L'attention et les toniques du système nerveux
Les toniques du système nerveux sont bien connus de tout le monde. Nous avons vu qu3 de grands écrivains comme Daudet, Schiller, Flaubert, avaient besoin d'un excitant spécilique pour travailler mentalement dans de bonnes conditions. L'alcool est le plus connu de tous les excitants du système nerveux : il est aussi le plus employé. Seulement l'action tonique de l'alcool ne dure pas : il accroît, pour un moment, notre énergie musculaire et nerveuse, favorise le déclanchement de nos associations d'idées, mais tout cela
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s'éteint assez rapidement, car cet accroissement initial, cette hyperactivité première, nous conduisent toujours brusquement à la fatigue physique, à la dépression mentale. Si Talcool accroît notre énergie nerveuse, il nous plonge, en défmitive, dans le marasme, la dépression mentale et physique.
Maintenant que nous connaissons toutes les conséquences physiologiques de l'effort psychique, nous pouvons plus aisément éviter les inconvénients qui en découlent. Lire, écrire et compter pendant quelque temps, n'est-ce pas là, pour nous, une source de fatigue intense? L'homme songe alors à l'alcool qui le stimule, lui donne une énergie nouvelle. Dès ce moment, le travail se fait plus vite, plus aisément, mais en moins d'une heure l'homme retombe dans la fatigue, dans la dépression générale. L'alcool stimule nos muscles mais les appauvrit finalement, en raison même de l'énergie de la combustion qu'il provoque : il use notre système musculaire. Nous savons que la courbe normale d'un graphique de fatigue obtenu avec l'ergographe de Mosso doit aller en diminuant insensiblement, progressivement, sans heurt ni choc. Il en est presque toujours ainsi chez les personnes normales. Mais, si celles-ci absorbent un petit verre d'alcool à 45°"?^^* exemple, avant de commencer l'expérience, le graphique que l'on obtiendra n'aura plus cette gradation décroissante qui caractérise la fatigue normale. C'est brusquement, au contraire, que la plume inscrira les petites courbes significatives delà fatigue.
Hoch et Krœpelin (i) ont fait des expériences intéressantes sur l'influence du thé et de ses dérivés, sur le travail psychique. Leur sujet devait faire tous les jours, et à la même heure, des additions. L'expérience durait une heure et demie. Les jours où ces deux expérimentateurs voulaient étudier l'influence de la substance tonique, le sujet la prenait après la première demi-heure de travail.
Je reproduis textuellement les résultats, dans le tableau ci-dessous, qui donne le nombre des additions par demiheure :
(i) Hor,H et KR^PELiN,Ueber die Wirkung der Theebestandtheile auf kôrperiiche und geislige Arbeit. Psychol. Arbeity I, 378-488, 1896.
NAYRAG 6
l'HYSlOLOGIE ET PSYCHOLOGIE DE L ATTENTION
Expérience normale.
Huile de thé
Caléiiie
Thé de Paraguay. .
1" 1/2 heure
2« 1/2 heure
3io
3» i/2 heure
Les auteurs dégagent de ce tableau trois conclusions :
1° Sous l'influence de l'huile de thé, les additions sont faites plus rapidement que dans les expériences normales ;
2** La caféine favorise notablement le travail ps\ chique ;
3° Enfin le thé de Paraguay semble, parmi les trois, le meilleur excitant. Selon Hoch et Kraepelin, son influence si active serait due à la forte proportion de caféine qu'il contient.
Ici encore, je m'en voudrais, si je ne citais une étude qui infirme un peu les travaux ordinaires sur les excitants du système nerveux. 11 s'agit des études de Partridge. Cet auteur, qui a étudié quelque temps la fatique psychique et la fatigue physique, trouve dans les deux cas, c'est-à-dire en travaillant : 1" sans absorption d'acool et a** avec absorption d'alcool, que les deux graphiques sont parallèles et se ressemblent. Il n'est guère possible de tenir le moindre compte de ce travail, attendu que la plupart des auteurs ont unanimement constaté des modifications profondes du graphique ergograpbiqne sous l'influence de l'alcool.
Les excitants du système nerveux, qui ne sont, en définitive, que des toxiques, jouent un rôle superficiel et vain dans notre organisme. Ils ne constituent pas un aide sûr, un stimulant efficace et surtout durable de notre activité psychique. Si l'émotion crée Témotivité, je puis bien dii^ que l'usage immodéré et, même simplement, l'usage constant de ces toniques nous conduit tout droit à la « faligabilité » : c'est pourquoi il faut en user le moins souvent possible.
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i5. — L'attention et ses oscillations.
S'il existe des objets qui sont en équilibre stable, il en existe beaucoup plus qui jouissent d'une stabilité relative. Il n'est peut-être rien de moins commun aussi que de rencontrer, dans la nature, un objet qui se meuve d'un mouvement mathématiquement régulier et uniforme (i). Les autres, par exemple, subissent de légères oscillations ; bien qu'elles ne troublent en rien leur marche générale, elles n'en sont pas moins réelles, puisqu'on peut les percevoir et même souvent les mesurer. Pour le profane, l'astre tourne d^un mouvement bien régulier, tandis que pour l'astronome, qui est beaucoup plus curieux, ce mouvement est en butte à des milliers d'oscillations, qui troublent légèrement, imperceptiblement la rotation générale, apparemment uniforme. Un pont suspendu reste stable,quoiqu'il soit sollicité souvent par de nombreuses influences qui le font dévier légèrement à droite ou à gauche. En principe, le pont garde toujours la position verticale ; en fait, il répond faiblement aux excitations extérieures.La mer la plus calme oscille légèrement, le lac le plus tranquille réagit sans cesse aux influences extérieures. Le chêne le plus solide et le mieux planté, alors même qu'il serait soutenu par des tuteurs puissants, qu'il n'aurait pas de branches, qu'il n'aurait que le tronc, ne pourrait résistera l'influence du vent ou de Touragan. Un vent « moyen » même le ferait osciller dans tel sens ou dans tel autre. Il y a donc une stabilité, une immobilité apparente.En y regardant, de plus près, l'on découvre du mouvement, des oscillations, là où l'on ne voyait tout d'abord que de la stabilité. Tous ces exemples pris au hasard, dans la nature, vont illustrer
(i) Je veux dire par là que le « frottement » des rouaj^es d'une machine, par exemple, ne peut être totalement prévu par le calcul mathématique. 11 manque aux tables mêmes des résidus mathématiques, un facteur qu'elles ne peuvent jamais prévoir, c'est-à-dire l'influence du lieu, de la température, de la qualité des matériaux,etc., toutes conditions extérieures, qui ne sont pas susceptibles d'être érigées en formules mathématiques précises.
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maintenant le phénomène qui nous préoccupe avant tout, le phénomène de l'altention. J'affirme donc immédiatement que l'attention la plus soutenue, la plus concentrée, subit aussi de petites fluctuations, de petites oscillations, que les systèmes vasculaires et musculaires de notre organisme traduisent assez fidèlement. L'attention semble apparemment nous plonger dans l'immobilité et l'inertie ; il n'en est rien cependant. Elle est avant tout et surtout active, investigatrice. Notre première observation semble nous révéler de l'inertie ; notre deuxième observation, la vraie celle-là, nous montre, au contraire, une activité fiévreuse. En réalité, les influences extérieures et intérieures, les essais préliminaires d'adaptation, la concentration de la force nécessaire pour atteindre le but que l'on se propose, sont autant de causes qui peuvent faire dévier l'attention de sa marche normale, je dirais presque de son centre de gravité, si je ne craignais que l'on me reprochât cette comparaison. Si l'état parfait d'attention se réalisait, nous aurions atteint le monoïdéisme mental dont parle Uibot, mais nous ne serions plus dans Tattention vraiment consciente, vraiment sentie. Nous serions alors plonges dans un « nirvana », dans un état d'extase qui n'aurait rien de commun avec l'attention. Pour avoir voulu atteindre l'unité parfaite de l'esprit, que je comparerais volontiers à un lac tranquille, nous serions tombés en fait dans un monde sans idée et sans issue. Nous n'éprouverions plus la sensation d'effort, nous serions dans le vague, dans l'infini, dans l'inconscience, dans la subconsciencc même. En réalité, au lieu d'atteindre l'unité nîentale,nous nous serions plonges dans la désagrégation mentale.
I/altention implique toujours pour nous, la sensation d'elToi't, le sentiment de tension psychique et la pleine conscience de noire personnalité. L'oscillation complète notre sensation d'attention. 11 n'y a pas et il ne pourrait y avoir d'attention sans oscillations. S'il en était autrement, c'en serait tait de l'attention, puisque nous irions tout droit vers ce monoïdéisme qu'il faut prendre comme idéal, sans doute, mais qu'il ne faut jamais atteindre. Le monoïdéisme mental ne serait qu'un état de contemplation béate et vague qui ne connaîtrait aucun but, aucun efl'orl, aucune volonté.
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Il n'est même pas nécessaire de prendre des exemples si rares et si peu praticables, alors que la vie courante nous en fournit tous les jours. L'attention soutenue, mais qui se porte sur un « test » trop simple, trop restreint, alTaiblit souvent notre sensibilité et fait naître en nous des hallucinations sensorielles, qui dénotent finalement une faiblesse assez considérable de notre énergie psychique (i).
Ignace de Loyola déclare, probablement à dessein, dans son traité de Méditation^ que, pour parvenir à la vision en Dieu, que pour arriver à rendre Dieu vivant et présent à sa pensée, il suffit de jeûner durant quelques jours, et de prendre ensuite la bonne habitude de contempler fixement, par exemple, une image du Christ en croix. 11 donne l'assurance à ses disciples, qu'au bout de quelques jours de ce pieux exercice, l'image s'animera, la physionomie deviendra expressive, et les souvenirs aidant, le Christ parlera à son pénitent. La recette est bonne et il n'est même pas nécessaire d'être à jeun pour l'employer. Il n'y a dans ce phénomène qu'une aberration visuelle, aidée par le souvenir et le sentiment. L'homme le i)lus sain, le moins siiggestible n'a qu'à fixer un objet inerte quelconque, durant quelques minutes, et l'objet se mouvra tout comme l'image pieuse, d'il y a quelques instants ! C'est dire amplement que l'attention trop restreinte nest plus l'attention proprement dite, parce que lorsqu'on l'applique, pendant quelque temps, sur un « lest » trop simple, trop limité, que l'idéation ne peut transformer ni renouveler en la forme, l'on en arrive nécessairement aux hallucinations. L'idée fixe n'est plus de l'attention, puisque, dans ce cas, l'on ne choisit plus. Ton ne varie que peu ou pas la forme et surtout le fond de son objet. Toute idée, tout « test », tout objet en implique d'autres qui sont tout proches et qui lui sont parents.
(i) J'entends surtout par là que l'attention trop étroite, trop simple, trop vide de fond provoque des tiallucinations sensorielles. Le fait de fixer exclusivement un barreau de chaise, par exemple, ou uil mur t<»ut blanc, sans penser à autre chose, conduit tout droit à des troubles oculaires, parce que l'on est incapable, dans ces deux cas, de varier beaucoup la forme du « test ». Tout objet trop simple, qui n'éveille, en nous qu'un petit nombre d'images qui sont banales et pauvres en éléments affectifs, ne peut constituer un attrait durable pour l'attention. Il faut à celle-ci, pour qu'elle puisse exister à sott ttise, des « tests » riches en images.
L'attention est rigoureusement conditionnée par des oscillations. Si celles-ci font défaut, c'e^t qu'il y a des troubles sensoriels et corticaux, c'est qu'il y a perte du sentiment de tension et du réel. Voici un tableau noir, dit Ricliet (i) : quelle que soit mon attentionné le verrai toujours noir. Sans doute, mais j'estime, en outre, qu'il doit y avoir des variations sensibles dans la représentation que je me fais de l'intensité de couleur de ce tableau noir. Ces variations sont la condition même de ma perception du tableau. Cette couleur noire oscille sans cesse dans mon esprit. Le même jour où à des jours diflérents, je verrai ce noir en plus clair ou en plus foncé. Cesser de le voir noir, ce serait se leurrer, mais le voir en l'espace de quelques minutes, un peu plus clair, un peu plus noir, c'est obéir à la loi des oscillations en même temps que c'est s'assurer que l'on est réellement attentif. Sans doute, maintenant comme tout à l'heure, si je fixais trop exclusivement le tableau, je provoquerais en moi des troubles oculaires qui me le feraient voir, par exemple, en gris pâle ou en gris foncé. Si l'attention ne peut absolument pas transformer la nature des objets, elle i)eut tout au moins en modifier la forme. C'est ainsi, que les oscillations qui nous harcèlent sans cesse sont une des causes de notre perception relative, mobile et variable, de l'intensité de la couleur.
Chez l'enfant, les variations de l'attention sont plus nettes «ncore que chez les adultes, car elles se manifestent surtout par des mouvements. Hylan (u) nous les montre remuant des pieds, changeant le crayon de main, soupirant fortement, etc.
Mais il ne s'agit là que de phénomènes superficiels : il en existe de plus profonds. Les oscillations de l'attention se produisent même dans les moments les plus favorables à Taction. L'on n'atteint pas d'un coup — dans 1 attention volontaire — la pleine tension de ses muscles ; l'on y arrive progressivement en oscillant légèrement, d'un côté ou d'un autre, selon que c'est le monde extérieur ou les souvenirs et les images intérieures qui tendent à nous distraire. L'homme qui veut
(i) Cil. RiCHBT, Psych. gcn., loc. cit.
<a) Hylan, Flucl. de l'atleution, Psych. Rev., n* 6, 1899.
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soulever un poids assez lourd, donnera plus ou donnera moins de force qu'il n'en faut pour accomplir ce travail. En général, il déploie plus de forces qu'il n'en est besoin, mais, par la suite, à mesure qu'il répète cet acte, il é -onomise mieux son activité, il fournit juste le qaantarn d "énergie utile ; il s'est adapté, en un mot, après des essais et des oscillations préliminaires.
Ce qui se passe pour l'adaptation physique, musculaire (i), se produit aussi pour l'adaptation psychique, pour l'attention. Au début de l'effort psychique, surtout lorsqu'il est volontaire, nous notons d'abord un choc, puis un tâtonnement méthodique. Les modifications vasculaires sont des plus nettes sur ce point. Si je propose à un sujet de faire mentalement une addition assez longue et un peu com|)liquée, je suis certain que les graphiques circulatoires et parfois même respira toii'es inscriront fidèlement, dès l'origine, un premier moment de troubles, puis des oscillations (irrégularités), qui iront en diminuant, au fur et à mesure que le sujet sera plus attentif, plus concentré, plus en lui-même. Les oscillations du graphique auront pour unique cause les différents essais d'adaptation du sujet, qui veut se concentrer et arriver au résultat malgré les influences du dehors et du dedans. Zoneff et Meumann (2) vont même jusqu'à dire que les oscillations de l'attention sont accompagnées d'oscillations exactement correspondantes, dans les variations respiratoires et vasculaires. Mes expériences ne m'ont révélé que ce dernier phénomène. Je n'ai rien obtenu de semblable pour la respiration.
Il est nécessaire que l'attention soit constamment obligée de subir de petites fluctuations. Ces petits assauts, qui tendent à l'aflaiblir, ne font, en réalité, que la fortifier, car ils maintiennent ainsi, toujours présente à notre esprit, la sensation d'effort psychique, de contact en quelque sorte. Une attention sans oscillations est un arc sans ressort. Toutes
(i) Revault d'Allonnes, l'Effort musculaire, Année psychologique^ 1901. Cet auteur émet l'hypollièse que les différents essais d'adaptation nu soulèvement des poids, par exemple, correspondraient, peut- -être, aux oscillations de l'attenlion, de l'effort psychique. Je reviendrai bientôt sur ce travail.
(a) ZoNEFP et Meumann, loc. cit., p. 5i de l'étude de ces auteurs,,
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ces fluctuations extérieures et intérieures, tous ces essais d'adaptation nous aguerrissent. C'est de la sorte que nous apprenons la maîtrise de nous-mêmes. Lorsque l'attention n'est plus accompagnée d'oscillations, ce n'est plus l'attention : nous sommes alors dans l'idée fixe, l'extase, dans le monde subconscient. C'est pourquoi le monoïléisme de Ribot ne peut être et ne doit être qu'un idéal proposé, qu'il faut bien se garder d'atteindre, si Ton veut conserver un esprit sain, conscient de sa force et adapté au monde réel. Le monoïdéisme c'est la désagrégation de l'individu ; ses facultés ne sont plus alors en équilibre ; l'attention saine, au contraire, c'est la pleine conscience de soi, c'est l'esprit groupant, synthétisant et voulant.
i6. — L'attention dans le sommeil et les rêves.
Le sommeil est une suspension ou une interruption, plus ou moins complète, de l'activité consciente et volontaire. Les sens externes sont, en ce cas, partiellement anesthésiés afin qu'ils soient, le plus possible, à l'abri des influences du dehors. Dans le sommeil, le corps prend de préférence la position horizontale et reste à peu près immobile : la respiration, la circulation se trouvent ralenties, bien que les actes de nutritiou poursuivent leur marche coutumière. Les paupières sont closes, les pupilles sont rétrécies et retournées en haut et en dedans.
L'activité mentale n'est pas complètement annihilée et, j'en prends à témoin les rêves qui laissent, par la suite, des traces plus ou moins profondes, dans notre souvenir. Les éléments composant l'activité mentale du rêve sont formés par des excitations antérieures du système nerveux, restées comme emmagasinées en lui à l'état insconscient et auxquelles s'ajoutent quelques excitations légères, provoquées accidentellement par les influences du dehors : bruits extérieurs, pressions du corps, pressions sur la peau et les membres, excitations viscérales, etc.
Dans la veille, le processus de l'excitabilité des images s'accomplit logiquement, selon un certain ordre donné. Dans le sommeil, au contraire, la dépression mentale, carac-
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térisant la fatigue, fait que les images s'associent au hasard des circonstances : de là découle l'incohérence, le sentiment d'étrange, le caractère bizarre que revêtent les rêves. Malheureusement, le mécanisme intime du rêve nous échappe présentement. Je dois reconnaître cependant que la physiologie nous a apporté, sur ce point, quelques résultats inté* ressants .
Dans le sommeil, le cerveau est relativement anémié, ainsi qu'on s'en est convaincu en l'étudiant chez des hommes et des animaux trépanés. Mosso, Gley, Tarchanolî et bien d'autres ont savamment étudié cette question. Un seul expérimentateur, Brodmann, aurait trouvé des résultats nettement contraires à ceux que je viens de citer. Il prétend qu'au moment où le sommeil s'installe, le cerveau subit une vaso-dilatation et augmente de volume : jusqu'ici, il n'y a rien à dire, mais il ajoute que le réveil est accompagné de vaso-constriction au lieu de vaso-dilatation. Selon Brod^ mann, notre cerveau contiendrait donc plus de sang pendant le sommeil que pendant la veille. Étant donné que ces expériences ne portent que sur un seul individu, elles gagneraient à être reprises sur une vaste échelle puisqu'elles ne tendent rien moins qu'à infirmer l'opinion de la plupart des physiologistes.
Jusqu'à preuve contraire, nous pouvons considérer le cerveau comme étant anémié durant le sommeil. Il faut nous demander maintenant quelle est la proportion moyenne de cette anémie ? N'y aurait-il pas aussi dans le sommeil un résidu d'attention? Nous savons tous que bien des personnes ont le pouvoir de se réveiller, sans aucune provocation extérieure, à l'heure qu'elles se sont choisie, durant la veille. Tschisch (i) verrait, dans ce fait, une preuve qu'il existe une certaine attention latente. Sur loo observations qu'il a faites sur lui-même, il a constaté qu'il se levait à uu intervalle moyen, de quinze minutes, de l'heure choisie pendant la veille. Cependant, il a noté, une fois, un écart de trente-deux minutes et une autre fois un écart de quatre minutes. Mais toujours il s'est éveillé avant l'heure. Il
(i) Tscuiscii, Etude expérini. sur Vattentioii durant le sommeil (En, russe). Rev. de psychol. et de neuroL.fl. I, p. 671-675, 1896,
donnait, en outre, aussi bien durant les nuits d'expériences que pendant les autres. Il conclut, de tous ces faits, que son attention devait travailler pendant le sommeil. Mais les résultats de cette auto-observation sont confirmés par les solides travaux de Tarchanofr(i). Celui-ci estime aussi que le travail normal s'accompagne d'une certaine anémie du cerveau, qui gagne ensuite les centres cérébraux, et détermine ainsi un certain relâchement tonctionnel des centres de l'écorce grise et des centres vaso-moteurs. Cet auteur montre aussi et surtout que la moelle épinière ne dort pas, durant le sommeil. Le cerveau, lui-même, n'est pas anémié dans toutes ses parties, puisqu'il est la source d'une action dépressive, qui se propage sur les parties de la moelle épinière, les plus voisines du cerveau. Le sommeil ne peut être considéré comme faisant suite à une anémie fonctionnelle des vaisseaux sanguins du cerveau : il y a, de ce fait, une certaine attention, dans le cerveau.
Les conclusions de ces deux derniers auteurs se confirment pleinement. Tschisch parvient à ce résultat par lobser- Tation psychologique pure, et, Tarchanoff y arrive par l'expérimentation physiologique. Par surcroît, la plupart des psychologues français admettent nettement que le sommeil, sans impliquer le repos absolu, est con litionué par un relâchement musculaire de l'individu : « On dort, dit M.Borgson(2),dans l'exacte mesure où l'on se désintéresse. »
11 est certain que la vie à l'état de veille implique un travail intense, une tension assez soutenue alors même qu'on ne croit rien faire : vivre c'est se fatiguer. Dans la veille, le cerveau est constamment en batte aux excitations extérieures. A tout instant, nous devons choisir, élaguer, vouloir et lutter. Veiller, c'est vouloir, c'est s'adapter, mais c'est aussi se fatiguer. Si nous cessons d'agir, nous retombons aussitôt dans un état de rêverie et d'incohérence, qui ressemble au sommeil, par plus d'un côté.
Le sommeil se caractérise donc par un relâchement presque général de notre système musculaire, quoique cependant le cerveau conserve encore, à l'éLat de « résidu »,
(r) Tarchanoff, Congrès de Physiologie de Turin, t. II, 1895. (2) BEaGsoN, Coatcreiice failc, eu 190 1, à l'Institut psychologique. Voir le BuUetin de l'Institut psych.
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^ne certaine attention, une certaine activité, ainsi que nous l'ont montré Tschisch et Tarchanoft. 11 est à craindie qu'il y «itun peu ou mémebeaucoup d'automatisme, dans l'attentionirésidu du sommeil. En l'espèce, ne prendrait-on pas celle-là (l'attention) pour celui-ci (l'automatisme) ? Ne pourraiton pas objecter à Tschisch qu'il ne se réveille ainsi régulièrement, avant l'heure qu'il s'était choisie, que parce qu'il a craint » de ne pas tenir sa gageure ? En outre, nous savons tous que les images et les impressions fortes que nous enre- -gislrons, durant le jour, font presque toujours les fiais de nos rêves. L'on devine donc, dans les expériences de cet auteur, un élément très gênant, le sentiment d'attente, d'anxiété. Il est évidemment préférable, lorsque l'on veut soutenir, qu'il y a une certaine activité volontaire, durant le sommeil, de s'appuyer sur les expériences de TarchanofT. (2elui-ci montre bien physiologiquement, en efl'et, que le cerveau n'est anémié qu'en partie, et qu'en tout cas, la moelle épinière ne cesse de veiller et de réagir durant le sommeil.
Enlin, W. Stern (i) soulève une question assez intéressante : il se demande si les gens difficilement distraits sont difficiles à éveiller ! J'ai fait, pour ma part, quelques observations sur ce point. A cet elïet, j'ai voulu éveiller, à tour de rôle, deux jeunes gens réputés comme volontaires et actifs ; ils fournissent chaque jour un travail intellectuel régulier et ils sont capables de concentrer longuement et patiemment sur un test compliqué. L'un, que j'appellerai Ft..., se lève d'ordinaire vers six heures et demie du matin. L'autre, que j appellerai Ce..., se lève régulièrement à sept heures J'ai pénétré chez eux deux heures avant leur lever. C'est vainement que j'ai parlé àhaule voix, que j'ai fait du bruit dans la chambre de Ft... Il s'est cependant réveillé en sursaut et, comme tout effaré, au contact de gouttelettes d'eau froide (c'était en novem-
(i)W. Stern, Verb. Psycholog. der individuel Differenz, i vol. in-8% VI et i46 pages, Barth, Leipzig, 1900 (voir pp. 85 et suiv.).Page 85. cet auteur compare la grande concentration de rattention au sommeil partiel. Selon lui, il y a même une analogie, entre s'éveiller et devenir distrait, parce qu'on sort, dans les deux cas, d'un élat où l'on est fermé aux excitations du dehors. Ce parallèle paraît plus ingénieux que réel. En m'éveillant, je quitte le repos pour reprendre le travail psychique; dans la distraction, je quille le travail psychique (attention intense) pour la rêverie, le repos. Ce n'est pas du tout la même chose.
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