivent de leurs filets nerveux la faculté de sentir, et qui tiennent de leur structure la propriété de se contracter. C'est à cette double faculté sentir et se contracter, que se rapportent, en dernière analyse, toutes les fonctions végétales. Partout nous voyons impression des matériaux sur les bouches absorbantes, sur les parois des vaisseaux et sur les organes sécréteurs, et réaction de ces organes pour absorber, faire circuler et opérer la sécrétion. Ainsi, tout commence par les sensations; supprimez-les en supprimant les nerfs, toutes les fonctions cessent, il n'y a plus de vie. La vie tout entière est donc dans les sensations. Vivre, c'est sentir, a dit avec beaucoup de vérité le célèbre Cabanis.

Quelques physiologistes ont soutenu la proposition inverse. La sensation, ont-ils dit, n'existerait pas pour nous, si elle n'était révélée par la contraction. C'est donc en dernière analyse la contractilité qui est la propriété vitale unique, puisque dire que la fibre a senti revient à dire qu'elle s'est contractée. Nous repoussons cette manière subtile de raisonner de Blumembach d'abord et ensuite de Broussais. Rolando , en divisant l'incitabilité en vasculaire et en nerveuse, a reconnu tout à la fois la sensibilité et la contractilité. Les fonctions organiques correspondent à l'excitabilité vasculaire, et les fonctions animales correspondent à l'excitabilité nerveuse. Il est vrai qu'il n'admettait que les nerfs cérébraux.

Les végétaux vivent sans doute, mais ils vivent à leur manière ; ils vivent par les organes qu'ils possèdent. Privés des organes de la vue, de l'ouïe , du toucher, privés du centre nerveux cérébral, ils ne voient, n'entendent, ne touchent ni ne réfléchissent 5 ils ne peuvent pas exécuter des fonctions dont ils ne possèdent pas les organes ; il ne peut pas y avoir d'effet sans cause. Les animaux possèdent donc un ordre de fonctions étrangères aux végétaux. t. 1. 4

Ce sont les sensations perçues générales et spéciales , les fonctions intellectuelles, la locomotion et la parole. Cet ordre de fonctions constitue une existence particulière et bien distincte. Elles s'exécutent toutes sous l'influence directe et unique d'un système nerveux spécial ; c'est le système nerveux cérébral. Par elles l'animal , libre et indépendant , prend connaissance de ce qui l'entoure. et en fait tel usage qu'il veut.

Détaché du sol et n'ayant point de racines pour y puiser son alimentation et s'y fixer d'une manière permanente et solide, l'animal a dû trouver dans son organisation des appareils qui pussent suppléer à ceux qui lui manquaient. Ainsi, l'appareil digestif lui a été ajusté pour présenter sans cesse à ses bouches absorbantes les matériaux de sa nutrition. Ainsi , l'appareil de la respiration et celui de la génération ont remplacé les feuilles et les fleurs , dont l'énorme développement eût été trop incommode pour l'animal. Ainsi , un réservoir est venu retenir l'urine, dont l'évacuation non interrompue eût été si gênante. Nous ferons tout de suite observer que ces appareils reçoivent l'influence combinée des deux systèmes nerveux.

Ainsi, dans l'animal, nous retrouvons : 1° toutes les fonctions qui se présentent dans le règne végétal et qui s'exécutent sous l'influence du système nerveux ganglionnaire ; 2° des fonctions spéciales, qui sont l'apanage des seuls animaux j elles s'exécutent sous l'influence du système nerveux cérébral ; 3° enfin, des fonctions opérées par des actes appartenant aux deux classes d'êtres organisés, mais singulièrement modifiées pour l'exécution de chacune elles reçoivent leur influence des deux systèmes nerveux à la fois qui , en s'étendant partout, justifient la pensée de Reil , qui prétend que rien n'est insensible dans un organe vivant. Pour compléter ce tableau, nous aurions pu montrer la vie d'autant plus difficile à détruire dans son entier, que l'être organisé est moins dominé par le système nerveux cérébral. On sait avec quelle facilité on tue en totalité l'homme, le quadrupède , les oiseaux , pendant qu'on voit la vie abandonner si difficilement le poisson, le reptile , les insectes, les végétaux.

Quelques auteurs ont cru avoir renversé l'échafaudage des caractères de la vie, en présentant l'œuf et la graine surtout, qu'on voit inertes pendant des mois et même de nombreuses années, reproduisant cependant un être semblable à celui dont ils tirent leur origine, aussitôt qu'ils en trouvent les conditions. Mais le principe de la vie y est caché et inhérent ; il n'attend que l'occasion et les moyens nécessaires pour réveiller le germe. Il en est de même des portions de végétaux que l'on a vus faire pousser des feuilles après plusieurs années de suspension de la vie. Cette suspension pendant un temps plus ou moins long se révèle même dans les animaux entiers, surtout dans ceux des classes inférieures, comme les batraciens, les ophidiens, etc., lorsque, dans un moment de torpeur, ils sont enveloppés dans une terre qui se pétrifie sur eux. On cite des faits d'animaux retirés vivants de ces pétrifications , après de nombreuses années. Ce n'est que par cette suspension de la vie sansmorî complète, qu'on peut expliquer ces cas extraordinaires. Jl en est de même des

rotifcTCS et des vibrions desséchés, qu'on voit revivre en les humectant; des sangsues congelées qui renaissent avec la chaleur 5 des mouches noyées que Franklin a fait revivre en les exposant au soleil, etc.

Pour compléter ces réflexions sur la vie , nous aurions dû peut-être faire ressortir les variations des auteurs, lorsque surtout ils ont voulu la matérialiser en quelque sorte en en faisant un attrihut de l'organisme. Leurs ouvrages ne sont à cet égard qu'un dépôt humiliant de contradictions et d'erreurs. Les uns en ont fait une propriété unique sous le nom de sensibilité , d'irritabilité, d'excitabilité, de tonicité , et ils n'y ont vu que la propriété et les excitateurs internes ou externes, qu'ils ont ensuite multipliés à l'infini, comme Brown, Thomasini, Rolando, etc. Les autres l'ont subdivisée en plusieurs propriétés vitales, depuis deux sensibilités et contractilités , jusqu'à quatre, cinq et même dix-huit, selon M. Gerdy. D'autres ont voulu n'y voir que les propriétés de la matière brute. Le plan que nous nous sommes tracé ne nous permet pas d'entrer dans des discussions que nous regardons comme oiseuses. Avouons toutefois que ces hypothèses émanent de points réels et spéciaux et qu'elles appartiennent presque toutes à un vitalisme plus ou moins pur.

Quoique dans cette étude de la vie , de ses manifestations et de ses organes, nous ne nous soyons occupé que de son action sur les solides, il ne faut pas croire que nous regardions les liquides comme tout à fait inertes, comme étrangers à la vie. De même que les solides, ils participent à la vie et ils manifestent leur vitalité par des phénomènes indubitables. Ainsi, le sang ne se congèle pas, la lymphe et le chyle conservent leur liquidité, etc. ; mais cette vitalité n'est qu'une disposition à concourir aux fonctions auxquelles ils sont appelés ; car par eux-mêmes ils n'exécutent aucun mouvement, aucune fonction. Ainsi , leur vitalité , leur vie, si l'on veut , ne ressemble point à la vie des solides.

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