L'attention et l'effort
L'on ne peut faire attention sans se faire effort et l'on ne se lait presque toujours effort que pour faire attention. L'elTort est le moteur, l'agent actif de l'attention : celle-ci n'est, en définitive, que l'acte môme d'elfort, mais réalisé (i).
(i) J'entends toujours l'attention, proprement dite, c'est-à-dire l'attention intellectuelle ou volontaire. L'atteution spontanée devient souvent volontaire : le géologue qui 1 encontre un silex rare éprouve d'abord de la joie, puis fait effort pour classer, expliquer l'origine et la formation de ce silex précieux. Lorsque l'attention spontanée s'arrête tout court, elle relève alors des lois des sen-^ timents.
L'effort n'existe gaère que soas la forme de « processus » ; l'attention, au contraire, est un état, est une attitude en soi, de notre esprit. L'attention est l'état, l'effort est le processus vers cet état. Dans l'effort, il y a déjà un peu d'attention; dans l'attention, il y a l'effbrt vigilant qui la maintient, la prolonge et lui donne un caractère d'unité.
Ainsi que l'a fait remarquer M. Revault d'Allonnes (i), il existe une intime parenté, entre l'elfort musculaire et l effort psychique. L'eff'ort musculaire implique une concentration d'énergie qui se dépense physiquement et psychiquement, mais surtout physiquement. L'effort psychique est une concentration d'énergie, qui se dépense psychiquement et physiquement, mais surtout psychiquement. Les recherches sur la fatigue nous ont montré qu'il ne saurait y avoir de fatigue physique sans dépression mentale, ni de fatigue psychique sans affaiblissement organique.
Dans l'effort musculaire comme dans l'effort psychique, l'on remarque toujours des phénomènes vasculaires qui sont parallèles à la tension. Ici, la vaso-dilatation est centrale ; là, elle est locale et se porte sur le membre qui fonctionne. L'homme, qui fait effort pour soulever un objet dont il ignore le a poids », procède aussitôt, par un tâtonnement et une adaptation, qui ressemblent étrangement à l'adaptation et au tâtonnement psychiques, qui acheminent l'esprit vers l'attention proprement dite. De part et d'autre, la tension, en dépit des oscillations, agit méthodiquement, progressivement: d'un côté comme de l'autre, il n'y a pas transfert des adaptations (2).
Dans l'effort psychique, le gros du phénomène se produit au cerveau et s'intériorise, en quelque sorte. L'on ne peut le connaître par une observation superficielle. Dans l'effort physique, au contraire, le phénomène se manifeste à la périphérie et par une mimique et une attitude très caractéristiques. L'effbrt psychique, durable ou trop intense, doit nécessairement faire appel, à un moment donné, à la force musculaire
(i) Loc. cit. Voir Année psychol.figoi .
(2) Laura Steffens, Uber die motorisehe Einslelinng (De l'adaptation motrice). Zeits. f. Psychol. d. 5mncsor^., XXIU, 241-309, 1900. Cet auteur établit de curieuses analogies entre l'adaptation motrice et la mémoire.
PSYGUOLOGIE DE l' ATTENTION 8^
de tout l'individu. Le charretier embourbé concentre tout son elTort en même temps que toute son attention, sur ses épaules et sur ses bras, car les uns et les autres vont lui servir pour remettre son véhicule dans le bon chemin. L'homme fait, dans ce cas, entre le mal et son remède, une association d'idées très intéressante. Le surcroît d'activité provoqué par l'eflort s'est porté aussitôt, selon le cas, aux bras, aux jambes ou è l'épaule, afin de produire, le plus tôt possible un résultat utile, aûn de vaincre la difficulté. Le mathématicien qui cherche parfois en vain la solution d'un problème, fait, au contraire, un appel de force intérieur qui se localise surtout au cerveau. Celui-là localisait son action à la périphérie, celui-ci la centralise au cerveau. Dans Tun comme dans l'autre cas, nous notons toujours, au début de l'action, le même tâtonnement organique, le même choc initial qui semble les faire procéder, l'un et l'autre, d'une cause commune. L'on peut ainsi établir un parallélisme étroit, entre l'effort et les modifications périphériques et cervicales qui l'accompagnent. L'effort, à son tour, est intimement lié à l'attention, si bien lié même, que les données physiologiques et psychologiques ne nous permettent pas de les différencier. Gomment en serait-il autrement ? L'effort, c'est l'attention prise à son début, c'est l'attention se concentrant ; nous avons vu aussi que « l'attention-état » ne saurait s'expliquer, n'aurait aucun sens même, si l'on n'admettait pas que l'effort en constitue le facteur principal. L'attention ne se maintient et ne dure que par l'effort, lequel, toujours vigilant, lutte sans cesse contre les influences diverses qui pourraient la troubler ou la diminuer .
Que l'attention se nomme spontanée ou réfléchie, elle est toujours active et motrice. Elle agit toujours, plus ou moins, par adaptation, c'est-à-dire qu'elle est obligée de s'y prendre à plusieurs fois, pour se réaliser utilement. Les sujets bien constitués et bien maîtres de leur vie psychique et de leur système musculaire atteignent plus aisément que les autres l'adaptation mentale que nécessite la réalisation de l'attention.