‹ Physiologie et psychologie de l'attention: évolution, dissolution, rééducation, éducationChapitre 10 sur 77 · L'attention et les sens externes · texte numérisé non relu

L'attention et les sens externes

Selon le cas, les sens externes collaborent, tantôt à la^ perfection, tantôt à la désagrégation de l'attention. Les expériences psychométriques nous montrent bien que, lorsque l'attention est dirigée sur l'appareil visuel, auditif ou tactile, etc., la vitesse de réaction augmente notablement, de ce fait, en rapidité et en précision. L'attention semble ainsi donner à nos organes sensoriels une finesse, une précision, une acuité qu'ils seraient incapables d'atteindre sans son concours. INous savons qu'une excitation lumineuse intense détermine une plus grande sensibilité, une plus délicate acuité de l'organe visuel. lien est ainsi de tous les autres sens. L'attention dirigée sur l'appareil gustatif augmente, par dérivation, le pouvoir sécréteur des glandes salivaires. Thénard usait de ce procédé pour se procurer de la salive, en grande quantité. Cet auteur prenait un chien à jeun et le plaçait, après l'avoir bâillonné, devant un gigot à la broche que celui-ci ne pouvait que flairer et envier. Comme le chien ne pouvait déglutir, il laissait écouler une grande quantité de salive. Nous savons aussi que Claude Bernard usait du même moyen sur le cheval (i). L'homme, lui-même, n'échappe pas à ce phénomène : l'expression banale, « faire venir Teau à la bouche », n'est qu'une image expressive de ce qui se passe en lui dans la réalité.

(i) Les travaux récenls du physiologiste russe Pawloft' sur les repas psychiques des chiens et sur les associations gustatives et auditives sont comparables — ils sont plus précis cependant — à ceux de Théuard et de Cl. Bernard.

La série des procédés artificiels qui stimulent et favorisent l'acte d'attention est loin d'être épuisée. Quel est l'homme qui ne s'aide de toniques pour résister plus longtemps à la fatigue ? Il n'y a pas de savant ou de penseur qui n'emploie des stimulants sensoriels ou internes, souvent bizarres, afin d'accroître le pouvoir de son attention et le rendement de son travail intellectuel. Schiller aimait à respirer i*odeur des pommes pourries placées dans le tiroir de sa table de travail. Flaubert ne pouvait travailler que dans un décor oriental, et Daudet faisait une consommation active de café froid durant ses nuits de labeur. L'un s'habille en Turc, l'autre n'est attentif, n'est satisfait que lorsqu'il est drapé dans la robe de quelque bon capucin.

Les sens externes interviennent donc fréquemment et par différents moyens dans l'évolution de la vie atttentive. L'homme aime à exalter sa vue, son ouïe ou son odorat lorsqu'il veut faire un efTort prolongé. Que ces manies, que ces procédés artificiels, soient, en définitive, plus ou moins efficaces (i), cela nous importe peu. Si Tattention peut être affaiblie, surtout par les sens — organes naturels de la distration — elle n'en est pas moins favorisée et accrue le plus souvent par leur intervention.

5. — L'attention est tantôt fortifiée, tantôt distraite par les sens externes.

Plus on est seul, plus le calme règne autour de soi et plus l'on est attentif. Les sens externes, nous venons de le dire sont les meilleurs agents de la distraction ; ce sont autant de conduits, de réseaux qui viennent intercepter et troubler la concentration de notre esprit.

Il est fort difiicile, à moins que l'on soit spécialement entraîné sur ce point, de faire un travail compliqué, au milieu du bruit et du tumulte. Les comptables des grands magasins qui écrivent et calculent, dans le bruit, ne par-

(1) L'excitation produite par les toniques du système nerveux est, somme toute, dangereuse, puisqu'elle aboutit finalement à une plus forte dépression, à une plus grande fatigne.

viennent à s'exclure du milieu ambiant qu'au bout d'une longue et incessante pratique. Si l'on étudie un sujet dans le bruit, l'on peut être assuré d'avance qu'il ne réagira pas avec l'accélération et la précision qui lui sont coutumières. Binet (i) montre fort bien que, si l'on prend des mesures de la sensibilité tactile chez les enfants, pendant qu'ils travaillent, leur affinité tactile diminue notablement. J'ai obtenu, pour ma i)art, les mêmes résultats et dans les mêmes conditions, à propos de la sensibilité aux points de chaud et de froid. L'attention est constamment contrariée par l'action des sens externes Aussi l'homme ne peut être réellement attentif et d'une façon durable, qu'en se servant des sens les plus immédiatement intéressés. La lecture faite dans le calme, avec l'aide de l'ouïe (tonalité des mots) et du mouvement (articulation des mots) est, sans conteste, la plus favorable à l'attention. L'homme n'étant pas capable de porter, d'une manière idéale, toute son activité sur un seul sens, il importe, lorsqu'il est attentif, qu'il occupe le plus grand nombre de sens à la fois, s'il veut être distrait le moins possible. Lorsque nous écoutons un orateur sans le quitter des yeux, c^est-à-dire lorsque nous nous efforçons de le voir et de l'entendre simultanément le mieux possible, nous nous plaçons également dans les conditions les plus favorables à l'attention. Faire travailler plusieurs sens à la fois et dans le même but, c'est éduquer son attention, c'est la rendre de plus en plus capable de se concentrer avec efficacité.

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